Daniel Thiery

Escragnolles. Histoire 1562-1819

 

E S C R A G N O L L E S

 

1562 – 1819

 

Daniel THIERY

 

L’histoire d’Escragnolles est largement documentée pour les périodes préhistorique et protohistorique. La richesse de ce patrimoine a fait l’objet de plusieurs publications et continue à intéresser les chercheurs. En ce qui concerne la période historique, il n’existe aucune étude et les quelques informations sont succinctes, éparses et parfois contradictoires.

 

On sait qu’Escragnolles fut inhabité depuis la fin du Moyen Age, puis repeuplé en 1562 par les habitants de Mons. On cite un acte d’habitation que personne n’a encore produit. On connaît également la famille de Robert que quelques généalogistes ont étudié. Cette famille aurait édifié le château et l’église Saint-Clair. La chapelle Saint-Martin pose également la question de son origine. Elle est qualifiée de romane ou du XVIe siècle.

 

Pour tenter d’y voir plus clair, nous avons consulté les archives de la commune déposées aux archives départementales, ainsi que celles de la famille de Robert. Les deux fonds sont bien représentés, essentiellement à partir du XVIIe siècle, mais permettent néanmoins une connaissance des siècles précédents. C’est ainsi que nous avons pu esquisser la vie et l’activité qui régnaient lors de la période où Escragnolles était « inhabité ». Une trame continue a pu alors se développer depuis le XIIe siècle.

 

L’acte d’habitation de 1562 a été déterminant pour connaître les conditions du bail et les familles fondatrices. Nous avons pu suivre l’évolution de ces familles grâce à plusieurs cadastres de 1698 à 1819. C’est ce dernier qui a servi de terme à cette étude, prolongé cependant jusqu’au début du XXe siècle par les statistiques de population.

 

1819 est non seulement la date du cadastre napoléonien, mais correspond également à l’achèvement du développement de la commune telle qu’elle apparaît encore aujourd’hui. Bien sûr, il y aura par la suite des aménagements, des améliorations, mais sans transformer l’héritage construit depuis 1562 et abouti en 1819.

 

Ces familles d’Escragnolles, venues de Mons, ont façonné un terroir comme leurs arrières grands-parents l’avaient fait à Mons depuis 1468. Venues de Ligurie, leur ténacité au travail de la terre a pu faire refleurir les arbres fruitiers et épanouir les grains de blé.


 

1) Introduction. Avril 1562

 

1562, 12 avril, dans l’église de Mons, se sont réunis, appelés à son de cloche et cri public, les habitants du village. Ils sont tous là, quelques 130 chefs de famille. L’église est pleine. Au premier rang, au pied de la table de communion, on reconnaît Louis Jordan, lieutenant de juge, représentant le seigneur du lieu. A côté de lui, les responsables de la communauté, François Gastaud et Julian Mus, syndics, Jean Ricolphe, trésorier et deux estimateurs, Emeric Jordan et André Porre.

 

François Gastaud, premier syndic, prend la parole pour expliquer aux assistants que le seigneur de Callian et d’Escragnolles, noble Henri de Grasse et sa fille Françoise, veulent donner aux manants et habitants du lieu de Mons, à nouveau bail et emphitéose perpétuelle, la place et terroyr du lieu inhabité d’Escragnolle.

 

19 avril, nouvelle réunion dans l’église, avec les plus apparents du village, soit 47 personnes. Les représentants de la communauté sont également présents. Mais ce jour-là l’assemblée va officialiser une importante décision. Après la proposition faite le dimanche dernier, durant toute la semaine, les discussions ont animé le village. De nouvelles terres à défricher, un nouveau terroir à coloniser s’offrent aux habitants. Leurs grands-parents, il y a cent ans, en 1468, étaient venus de Ligurie repeupler le village de Mons. Ils ont hérité de leurs ancêtres la volonté de construire des maisons, de fertiliser un sol souvent ingrat. Pleins d’ardeur, ils sont prêts à continuer l’œuvre des anciens dans un autre territoire.

 

Un notaire est présent, Antoine Sarde, venu de Fayence. Trois témoins ont été requis pour authentifier l’acte qui va être transcrit sur parchemin. Il y a Guilhen Fourquier, prêtre et curé de Tourrettes, André Guiot, gipier à Callian et Honoré Brun également de Callian. Antoine Sarde rappelle aux assistants la proposition faite à la population il y a sept jours et demande aux 47 représentants quelle est leur décision. Alors tous se lèvent et solennellement, la main levée, prêtent serment tant pour eux-mêmes que en tant que procureurs des autres habitants absents et acceptent le nouveau bail du terroir inhabité d’Escragnolles.

 

21 avril, dans la grande salle du château de Callian, en présence de Henri de Grasse, de sa fille Françoise et des habitants de Mons, le notaire procède à la lecture solennelle de l’acte d’habitation. Le terroir d’Escragnolles va commencer, à partir de ce jour, à revivre. Mais dans quel état était-il à ce moment et quels seigneurs s’y étaient-ils succédés ?


 

2) Le lieu inhabité et les seigneurs d’Escragnolles

 

Les Grasse du Mas

 

Depuis l’affouagement de 1471, le lieu d’Escragnollles, dans la viguerie de Grasse, est reconnu inhabité, c’est-à-dire sans communauté constituée, sans chefs de famille, sans consuls ou syndics. Le terroir, en 1562, appartient cependant à un seigneur, en l’occurrence, la famille de Grasse du Mas, seigneur de Callian, du Mas et d’Escragnolles. Henri de Grasse est dit de Requiston, car sa mère Françoise, fille de François de Requiston et de Françoise de Puget, a apporté en dot à son père Louis, la seigneurie d’Escragnolles.

 

Les Requiston

 

Avant ce mariage, la terre d’Escragnolles est en possession d’une autre branche des de Grasse, celle des Requiston. On les voit apparaître au milieu du XIIIe siècle comme seigneur d’Allons [1]. Le premier du nom s’appelle Salvain, son fils également auquel lui succède Raimond qui teste le 27 décembre 1360 en faveur de son fils Féraud. Ce dernier est non seulement seigneur d’Allons, mais également de Tanneron, Bagnols, Villepey, Annot, Fugeret, Castellet-les-Sausses, Vauclause, Draguignan et Escragnolles. Son fils, Requiston de Requiston, rend hommage à Louis II d’Anjou pour les mêmes terres en 1399 et son fils, Honoré, fait de même avec le roi René le 2 mai 1440. Vincent, son fils, teste en 1497 en faveur de son fils Durand [2].

 

Les de Scanola

 

Avant les Requiston, les premiers seigneurs sont dits « de Scanola », « de Sclannola » ou « de Scagnola ». On en rencontre deux le 30 mars 1196, R. et G. de Scanola, qui font partie des dix familles de chevaliers de la ville de Grasse ayant droit de porter des armes [3]. Lors d’un acte passé à Grasse le 13 janvier 1213, figure, parmi les témoins, un certain Guillelmi de Sclannola [4]. Un autre acte nous fait découvrir, le 21 janvier 1219, un R. de Sclanola, parmi les quatre consuls en exercice à Grasse cette année-là [5].

 

Le 18 janvier 1227, Aiceline ou Aicelene, veuve de Raymondi de Scagnola, sans doute celui cité en 1219, vient se retirer dans un monastère de femmes qu’elle demande de fonder à Vallauris sous l’autorité de l’abbé Giraud de l’abbaye de Lérins. Ce monastère, qui ne comprenait qu’une dizaine de moniales, a une vie très courte car il n’est plus cité après 1273. La chapelle du monastère, édifiée à cette époque, existe toujours, aujourd’hui transformée en musée [6].

 

A partir de 1227 jusqu’aux Requiston reconnus en 1360, on ne sait plus rien sur les seigneurs d’Escragnolles, sinon qu’un castrum d’Esclangolo est cité par BOUCHE vers 1235, dans la viguerie de Grasse [7]. Ce castrum, d’abord dans la viguerie de Fréjus en 1235, est rattaché à celle de Grasse, comme recensé en 1251-1252, sous le nom d’Esclaniola [8]. Alain VENTUTINI explique ce transfert par la simplification des frontières d’Outre-Siagne, en fixant la limite entre les baillies de Fréjus et de Grasse, non pas sur la branche principale de la Siagne, mais sur la Siagnole d’Escragnolles [9]. C’est depuis cette époque que la commune d’Escragnolles est rattachée à la viguerie de Grasse, puis au département des Alpes-Maritimes en 1793, mais que la paroisse est restée dans le diocèse de Fréjus jusqu’en 1886, date à laquelle elle est jointe au diocèse de Nice.

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[1] A 14 km à l’est de Saint-André-les-Alpes, dans le diocèse de Senez et dans la baillie de Castellane.

[2] Sur les seigneurs des de Grasse, voir :

- GRASSE (Marquis de), Histoire de la Maison de Grasse, Paris, 1933.

- CHENAYE DESBOIS (de la) François Aubert, Dictionnaire de la noblesse, 1863-1876, réédition de 1980, t. IV, p. 963.

[3] AEA, CXCIV, p. 293-295 : « Olivier, évêque d’Antibes, établit par arbitrage un règlement pour la contribution des chevaliers de Grasse aux impositions établies par le consulat de cette ville ». L’évêque permet seulement à dix familles de chevaliers de porter les armes. Pour les autres, « tam milites quam burgenses », « tant chevaliers que bourgeois », ce droit est interdit.

[4] AEA, CXLIII, p.185.

[5] AEA, CXCVI, p. 299.

[6] CL, t. II, p. 131-134. Jacques THIRION a consacré un article sur ce monastère, dans Mém. de l’IPAAM, t. V, p. 99-102, « Notre-Dame de Vallauris ».

[7] BOUCHE H., La chorographie ou description de la Provence, Aix, 1664, t. I, p. 349.

[8] BARATIER E., Enquêtes sur les droits et revenus de Charles Ier d’Anjou, Paris, 1969, p. 211 et 275 (n° 174).

[9] VENTUTINI Alain, « Episcopatus et bajula », Territoires, seigneuries, communes, Mouans-Sartoux, 1987, p. 124 et 137.


 

3) Châteaux, églises et habitats avant 1562

 

Le château, le village et l’église Saint-Martin

 

Il est vraisemblable que le château des premiers seigneurs d’Escragnolles, ceux nommés au XIIe siècle de Sclanola, était situé sur le site dominant la chapelle Saint-Martin actuelle. Il en reste en effet quelques traces, non seulement du château, mais également du village. Une tradition, transmise depuis des générations, en apporte plusieurs confirmations.

 

Une baume, située immédiatement sous le site, est dite Baume de la Ville. Elle est citée par Marcellin CHIRIS en 1882, comme tenant son nom d’une ancienne ville d’origine romaine bâtie sur le rocher de Saint-Martin et dont les ruines ont servi sans doute à la construction du Bay, hameau situé en face de Saint-Martin » [1]. Le toponyme Baume de la Ville apparaît dans une délibération du conseil municipal de 1734 [2]. En 1546, l’évêque de Fréjus reconnaît le mauvais état et l’incommodité de l’église vieille et antique proche du château et vieux village qui n’est plus en état de service et qu’il faut donc en construire une autre [3]. Cette église vieille et le vieux village semblent avoir subsistés jusqu’au milieu du XIVe siècle, car dans les comptes de décimes du diocèse de Fréjus, l’église est desservie en 1274 par un vicaire, dominus Nicolinus, vicarius de Sclagnola, de même en 1351, mais sans donner le nom du vicaire [4]. ACHARD, à fin du XVIIIe siècle, résume la situation du site de Saint-Martin : anciennement le village d’Escragnolle étoit sur la route de Castellane à Grasse, au lieu où est la chapelle dédiée à S. Martin. Il n’y a pas d’autres vestiges du village. On fait remonter sa destruction à l’époque du ravage que firent en Provence les Troupes du Comte de Turenne [5]

 

Puis, après cette dernière date, l’église semble abandonnée, plus aucune information n’apparaissant sur elle. Le village a dû, comme tant d’autres, pendant cette période de guerres et d’épidémies successives, être complètement déserté. Cent ans plus tard, en 1471, le lieu d’Escragnolles est toujours inhabité. L’église restera cependant paroissiale jusqu’en 1612 où elle est reconnue comme étant l’ancienne paroisse, mais comme on l’a vu vieille et antique [6].

 

 

Saint-Martin (Photo Guy Feynerol)

 

Saint-Martin

 

  

Ville Vieille et le château des Requiston

 

Ville vieille.

 

Si le site de Saint-Martin est situé à l’est du territoire sur le vieux chemin d’Antibes à Sisteron en passant par Castellane et Digne, celui de Ville Vieille est à l’opposé, à l’ouest, sur l’ancien chemin venant de la plaine de l’Argens et de Fréjus, passant par Callian et Mons.

 

L’appellation Ville Vieille, disparue depuis le XVIIIe siècle, apparaît plusieurs fois au XVIe et XVIIe siècles. En 1671, est citée une draye venant de ville vieille jusques au Gabre. En 1609, des enquêteurs sur les chemins traversant Escragnolles, sont allés de la montagne du Cavallet et dela descendus à la fontaine du pousses, suivant le long la draye, serions passés jusques à ville vieille et dela au logis [7]. Plusieurs fois, l’appellation apparaît dans l’acte d’habitation de 1562.

 

Cette draye que les enquêteurs empruntent depuis la montagne du Cavalet mesure 8 cannes de large mais le chemin est rude et rabouteux comme indiqué en 1659 [8]. Sur Escragnolles, cette draye continue le tracé venant du Col de la Lèque à la limite des communes de Saint-Vallier et de Saint-Cézaire. A ce col, arrivait également le chemin de la Tire provenant de Grasse qui avait drainé sur son parcours les drayes venant de Cabris et du Tignet. Au col de la Lèque, à la croix, cette draye évitait Saint-Vallier en descendant au nord-ouest dans le vallon de la Combe, puis remontait à la croix de Siagne. Sur son passage elle avait longé trois tumulus de l’âge du Bronze. De la croix de Siagne, elle descendait vers la rivière, passait aux abords de la chapelle Saint-Jean par le passage qui servit en 1736 à établir le nouveau tracé de la voie royale ou ancienne route Napoléon. Evitant encore le grand chemin montant vers Saint-Martin, la draye bifurquait vers l’ouest, passant entre le Marinon et Rouyère, puis au nord du Cavallet et de son enceinte. De là, elle longeait les pentes de la montagne de Briasq dominant la Siagnole pour aboutir au vallon du Ray et faire la jonction avec le chemin venant de Mons. Les deux chemins réunis, le tracé remontait le vallon du Gabre, passait sous Ville vieille, à l’endroit où se dresse aujourd’hui le site du « château » et aboutissait enfin au Grand Logis sur la voie royale.

 

Voir Carte in Illustrations

 

D’après les indications fournies par ces différents textes, il est possible de localiser cette ville vieille. Il s’agit de structures en pierre sèche contiguës à l’oppidum de « Cogolin » ou du « château ». Octobon en a fait le plan et les qualifient de grand habitat [9]. Il est difficile, faute de fouilles, d’attribuer une date d’occupation à ce site. Adossé à une enceinte occupée durant l’Antiquité, il est possible que ce grand habitat ait été ouvert durant les premiers siècles de notre ère et ait perduré pendant encore quelques siècles. Il est resté dans la mémoire des habitants comme une agglomération autrefois importante, pouvant être qualifiée de « ville » ou comme un ancien établissement romain sous le terme de villa, s’étant par la suite développé pendant la période carolingienne sous le même terme.

 

 

Le château des Requiston

 

On a l’habitude de dater la construction du château des Robert d’Escragnolles, au site dit du « château », au moment où cette famille a acquis la seigneurie d’Escragnolles au tout début du XVIIe siècle. Or il n’en est rien. En effet, que ce soit dans l’acte d’habitation de 1562 ou dans l’ordonnance de l’évêque de Fréjus de 1546, un château ou « maison seigneuriale » est cité au même endroit, c’est-à-dire au pied de la petite barre rocheuse et du plateau où sont les ruines de Ville vieille, au lieu-dit d’Ensuigue [10].

