Daniel Thiery

Escragnolles. Histoire 1562-1819

 

8) La famille Robert d’Escragnolles

 

L’origine de la famille

 

En 1562, nous avons rencontré Henri de Grasse, dit de Requiston, seigneur de Callian et d’Escragnolles et sa fille Françoise qui passent le bail avec les habitants de Mons pour venir coloniser et habiter la terre d’Escragnolles. Puis, nous avons reconnu qu’en 1612, Melchior de Robert conclut une transaction avec les habitants pour transférer l’église paroissiale qui était autrefois à l’église Saint-Martin à l’église Saint-Clair qu’il vient de faire construire en 1607. Dans la transaction de 1612, Melchior est dit Noble Melchior. C’est précisément à cette date que des lettres patentes d’Henri IV, deux ans après sa mort, parviennent et font état de la noblesse de la famille Robert, accordée aux deux frères Melchior et Honoré. Ils reçoivent ce titre en récompense des services rendus au roi par leur père Antoine Robert lors des guerres de Religion. Cet Antoine était capitaine dans l’armée royale et résidait à Grasse. Il était lui-même fils de Melchior qui s’était illustré lors de la défense de Mons en 1590. C’est en 1598 qu’Antoine aurait acheté ou reçu en récompense la seigneurie d’Escragnolles de Françoise de Grasse [1]. Sur cette dernière assertion, nos deux auteurs cités en référence divergent. Pour M.-C. GRASSI, Antoine, fait prisonnier en Italie, puis délivré, aurait reçu en récompense de ses services la seigneurie d’Escragnolles. Pour Luiz Affonso d’ESCRAGNOLLE c’est Françoise de Grasse qui vend sa terre par faute d’héritier.

 

Michel LABET fournit des données quelques peu divergentes : Il ne faut pas confondre Melchior de Roberty avec Melchior Robert procureur au siège de Grasse en 1601 et 1602, anobli par lettres du 1er mars 1614, mari d’Anne Pugnaire, était le fils d’Anthoine, marchand de Monts et qui sera à l’origine de l’illustre maison de ROBERT après l’acquisition qu’il fera de la seigneurie d’Escragnolles [2] . Quant à Paul LAVAL, il avance que Françoise de Grasse a marié sa fille à Antoine lors d’une transaction où elle lui remet la seigneurie d’Escragnolles. Melchior, son père, sert dans les armées royales, est gentilhomme ordinaire du Prince de Condé et était fils du procureur du roi à Grasse [3]. Des recherches consciencieuses et approfondies sont encore à effectuer pour démêler l’origine exacte de la famille Robert.

 

 

Le château

 

Nos deux premiers auteurs avancent que le château fut construit par la famille Robert lors de leur prise de possession de la seigneurie. Nous l’avons vu plus haut, le château existait déjà, cité en 1546 et 1562, avec toutes les dépendances nécessaires à son fonctionnement de domaine seigneurial. Il est probable qu’il fut aménagé et embelli pour permettre à la famille d’y résider en permanence, contrairement aux précédents seigneurs dont la résidence principale était soit à Callian, soit à Draguignan.

 

Un Rolle des effets mobiliaires de noble Alexandre de Robert montant 28134 livres du mois d’août 1715 permet d’avoir une idée générale de ce château [4]. En entrant une « salle » où sont recensés « douze cheses à bras et six tabourets garnies de vache  », « une table de noyer à quatre pieds », « un grand tapis de turquie », « une tapisserie de cuir doré » et « deux landiers lotton » [5]. A droite et à gauche de la salle se trouvent deux chambres, équipées chacune d’un « lit bois noyer avec les quenouilles » et divers meubles, dans celle de droite, « une glasse à cadre noir » et « un tableau representant la ste vierge ». Il y a également un « salon », une « cave ou cellier » avec six tonneaux garnis de bois, « une cuisine » avec assiettes, plats en étain, des « marmites en bronze et en fer », « une boulangerie » munie d’un pétrin. Au premier étage, « sous le grenier », se trouvent trois chambres dont une « grande », une autre « chambre des demoiselles ». Dans ces chambres se trouvent des « caisses » avec tout le linge « d’estoffe de maison ».

 

Ce « rolle », en six pages de description détaillée, donne un aperçu fidèle d’une maison d’un seigneur rural de cette époque. On est loin des fastes de Versailles et des grands châteaux du XVIIIe siècle. Mais le seigneur n’y venait que rarement car les descendants de Melchior s’engagèrent dans l’armée royale. Seule, l’épouse assurait la bonne marche de l’exploitation seigneuriale, mais elle se rendait souvent à Grasse où les de Robert possédait une maison. Les terres étaient mises en arrentement à un fermier qui les cultivait et plusieurs serviteurs assuraient le service de la grande maison.