 

Dans le premier texte de 1546, il est question de construire une église proche du château et maison seigneuriale et au dessus le mollin [11]. Des précisions sont apportées par l’acte d’habitation de 1562. Outre le château et le moulin déjà cités, il y avait également un four pour cuire le pain. Un jas abritait un troupeau de moutons, des vignes fournissaient des raisins, un apier pour les abeilles procurait cire et miel. Les troupeaux paissaient dans tout le territoire, y compris dans celui de Clars disputé aux habitants de Mons. En 1559, un procès éclate à ce sujet entre le seigneur de Mons et celui d’Escragnolles. Ce litige sur les herbages se poursuivra d’ailleurs jusqu’à la Révolution [12].

 

On ne peut connaître pour l’instant la date de création de cette maison seigneuriale. On peut cependant l’attribuer à la famille des Grasse-Requiston présente depuis le XIVe siècle, puis passée aux Grasse du Mas et de Callian au milieu du XVIe siècle. Cette maison seigneuriale ne devait pas servir d’habitation permanente à ces seigneurs qui possédaient de véritables « châteaux », que ce soient les Requiston à Draguignan et les Grasse du Mas à Callian. En fait, cette maison seigneuriale représentait l’autorité seigneuriale et servait de centre d’exploitation agricole et pastorale. Un rentier ou tenancier en avait la charge, aidé par des travailleurs et des bergers, constituant ainsi quelques familles vivant sur place, dans les dépendances du château ou dans quelques maisons bâties à proximité.

 

On peut se faire une idée de cette organisation par le bail à acapt passé entre noble Requiston de Requiston, seigneur d’Escragnolles et Antoine Caponi de Saint-Cézaire en 1448 [13]. Le contrat d’emphytéose ou bail à acapt est passé devant notaire entre le seigneur et le « tenancier ». Ce dernier, en échange d’une exploitation, après avoir prêté l’hommage et le serment de fidélité sur les saints évangiles, se déclare tenu d’y demeurer sa vie durant. Dans le cas cité, le tenancier, Antoine Caponi, veut reprendre sa liberté et doit verser au seigneur une somme d’argent pour compenser le dommage subi par le seigneur. Lors du bail de 1562, Françoise de Grasse libère le terroir alors en arrentement, pour le livrer aux nouveaux habitants.

 

Cette maison seigneuriale, centre d’exploitation rurale, était située sur un chemin de transhumance menant les troupeaux des plaines de Fréjus et de l’Argens vers les montagnes. L’on s’étonne parfois de voir des seigneurs posséder des territoires très éloignés les uns des autres, les uns dans la plaine, les autres dans les montagnes. Il en est ainsi de la famille des Requiston qui fut seigneur d’Escragnolles durant trois cents ans. En 1360, elle possédait des territoires dans le Haut Verdon avec Allons et Vauclause [14], dans le Haut Var avec Annot, Le Fugeret et Castellet-les-Sausses, mais également dans la plaine, à Bagnols et Draguignan. Il en était de même pour les Grasse du Mas, seigneurs de Callian, du Mas et d’Escragnolles après les Requiston. Ces possessions en plaine et à la montagne leurs permettaient d’avoir des pâturages d’hiver et d’été, sans être obligés de louer des pâturages fort onéreux. Le terroir d’Escragnolles, peu propice à l’élevage, à part l’ubac de Clars réservé aux habitants, servait au seigneur de lieu de passage et de stabulation entre ces deux périodes. Lors du bail de 1562, Françoise de Grasse se retient pour son usage et faculté les passages et abreuvages dudit terroir d’Escragnolle tant pour elle que pour les siens, et interdit aux nouveaux habitants de mettre ny rellargar aulcuns bestails estrangiers ni de mezairies aud terroir d’Ecragnolle en aulcune maniere. La défense est claire, le seigneur a seul le droit de transhumance et les habitants ne peuvent élever que leur propre bétail, à l’exclusion de tout autre.

 

 

L’église et le village de Clars

 

Encore plus à l’ouest mais au nord, un autre site présente une ancienne implantation humaine, le village de Clars. Un texte de 1559 cite plusieurs fois la fontaine de notre dame de Clars, la bastide de Clars et l’ubac de Clars [15]. Les habitants du village de Mons affirment qu’ils ont des droits antiques pour faire pâturer et abreuver leur bétail à la fontaine de notre dame de Clars et à la font dau sambuc dans ce terroir et lieu et contigu au terroir d’Escragnolles et que lubac de Clars est limite avec lou quatre termes, à savoir du terroir desclapon, mons, seranon et escragnolle. Le seigneur d’Escragnolles contestait ce droit et molestait les habitants de Mons quand ils venaient dans l’ubac de Clars faire pâturer leurs bestiaux et les faire boire aux deux abreuvages.

 

Le territoire de Clars, comme on le voit, est en limite de quatre communes et le toponyme les quatre termes apparaît encore sur les cartes actuelles. L’appellation notre dame de Clars correspond à une chapelle aujourd’hui ruinée, signalée au Moyen Age comme étant une église devenue ensuite un prieuré dépendant de l’abbaye de Lérins. En 1305 en effet, une transaction entre l’évêque de Fréjus et l’abbé de Lérins, provoque l’union de l’église de Notre-Dame de Clars au prieuré de Notre-Dame de Gratemoine [16]. De 1315 à 1673, plusieurs pièces confirment cette union des deux prieurés. Il s’agit de mises en possession du prieuré de Notre-Dame de Clars avec tous les droits, fruits, rantes, appartenances et deppandances [17]. Celle du 16 novembre 1615 relate la mise en possession du prieuré en faveur de dom Anthoine de Grasse profes audict monastere (de Lérins) : nous nous sommes transportés à la chapelle nostre dame aud terroir de Seranon, autre membre dependant dudict prieuré ou arrivés avons pris, ledict pere dom ange, par la main droite, l’avons mené au devant de lauthel, y estant avons fait nos prieres et benedictions, baisé ledict authel, luy ayant fait aussi baiser le retable image vierge en bosse y estant en signe de possession.

 

Le territoire de Clars se présente comme une entité géographique bien délimitée. Il est formé d’une large plaine traversée par le ruisseau du Ray, entourée sur trois côtés de pentes abruptes : au sud, un ubac boisé, à l’ouest et au nord, un adret bien exposé au soleil. A l’est, le ruisseau du Ray tombe en cascade le long d’une falaise fermant le territoire. L’église est installée dans la pente nord exposée au soleil, sur le territoire de Séranon, mais à 50 mètres de celui d’Escragnolles.

 

Roger CHENEVEAU, en 1982, a examiné de près le site de Notre-Dame de Clars [18]. Il reconnaît d’abord le castellaras de Briauge situé 500 mètres au nord de la chapelle et estime qu’il a pu servir d’habitat et peut-être au pacage du bétail. Il suggère ensuite que de cette entité primitivement agro-pastorale, une migration d’agriculteurs venus de cette enceinte s’est effectuée dans un village ouvert, au premier millénaire de notre ère. Ce village, qu’il appelle le village de Clars, est situé sous la chapelle en ruine, sur le territoire d’Escragnolles. Il présente des habitations dispersées, dont beaucoup sont réduites à un gros tas de pierres, mais dont un certain nombre subsiste encore, mais ces dernières, construites comme les premières en pierres sèches, sont manifestement beaucoup plus récentes et vraisemblablement datables du XVIIe siècle. Dans et près de la chapelle, il n’a pas remarqué de débris de tuiles, ce qui lui fait supposer que la chapelle était couverte de lauzes. Par contre, dans certains tas de pierres, seuls témoins des constructions antérieures, nous avons trouvé des débris de tuiles plates (tegulae).

 

D’autres historiens citent brièvement le site de Notre-Dame de Clars. AUBENAS, en 1976, relate la réunion des prieurés en 1305 : tout près du carrefour où se croisent d’une part, la route de Valferrière à Mons et, d’autre part, un chemin allant à la vallée de Clars, achèvent de se ruiner les vestiges de N.D de Clars, jadis réunie à ND de Gratemoine [19]. CHENEVEAU, dans son article précédemment cité, fait état d’une lettre reçue de M. RIBOULAT du 1er septembre 1980. Ce dernier, outre la découverte de l’enceinte, lui signalait les ruines d’une chapelle voûtée, qui est très probablement Notre-Dame de Clars, rattachée au prieuré de Notre Dame de Séranon dès 1305 et alors propriété de Lérins. Et sous la chapelle les restes du village médiéval de Clars-Soubrana. Soubrana est un nom de famille passé au hameau mentionné dès 1252 dans une enquête de Charles d’Anjou sur les revenus de sa seigneurie de Séranon [20]. Enfin, C. et J.-C. POTEUR reconnaissent que Notre-Dame de Clars, dont il reste quelques ruines en contrebas de la route de Mons, s’est retrouvée un peu par hasard rattachée à Séranon. L’essentiel du territoire de Clars est sur la commune d’Escragnolles, mais depuis 1305, ce prieuré de Lérins, mentionné pour la première fois en 1259, est réuni à celui de Notre-Dame de Gratemoine [21].

 

La chapelle, qui mériterait un sérieux dégagement, présente encore les deux murs latéraux. A l’intérieur, une corniche en quart-de-rond soutient le départ de la voûte qui devait être en berceau. L’épaisseur des murs n’est que de 0,70 m et la largeur de l'édifice est de 3,70 m. Il est orienté à 320°. On distingue encore dans le mortier qui couvre l’intérieur de la voûte des carrés, délimités par une bande de deux rainures, qui devaient contenir des peintures. Une abside en cul-de-four, maintenant à moitié enterrée sous la route, se devine encore. Elle apparaît nettement sur le cadastre napoléonien de 1835 (section D du cadastre de Séranon, parcelle 393).

 

En 1559, seule une bastide avec un pré appartenant au seigneur d’Escragnolles est signalée. Le terroir de Clars semble à cette date dépeuplé, servant seulement de pâturage pour les habitants de Mons.

 

 

Le Logis et Camp Rouman

 

Enfin, un quatrième site indique une occupation avant l’acte d’habitation de 1562, celui du Logis. Il est situé au centre du territoire, sur la vieille voie reliant Antibes à Castellane. Avant de devenir la nationale 85 ou Route Napoléon, elle était dite en 1913 Route d’Antibes à Lyon et en 1817 Route royale d’Antibes à Sisteron. Au XVIIe siècle, elle est le grand chemin royal allant à Castellane et lieu de passage pour moyen du trafic de Castellane, Digne et Sisteron [22]. Escragnolles profite de cette voie de Grasse à la montagne quy lui donne un profit considérable, que ledit lieu est sur le passage de Castellane à Grasse qui n’est qu’à deux lieues, ce qui est d’un advantage aux habitants pour la débite de leurs denrées [23].

 

Le Logis était l’une de ces auberges placée sur le grand chemin royal où le voyageur pouvait faire halte pour s’y restaurer, dormir et ferrer les chevaux. De Grasse, il est le troisième établissement après celui de Saint-Vallier avec le Grand Logis, annexe du château et celui du Logissoun aux sources de la Siagne, près du moulin d’Escragnolles. Ce logissoun est également dit cabaret de Siagne lors du projet de construction du pont de Siagne et du passage de la route sur la rive droite [24]. Il appartient à la communauté qui l’arrente tous les quatre ans à un rentier [25]. Le Logis d’Escragnolles est plus important que celui du logissoun car il figure sur la carte de Cassini, feuille n° 168. Il est déjà cité en 1609 [26]. Lors d’un examen des chemins et abreuvoirs d’Escragnolles en 1659, les experts venus de Grasse estant le mauvais temps, prennent retraite au masage du logis [27].

 

Dominant le Logis et le grand chemin, à l’aplomb d’un à-pic, se dresse une importante muraille de trois mètres d’épaisseur formant le Camp Rouman ou Camp Mounjoun.Déjà ces deux appellations interpellent. Camp Rouman signifie en provençal « camp romain », sans cependant signifier qu’il s’agisse d’une construction romaine, mais d’un ouvrage antique, ancien. Quant à Moujoun, que les premiers chercheurs traduisent par « petit mont », il peut également faire référence à une « montjoie », tas de pierres servant de borne, ou à un « Mont Jovis », le mont de Jupiter [28].

 

Si l’occupation pré-romaine est attestée par la présence de différents outils en silex, de haches en pierre polie, de pointes de javelot en bronze et en fer et de poteries micacées, la période romaine se manifeste également par de la poterie gallo-romaine et des monnaies de Tibère, Gallien et d’Orbianna, femme d’Alexandre Sévère [29]. Cette enceinte contrôle le passage de la voie venant d’Antibes par Grasse allant à Castellane, Sisteron, Grenoble. Peut-on envisager le transfert d’un poste fortifié de surveillance, descendu à l’époque romaine à vocation de mansio ou de mutatio, transformé par la suite en relais de poste ? D’autant que le site du Logis a livré tegulae et céramiques gallo-romaines.

 

 

En conclusion de ce chapitre, nous constatons que le lieu d’Escragnolles, avant 1562, n’était pas totalement inhabité. Si effectivement l’ancien habitat du site de Saint-Martin était bien abandonné, ainsi que celui de Ville Vieille, une intense activité régnait en d’autres lieux. Le trafic de la voie royale apportait vie et échanges au Logis. Le château des Requiston, puis des Grasse du Mas entretenait une activité agricole et pastorale. Le prieur de Notre-Dame de Clars faisait fructifier par des fermiers son domaine de la vallée. Par contre, aucune communauté structurée, pas de village organisé n’avaient colonisé l’ensemble du terroir. C’est ce peuplement épars qui avait motivé l’évêque de Fréjus, en 1546, de faire construire une église. Il la voulait près du château, près de l’autorité seigneuriale, là où devait résider le plus grand nombre de personnes. La vallée de Clars était déjà desservie par le prieuré. Quant au Logis, sur la route royale, unique maison du quartier, il ne nécessitait pas d’être desservi.

 

 

ND Clars

 

Notre-Dame de Clars (Photo de l’auteur, 2002)

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[1] CHIRIS Marcellin, « Les grottes préhistoriques de Saint-Martin », Ann. Soc. Lett. Sc. et Arts, t. VIII, 1882, p. 258.

[2] ADAM, E 077 / BB 007. Délibération du conseil municipal du 8 décembre 1734.

[3] Cette ordonnance de l’évêque de 1546 est rappelée dans une transaction du 17 décembre 1612, Transaction sur le transfert de l’église paroissiale, ADAM, E 077 / DD 002. Une copie de cette transaction est également conservée dans les archives de la famille Robert, ADAM, 1 E 24/7, liasse n° 73.

[4] CLOUZOT E., Pouillés des Provinces d’Aix, Arles et Embrun, Paris, 1923, p. 60 et 68.

[5] ACHARD C.-F. Description historique, géographique et topographique des villes, bourgs, villages et hameaux de la Provence ancienne et moderne, du Comtat Venaissin et de la Principauté d’Orange, Aix, 2 vol., 1787-1788, p. 522.

[6]Transaction sur le transfert de l’église paroissiale, op. cité : mutation et transfert « de l’église paroissiale du lieu où elle estoit anciennement ».

[7] Transaction du 5 octobre 1671, ADAM, E 077/ FF 3. Transaction de 1609. ADAM, E 077/ FF 2.

[8] Rapport sur les chemins, abreuvoirs et relarguiers de la communauté d’Escragnolles, E O77/ HH 001.

[9] OCTOBON F.-C.-E., « Castellaras et camps », Mém. IPAAM, t. VII, 1962, planche VII. Voir également BRETAUDEAU G., Les enceintes des Alpes-Maritimes, IPAAM, 1996, p. 168 ; « grand habitat à l’Est en dehors du castellaras ».

[10] Le premier fils d’Alexandre de Robert, Jacques, prendra le nom de “seigneur d’Ansuegue”.

[11] ADAM E 077/ DD 002, op. cité.

[12] Sur ce sujet, voir l’article de Daniel SOLAKIAN, « Un exemple de lutte villageoise unitaire au XVIIIe siècle : la défense des herbages du terroir de Mons-en-Provence », Le village en Provence, CACO, Mouans-Sartoux, 1985, p. 191-203.

[13] Exemple donné par MALAUSSENA P.-L., La vie en Provence orientale auxXIVe et XVe siècles, Paris, 1969, p. 102. Pour plus de renseignements sur les baux à acapt, voir p. 93 à 103.

[14] Au nord d’Allons, au confluent de l’Ivoire et du Verdon.

[15] ADAM E 077/ FF 005. Droits d’abreuvage, de pâture et de chaume. Procès entre le seigneur et les habitants de Mons et le seigneur d’Escragnolles, 1718, avec copie de la transaction de 1559.

[16] ADAM, H 413, p. 84.

[17] ADAM, H 415.

[18] CHENEVEAU Roger, « Le castellaras de Briauge et le village de Clars », Mém. IPAAM, t. XXIV, 1982, p. 142-152.

[19] AUBENAS, R.-J. « Les vallées de Séranon et de Valderoure des origines à 1815 », Mémoires et travaux de l’association méditerranéenne d’histoire et d’ethnologie, 1976, p. 137.

[20] CHENEVEAU, op. cité. M. Riboulat cite sans références Aubanel, Durbec et Léautaud.

[21] POTEUR C. et J.-C. Séranon et Valderoure, un territoire féodal, Castrum, architecture historique des Alpes-Maritimes, n° 2, 1999, p. 14.

[22] THIERY Daniel, « En passant par Saint-Vallier. Archéologie et histoire de cinq voies antiques ». Communication, circulation en Provence, CACO, Mouans-Sartoux, 2001, p. 13-34.

[23] Affouagements de 1698 et de 1729, ADAM C 44 et C 45,

[24] ADAM, C 81, Chemin de Grasse à Escragnolles par Saint-Vallier, 29 août 1736.

[25] ADAM, 3 E 75/51, f° 417-418, « arrentement de l’hostellerie au quartier de Siagne par Claude Chiris à Honoré Pie », du 23 juillet 1714. Le terme logissoun ou lougissoun signifie en provençal « petit logis », « petite hôtellerie », « cabaret de campagne ».

[26] Il faut signaler dans l’un des murs de ce logis une fenêtre à meneau, d’époque Renaissance.

[27] ADAM, E 077/ HH 001, Rapport sur les chemins, les abreuvoirs et les relarguiers de la communauté d’Escragnolles, 1659. Masage : « hôtellerie » en provençal.

[28] Voir en particulier DAUZAT, DESLANDES, ROSTAING, Dictionnaire étymologique des noms de rivières et de montagnes en France, Klinksieck, Paris, 1982, p. 160. LOT F. et DUVAL P.-M., La Gaule, Marabout Université, 1979, p. 198, qui indiquent que Jupiter a longtemps survécu dans les Alpes, Mons Jovis.

[29] GOBY Paul, « Trouvailles au Camp de Mounjoun ou Con-Rouan », Mém. IPAAM, t. I, 1930, p. 109-119.


 

4) L’acte d’habitation

 

 

Cet acte est entreposé aux archives départementales dans le fonds de la famille Robert [1]. Il s’agit d’un cahier relié comprenant 35 feuillets, non foliotés, écrit recto verso. D’une lecture relativement difficile, nous avons tenté sa transcription avec l’espoir de pouvoir l’éditer un jour dans sa totalité, laissant à un juriste compétent le soin de son commentaire et la comparaison avec d’autres actes d’habitation. Nous en donnons ci-dessous les éléments majeurs, en omettant les redites nombreuses et fastidieuses et en rétablissant les abréviations, ponctuations et majuscules indispensables pour une lecture plus aisée, tout en respectant le style et l’orthographe du document.

 

Le texte fait état de trois journées se déroulant au mois d’avril 1562 et relatées en sens inverse chronologiquement. 12 avril : annonce de la proposition faite aux habitants de Mons par le seigneur d’Escragnolles de venir habiter dans son terroir. 19 avril : signature du contrat de bail. 21 avril : lecture solennelle du bail.

 

Exposition

 

Régnant très chrétien et puyssant prince notre souverain seigneur Charles magnifique, par la grâce de Dieu, roy de France, comte de Provence, Forcalquier et terres adjacentes, sachent tous, présents et advenirs, que par devant nous notaire et tabellion royaulx subsignés et des tesmoings submentionnés, noble et damoyselle Françoise de Grasse, dame et seignoresse du présent lieu de Calian et d’Esclagnolle, au diocèse de Fréjus, en ce pais de Provence, …, moyennant toutesfois le bon vouloir, authorisation, permission licite et expres consentement de noble et magnifique personne Henri de Grasse, dict de Requiston, seigneur et père de ladite damoyselle,…,remet à tout jamais perpétuellement à nouvel balh et emphithéose perpétuelle et soubs sa majeure directe et seignorie à (suivent les noms de tous les emphitéotes), scavoir c’est tout le lieu et terroir inhabité dudit Esclagnolle, scitué en pays et diocèse que dessus, confrontant les terres dudit Monts, Esclapon, Séranon, Cailhe, Andaon, Canaulx, St Vallier.

 

Clauses du contrat

 

Françoise de Grasse remet tout le terroir d’Escragnolles avec ses revenus, esmolluments, tasques, maisons, relarguiers, terres cultes et incultes, prés, granges, fours, molins, paradors et aultres engins faicts et à faire, bois, forêts, rivières, naucs, fontaines, vallons, droicts de passage, ramages et pasturages, sans réservation aulcune [2].

 

Le droit d’entrée ou « acapte » dans le terroir s’élève à deux mil cent escus pistoles vallant chacun quatre florins pièce, payables en deux termes, scavoir quinze cens escus aux festes de pentecoste prochaine et tout le demeurant qui font six cens escus à la feste de la tousaints, payé en bon argent.

 

Outre le droit d’entrée payable une seule fois, est le droit de censive payable tous les ans, de deux mil florins en monnoye courant en ce pays et ce toutes les années à jamays et perpétuellement, comme sensuyt, mil florins chaque jour sainct Michel arcange qui est le vingtneufviesme jour du moys de septembre et les autres mil florins le premier jour de may suyvant, chaque an, et sans mollester [3].

 

Droits et réserves du seigneur

 

Suit ensuite toute une liste de restrictions que ladite damoyselle s’est retenu et réservé :

 

1° La juridiction haute, moyenne et basse, tous les droits seigneuriaux, droit de lods et de prélation, droit de nommer les officiers nécessaires pour ladite juridiction [4].

Sa maison seigneuriale avec la place qui est au devant d’icelle, tout son jardin, avec les faysses qui sont au dernier d’icelluy, le passage et relarguier qui est au dessus seront communs entre lesdites parties.

Le pred qui est au dernier de ladite maison seignorialle tant estant que dela le beal du molin, la grange sive (soit) jas dudit pred, sauf que les présents hommes auront liberté de prendre et user de la fontaine estant en icelui pred.

Les présents hommes ne pourront divertir l’eau dudit molin de sorte qu’elle pourra prendre l’eau en tout temps en dessoubs dudit molin. Et pourra aussi prendre ladite eau au dessus ledit molin ung jour et une nuict chaque sepmaine tant seullement, scavoir dès le samedi et matin à l’entrée du soleil jusques au jour de dimanche à mesme heure, entendant tant l’eau de la cressonière que de can turquet, pour en arroser ses preds, jardins et aultres possessions.

Se retient ladite damoyselle le labourage sive terre joignant ledit pred prenant depuis le beal dudit molin jusques au vallon dau Gabre et suivant ledit vallon d’aigues nègres [5].

Se retient aussi l’apier du basset et la place d’icelluy [6].

Retient aussi la vigne dudit Esclagnolle qui est à présent agrégée avec sa clausture.

Se retient l’estable qui est au plus hault coing de la maison.

Se retient la faculté de muldre, cuire et parer franc et jouir du four [7].

10° Quand les présents hommes vouldront restraindre ledit terroir en tout ou en partie, ils ne pourront le faire qu’en présence de ses officiers et non aultrement. Le terroir ainsi restreint, ni les hommes, ni le seigneur ne pourront y introduire le bétail, sauf leurs beufs arants et leurs vaches bravas et leurs séquestres [8].

11° Se retient ladite damoyselle la faculté de despaitre par tout ledit terroir d’Esclagnolle aux terres et chemins ses bestiaux gros et menus de quelques espèce et qualité que ce soit, en tout temps, franc, sans rien payer.

12° Se retient aussi que sa turgalh russatine pourra despaitre par tout ledit terroir et en tout temps, excepté aux termes que les présents hommes auront faicts ou feront un quartier en partie dudit terroir comme entre eulx adviseront et bon leur semblera pour leurs beufs arants, leurs vaches et leurs sequestres, comme aussi les clos et preds qui seront faicts [9].

13° Se retient aussi de pouvoir mettre au bois et glandage dudit Esclagnolle, lors qu’il y aura glands, jusques au nombre de cent bestes porcines pour despaitre lesdits glands, sans rien payer.

14° Se retient aussi de pouvoir culhir à gland audit boscage comme feront les présents hommes, sauf quand lesdits hommes se priveront, ladite damoyselle se privera aussi.

15° Se retient aussi la caulcade des bleds qui se reculheront audit Esclagnolle à la vingtiesme mesure et sera tenu mettre juments à suffisance le jour st Donat qui est le septiesme daoust et à faulte de ce les présents hommes se porront porvoyer ailheurs comme bon leur semblera. Bien et vray que sera permis audits hommes et à chalcun d’eulx escuire ou bien calquar leurs bleds et grains en tout temps avec son propre bestail et non d’aultres, ni autrement [10].

16° Se retient aussi la faculté de prendre bois vif pour son util, granges, robes d’araire et aultres ustensiles nécessaires par tout ledit terroir d’Esclagnolle et boscage d’icelluy, excepté de la Colle sive Pin d’icelle en laquelle Colle ladite damoyselle ne pora couper aulcungs pins verds, ni les préents hommes aussi [11].

17° Se retient aussi les astours qui se prendront au terroir et faculté d’y pouvoir chasser à toute chasse [12].

18° Se retient aussi de prendre bois mort par tout ledit terroir pour le feustage d’elle et de sa famille et desbrancher eulzes pour ferre feu et chauffer, à l’égal des présents hommes [13].

19° Se retient aussi ladite damoyselle que les présents hommes ne feront despopuller les boscages dudit Esclagnolle, excepté le bois de rivière despuis la draye au bas laquelle draye prend de Ville Vieille, de long en long, en teste que ladite damoyselle aultrefois a faict et dela suivant ladite draye jusques au Gabre, de laquelle draye en bas les présents hommes pourront profiter comme bon leur semblera.

20° Se retient aussi que quand les présents hommes chasseront à la grande chasse et prendront bestes porcines, seront tenus lui balher la teste de chaque beste porcine et de toute beste feroune l’oreille dextre [14].

21° Se retient aussi son usage et faculté en tout temps et chacuns les passages et abreuvages dudit terroir à l’égal desdits hommes tant pour elle que pour les siens.

 

Cas particuliers

 

1° Que advenant le cas que à ladvenir audit Esclagnolle y ayt plus que d’un seigneur, lhors et audit cas y aura qu’ung d’iceulx qui ayt droit de despaistre bestails audit terroir.

2° Que lors du même cas que dessus, seront tenus les seigneurs de députer lung d’eulx pour tous à donner investiture, prendre lods et treizain et retenir par droict de prélation. De même, un seul d’entre eux sera député pour recevoir la censive annuelle.

3° Quand le seigneur aura retenu un bien par droit de prélation, il sera tenu de rembourser le même prix donné par l’acquéreur et il sera tenu de diminuer la cotte de la censive annuelle en proportion.

 

Droits des habitants et restrictions du seigneur

 

Les présents hommes pourront prendre bois vif, boscayrage audit Esclagnolle, excepté audit boscage et pins de ladite Colle, pour lhutil de leurs maisons, granges, ensemble pour les robes d’araires et aultres ustensiles nécessaires, comme aussi pour ses engins, molins, paradors et aultres engins audit Esclagnolle sans contradiction aulcune.

Pourront aussi en tous les boscages et terroyr dudit Esclagnolle faire pasturer leurs beufs arants, leurs vaches bravas et leurs séquestres.

Que ladite damoyselle ni les siens ne pourront et ne leur sera loisible à l’advenir mettre ni relargar aulcung bestail estrangier ni de mézairie audit terroyr d’Esclagnolle en aulcune manière.

Que les présents hommes pourront ressartar la faye de Bay et le content de la Motte layssant de chaume à suffisance [15].

Que ladite damoyselle ny les siens ne pourront faire molins, paradors ni aultres engins audit terroyr, ainsi telle faculté apartiendra seullement aux présents hommes.

Que au cas que les présents hommes vouldront habiter audit Esclagnolle, pourront ériger leurs consuls et à la présence du juge ou de son lieutenant, faire et ordonner scindics et estimateurs et aultres officiers pour le régime de la chose publique. Et si mestiers est faire barbiers, taverniers et gabeliers, cella l’exigera de leur commun.

Que ladite damoyselle ni les siens ne pourront à l’advenir aulcunement imposer payes municipales.

Que ladite damoyselle sera tenu donner ung passage aux présents hommes de la largeur de deux canes dans son pred. Item, un aultre passage en dessoubs ledit pred de la largeur de trois canes, prendre audit vallon de aigues nègres tirant à la gorgue de ganié [16].

Que ladite damoyselle ne pourra contraindre les présents hommes à faire édifier aulcungs fours ni molins noulveaux si bon leur semble, mais se servira ladite damoyselle de ceulx qui y sont de présents jusques à ce que les présents hommes en ayent faicts d’aultres.

10° Les présents hommes ne seront tenus payer aulcuns droicts de lods et vantes de pièces que vendront, échangeront ou que allieneront de deux ans après la passation du présent acte ni prendre investiture durant ledit temps si bon ne leur semble.

11° Que au cas que survint aulcung différent entre les parties, seront tenus à ce faire de deux gentils hommes et deux mesnagiers tels que seront choisis par lesdites parties avant que pourvoyr voyr à justice.

12° Item, que ladite damoyselle ni les siens ne pourront admettre aulcuns estrangiers à la jouissance des libertés et facultés dudit Esclagnolle ny son terroir sans le consentement des présents hommes.

13° Item, les présents hommes se sont restraincts et passé acord entre eulx que par le moyen d’eulx ou d’aulcungs d’eulx, nul estrangier sera admis à la jouissance des présentes facultés sans le consentement de tous.

14° Que en cas que quelcung des présents hommes emphitéotes vouldrait remettre et délaisser, ladite damoyselle rellevera ensemble les présents hommes générallement de la rante annuelle touchant telle pièce de ladite censive annuelle, de présent deux mil florins, aux termes et payes establies et le pache stipulle que ladite damoyselle ne pourra tenir en cause les présents hommes emphitéotes ny aultrement iceulx que d’ung moys après le terme eschu.

15° Item, que ladite damoyselle n’entend déroger à la faculté qu’elle a, comme a dict, de depaistre tous ses bestiaux au terroyr de Monts.

16° Que les présents hommes pourront prendre bois mort ou soc par tout le terroyr dudit Esclagnolle pour le scaufage, tant de Monts que dudit Esclagnolle [17].

 

Création de la communauté d’habitants

 

Item et par ce pache que là et quand les présents hommes seront réduicts ung corps de communauté et université audit Esclagnolle, iceulx les présents hommes seront tenus et debvront comme les présents acteurs et procureurs, ainsi l’ont promis et promettent, ratifier et approuver le présent acte et contrat de point en point tant par modum universi quam particularium [18].

 

Item, que à cause que ledit terroyr d’Esclagnolle est de présent arranté et par ce pache que sera tenu ladite damoyselle descharger ledit terroyr dudit arrantement au jour de la toussaints prochain et à faute de ce cas ne seront tenus les présents hommes luy payer les six cens escus que eschus jusques à ce qu’elle aura faict quitter par les présents rentiers tous les droicts qu’ils pouroyent avoyr audit terroyr par vertu dudit arrantement ou achept de fruicts.

 

Lesquelles choses superdites et au présent acte escrites et contenues, les présentes parties et chacune d’icelles respectivement les avoyr agréables, promettant l’ung à l’aultre et l’aultre à l’aultre les tenir fermes et vallables à perpétuité sans jamais y contrevenir ny de droict ny de faict.

 

Faict et passé audit lieu de Callian et en la salle du chasteau dudit lieu.

 

Acte dhabitation

 

 

Première page de l’acte d’habitation de 1562

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[1] ADAM, 1 E 24 / 7, liasse 73.

[2] Parador : foulon à draps. Nauc : abreuvoir.

[3] Cens : redevance annuelle due au seigneur, rente féodale ou censive.

[4] Droit de lods ou trézain : droit perçu par le seigneur lors de la vente d’un bien-fonds roturier. Droit de prélation ou retrait féodal : droit du seigneur de se retenir pour lui un bien vendu en remboursant le prix payé par l’acheteur.