 

 

La Révolution

 

En 1792, tous les biens sont divisés en vingt lots que se partagent les familles d’Escragnolles, les Carlavan, Chiris, Gras et Mourlan et quelques autres. Le château est divisé en deux lots, l’ensemble des maisons et des terres représentant plus de 80 hectares [6]. Mais auparavant, le seigneur avait dû subir une humiliation extrême. On a déjà vu plus haut que les habitants de Mons venaient faire pâturer leurs troupeaux dans le terroir de Clars et que des procès s’élevaient depuis le XVIe siècle à ce sujet entre les deux communautés. Sans doute, par rétorsion, le seigneur d’Escragnolles fait état d’un titre féodal remontant à 1486 l’autorisant à jouir gratuitement des herbages du terroir de Mons. Il ne se prive pas d’envoyer des centaines de moutons dans les terres de Mons. Les procès se suivent sans résultat, sinon que pour mettre un terme à cette querelle séculaire, les habitants de Mons se rendent, le 29 janvier 1790, au château d’Escragnolles. Ils creusent un trou dans la cour et disent au seigneur que c’est là qu’il va finir sa vie s’il ne rédige pas immédiatement une renonciation écrite sur les herbages de Mons. Ce qu’il fait sur le champ. Une humiliation supplémentaire lui est ensuite infligée par les habitants d’Escragnolles qui, en février 1791, envahissent le château et martèlent et détruisent tout signe extérieur de féodalité [7]. Emigrée à Gênes, la famille s’expatriera ensuite en Amérique du Sud où elle s’illustrera dans l’armée. Mais ceci est une autre histoire [8].

 

 

L’héritage laissé par la famille

 

Les grandes réalisations de la famille des de Robert sont encore inscrites dans le terroir. En premier lieu, ce fut la réhabilitation de la maison seigneuriale. Laissée à l’abandon après la Révolution, elle a été restaurée depuis quelques années par la commune. Ce fut ensuite la construction de l’église Saint-Clair où la plupart des membres de la famille sont enterrés. Aujourd’hui en ruine, elle reste le témoignage d’une période de l’histoire qui mériterait d’être sauvegardé [9]. Vers la fin du XVIIe siècle, la famille reconstruit la chapelle Saint-Martin, qui, elle aussi, aurait besoin d’une sérieuse restauration avant son écroulement définitif. En 1719, la famille construit une école près de l’église Saint-Clair [10].

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[1]Nous tirons toutes ces données de GRASSI (M-C), « La monographie, objet de l’histoire : un gentilhomme campagnard, Antoine de Robert (1675-1753) », Les Belles Lettres, Hommage à Maurice Bordes, Faculté des lettres et sciences humaines de Nice, n° 45, 1983, p. 99-100, et de D’ESCRAGNOLLE Luiz Affonso, « Genealogia da Familia d’Escragnolle, França-Brasil », Revista do Instituto Histórico et Geogrάfico Brasileiro, vol. 234, abril-junho, Rio de Janeiro, 1957, p. 4-5.

[2] LABET Michel, Les Roberts ou De Roberty de la ville de Grasse, Saint-Paul, janvier 1992, document dactylographié de 39 pages (ADAM, BR 4291.

[3] LAVAL Paul, Histoire de la famille de Robert d’Escragnolles, document dactylographié destiné à la famille Robert d’Escragnolle du Brésil, 1955.

[4] ADAM, 1 E 24/ 7, liasse 70.

[5] Landier : chenet et accessoire de chauffage. « Lotton » : laiton.

[6] ADAM, Q 434, inventaire des effets mobiliers trouvés dans le château et autres maisons et granges appartenant à Antoine Robert émigré. COIFFARD Aimé, La vente des biens nationaux dans le district de Grasse, Bibliothèque Nationale, Paris, 1973, p. 142-143.

[7] Evènements relatés par SOLAKIAN Daniel, « Un exemple de lutte villageoise unitaire au XVIIIe siècle : la défense des herbages du terroir de Mons-en-Provence », Le village en Provence, CACO, Mouans-Sartoux, 1985, p. 191-203.

[8] Il serait intéressant que l’article de Monsieur Luiz Affonso d’Escragnolle soit traduit en français et nous faisons appel ici à un traducteur portugais.

[9] Un cimetière, à proximité, avait été construit. Il est encore cité par le cadastre de 1819, section C, parcelle 212, de 64 m².

[10] D’ESCRAGNOLLE Luiz Affonso, op. cité, p. 5.

 

 

Le dessus de cheminée de la grande salle du château 

(Cliché de 1978 fourni par la famille Robert du Brésil) 

On reconnaît en haut le blason des Robert d’Escragnolles

dont la devise est « Ab officio jus », « Devoir fait droit ». 

Cheminée château

 

 

Notice généalogique sur la famille Robert d’Escragnolles

 

Nous donnons ci-dessous les données fournis pas les auteurs cités en référence sur cette famille.

LAD : Luiz Affonso d’Escragnolle.

MCG : Marie-Claire GRASSI [1].

PL : Paul LAVAL.

ML : Michel LABET.

AG : arbre généalogique dressé par la famille du Brésil.