[5] Beal : canal amenant l’eau au moulin.

[6] Apier : rucher.

[7] Franc : en franchise, sans payer.

[8] Restraindre a ici le sens de mettre en défens. Bœufs arants : animaux pour tirer la charrue (araire). Vaches bravas : génisses. Séquestres : déformation de seguènt : animal qui suit sa mère.

[9] Turgo : vache stérile. Roussatin : race chevaline. Termes : limites.

[10] Caucade : foulaison des grains. Escouire, calcar : battre les grains. La moisson débutait le 7 août dans les montagnes de l’arrière-pays de Grasse, à la saint Donat, ce qui explique la présence de ce saint sur l’un des tableaux de l’église de Saint-Vallier.

[11] Robe d’araire : semble désigner le timon.

[12] Astour : autour, oiseau de proie.

[13] Fustage : bois de charpente. Euse : chêne-vert.

[14] Beste feroune : bête sauvage.

[15] Le terme ressartar semble signifier « laisser en essart ».

[16] Gorgo : provençal, « vallée étroite », « gorge ».

[17] Soc : bûche, tronc, souche. Les articles 15 et 16 reprennent un droit soi-disant antique que le seigneur avait la faculté de faire paître ses troupeaux dans le terroir de Mons, mais il l’étend également aux nouveaux habitants pour y prendre du bois, ce qui sera la cause de procès interminables entre Mons et Escragnolles. D’un autre côté, ceux de Mons revendiquaient le droit immémorial de venir pâturer dans l’ubac de Clars et d’y abreuver leurs troupeaux aux deux abreuvoirs.

[18] Tant ensemble que en particulier.


 

5) Les familles fondatrices et leur évolution

 

 

Mons et Escragnolles sont limitrophes. Un chemin part au nord du village de Mons et se dirige vers le nord-est pour rejoindre Escragnolles. Une heure de marche seulement suffit pour effectuer le trajet au lieu des 18 kilomètres par la route actuelle. 700 mètres après être sorti de Mons, on rencontre l’oratoire et la chapelle Saint-Pierre, puis 300 mètres plus loin, un premier dolmen, dit « dolmen de Saint-Pierre ou des Riens ». 2 500 mètres encore, le chemin côtoie un autre dolmen, celui de « la Colle ». Enfin, après encore 1 000 mètres, un troisième dolmen, celui de « la Brainée » borde le chemin. Celui-ci aboutit enfin à Escragnolles, dans le vallon du Ray, puis remonte le Gabre vers le Logis en passant près du château et de Ville vieille [1].

 

Les nouveaux arrivants vont se répartir en différents points du territoire et créer des hameaux dont quelques-uns portent leur nom, Gras et Mourlan, sinon dans des lieux-dits comme les Figuerets, Rouyère, les Galants, Saint-Pons, le Logis, le Château et le Bail.

 

Plusieurs documents vont nous permettre d’identifier les familles venues s’installer dans le terroir d’Escragnolles en 1562. Nous savons par l’acte d’habitation qu’elles viennent toutes du village de Mons. Nous allons d’abord des dénombrer grâce à ce document, puis examiner leur évolution tout au long du XVIe au XIXe siècles au moyen de quatre cadastres.

 

 

L’acte d’habitation de 1562

 

Le document fournit trois listes de noms. Les noms de familles citées sont au nombre de 28, dont 3 n’ont pu être déchiffrés avec certitude. Ces 28 familles représentent 215 personnes. Y figurent seulement trois femmes, veuves ou « tuteresses » de leurs enfants [2]. Le texte ne fait pas mention des professions, sauf 28 personnes qualifiées de « messire ». Voici la liste des familles classées par le nombre de représentants [3] :

 

33  Porre
26  Jordan
17  Carlevan.  Murlan
15  Pie
12  Gastaud. Mireur
10  Sarde
9  Castelle
7  Magalh. Mus
6  Chiries. Sandin
5  Brun
4  Fenols. Gras. Pelassi. Robert
3  Ricolphe
2  Bellone. Roland
1  Amadiou. Berthe. Capelle. Daulmas. Henri. Turcon. Veilhan.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il s’agit de 215 personnes, mais l’on peut raisonnablement estimer qu’au moins 80% d’entre elles sont mariées et ont des enfants, ce qui porterait le nombre des personnes venant s’installer à Escragnolles à près de 900, ce qui est totalement invraisemblable. Le document suivant va nous dire ce qui s’est réellement passé.

 

 

Le cadastre de 1688 [4]

 

Ce cadastre est le premier document, 126 ans après l’arrivée des colons, qui fournit une liste exhaustive des habitants d’Escragnolles, du moins de ceux qui ont des propriétés dans la commune. Sont recensés 88 propriétaires résidents et 12 forains, ces derniers habitant tous le village de Mons. Parmi les propriétaires résidents sont recensés :

 

26  Chiris
22  Carlevan
8  Mureur
6  Robert (ou Roubert)
5  Porre
3  Alphan. Gastaud. Pie. Rebuffel [5]
2  Gras. Malamaire. Murlan
1  Charabot. Sandin. Sarde

 

 

Les 12 forains habitant Mons se composent de 1 Castelle, 2 Chiris, 1 Gras, 1 Marou, 1 Morlan, 1 Roubert, 3 Sandin, 1 Sarde et 1 Sardou.

 

On observe une emprise conséquente de deux familles, les Chiris et les Carlevan représentant plus de la moitié des habitants, suivies de loin par les Mureur et les Robert. Trois nouvelles familles apparaissent : Alphan, Charabot et Malamaire. Mais le grand renseignement fourni par cette liste est l’indication que les signataires de l’acte de 1562 ne sont pas tous venus s’installer à Escragnolles. C’est en particulier le cas des 26 Jordan, 9 Castelle, 7 Mas et Magalh, 5 Brun, 4 Fenols et Pelassi et des Amadiou, Bellone, Berthe, Capelle, Daulmas, Henri, Ricolphe, Turcon et Veihlan. Une grande partie des Gastaud, Mureur, Murlan, Pie, Porre, Sandin et Sarde n’ont pas non plus émigré en totalité.

 

Ce nombre de 88 propriétaires résidents en 1688 correspond à peu près aux données fournies par l’affouagement de 1698 où sont recensés 80 chefs de famille et 70 maisons. Le cadastre de 1688 fournit par contre peu de renseignements sur la qualité des propriétaires. On relève cependant Honoré et Jean Chiris, tous deux notaires, un autre Chiris, Joseph, est dit « messire » et réside à Saint-Vallier et enfin Antoine Roubert est maréchal.

 

On peut donc estimer que c’est seulement quelques 80 familles qui sont venues s’installer à Escragnolles en 15­62.

 

 

Le cadastre de 1733 [6]

 

Ce cadastre est composé d’un registre comprenant 336 feuillets dont il manque les trois premiers. Non daté, l’archiviste indique « début 18e siècle ». Un indice est fourni par le cadastre réalisé en 1734 où, à la fin du registre, est indiqué que les habitants avaient établi un cadastre en 1733. Le relevé des noms et prénoms des cadastres de 1733 et de 1734 indique exactement les mêmes personnes, les mêmes conditions sociales, résidences et propriétés. Un litige sur l’imposition des terres avait obligé la communauté de refaire un cadastre l’année suivante. On peut donc dater ce cadastre avec sûreté de 1733.

 

Beaucoup plus complet que le précédent, il fournit des éléments plus exhaustifs, en particulier sur les classes sociales. Sont recensés 109 propriétaires dont 92 résident à Escragnolles, les 17 autres étant des forains. Parmi les résidents, on dénombre :

 

20  Chiris
19  Carlevan
11  Robert
7  Mireur. Murlan
6  Pie
5  Gastaud
4  Gras. Porre
3  Charabot
2  Sardou
1  Alphan. Malamaire.  Rolland.

 

auxquels il faut joindre Antoine de Robert et son fils Alexandre, seigneurs d’Escragnolles, ainsi qu’Antoine Cresp, seigneur de Saint-Cézaire.

 

Les classes sociales s’organisent ainsi :

 

53  travailleurs

30 

 ménagers
8  veuves
3  cardeurs à laine
1  tailleur d’habits, chirurgien, bourgeois, « messire », maréchal, tisseur à  toile, avocat, notaire, noble, lieutenant de juge
3  personnes nommées sans qual

 

Les familles Chiris et Carlevan sont toujours les deux familles dominantes. On compte, comme en 1688, 14 familles. Si les Chiris ont diminué, on peut penser que leur ascension sociale, que l’on constate avec ce cadastre, a déjà commencée auparavant et les a poussées à s’expatrier. Ainsi, parmi les propriétaires non résidents, on rencontre Paul Chiris qui est procureur à Castellane.

 

Un membre de la famille Robert est toujours maréchal ferrant et apparaissent des artisans, particulièrement liés au travail de la laine : cardeur, tisseur et tailleur. La communauté est maintenant desservie par trois notables que sont le chirurgien, l’avocat et le notaire. Si l’on recensait 88 propriétaires résidents en 1688, on en dénombre maintenant 92, soit une petite progression, mais pas assez importante pour révéler une augmentation de la population qui reste stable aux alentours de 80 chefs de famille et de 70 maisons, comme en 1688. Travailleurs et ménagers représentent 75% de la population vouée à l’agriculture et à l’élevage.

 

 

Le cadastre de 1787 [7]

 

Ce cadastre permet de reconnaître 69 résidents et 11 forains. En 1733, on dénombrait 92 résidents. Cette diminution sensible de la population est également remarquée par ACHARD qui, à la fin du 18e siècle, avance un nombre de 60 familles totalisant 300 personnes [8]. En 1791, une délibération du conseil municipal fait état de 69 familles ou chefs de maison, même nombre que celui fourni par le cadastre [9].

 

Les familles Chiris et Carlevan sont toujours les plus nombreuses, puis viennent les Robert et Mureur. Mais ces quatre familles voient leur représentation diminuée. Par contre, apparaissent de nouveaux venus représentés par une seule famille : Bertou, Bertrand, Dol, Funel, Geoffroy, Guichard, Ricard et Textoris. Voici le détail de ces 69 résidents :

15      Carlevan. Chiris

7        Robert

6        Mureur    

4        Murlan

2        Gastaud. Gras. Porre. Sardou

1        Alphand. Bertou. Bertrand. Dol. Funel. Geoffroy. Giraud. Malamaire. Pie.

          Rebuffel. Ricard. Textoris

 

Auxquels il ajouter le seigneur d’Escragnolles.

 

Parmi les 11 propriétaires forains, sont recensés Jean Carlevan travailleur à Saint-Cézaire ; Jean Chiris, bourgeois à Seillans et Barthélemy Chiris à Grasse ; Antoine Giraud, négociant à Cabris ; Etienne Meiffred, bourgeois à Castellane ; Antoine Pie, ménager à Mons ; un Honoré Porre est travailleur à Cabris, Antoine Porre meunier à Mons, André Rebuffel travailleur à Séranon ; sieur Saintmartin est chirurgien à Castellane ; Jean Sardou, bourgeois à Grasse.

 

De 14 familles en 1733, on passe à 22 en 1787, mais sans que la population ait augmenté, au contraire la communauté a perdu 23 résidents et les forains sont également moins nombreux, 11 au lieu de 17. On constate un mouvement de population important. D’anciens résidents se sont expatriés sans être remplacés par le même nombre d’étrangers, même s’il apparaît 8 nouvelles familles.

 

En ce qui concerne la condition sociale, on dénombre :

  1. ménagers
  2. travailleurs

            4   négociants

            2   bourgeois, muletiers

            1   cardeur, notaire, meunier, veuve, prêtre, seigneur, « maître fille » et héritier.

 

Il apparaît essentiellement, par rapport à 1733, un changement de statut social avec un augmentation des ménagers (de 15 à 30) et une diminution importante des travailleurs (de 53 à 23). Ce phénomène ne peut s’expliquer que par l’analyse des propriétés foncières à ces deux dates. Il semblerait que la diminution des propriétaires ait laissé plus de place à ceux qui sont resté et que la terre d’Escragnolles, mieux répartie et moins divisée, ait permis cette évolution sociale. 75% des résidents sont agriculteurs comme en 1733. Mais il n’y a plus de chirurgien résident, ce qui oblige la communauté de recourir à un chirurgien itinérant qui passe chaque année faire deux visites pour razer tous les habitants et faire une saignée, les deux visites à chaque habitant moyennant un panal de bled [10].

 

 

Le cadastre de 1819 [11]

 

Le cadastre napoléonien fait état de 84 propriétaires résidants représentés par 25 familles, auxquelles il faut ajouter 13 forains, soit un total de 97 propriétaires. Parmi les 84 propriétaires résidents, on relève, en plus de la commune :

19        Chiris

18        Carlevan

5          Mireur. Mourlan. Robert.

3          Dol. Gras. Pie

2          Charabot. Funel. Liautaud. Porre. Rebuffel. Textoris.

1         Audibert. Castelle. Daumas. Gastaud. Geoffroy. Guichard. Malamaire. Marin.

           Maiffret. Sardou.

 

On retrouve encore les deux mêmes familles majoritaires, CHIRIS et CARLEVAN. Les MIREUR, MOURLAN  et ROBERT sont toujours présents, ainsi que les GRAS, PIE et quelques autres. Il y a peu de nouveaux venus : 1 AUDIBERT, DAUMAS, MARIN et MAIFFRET.  Ces propriétaires sont soit ménagers, soit propriétaires. Deux CHIRIS sont notaires, un autre avocat. Un CARLEVAN est berger.

 

Les forains, au nombre de 13, viennent de la région proche. De Grasse (Chabert, notaire), de Saint-Vallier (Carlevan, Giraud, Chauvier), de Cabris (Jean Jean), de Saint-Cézaire (Carlevan et Gras) de Fayence (Mireur et Robert), de Mons (Gras et Mourlan), de Bagnols (Pie), de Castellanne (Sanmartin, médecin, propriétaire du Marinon). On peut estimer que les Carlevan, Gras, Mireur, Mourlan, Robert et Pie sont d’anciens résidents, faisant partie des familles présentes à Escragnolles depuis deux siècles.

 

Un recensement de la population effectué un an après le cadastre de 1819, en 1820, dénombre 363 habitants, dont 63 couples, 18 veufs et 9 veuves, soit 90 foyers [12]. Les enfants, au nombre de 206, se répartissent en 109 garçons et 97 filles. 4 militaires complètent les 363 habitants. Depuis 1698, la population a peu évoluée, tournant autour de 85-90 familles. On reconnaît ainsi une situation stable, établie depuis l’acte d’habitation de 1562, avec des familles ayant peu émigrées, enracinées dans leurs nouvelles terres.

 

La population augmentera jusqu’en 1846 avec 431 habitants. A partir de cette date, date reconnue comme étant le point culminant de la progression démographique en pays de montagne en Provence, la population va diminuer de plus en plus vite [13] :

 

1872 : 421 habitants

1876 : 355

1881 : 281

1891 : 277

1896 : 256

1906 : 248

1926 : 150

1954 : 118

1962 : 117

_________________________________

 

[1] On peut qualifier ce chemin de voie antique, jalonné par ces trois monuments mégalithiques que l’on date communément du chalcolithique. Sur ce sujet, consulter GASSIN B., Atlas préhistorique du midi méditerranéen, feuille de Cannes, CNRS, Paris, 1986, p. 27-32. Voir également, ROUDIL O. et BERARD G., Les sépultures mégalithiques du Var, CNRS, 1981, en particulier le chapitre consacré aux dolmens du « Groupe de Mons », p. 157-171. Egalement, RIBOULAT P., « La piste aux dolmens, un chemin quatre fois millénaire », Mém. IPAAM, t. XIV, 1972, p. 75-90, qui met en évidence l’importance de cette voie. Il faut signaler en outre aux abords de cette voie la découverte par les membres du GRHP en 1998 d’une station néolithique de débitage de silex, relatée par un article de DEL FABBRO L., « Découverte d’une station néolithique sur la commune d’Escragnolles », Bul. GRHP, n° 14, octobre 1998, p. 39-40.

[2] Honorade Gastaud et Jeanne Murlan tuteresses et Catherine Jordan, veuve de feu Bernard Castelle.

[3] Nous garderons l’orthographe des noms telle qu’elle apparaît à chaque période.

[4] ADAM, E 077/ CC 001.

[5] Les trois Rebuffel sont trois femmes, toutes trois « veuves de Carlevan » et sont originaires probablement de

Séranon, nom très répandu dans ce village.

[6] ADAM, E 077/ CC 002

[7] ADAM, E 077/ CC 004. Volume de 776 pages.

[8] ACHARD, op. cité, p. 523.

[9] ADAM, E 077/ 01DD001. Population dispersée en hameaux dont 28 familles au levant, 26 au centre et le reste au couchant.

[10] ADAM, E 077/BB07. Délibération du 10 janvier 1739.

[11] ADAM, 3 P 518/ 34655. Microfilm : 02MI 272/01.

[12] ADAM, E 077 / 01F 001 et 002. Recensements de 1820, 1846, 1872, 1876, 1881, 1891, 1896, 1901, 1906.

[13] BARATIER Edouard, Histoire de la Provence, Privat, 1969, p. 464.


 

6) Un habitat dispersé

 

 

Dès leur arrivée les familles se répartissent dans le territoire et créent non pas un village mais s’installent sur l’ensemble du terroir, en hameaux. Les cadastres de 1688 et de 1733 nous donnent une bonne vue de cette répartition. Nous suivrons leur évolution, comme pour la population, jusqu’au début du XXe siècle. Les hameaux les plus importants sont ceux du Bail et du Logis, auquel il faut joindre Saint-Pons tout proche du Logis.

 

Les Carlevan ou Carlavan au Bail

 

Au hameau du Bay ou Bail, on recense en 1733 une quinzaine de maisons [1]. 16 propriétaires se les partagent, dont 11 CARLEVAN, avec 1 ménager et 10 travailleurs. Deux ROUBERT y résident également, dont un est maréchal ferrant. En 1819, le cadastre relève 15 maisons et 13 propriétaires, dont 7 CARLAVAN et 3 ROUBERT, tous ménagers (Carlavan au lieu de Carlevan).

 

Ce hameau est le plus excentré de tous, à l’ouest de la commune et les habitants se rendaient plus facilement à la chapelle Saint-Martin qu’à l’église du château à l’autre extrémité du terroir. Un office y était occasionnellement célébré durant les XVIIIe et XIXe siècles jusqu’en 1904 où les habitants firent savoir au curé qu’il était inutile de venir car il n’y aurait personne [2]. En 1820, 74 personnes habitent le hameau dont 14 foyers mariés, 2 veufs et 6 veuves. Les enfants sont au nombre de 38, dont 22 garçons et 16 filles. Au cours de ce même siècle, la population va fortement chuter, passant de 74 habitants en 1820, à 71 en 1846 et à 37 en 1891.

 

 

Les Chiris et les notables au Logis et à Saint-Pons.

 

A l’origine, le quartier du Logis n’était qu’une auberge placée sur le grand chemin royal. Dès leur arrivée, les CHIRIS s’y installent et le seigneur, maître du Logis, y place un rentier pour assurer son fonctionnement. On a vu que les CHIRIS devinrent vite les notables de la communauté. En 1688, on relève deux notaires. En 1733, il y a un notaire, un avocat, un procureur exerçant à Castellane et un chirurgien. Trois autres sont ménagers, deux autres cardeurs à laine et un autre tailleur d’habits. Sur 23 familles habitant le Logis dans 19 maisons, ils sont 13 représentants. Les seigneurs d’Escragnolles et de Saint-Cézaire possèdent chacun une maison. On relève encore un ROUBERT Barthélemy qui est maréchal ferrant et une veuve, Marguerite MOURLAN qui possède un dessus de maison.

 

A Saint-Pons, en 1733, il existe 11 maisons appartenant aux mêmes propriétaires que ceux du Logis et les CHIRIS sont 6 propriétaires sur 8. Ces maisons ne semblent pas habitées par leur propriétaires qui résident au Logis. C’est pourquoi, en 1819, ces 11 maisons sont recensées en 7 bergeries, 3 écuries et une masure. Elles appartiennent toutes à la famille CHIRIS.

 

Au Logis, en 1819, le cadastre dénombre 20 maisons appartenant à 14 propriétaires dont encore 8 CHIRIS. Deux d’entre eux sont notaire et avocat. Il y a trois écuries et un four à pain. Celui-ci existe depuis la création du hameau et est à la charge de la commune qui l’entretient et le met en arrentement tous les ans. Depuis la Révolution, le hameau du Logis est devenu le chef-lieu de la commune. Le lieu de réunion de la communauté qui était auparavant près du château y est transféré, ainsi que le presbytère [3]. Il reste à expliquer le cas de l’édification de l’église Saint-Pons, non pas au Logis, mais en contrebas, ce qui pourrait laisser supposer qu’il existait déjà un édifice à cet endroit, réhabilité en 1562. Ce n’est qu’en 1820 que le Logis se dotera d’une église conforme au nombre d’habitants et à l’importance du regroupement.

 

En 1820, sont recensés au Logis 81 habitants, avec 11 foyers mariés, 6 veufs et 8 veuves. Les enfants, au nombre de 44 se répartissent en 23 garçons et 21 filles. Jusqu’en 1846, la population va augmenter passant à 103 en 1846, puis elle va diminuer, 83 en 1881 et se stabiliser aux alentours d’une centaine à la fin du XIXe siècle et début du XXe siècle. Le regroupement des services publics (mairie, école et notaire) et religieux (église et presbytère) va provoquer une stabilisation de la population dans le chef-lieu et grâce à la construction, milieu du XIXe siècle, d’une route carrossable, la création de commerces divers et d’auberges.

 

 

Les Robert aux Galants [4].

 

Ce hameau dit en 1733 « Bastide des Galans » et « quartier des Galants » en 1819 rassemble 5 familles propriétaires en 1733, dont 3 ROUBERT possédant 4 maisons sur 5. Les deux autres, une veuve et un travailleur de Saint-Vallier, se partagent la cinquième maison. Ce hameau s’est développé au cours du XVIIIe siècle, puisqu’en 1819, sont recensées 8 maisons et 4 écuries. 7 propriétaires, dont 6 ménagers et 1 berger logent dans les 8 maisons. Les ROBERT n’ont plus qu’un représentant. On rencontre 2 Pie, Antoine et Jean, Dol Antoine, Rebuffel Pierre-Antoine, Chiris Jean-Joseph et Daumas Jean.

 

Le recensement de 1820 confirme la présence de 6 foyers et d’une veuve. 22 enfants, dont 12 garçons et 10 filles donnent une population totale de 35 personnes. En 1846, la population atteindra 40 personnes, puis en 1872 32, en 1872 27 et 16 en 1906. En à peine un siècle, la population aura chuté de moitié.

 

 

Les Gras aux Gras.

 

Manifestement ici, les habitants ont donné leur nom au quartier. Quatre membres de la famille Gras étaient présents lors de la signature de l’acte d’habitation en 1562. On retrouve le même nombre en 1733 : Anselme, André et Antoine, tous trois ménagers et Jacques qui est chirurgien à Saint-Cézaire. En 1819, il n’y a plus qu’un seul GRAS, Antoine, mais il réside et est propriétaire à Saint-Cézaire, sans doute le descendant du chirurgien de 1733. Deux autres propriétaires sont des CHIRIS, Antoine et Cézaire, tous deux ménagers.

 

Le cadastre de 1819 recense 3 maisons, 3 bergeries, 5 écuries et 1 four à plâtre. Le recensement de 1820 dénombre 4 couples avec 14 enfants (5 garçons et 9 filles), soit 22 habitants. En 1846, sont recensés 5 couples formant 26 personnes. La population diminuera ensuite jusqu’à parvenir à 7 habitants en 1916. Dans ce quartier, la population a fortement diminuée au cours du XIXe siècle, passant de 22 à 7.

 

 

Les Mourlan aux Mourlans.

 

Ici encore, le quartier a pris le nom d’une famille, mais seulement au XVIIIe siècle. Ils étaient 17 MURLAN lors de l’assemblée d’avril 1562, mais 2 seulement sont venus s’installer à Escragnolles. Ils sont en effet deux représentants en 1688 au lieu-dit Camp Turquet [5]. En 1733, ils sont 3 représentants, Antoine, Jacques et Barthélémy, tous trois ménagers. On en retrouve 4 en 1787, dont deux habitent dans les deux maisons du quartier. En 1819, sont recensés 3 maisons et 2 écuries appartenant à deux propriétaires, MOURLAN Jacques et GRAS Jean-Jacques, tous deux ménagers. En 1820, sont recensés 4 couples et 14 enfants, soit un total de 22 personnes. Puis, au cours du siècle, la diminution des habitants aboutira à 6 en 1891 et 8 en 1906.

 

 

Les Mireur à Rouyère.

 

Ce quartier est comme celui du Bail excentré, au sud-est du territoire. Abandonné aujourd’hui, il connut un regroupement important, fondé par la famille MIREUR [6]. En effet, en 1733, ils sont 5 propriétaires, avec Joseph MOURLAN et André PIE à se partager 4 maisons. Le cadastre de 1817 apporte plus de renseignements. D’abord, ils sont toujours 5 propriétaires, mais composés uniquement de MIREUR. 4 d’entre eux sont ménagers, le cinquième est dit propriétaire et réside à Fayence. Ensuite, les 4 maisons sont accompagnées de 9 bergeries, 3 écuries, 3 loges à cochons et 1 four à pain.

 

Le recensement de 1820 confirme la présence de 4 foyers avec Jean, Antoine, Pons et Joseph. Vivent avec eux 7 garçons et 7 filles, soit un total de 22 personnes. En 1846, sont recensés 5 ménages et un total de 24 habitants. En 1876, il existe toujours 5 ménages avec 17 personnes. La même chose en 1891, mais il n’y a plus que 13 habitants, le nombre d’enfants étant en constante diminution. En 1901, un ménage a disparu, il n’en subsiste que 4 avec un nombre total de 11 habitants. En 1906, si les quatre ménages résistent encore, il n’y par contre qu’un seul enfant, soit 9 personnes. On constate, au cours du XIXe siècle une stabilité des ménages, mais une diminution catastrophique des enfants, de 14 à 1. Ces ménages vieillissants n’ont pu retenir près d’eux leurs enfants pour faire vivre le quartier. Il est alors mort de vieillesse, sans descendance.

 

 

Les Gastaud à la Colette.

 

Sur les 12 Gastaud présents en 1562 lors de l’acte d’habitation, on en retrouve 3 en 1688, Anselme, Louis et Paulet. En 1733, ils sont au nombre de 5 familles dont 4 résident au hameau de la Colette qu’ils ont totalement investi. Mais leur implantation dans ce petit hameau ne va guère durer. En effet, en 1817, il n’y a plus qu’un seul représentant dans la commune résidant à la Colette. Le hameau comprend alors une bastide, 3 maisons, une écurie et un four à pain avec 3 autres propriétaires, MIREUR Alexandre qui réside à Fayence, Barthélemy CHARABOT et Honoré Textoris (ou Testoris), famille venue à Escragnolles à la fin du XVIIIe siècle.

 

En 1846, le hameau abrite 3 familles avec 7 enfants, soit 13 personnes. En 1872 et 1876, il y a 4 familles et 9 enfants, soit 17 personnes. En 1906, il n’y a plus qu’un seul habitant malgré les 4 maisons recensées. Là, comme à Rouyère, la chute est vertigineuse et reflète bien l’état démographique de la commune au début du XXe siècle.

 

Nous avons fait le tour des principaux hameaux créés par les colons de Mons. Manifestement, chaque famille a investi un quartier bien déterminé. Ces hameaux étaient relativement autonomes, puisque outre les maisons, ils construisirent également des bergeries, des écuries pour les mulets et les vaches, des loges à cochons pour y élever les porcs et enfin un four pour cuire le pain. Un recensement des animaux domestiques effectué en 1872 en donne un aperçu exhaustif :

 

Race chevaline          7

Race mulassière    152

Race asine               7

Race bovine           27

Race ovine         2212

Race porcine        100

Race caprine        166

Ruches                200

Poules, poulets     300

Pigeons               200

Chiens                  36

 

Nous n’avons pas intégré dans cette liste des hameaux l’habitat existant au « château ». Nous l’examinerons lors du chapitre consacré à la famille DE ROBERT. Il existait également quelques bastides isolées, en particulier dans la vallée de Clars, mais cet habitat ne constituait pas de regroupement significatif de familles comme celui dont nous avons retracé le développement et parfois la disparition.

 

La dépopulation de la commune est intervenue au milieu du XIXe siècle comme nous l’avons constaté ci-dessus. La cause principale est le terrain ingrat et l’appel de main-d’œuvre à Grasse et sur la côte littorale. Déjà en 1698, les habitants se plaignent de la situation désavantageuse du terroir qui est sur le penchant de montagnes forts roides et couppées par plusieurs torrents quy par leur débordement en composent la plus grande partie, en ce qu’il n’y a dans le lieu ny foire ny marché. On s’en prend encore aux torrents en 1729 : qu’il y a quelques torrents qui nuisent quelque peu aux biens voisins lors des grandes pluies [7].

 

Déjà, en 1728, on constate que les habitants ne peuvent vivre tout au long de l’année dans le terroir : cette terre étant à la montagne et les seules danrées qu’on recueille est en bleds, partie froment et l’autre dorge, seigle et paumoure. Les habitants à peine ont ils du froment pour semer leurs terres et pour en vendre pour payer la taille et comme les autres grains ne peuvent pas suffire pour la nourriture, une partie de ces habitants sont obligés de sortir de la terre et aller partir à Grasse, du cotté de Toulon et Marseille pour y passer l’hiver pour avoir occasion de subsister et ils ne reviennent qu’au mois d’avril pour préparer leurs terres.

 

D’autre part, les herbages ne sont pas suffisants : cette terre est si serrée que le peu de bétail que lesdits particuliers ont sont obligés en été des les envoyer à des montagnes du voisinage pour y depaitre trois mois et en hiver sont obligés de les faire aussi sortir de la terre pour les envoyer au bas pays faute des herbages et ils perdent par cet endroit le fumier de six mois de l’année et la dépanse qu’ils sont obligés de faire. Enfin, cette terre est scittuée au pied des montagnes excessibles et lorsqu’il use des pluyes emporte toutes les terres qui sont en dessous et ny laisse que de gravier et il y a des années que l’on perd beaucoup au moyen de ces eaux les fonds et fruicts, ce qu’il en coute beaucoup aux habitants pour racommoder leurs pieces [8].

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[1] Ecrit Bay jusqu’en 1819 où il se transforme en Bail. Nom d’homme germanique Baia ou latin Baius ou Badius.

[2] - ADAM, E 077/BB07. Délibération du 17 mars 1791 : « il serait nécessaire que l’un des deux vicaires se rende à Saint Martin pour y dire la messe en certains temps de l’année ».

- Archives diocésaines de Nice : le 25 juin, fête de saint Eloi, une messe était célébrée à Saint-Martin pour bénir les bêtes à joug. C’est à partir de 1904 que la chapelle ne sert plus au culte. Avant cette date, des messes dominicales et des neuvaines étaient payées par la communauté au prieur d’Escragnolles (Comptes trésoraires, CC/05, 22 août 1723).

[3] ADAM E O77/ 01DD001. Délibération du 25 juillet 1790 « pour transférer la maison de ville qui se trouvait placée à l’extrémité du terroir et dans un endroit où il n’y a plus personne, là où était ledit Robert seigneur du lieu ». Dans la même délibération, on fait de même pour le presbytère.

[4] Roubert jusqu’en 1733, Robert à partir du cadastre de 1787.

[5] Can turquet en 1562, Camp turquet en 1609, Canturques en 1733, Mourlans en 1787 et 1819. En 1562, une source fournissait une partie de l’eau au moulin seigneurial et à l’arrosage des jardins (voir article 4 des droits et réserves du seigneur dans l’acte d’habitation). Turquet peut être le diminutif du provençal turc signifiant « stérile », camp turquet, « champ stérile ».

[6] Rouière en 1688, Rouvières en 1733, Rouyère depuis 1819, du prov. rouviero, chênaie, bois de rouvres, latin robur. Jusqu’en 1733, le nom de famille MIREUR est écrit MUREUR.

[7] ADAM C 44 et 45, affouagements de 1698 et de 1729.

[8] ADAM C 46, affouagement de 1728.