 

1 Melchior Robert. C’est le premier membre de la famille connu. Il est cité par AG. Il était capitaine dans l’armée royale et s’est illustré sous le roi Henri III (LAD). Il participe à la défense de Mons en 1599 (MCG). On sait que son fils s’appelle Antoine.

 

2. Antoine Robert. Fils de Melchior, il est lui aussi dans l’armée royale et s’illustre sous Henri IV (LAD, PL). Il est prisonnier en Italie et reçoit en récompense la terre d’Escragnolles (MCG). Pour ML, Antoine est un marchand de Mons qui achète la seigneurie d’Escragnolles. Pour PL, c’est lors de son mariage avec la fille de Françoise de Grasse qu’il reçoit la terre d’Escragnolles. Il serait marié à Philippe de Grasse du Mas (AG) Ce serait en 1598 qu’il acquiert la seigneurie (LAD). Il meurt en 1609 pour MCG et PL ou en 1611 selon AG. Par un testament du 1er avril 1609, il institue son fils aîné héritier (MCG). Il a deux fils : Melchior et Honoré qui reçoivent le titre de noblesse en 1612 (MCG, PL, LAD) ou en mars 1614 (ML).

Honoré créera la deuxième branche des Robert d’Escragnolles. Il est lieutenant du roi à Antibes et gouverneur de la Tour du Graillon en 1638. Il épouse Marguerite de Villeneuve Tourrettes (MCG, PL).

 

3. Melchior de Robert. Il épouse Agnès de Pugnaire (MCG, PL) ou Anne de Pugnaire (AG). Seule, MCG fournit la date de 1600. Il sert lui aussi dans les armées royales et est gentilhomme ordinaire du Prince de Condé (PL). Il aurait eu deux fils, le premier, Durand, mort en minorité, sans enfant et ab intestat (MCG) et Alexandre qui succède à son père. Il rédige un testament le 18 février 1613 et meurt en 1623 (AG, PL). Melchior aura également quatre filles : Marguerite, Françoise, Marthe et Claire (AG)

 

4. Alexandre de Robert. Fils de Melchior, on ne connaît pas sa date de naissance. Succédant à Melchior, il épouse Jeanne de Mourgue le 28 juillet 1640 (MCG, PL). Il a comme enfants : Jacques, Honoré (mort en 1716), Catherine (morte en 1710), Honorade, Catherine et Anne (AG). Il était capitaine aux armées royales (LAD, PL). Il rédige son testament le 21 octobre 1690 (archives de la famille Robert 1 E 24/ 7) et meurt en 1695 (MCG), le 10 janvier 1695 (PL) en 1694-1695 (AG).

 

5. Jacques de Robert. Fils aîné et héritier d’Alexandre, il épouse Isabeau de Roquemaure en mars 1672 (PL, LAD), le 21 janvier 1672 (MCG). Comme son père, il est capitaine aux armées (PL). Il meurt en 1717 (MCG), le 13 août 1717 (PL), en 1721 selon AG. AG indique 9 enfants : Antoine, Jeanne, Françoise, Balthazar, Claire, Marguerite, Anne, Charles et Catherine. 

 

6. Antoine de Robert. Fils aîné de Jacques, il naît le 4 avril 1672 (PL) en 1675 selon AG et MCG. Il épouse Catherine de Théas d’Andon le 12 octobre 1714 (MCG, PL). Il est capitaine aux armées (PL). AG lui attribue 11 enfants : Alexandre-Joseph, Alexandre de Moissac (né en 1725), Charlotte (née en 1728), Fortunée-Elisabeth, Françoise (1715-1725), Marie-Anne (née en 1726), Anne-Marie, Joseph (1720-1725), Clara (1723-1725), Honoré, Marie (née en 1729). Il meurt le 11 juillet 1753 (MCG) en 1754 (PL, LAD).

 

7. Alexandre-Joseph de Robert. Fils aîné d’Antoine, il naît en 1718 (AG, MCG), le 4 mai 1718 (PL). Il épouse Françoise de Blacas le 23 février 1748 (MCG), le 20 février 1748 (PL). Il fera une carrière militaire jusqu’en 1792 où il démissionnera avec le grade de lieutenant-colonel (MCG). De son union avec Françoise de Blacas lui naîtra un premier fils, Antoine-Joseph, un autre fils mort prématurément (1775-1779) et une fille Adélaïde (AG). Il meurt en 1793 (MCG, AG).

 

8. Antoine-Joseph de Robert. Il naît en 1750 (AG, MCG), le 30 avril 1750 (PL). Lui aussi embrasse la carrière militaire, mais l’abandonne très vite. Il épouse Claudine Caroline de Suffret de Villeneuve le 12 avril 1773 (MCG, PL). Il sera le dernier seigneur d’Escragnolle.

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[1] Toutes les informations fournies par cette historienne sont assurées par des sources d’archives, contrats de mariages en particulier. Un tableau exposé dans la salle de lecture des archives départementales de Nice présente un arbre généalogique qui produit des données également divergentes.