 

7) La vie communautaire et religieuse

 

On possède peu de renseignements sur la période située entre l’acte d’habitation de 1562 et le début du XVIIe siècle, moment où un nouveau seigneur prend possession de la seigneurie d’Escragnolles. L’affouagement de 1609 reste muet et les délibérations municipales conservées débutent seulement en 1630. Les guerres de religion ont sans doute contribué à ce silence. On en saisit cependant quelques éléments grâce à des documents postérieurs.

 

C’est ainsi que l’édification d’une église auprès du château demandée par l’évêque de Fréjus en 1546 et 1566 n’a pu être concrétisée. La cause, comme l’explique un texte de 1612 [1], en est l’occasion des troubles de la religion prethandue refformée en laquelle vivoit le seigneur dudict Escragnolle Henry de Grasse. Mais, comme le souligne le même texte, ceci jusqu’en 1603, année où le seigneur faisoit profession de la religion catholique, apostolique et romaine. En attendant l’édification de l’église, l’évêque autorise les fidèles à suivre les offices en ung petit oratoire qu’il y a en ung coing de la salle seigneurialle.

 

 

Organisation de la communauté

 

Le premier acte constitutif des arrivants fut de créer un « corps de communauté », avec trois consuls, trois auditeurs des comptes, trois regardateurs, quatre estimateurs, un trésorier et un greffier [2]. Elu tous les ans, Il gérait, sous l’autorité du Lieutenant de juge représentant le seigneur, l’ensemble des affaires de la communauté. Elle tenait ses séances près du château seigneurial et la communauté se plaignait de se rendre dans un lieu si éloigné du Logis où, comme nous l’avons vu, était concentré le plus grand nombre d’habitants.

 

Comme le stipulait l’acte d’habitation, la communauté versait chaque année le droit de censive en deux versements, à la saint Michel et le premier mai. Elle était libre de construire moulins, fours et tout autre engin à sa convenance. Comme toute autre communauté des environs, elle entretenait fours, moulins, chemins ruraux, églises et fontaines. Nous ne nous étendrons pas sur cette gestion bien connue.

 

 

Le moulin sur la petite Siagne

 

Ce moulin est cité en 1546 [3] quand il est ordonné que soit construit une nouvelle église proche du château et maison seigneurialle et au dessus le mollin. Il est encore cité à plusieurs reprises lors du bail de 1562 [4]. Ce moulin semble avoir été détruit lors de la construction de l’église en 1607, car deux ans plus tard, on en parle comme étant du passé. En 1609, en effet, deux citations n’offrent aucun doute sur sa disparition [5]. Il est dit au f° 68 r° que le moulin dudict Escragnolle estoit sittué aupres du chasteau ou esse maintenant l’esglise et au f° 91 r° : aurions visitté la source et l’eau à camp turquet laquelle faisoit tourner le moulin qui estoit au devan le chasteau au lieu où de present est l’église. Au folio 66 r°, ce moulin estoit sur la petite siagne, audit fenouilhet appartenant à la dame du dict lieu d’Escragnolle. Ce moulin était mû par un beal, prenant les eaux d’une source située en amont dans le vallon dit de Gabre. Ce vallon aboutit en aval dans la Siagnole qui reçoit également les eaux du Vallon du Ray.

 

 

Le moulin sur la grande Siagne

 

L’autre moulin est cité en 1609. Il appartient à la communauté et est situé à la grande siagne (f° 65 r°) ou estant le moulin de la communauté le long la riviere de Siagne (f° 5 r°). Il a du être construit au tout début du XVIIe siècle quand l’église du château a pris la place du moulin de la petite Siagne (1607). On le retrouve en 1706, le 18 avril, lors d’un arrentement [6] : André Chiris, premier consul de la Communauté d’Escragnolles,…. arrente le moulin à bled, paroir et jardin de ladite Communauté tout proche de la rivière de Siagne,…., pour le temps de quatre années complètes et révolues, commençant la première demain matin dix neuf du courant, …., lequel arrentement a esté fait pour et moyennant le prix et rente annuelle de deux cent sept livres.

 

Il est recensé lors des affouagements de 1698 et de 1729, avec, à cette dernière date, un foulon [7]. En 1819, l’état des sections du cadastre napoléonien [8] décrit le moulin à farine : il n’existe qu’un seul moulin à farine appartenant à la Commune. Il est situé sur la rivière Siagne.

 

 

Ce moulin a nécessité de grands soins et les besoins de réparations jalonnent les délibérations du conseil municipal. Il faut réparer le canal qui conduit l’eau au moulin, changer les meules usagées, remettre des tuiles au toit. La plus grande dépense est celle des meules qu’il faut aller chercher loin et amener difficilement comme le relate une délibération de l’An XII : il faut acheter deux pierres de moulin à farine et envoyer un homme de confiance à Bagnols pour fait l’achapt des deux pierres à la meilleure condition, de sept pans de diamètre et être apportées sur des mulets à cause que les charretes ne peuvent parvenir à Escragnolles, comme montagne chemin de montée tout à fait impraticables [9]. Finalement, la commune « aliénera » le moulin en 1832 [10].

 

 

L’église Saint-Pons

 

Le deuxième acte important des nouveaux habitants fut de construire une église. On a vu plus haut que l’église Saint-Martin n’était plus en état de service, abandonnée depuis le 14e siècle. L’ordonnance de l’évêque de Fréjus de 1546 de construire une nouvelle église n’avait pas abouti, malgré un souhait renouvelé en 1566. Les guerres de Religion avait stoppé toute réalisation, d’autant que le seigneur d’Escragnolles, à ce moment la famille Grasse du Mas, avait embrassé la religion protestante.

 

Un document intitulé Mémoire sur les sentences ecclésiastiques relate la création de cette église [11]. Il expose que le lieu d’Escragnolles étant anciennement inhabité n’avoit point d’église et qu’en 1562 les habitants presque tous rassemblés au quartier de St-Pons étaient secourus par le curé de Mons. Les habitants décident donc, dès leur arrivée, de construire une église dans ce quartier et de la faire desservir par un prêtre habitant parmi eux.

 

Une ordonnance de l’évêque de Fréjus du 25 juin 1582 confirme l’existence de l’église et assure que le service divin y est bien exercé. Mais l’édifice ne semble pas être entretenu comme il devrait car le 4 juin 1603, l’évêque exige qu’il soit réparé, couvert de tuiles, fermé à clef et qu’on y mette un retable auquel sera dépeint l’image de St Pons, le tout aux frais des consuls et de la communauté. On enterre les morts à l’intérieur de l’église dans un grand caveau couvert d’une énorme dalle de pierre. Il est curieux que 20 ans après la construction de cette église, elle soit déjà presque en ruine, ce qui laisserait supposer que les habitants avaient seulement réhabilité un édifice déjà existant. Nous verrons par la suite les tribulations de cette église causées par l’édification de l’église du château.

 

 

L’église du château

 

La venue du nouveau seigneur fut un évènement important pour la vie de la communauté, car ce seigneur était seigneur uniquement d’Escragnolles. Contrairement aux précédents dont la résidence était au château de Callian, les DE ROBERT s’installèrent sur place, au château. Il est probable qu’ils le restaurèrent pour en faire une demeure seigneuriale conforme à leur rang. Mais ils gardèrent les dépendances, le four, le moulin, la bergerie et l’apier. Ils ne mirent pas en cause les conditions et pactes de l’acte d’habitation de 1562. Au contraire, ils le gardèrent précieusement dans les archives de la famille et il demeure encore le seul exemplaire connu.

 

Le premier acte important, dès leur arrivée, fut de construire enfin cette église dont l’évêque de Fréjus attendait depuis 50 ans l’édification. Trois raisons s’imposèrent aux DE ROBERT. La première fut l’insistance renouvelée de l’évêque, la deuxième était qu’il était naturel que l’église soit près du château, la troisième était que l’église Saint-Pons était trop éloignée du château et que le trajet était fatiguant et même dangereux en hiver.

 

En 1607, l’église est achevée et munie d’un beau retable et ornemens. Mais il restait à en faire l’église paroissiale, car depuis le Moyen Age, seule l’église Saint-Martin possédait ce titre. C’est pourquoi le 17 décembre 1612, a lieu une transaction entre Melchior de Robert, seigneur d’Escragnolles et la communauté des habitants représentée par Ferreol Chiris et Pierre Porre, consuls, faisant muttation et changement de ladite eglise parochiale du lieu où elle estoit antiennement au lieu où le sieur d’escragnolle la fait batir, pres de la maison seignorialle.

 

L’église du château est dédiée à Notre-Dame. Lors de son testament, en date du 18 février 1613, Melchior de Robert « élit la sépulture de son corps dans l’église parrochiale dudit Escragnolle proche du château et dans la tombe de son père » et « il fonde une messe de requiem dans ladite église soubs le titre de Notre Dame » [12]. Plus tard, Alexandre de Robert fera de même le 21 octobre 1690 [13]. Cette église du château restera paroissiale jusqu’à la Révolution.

 

Le 9 messidor An III, elle fait partie des biens nationaux et vendue conjointement avec la maison presbytérale [14]. Cette dernière semble être revenue à la commune puisque le 28 août 1810, elle est mise aux enchères : la maison presbytérale et écuries attenantes, au quartier du ci devant chateau, le jardin et l’ancien cimetière près de l’ancienne paroisse abandonnée depuis de longues années [15].

 

Le 2 février 1824, l’évêque de Fréjus, Charles Alexandre de Richery, vu l’état de dégradation et ruine où se trouve l’ancienne église paroissiale d’Escragnolles, avons interdit et interdisons la ditte église avec défense à l’avenir à tout prêtre de notre diocèse d’y exercer aucune fonction ecclésiastique et religieuse. Le 29 du même mois, le conseil municipal décide la vente de tous les matériaux qui composent l’ancienne église du château, décision approuvée par le sous Préfet de Grasse le 9 juillet 1824 [16].

 

 

La chapelle Saint-Pons

 

La transaction du 16 décembre 1612, bénéfique au seigneur, devint très vite insupportable aux habitants, car le seigneur trouva le moyen de persuader aux habitants, gens simples et faciles, en leur promettant que le curé qui desserviroit la paroisse seroit obligé de leur aller dire la messe et leur administrer les sacremens dans l’église de St Pons toutes les fois qu’il y auroit des vieux malades necessiteux et des femmes enceintes. Mais cet article n’était pas consigné dans la transaction, seulement dans une écrite privée du même jour.

 

La « paroisse » est maintenant au château et est desservie par un prêtre logeant dans un presbytère attenant. Le curé de la nouvelle église refuse de desservir Saint-Pons. Les habitant ne furent pas longtemps à s’en repentir et à reconnoitre qu’ils avaient été trompés. Ils firent donc appel aussi bien à la Cour que devant les juges d’Eglise. Pendant un siècle de procès ils sont privés de tout secours religieux : ceux qui pour remplir leurs obligations se hazardoient d’aller à la paroisse pendant le rigoureux tems de l’hiver, ou n’entendoient pas la messe qui étoit presque finie à leur arrivée, ou retournoient malades chez eux, tantot d’une chute, tantot d’une autre maladie dangereuse, et lorsque cloués dans un lit il falloit les confesser et leur donner le viatique ils etoient morts avant que le curé put venir à leur secours et put estre averty qu’ils etoient malades.

 

Enfin, l’évêque de Fréjus, en 1714, fait dresser un verbal par son official de la triste situation des habitans de Saint Pons. En 1715 il nomme un secondaire pour desservir la chapelle qui logera au hameau voisin dit le Logis. En même temps, il ordonne que les frais du secondaire et de l’entretien de la chapelle soient assurés par le sieur vicaire de la paroisse. La chapelle est en effet en mauvais état, le tabernacle est dégarni, il n’y a pas de lampe ni de vases sacrés, les ornements sont anciens et délabrés et le caveau est absolument ramply d’ossements.

 

Le vicaire continue de faire obstacle à toutes les ordonnances de l’évêque. Les consuls convoquent le 1er mai 1733 une assemblée des plus apparents du lieu de St Pons et prennent une délibération de s’adresser à l’évêque pour faire appliquer la sentence de 1715. Le vicaire averti de cette démarche fait une réponse qui prouve que c’est le seul interest qui le fait agir dans ce procès et qu’il se met peu en peine du salut de ses ouailles pourvu qu’il puisse empecher l’etablissement d’une succursale dans l’église de St Pons qui pourroit diminuer le casuel de sa paroisse qui luy tient fort à cœur. Le 12 juin 1739, une nouvelle sentence de l’évêque ordonne d’appliquer la sentence de 1715.

 

Le « Mémoire », dont il manque les dernières pages, s’arrête à cette date et nous ignorons la suite des évènements. Il apparaît cependant que Saint-Pons fut construite entre 1562 et 1582 par la volonté et aux frais des habitants. Elle était alors la seule église dans le terroir d’Escragnolle comme le stipule le « Mémoire ». Elle ne servira au culte que jusqu’en 1612 date où elle devient une chapelle succursale, mal desservie certes, mais pourvue d’un secondaire en 1715. C’est ce que confirme ACHARD : Les habitants du logis qui est sur la grande route, et ceux des autres hameaux, au nombre d’environ cinquante, reçoivens les Sacremens à la Succursale du logis, dédiée à S. Pons et établie depuis plus d’un siècle. Il y a un prêtre pour le service de cette Eglise [17] .

 

Une délibération du conseil municipal, en date du 7 février 1740, décide de faire incessamment construire un cimetière au derrière de St Pons du côté de septentrion, qui sera de la longueur de ladite église et de 20 pas de large et de faire enchère. En même temps, il approuve la réparation des degrés des deux portes de l’église, lesquels degrés seront faits de pierre taillée. Puis, le 6 mai 1742, il paye 2 livres pour avoir fait la croix du cimetière dudit St Pons et pour avoir mis des tuilles au toit de ladite église. Enfin, le 10 juin de la même année, les consuls offrent une rétribution au vicaire pour venir bénir le cimetière [18].

 

En 1810 la chapelle menace ruine et est mise aux enchères publiques avec divers terrains communaux afin de financer les frais de construction d’une nouvelle église [19]. Il semble que la commune n’ait pas trouvé preneur et l’ait gardé en sa possession, car en 1851, elle établit un devis estimatif de réparation [20]. Le toit est à remettre en état, les murs intérieurs seront purgés à la pointe du marteau, puis enduits de bon mortier liquide en quatre différentes couches, puis le tout blanchi très proprement au pinceau avec chaux coullée. La porte de l’église du midi ou du couchant sera bouchée, laquelle trouveront à propos Mr le Maire et le conseil de Fabrique. Il sera ouvert une fenetre du coté du midi à l’endroit désigné par le conseil de Fabrique de 40 cm de largeur pour 75 cm de hauteur. Il sera porté une grande pierre de taille dans le cimetière se trouvant dans l’intérieur pour y porter la croix. Le devis est approuvé par le sous Préfet le 23 avril et par le Préfet le 24 avril.

 

Cette chapelle, dédiée à saint Pons, outre son rôle, d’abord de paroisse, puis de succursale, était l’objet de neuvaines et de processions dans le but de protéger les récoltes et les troupeaux. Le 13 juin 1723, le sieur Canot, vicaire, reçoit de Barthélemy Mourlan, trésorier moderne de ce lieu, la somme de 2 livres 5 sols pour la rétribution de neuf messes que j’ai dit de l’ordre des sieurs consuls pour demander et prier le Seigneur de leur accorder et donner un beau tems et une bonne récolte des fruits [21].

 

Au cours du XIXe siècle, alors que la nouvelle église est construite, on se rend à la chapelle Saint-Pons le dimanche qui suit le 11 du mois de mai, fête du saint. Une messe y est célébrée et à l’issue de la messe on bénit le sel destiné à l’alimentation des bestiaux ainsi que les troupeaux. En vue d’obtenir la protection du ciel sur les récoltes de blé, on a coutume de sonner une cloche, la petite, lorsque le temps est à l’orage. La croyance veut que saint Pons a pour agréable cette sonnerie et qu’il accorde en retour son intervention pour détourner la grêle du pays [22].

 

 

L’église Saint-Pons et Saint-Martin

 

Dès la Révolution, l’idée de construire une église plus grande et plus commode au quartier du Logis, c’est-à-dire à l’endroit où était concentré le maximum de la population, avait germée dans les esprits du conseil municipal. Plusieurs fois, ce sujet revient à l’ordre du jour, mais le projet est toujours ajourné par manque de finances et de réelle volonté. Il faut également trouver un terrain, avoir l’accord du préfet et de l’évêché, démarches longues et difficiles [23]. Plus de quinze années seront nécessaires pour faire aboutir cette réalisation.

Le 23 mai 1810 paraît un décret impérial autorisant le maire d’Escragnolles d’aliéner aux enchères publiques plusieurs biens appartenant à la commune pour subvenir aux frais de la construction d’une nouvelle église [24]. Après plusieurs propositions, le procès verbal d’adjudication, en date du 31 janvier, 1811, donne la construction de l’église à Dominique Romancin, maçon de Cabris, pour la somme de 8680 francs.

 

Un rapport de vérification de la nouvelle église, du 18 septembre 1818, est établi par Jacques Quine, architecte. Il reconnaît que les travaux n’ont pas été correctement exécutés : une partie de la voûte s’est affaissée, les murs ne sont pas crépis, les fenêtres n’ont pas les bonnes dimensions, le sol n’est pas pavé et le clocher n’est pas fait. Un deuxième rapport de vérification est réalisé par les sieurs Gobi, architecte de Grasse et Lantoin, architecte de Draguignan le 9 mars 1820 qui constate que les travaux n’ont pas été réalisés.

 

Le 1er juin 1820, le conseil municipal considère qu’il importe fort aux habitants que la messe se dise dans la nouvelle église attendu que celle de Saint Pons est trop petite et ne peut par conséquent contenir tous les fidèles. Les ouvrages qui n’ont point été faits et ceux à refaire ont été portés à la somme de 2332 francs 18 centimes pour que l’église puisse être reconnue conformément au plan et devis.

 

Par une nouvelle délibération du 17 février 1822, le maire fait accepter par le conseil municipal la décoration et l’ameublement de l’église. Désirant faire jouir au plus tôt possible les habitants de cette commune de voir célébrer les offices divins dans la nouvelle église, j’ai fait exécuter dernièrement au sieur Bastian, peintre à Draguignan, un projet d’autel. Cet autel se compose d’un tabernacle, d’un tableau qui est superbe et d’un entablement qui peut être exécuté en peinture, pour le prix de 1000 francs. La délibération est acceptée par le sous Préfet de Grasse le 27 mars 1822 [25].

 

A partir de cette dernière date, l’église a pu être enfin livrée au culte. Il aura fallu douze ans pour qu’elle soit achevée. Une tribune sera installée à la suite d’une délibération du 10 novembre 1871 attandu que l’église n’est pas assez grande pour contenir tous ceux qui sont bien aise d’assister aux offices divins [26].

 

 

La chapelle Saint-Martin

 

Nous avons laissé l’église Saint-Martin lors de son abandon au XIVe siècle au moment où Escragnolles est déclaré inhabité. Lorsqu’une vie organisée reprend en 1562, elle est déclarée vieille et antique, ce qui incite l’évêque à faire bâtir une église près du château des de Robert en 1607, puis d’y transférer la paroisse en 1612. Presque trois siècles d’abandon n’ont dû laisser qu’un tas de ruines.

 

La première mention où elle réapparaît date de la fin du XVIIe siècle. Lors de son testament du 21 octobre 1690, Alexandre de Robert charge son héritier, outre des dons à faire à l’église paroissiale, de donner 6 livres à la chapelle sainct Martin [27]. Il semblerait que la famille de Robert ait restauré l’église durant le dernier quart du XVIIe siècle. C’est ce qu’affirme en tout cas, mais sans preuves, Luiz Affonso d’Escragnolle, où l’oratoire de St Martin est transformé en chapelle [28]. Mais ce fait semble cependant très probable, l’architecture de l’édifice n’ayant rien de médiéval et correspondant mieux à cette période. Le bon état de la chapelle est confirmé par la neuvaine de messes assurée tous les ans, comme l’indique un texte de 1723 : 6 livres 5 sols que j’ay receu pour la rétribution des deux neuvenes acquittées à la chapelle Saint Martin et Saint Pons [29]. ACHARD, à la fin du XVIIIe siècle, confirme que l’on dit depuis quelques années une messe à l’ancienne Paroisse ou à la Chapelle de S. Martin [30]. En 1904, les habitants du hameau du Bail font dire au curé qu’il ne vienne pas à la chapelle car il n’y aurait personne [31]. C’est à partir de cette date que la chapelle est abandonnée comme lieu de culte et n’est plus entretenue.

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[1] ADAM E 077/DD2 et 1 E 24/7, liasse 73, Transaction sur le transfert de l’église paroissiale.

[2] Les auditeurs des comptes sont chargés de vérifier et de contrôler les récoltes des habitants afin de répartir l’impôt et de vérifier les dépenses de la commune. Les regardateurs ont un rôle de police. Les estimateurs procèdent aux expertises lors des ventes et des échanges et jouent éventuellement un rôle d’arbitres. Il faut ajouter un « campier », ancêtre du garde-champêtre, chargé de faire respecter les règlements communautaires.

[3] ADAM, E 07/ GG 004.

[4] ADAM, 1 E 24 / 7, liasse 73.

[5] ADAM, E 077/ FF 2.

[6] ADAM, 3 E 75/51, f° 95 r°. Arrentement du moulin à farine par André Chiris à Jean Pie. Notaire, Esprit Gaignard.

[7] ADAM, C 44, f° 108-112, 1698. C 45, 1729.

[8] ADAM, 34655, section C, dite de Siagne, parcelle n° 896, contenance de 50 m², propriétaire : la Commune.

[9] E077/ 01D001. Délibération du 22 fructidor An XII.

[10] Idem, délibération du 8 février 1832.

[11] ADAM, EO77 / GG 4. Il manque la première page du document, ainsi que la ou les dernières pages. Non daté, l’archiviste l’estime « vers 1740 ».

[12] ADAM 1 E 24/ 7, liasse 73.

[13] ADAM 1 E 24/ 7, liasse 71.

[14] COIFFARD Aimé, La vente des biens nationaux dans le district de Grasse, Paris, 1973, p. 113. Les acheteurs sont Louis LUCE, négociant à Grasse et André LIEUTAUD d’Andon.

[15] ADAM E 077/ 09 M 001. Construction de la nouvelle église.

[16] Idem.

[17] ACHARD, op. cité, p. 523.

[18] ADAM E 077 / BB 07 (délibérations de 1733 à 1764).

[19] ADAM, E077/ 09 M 001. 23 mai 1810, « Décret impérial autorisant le maire d’aliéner aux enchères publiques en différents lots l’église de St Pons qui menace ruine».

[20] ADAM, E077/ 09 M 002. 3 février 1851. Devis estimatif des réparations à faire à l’église de St Pons, commune d’Escragnolles.

[21] ADAM E 077 / CC 05, comptes trésoraires 1712-1785.

[22] Archives diocésaines.

[23] Le terrain choisi offre une contenance de 110 m², pré arrosable d’une valeur de 154 francs, selon un rapport d’estime du 10 mai 1818 (E077/ 01D001).

[24] Note 96.

[25] L’ensemble de ces délibérations est conservé aux ADAM, E 077/ 09M 001. Le tableau est signé Bastiani et daté : 1813.

[26] ADAM, E 077/ 09M 002

[27] ADAM 1 E 24/7, liasse 71.

[28] D’ESCRAGNOLLE Luiz Affonso, « Genealogia da Familia d’Escragnolle, França-Brasil », Revista do Instituto Historico et Geografico Brasileiro, vol. 234, abril-junho, Rio de Janeiro, 1957, p. 5.

[29] ADAM E 077/CC 005, acquit du 22 août 1723.

[30] ACHARD, C.F., Description historique, géographique, …… Aix, 2 vol. 1787-1788, p. 523.

[31] Archives diocésaines de Nice.

 

Les saints protecteurs

 

 Tableau de saint Pons 

 Statue de saint Martin
Tableau Saint-Pons Statue Saint-Martin
 Buste de saint Pons   Buste de saint Clair
Buste Saint-Pons Buste de Saint-Clair

 

 

 

 

La chapelle Saint-Pons avant sa restauration

(Association Le Figon)

Intérieur de la chapelle Saint-Martin

(Association Le Figon)

Chapelle Saint-Pons Chapelle Saint-Martin

 

 


 

8) La famille Robert d’Escragnolles

 

L’origine de la famille

 

En 1562, nous avons rencontré Henri de Grasse, dit de Requiston, seigneur de Callian et d’Escragnolles et sa fille Françoise qui passent le bail avec les habitants de Mons pour venir coloniser et habiter la terre d’Escragnolles. Puis, nous avons reconnu qu’en 1612, Melchior de Robert conclut une transaction avec les habitants pour transférer l’église paroissiale qui était autrefois à l’église Saint-Martin à l’église Saint-Clair qu’il vient de faire construire en 1607. Dans la transaction de 1612, Melchior est dit Noble Melchior. C’est précisément à cette date que des lettres patentes d’Henri IV, deux ans après sa mort, parviennent et font état de la noblesse de la famille Robert, accordée aux deux frères Melchior et Honoré. Ils reçoivent ce titre en récompense des services rendus au roi par leur père Antoine Robert lors des guerres de Religion. Cet Antoine était capitaine dans l’armée royale et résidait à Grasse. Il était lui-même fils de Melchior qui s’était illustré lors de la défense de Mons en 1590. C’est en 1598 qu’Antoine aurait acheté ou reçu en récompense la seigneurie d’Escragnolles de Françoise de Grasse [1]. Sur cette dernière assertion, nos deux auteurs cités en référence divergent. Pour M.-C. GRASSI, Antoine, fait prisonnier en Italie, puis délivré, aurait reçu en récompense de ses services la seigneurie d’Escragnolles. Pour Luiz Affonso d’ESCRAGNOLLE c’est Françoise de Grasse qui vend sa terre par faute d’héritier.

 

Michel LABET fournit des données quelques peu divergentes : Il ne faut pas confondre Melchior de Roberty avec Melchior Robert procureur au siège de Grasse en 1601 et 1602, anobli par lettres du 1er mars 1614, mari d’Anne Pugnaire, était le fils d’Anthoine, marchand de Monts et qui sera à l’origine de l’illustre maison de ROBERT après l’acquisition qu’il fera de la seigneurie d’Escragnolles [2] . Quant à Paul LAVAL, il avance que Françoise de Grasse a marié sa fille à Antoine lors d’une transaction où elle lui remet la seigneurie d’Escragnolles. Melchior, son père, sert dans les armées royales, est gentilhomme ordinaire du Prince de Condé et était fils du procureur du roi à Grasse [3]. Des recherches consciencieuses et approfondies sont encore à effectuer pour démêler l’origine exacte de la famille Robert.

 

 

Le château

 

Nos deux premiers auteurs avancent que le château fut construit par la famille Robert lors de leur prise de possession de la seigneurie. Nous l’avons vu plus haut, le château existait déjà, cité en 1546 et 1562, avec toutes les dépendances nécessaires à son fonctionnement de domaine seigneurial. Il est probable qu’il fut aménagé et embelli pour permettre à la famille d’y résider en permanence, contrairement aux précédents seigneurs dont la résidence principale était soit à Callian, soit à Draguignan.

 

Un Rolle des effets mobiliaires de noble Alexandre de Robert montant 28134 livres du mois d’août 1715 permet d’avoir une idée générale de ce château [4]. En entrant une « salle » où sont recensés « douze cheses à bras et six tabourets garnies de vache  », « une table de noyer à quatre pieds », « un grand tapis de turquie », « une tapisserie de cuir doré » et « deux landiers lotton » [5]. A droite et à gauche de la salle se trouvent deux chambres, équipées chacune d’un « lit bois noyer avec les quenouilles » et divers meubles, dans celle de droite, « une glasse à cadre noir » et « un tableau representant la ste vierge ». Il y a également un « salon », une « cave ou cellier » avec six tonneaux garnis de bois, « une cuisine » avec assiettes, plats en étain, des « marmites en bronze et en fer », « une boulangerie » munie d’un pétrin. Au premier étage, « sous le grenier », se trouvent trois chambres dont une « grande », une autre « chambre des demoiselles ». Dans ces chambres se trouvent des « caisses » avec tout le linge « d’estoffe de maison ».

 

Ce « rolle », en six pages de description détaillée, donne un aperçu fidèle d’une maison d’un seigneur rural de cette époque. On est loin des fastes de Versailles et des grands châteaux du XVIIIe siècle. Mais le seigneur n’y venait que rarement car les descendants de Melchior s’engagèrent dans l’armée royale. Seule, l’épouse assurait la bonne marche de l’exploitation seigneuriale, mais elle se rendait souvent à Grasse où les de Robert possédait une maison. Les terres étaient mises en arrentement à un fermier qui les cultivait et plusieurs serviteurs assuraient le service de la grande maison.

 

 

La Révolution

 

En 1792, tous les biens sont divisés en vingt lots que se partagent les familles d’Escragnolles, les Carlavan, Chiris, Gras et Mourlan et quelques autres. Le château est divisé en deux lots, l’ensemble des maisons et des terres représentant plus de 80 hectares [6]. Mais auparavant, le seigneur avait dû subir une humiliation extrême. On a déjà vu plus haut que les habitants de Mons venaient faire pâturer leurs troupeaux dans le terroir de Clars et que des procès s’élevaient depuis le XVIe siècle à ce sujet entre les deux communautés. Sans doute, par rétorsion, le seigneur d’Escragnolles fait état d’un titre féodal remontant à 1486 l’autorisant à jouir gratuitement des herbages du terroir de Mons. Il ne se prive pas d’envoyer des centaines de moutons dans les terres de Mons. Les procès se suivent sans résultat, sinon que pour mettre un terme à cette querelle séculaire, les habitants de Mons se rendent, le 29 janvier 1790, au château d’Escragnolles. Ils creusent un trou dans la cour et disent au seigneur que c’est là qu’il va finir sa vie s’il ne rédige pas immédiatement une renonciation écrite sur les herbages de Mons. Ce qu’il fait sur le champ. Une humiliation supplémentaire lui est ensuite infligée par les habitants d’Escragnolles qui, en février 1791, envahissent le château et martèlent et détruisent tout signe extérieur de féodalité [7]. Emigrée à Gênes, la famille s’expatriera ensuite en Amérique du Sud où elle s’illustrera dans l’armée. Mais ceci est une autre histoire [8].

 

 

L’héritage laissé par la famille

 

Les grandes réalisations de la famille des de Robert sont encore inscrites dans le terroir. En premier lieu, ce fut la réhabilitation de la maison seigneuriale. Laissée à l’abandon après la Révolution, elle a été restaurée depuis quelques années par la commune. Ce fut ensuite la construction de l’église Saint-Clair où la plupart des membres de la famille sont enterrés. Aujourd’hui en ruine, elle reste le témoignage d’une période de l’histoire qui mériterait d’être sauvegardé [9]. Vers la fin du XVIIe siècle, la famille reconstruit la chapelle Saint-Martin, qui, elle aussi, aurait besoin d’une sérieuse restauration avant son écroulement définitif. En 1719, la famille construit une école près de l’église Saint-Clair [10].

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[1]Nous tirons toutes ces données de GRASSI (M-C), « La monographie, objet de l’histoire : un gentilhomme campagnard, Antoine de Robert (1675-1753) », Les Belles Lettres, Hommage à Maurice Bordes, Faculté des lettres et sciences humaines de Nice, n° 45, 1983, p. 99-100, et de D’ESCRAGNOLLE Luiz Affonso, « Genealogia da Familia d’Escragnolle, França-Brasil », Revista do Instituto Histórico et Geogrάfico Brasileiro, vol. 234, abril-junho, Rio de Janeiro, 1957, p. 4-5.

[2] LABET Michel, Les Roberts ou De Roberty de la ville de Grasse, Saint-Paul, janvier 1992, document dactylographié de 39 pages (ADAM, BR 4291.

[3] LAVAL Paul, Histoire de la famille de Robert d’Escragnolles, document dactylographié destiné à la famille Robert d’Escragnolle du Brésil, 1955.

[4] ADAM, 1 E 24/ 7, liasse 70.

[5] Landier : chenet et accessoire de chauffage. « Lotton » : laiton.

[6] ADAM, Q 434, inventaire des effets mobiliers trouvés dans le château et autres maisons et granges appartenant à Antoine Robert émigré. COIFFARD Aimé, La vente des biens nationaux dans le district de Grasse, Bibliothèque Nationale, Paris, 1973, p. 142-143.

[7] Evènements relatés par SOLAKIAN Daniel, « Un exemple de lutte villageoise unitaire au XVIIIe siècle : la défense des herbages du terroir de Mons-en-Provence », Le village en Provence, CACO, Mouans-Sartoux, 1985, p. 191-203.

[8] Il serait intéressant que l’article de Monsieur Luiz Affonso d’Escragnolle soit traduit en français et nous faisons appel ici à un traducteur portugais.

[9] Un cimetière, à proximité, avait été construit. Il est encore cité par le cadastre de 1819, section C, parcelle 212, de 64 m².

[10] D’ESCRAGNOLLE Luiz Affonso, op. cité, p. 5.

 

 

Le dessus de cheminée de la grande salle du château 

(Cliché de 1978 fourni par la famille Robert du Brésil) 

On reconnaît en haut le blason des Robert d’Escragnolles

dont la devise est « Ab officio jus », « Devoir fait droit ». 

Cheminée château

 

 

Notice généalogique sur la famille Robert d’Escragnolles

 

Nous donnons ci-dessous les données fournis pas les auteurs cités en référence sur cette famille.

LAD : Luiz Affonso d’Escragnolle.

MCG : Marie-Claire GRASSI [1].

PL : Paul LAVAL.

ML : Michel LABET.

AG : arbre généalogique dressé par la famille du Brésil.

 

1 Melchior Robert. C’est le premier membre de la famille connu. Il est cité par AG. Il était capitaine dans l’armée royale et s’est illustré sous le roi Henri III (LAD). Il participe à la défense de Mons en 1599 (MCG). On sait que son fils s’appelle Antoine.

 

2. Antoine Robert. Fils de Melchior, il est lui aussi dans l’armée royale et s’illustre sous Henri IV (LAD, PL). Il est prisonnier en Italie et reçoit en récompense la terre d’Escragnolles (MCG). Pour ML, Antoine est un marchand de Mons qui achète la seigneurie d’Escragnolles. Pour PL, c’est lors de son mariage avec la fille de Françoise de Grasse qu’il reçoit la terre d’Escragnolles. Il serait marié à Philippe de Grasse du Mas (AG) Ce serait en 1598 qu’il acquiert la seigneurie (LAD). Il meurt en 1609 pour MCG et PL ou en 1611 selon AG. Par un testament du 1er avril 1609, il institue son fils aîné héritier (MCG). Il a deux fils : Melchior et Honoré qui reçoivent le titre de noblesse en 1612 (MCG, PL, LAD) ou en mars 1614 (ML).

Honoré créera la deuxième branche des Robert d’Escragnolles. Il est lieutenant du roi à Antibes et gouverneur de la Tour du Graillon en 1638. Il épouse Marguerite de Villeneuve Tourrettes (MCG, PL).

 

3. Melchior de Robert. Il épouse Agnès de Pugnaire (MCG, PL) ou Anne de Pugnaire (AG). Seule, MCG fournit la date de 1600. Il sert lui aussi dans les armées royales et est gentilhomme ordinaire du Prince de Condé (PL). Il aurait eu deux fils, le premier, Durand, mort en minorité, sans enfant et ab intestat (MCG) et Alexandre qui succède à son père. Il rédige un testament le 18 février 1613 et meurt en 1623 (AG, PL). Melchior aura également quatre filles : Marguerite, Françoise, Marthe et Claire (AG)

 

4. Alexandre de Robert. Fils de Melchior, on ne connaît pas sa date de naissance. Succédant à Melchior, il épouse Jeanne de Mourgue le 28 juillet 1640 (MCG, PL). Il a comme enfants : Jacques, Honoré (mort en 1716), Catherine (morte en 1710), Honorade, Catherine et Anne (AG). Il était capitaine aux armées royales (LAD, PL). Il rédige son testament le 21 octobre 1690 (archives de la famille Robert 1 E 24/ 7) et meurt en 1695 (MCG), le 10 janvier 1695 (PL) en 1694-1695 (AG).

 

5. Jacques de Robert. Fils aîné et héritier d’Alexandre, il épouse Isabeau de Roquemaure en mars 1672 (PL, LAD), le 21 janvier 1672 (MCG). Comme son père, il est capitaine aux armées (PL). Il meurt en 1717 (MCG), le 13 août 1717 (PL), en 1721 selon AG. AG indique 9 enfants : Antoine, Jeanne, Françoise, Balthazar, Claire, Marguerite, Anne, Charles et Catherine. 

 

6. Antoine de Robert. Fils aîné de Jacques, il naît le 4 avril 1672 (PL) en 1675 selon AG et MCG. Il épouse Catherine de Théas d’Andon le 12 octobre 1714 (MCG, PL). Il est capitaine aux armées (PL). AG lui attribue 11 enfants : Alexandre-Joseph, Alexandre de Moissac (né en 1725), Charlotte (née en 1728), Fortunée-Elisabeth, Françoise (1715-1725), Marie-Anne (née en 1726), Anne-Marie, Joseph (1720-1725), Clara (1723-1725), Honoré, Marie (née en 1729). Il meurt le 11 juillet 1753 (MCG) en 1754 (PL, LAD).

 

7. Alexandre-Joseph de Robert. Fils aîné d’Antoine, il naît en 1718 (AG, MCG), le 4 mai 1718 (PL). Il épouse Françoise de Blacas le 23 février 1748 (MCG), le 20 février 1748 (PL). Il fera une carrière militaire jusqu’en 1792 où il démissionnera avec le grade de lieutenant-colonel (MCG). De son union avec Françoise de Blacas lui naîtra un premier fils, Antoine-Joseph, un autre fils mort prématurément (1775-1779) et une fille Adélaïde (AG). Il meurt en 1793 (MCG, AG).

 

8. Antoine-Joseph de Robert. Il naît en 1750 (AG, MCG), le 30 avril 1750 (PL). Lui aussi embrasse la carrière militaire, mais l’abandonne très vite. Il épouse Claudine Caroline de Suffret de Villeneuve le 12 avril 1773 (MCG, PL). Il sera le dernier seigneur d’Escragnolle.

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[1] Toutes les informations fournies par cette historienne sont assurées par des sources d’archives, contrats de mariages en particulier. Un tableau exposé dans la salle de lecture des archives départementales de Nice présente un arbre généalogique qui produit des données également divergentes. 

 


 

 

Bibliographie des ouvrages consultés

 

Sources imprimées

 

Préhistoire et protohistoire

 

- BRETAUDEAU (G.), Les enceintes des Alpes-Maritimes, éd. IPAAM, Nice, 1996.

- CHENEVEAU (R.), « Le castellaras de Briauge et le village de Clars », Mém. IPAAM, t. XXIV, 1982, p. 142-152

- DEL FABBRO (L.), « Découverte d’une station néolithique sur la commune d’Escragnolles », Bul. GRHP, n° 14, octobre 1998, p. 39-40

- GASSIN (B.), Atlas préhistorique du midi méditerranéen, feuille de Cannes, CNRS, Paris, 1986.

- GOBY (P.), « Trouvailles au Camp de Mounjoun ou Con-Rouan », Mém. IPAAM, t. 1, 1930, p. 109-119.

- OCTOBON (F-C-E), « Castellaras et camps », Mém. IPAAM, t. VII, 1962.

- RIBOULAT (P.), « La piste aux dolmens, un chemin quatre fois millénaire », Mém. IPAAM, t. XIV, 1972, p. 75-90.

- ROUDIL (O.) et BERARD (G.), « Les sépultures mégalithiques du Var, CNRS, 1981.

- SENEQUIER P., « Anciens camps retranchés des environs de Grasse », Ann. Soc. Lett., Sc. et Arts A.-M., T. VII, 1881, p. 153-156.

- THIERY (D.), « La haute vallée de la Siagne », Bul. GRHP, n° 10, avril 1997, p. 3-19.

- THIERY (D.), « En passant par Saint-Vallier. Archéologie et histoire de cinq voies antiques », Communication, circulation en Provence, CACO, Mouans-Sartoux, 2001, p. 13-34.

 

Moyen Age

 

- ALLIEZ (abbé), Les Iles de Lérins, Cannes et les rivages environnants, Paris, 1860, (rééditon par Laffitte, 1980).

- AUBENAS (R.J.), « Les vallées de Séranon et de Valderoure des origines à 1815 », Mém. et travaux de l’association méditerranéenne d’histoire et d’ethnologie, 1976.

- BARATIER (E.), Enquêtes sur les droits et revenus de Charles Ier d’Anjou, Paris, 1969.

- BOUCHE (H.), La Chorographie ou description de la Provence, Aix, 1664.

- CHAPPE (T.), « Transcription et étude de l’affouagement de la viguerie de Grasse et de la baillie de Saint-Paul-de-Vence en 1471 », Recherches Régionales, ADAM, Nice, n° 2, 1975.

- DOUBLET (G.), Recueil concernant les évêques d’Antibes, Paris, 1915.

- MALAUSSENA (P-L.), La vie en Provence orientale aux XIVe et XVe siècles, Paris, 1969.

- MORIS (H.) et BLANC (E.), Cartulaire de l’abbaye de Lérins, Paris, 1883.

- POTEUR (C.) et (J-C.), « Séranon et Valderoure, un territoire féodal », Castrum, architecture historique des Alpes-Maritimes, n° 2, 1999.

- PROU (M.) et CLOUZOT (E.) Pouillés des Provinces d’Aix, Arles et Embrun, Paris, 1923.

- SALCH (C-L.), Dictionnaire des châteaux et des fortifications du Moyen Age en France, Publitotal, 1979.

- THIRION (J.), « Notre-Dame de Vallauris », Mém. IPAAM, t. V, 1959, p. 99-102.

- VENTURINI (A.), « Episcopatus et bajula », Territoires, seigneuries, communes, Mouans-Sartoux, 1987.

 

Période moderne

 

- ACHARD (Cl-Fr), Description historique, géographique et topographique des villes, bourgs, villages et hameaux de la Provence ancienne et moderne, du Comtat Venaissin et de la Principauté d’Orange, Aix, 2 vol., 1787-1788.

- AUNE (L.), « Evolution démographique de l’arrière pays grassois. XIXe-XXe siècles », Le village en Provence, CACO, Mouans-Sartoux, 1985, p. 219-231.

- ANTELMY (J), « Description du diocèse de Fréjus, Joseph Antelmy, 1676 », traduction de Claude Maignant, Annales du Sud-Est Varois, t. XVIII, 1995.

- BARATIER (E.), La démographie provençale du XIIIe au XVIe siècle, Paris, 1961.

- COIFFARD (A.), La vente des biens nationaux dans le district de Grasse, Paris, 1973.

- D’ESCRAGNOLLE Luiz Affonso, « Genealogia da Familia d’Escragnolle, França-Brasil », Revista do Instituto Histórico et Geogrάfico Brasileiro, vol. 234, abril-junho, Rio de Janeiro, 1957, p. 1-37.

- GRASSI (M-C), « La monographie, objet de l’histoire : un gentilhomme campagnard, Antoine de Robert (1675-1753) », Les Belles Lettres, Hommage à Maurice Bordes, Faculté des lettres et sciences humaines de Nice, n° 45, 1983, p. 97-112,

- GRASSI (M-C.), La mémoire d’Escragnolles, 1718-1792, Monaco, 1994.

- LABET Michel, Les Roberts ou De Roberty de la ville de Grasse, Saint-Paul, janvier 1992, document dactylographié de 39 pages (ADAM, BR 4291.

- LAVAL Paul, Histoire de la famille de Robert d’Escragnolles, document dactylographié destiné à la famille Robert d’Escragnolle du Brésil, 1955.

- SOLAKIAN (D.), « Un exemple de lutte villageoise unitaire au XVIIIe siècle : la défense des herbages du terroir de Mons-en-Provence », Le village en Provence, CACO, Mouans-Sartoux, 1985, p. 191-203.

 

Ouvrages sur la noblesse

 

- CHENAYE DESBOIS de la (F-A), Dictionnaire de la noblesse, 1863-1876, réédition de 1980.

- GRASSE (Marquis de), Histoire de la Maison de Grasse, Paris, 2 vol. 1933.

 

Sources manuscrites

 

Archives de la commune d’Escragnolles aux archives départementales (E 077 / …)

- BB 001. Délibérations de 1630 à 1652

- BB 002. Délibérations de 1652 à 1664

- BB 003. Délibérations de 1668 à 1690

- BB 004. Délibérations de 1690 à 1703

- BB 005. Délibérations de 1704 à 1715

- BB 006. Délibérations de 1716 à 1731

- BB 007. Délibérations de 1732 à 1764

- CC 001. Cadastre de 1688.

- CC 002. Cadastre, début 18e siècle (1733).

- CC 003. Cadastre de 1734 (avec mutations de 1734 à 1782)

- CC 004. Cadastre de 1787 (avec mutations de 1787 à 1790)

- CC 005. Comptes trésoraires (1712-1785)

- DD 002. Transaction sur le transfert de l’église paroissiale, 17 décembre 1612.

- 01D 001. Délibérations de 1790 à 1835

- FF 001. Litige entre la communauté d’Escragnolles et la communauté de Mons. Droits de passage et relarguiers. Rapport de délimitation. 1618.

- FF 002. Transaction de 1609. Rappel en cassation de la transaction de 1609. 1624. 151 folios.

- FF 003. Litige entre la communauté d’Escragnolles et le seigneur d’Escragnolles. Droits de passage, défrichements, relarguiers, chaumes, abreuvages. Transaction entre les consuls      et députés de la communauté et le seigneur d’Escragnolles, 5 octobre 1671.

- FF 004. Transaction de 1609. Droits du seigneur d’Escragnolles et droits des habitants. Mémoire consultatif. 1716.

- FF 005. Droits d’abreuvage, droits de pâture, droits de chaume. 1718-1720. (Texte de la transaction de 1559).

- FF 006. Transaction 1720. Mémoire instructif imprimé à Aix, 1762.

- FF 007. Litige entre Mons et Escragnolles. 1712.

- FF 008. Bail de glandée.

- GG 004. Mémoire sur les sentences ecclésiastiques, vers 1740.

- HH 001. Rapport sur les chemins, les abreuvoirs et les relarguiers de la communauté d’Escragnolles. 1659.

- 09M 001. Construction d’une nouvelle église, 1807-1840.

- 09M 002. Construction d’une tribune dans l’église.

- 01M 001. Maison commune, presbytère, école, 1833-1859

- 01P 002. Fabrique, 1884-1901. Legs Léandre.

 

Archives de la famille Robert aux archives départementales (1 E 24/ 1 à 8)

- 1 E 24/ 1

- Contrat de mariage entre Alexandre de Robert et Jeanne de Mourgues, 28 septembre 1640.

- Testament de Jeanne de Mourgues, dame d’Escragnolles, femme d’Alexandre de Robert, seigneur d’Escragnolles, 17 septembre 1680.

- Extrait du contrat de mariage passé entre noble Antoine de Robert d’Escragnolles et demoiselle Catherine de Théas d’Andon, 18 janvier 1715 (date de l’extrait).

- 1 E 24/ 7

- Bail de 1562.

- Copie de la transaction de 1612, 11 mars 1715.

- Transaction de 1612.

- Testament de Melchior de Robert, 18 février 1613.

- Livre de compte d’Antoine de Robert, 1717-1718.

- Estime des biens d’Antoine de Robert, 1718.

- Testament d’Alexandre de Robert, 21 octobre 1690.

 

Archives départementales

- C 44. Affouagement de 1698.

- C 45. Affouagement de 1729

- C 46. Plainte après l’affouagement de 1728.

- C 81. Chemin de Grasse à Escragnolles par Saint-Vallier, 29 août 1736.

- H. 413. Union de l’église de Clars au prieuré de Gratemoine, 1305.

- H 415. Mises en possession des prieurés de Gratemoine et de Clars.

- Cadastre de 1819. 3 P 518 / 34655. Microfilm : 02MI 272/01.

 

Remerciements

Nous tenons à remercier les personnes qui nous ont fourni certains textes d’archives et photos.

Monsieur Alfredo Henrique de Robert d’Escragnolle

Monsieur et Madame Michel et Christiane Humbert de l’association Le Figon

Monsieur Guy Feynerol