Daniel Thiery

Escragnolles. Histoire 1562-1819

 

6) Un habitat dispersé

 

 

Dès leur arrivée les familles se répartissent dans le territoire et créent non pas un village mais s’installent sur l’ensemble du terroir, en hameaux. Les cadastres de 1688 et de 1733 nous donnent une bonne vue de cette répartition. Nous suivrons leur évolution, comme pour la population, jusqu’au début du XXe siècle. Les hameaux les plus importants sont ceux du Bail et du Logis, auquel il faut joindre Saint-Pons tout proche du Logis.

 

Les Carlevan ou Carlavan au Bail

 

Au hameau du Bay ou Bail, on recense en 1733 une quinzaine de maisons [1]. 16 propriétaires se les partagent, dont 11 CARLEVAN, avec 1 ménager et 10 travailleurs. Deux ROUBERT y résident également, dont un est maréchal ferrant. En 1819, le cadastre relève 15 maisons et 13 propriétaires, dont 7 CARLAVAN et 3 ROUBERT, tous ménagers (Carlavan au lieu de Carlevan).

 

Ce hameau est le plus excentré de tous, à l’ouest de la commune et les habitants se rendaient plus facilement à la chapelle Saint-Martin qu’à l’église du château à l’autre extrémité du terroir. Un office y était occasionnellement célébré durant les XVIIIe et XIXe siècles jusqu’en 1904 où les habitants firent savoir au curé qu’il était inutile de venir car il n’y aurait personne [2]. En 1820, 74 personnes habitent le hameau dont 14 foyers mariés, 2 veufs et 6 veuves. Les enfants sont au nombre de 38, dont 22 garçons et 16 filles. Au cours de ce même siècle, la population va fortement chuter, passant de 74 habitants en 1820, à 71 en 1846 et à 37 en 1891.

 

 

Les Chiris et les notables au Logis et à Saint-Pons.

 

A l’origine, le quartier du Logis n’était qu’une auberge placée sur le grand chemin royal. Dès leur arrivée, les CHIRIS s’y installent et le seigneur, maître du Logis, y place un rentier pour assurer son fonctionnement. On a vu que les CHIRIS devinrent vite les notables de la communauté. En 1688, on relève deux notaires. En 1733, il y a un notaire, un avocat, un procureur exerçant à Castellane et un chirurgien. Trois autres sont ménagers, deux autres cardeurs à laine et un autre tailleur d’habits. Sur 23 familles habitant le Logis dans 19 maisons, ils sont 13 représentants. Les seigneurs d’Escragnolles et de Saint-Cézaire possèdent chacun une maison. On relève encore un ROUBERT Barthélemy qui est maréchal ferrant et une veuve, Marguerite MOURLAN qui possède un dessus de maison.

 

A Saint-Pons, en 1733, il existe 11 maisons appartenant aux mêmes propriétaires que ceux du Logis et les CHIRIS sont 6 propriétaires sur 8. Ces maisons ne semblent pas habitées par leur propriétaires qui résident au Logis. C’est pourquoi, en 1819, ces 11 maisons sont recensées en 7 bergeries, 3 écuries et une masure. Elles appartiennent toutes à la famille CHIRIS.

 

Au Logis, en 1819, le cadastre dénombre 20 maisons appartenant à 14 propriétaires dont encore 8 CHIRIS. Deux d’entre eux sont notaire et avocat. Il y a trois écuries et un four à pain. Celui-ci existe depuis la création du hameau et est à la charge de la commune qui l’entretient et le met en arrentement tous les ans. Depuis la Révolution, le hameau du Logis est devenu le chef-lieu de la commune. Le lieu de réunion de la communauté qui était auparavant près du château y est transféré, ainsi que le presbytère [3]. Il reste à expliquer le cas de l’édification de l’église Saint-Pons, non pas au Logis, mais en contrebas, ce qui pourrait laisser supposer qu’il existait déjà un édifice à cet endroit, réhabilité en 1562. Ce n’est qu’en 1820 que le Logis se dotera d’une église conforme au nombre d’habitants et à l’importance du regroupement.

 

En 1820, sont recensés au Logis 81 habitants, avec 11 foyers mariés, 6 veufs et 8 veuves. Les enfants, au nombre de 44 se répartissent en 23 garçons et 21 filles. Jusqu’en 1846, la population va augmenter passant à 103 en 1846, puis elle va diminuer, 83 en 1881 et se stabiliser aux alentours d’une centaine à la fin du XIXe siècle et début du XXe siècle. Le regroupement des services publics (mairie, école et notaire) et religieux (église et presbytère) va provoquer une stabilisation de la population dans le chef-lieu et grâce à la construction, milieu du XIXe siècle, d’une route carrossable, la création de commerces divers et d’auberges.

 

 

Les Robert aux Galants [4].

 

Ce hameau dit en 1733 « Bastide des Galans » et « quartier des Galants » en 1819 rassemble 5 familles propriétaires en 1733, dont 3 ROUBERT possédant 4 maisons sur 5. Les deux autres, une veuve et un travailleur de Saint-Vallier, se partagent la cinquième maison. Ce hameau s’est développé au cours du XVIIIe siècle, puisqu’en 1819, sont recensées 8 maisons et 4 écuries. 7 propriétaires, dont 6 ménagers et 1 berger logent dans les 8 maisons. Les ROBERT n’ont plus qu’un représentant. On rencontre 2 Pie, Antoine et Jean, Dol Antoine, Rebuffel Pierre-Antoine, Chiris Jean-Joseph et Daumas Jean.

 

Le recensement de 1820 confirme la présence de 6 foyers et d’une veuve. 22 enfants, dont 12 garçons et 10 filles donnent une population totale de 35 personnes. En 1846, la population atteindra 40 personnes, puis en 1872 32, en 1872 27 et 16 en 1906. En à peine un siècle, la population aura chuté de moitié.

 

 

Les Gras aux Gras.

 

Manifestement ici, les habitants ont donné leur nom au quartier. Quatre membres de la famille Gras étaient présents lors de la signature de l’acte d’habitation en 1562. On retrouve le même nombre en 1733 : Anselme, André et Antoine, tous trois ménagers et Jacques qui est chirurgien à Saint-Cézaire. En 1819, il n’y a plus qu’un seul GRAS, Antoine, mais il réside et est propriétaire à Saint-Cézaire, sans doute le descendant du chirurgien de 1733. Deux autres propriétaires sont des CHIRIS, Antoine et Cézaire, tous deux ménagers.

 

Le cadastre de 1819 recense 3 maisons, 3 bergeries, 5 écuries et 1 four à plâtre. Le recensement de 1820 dénombre 4 couples avec 14 enfants (5 garçons et 9 filles), soit 22 habitants. En 1846, sont recensés 5 couples formant 26 personnes. La population diminuera ensuite jusqu’à parvenir à 7 habitants en 1916. Dans ce quartier, la population a fortement diminuée au cours du XIXe siècle, passant de 22 à 7.

 

 

Les Mourlan aux Mourlans.

 

Ici encore, le quartier a pris le nom d’une famille, mais seulement au XVIIIe siècle. Ils étaient 17 MURLAN lors de l’assemblée d’avril 1562, mais 2 seulement sont venus s’installer à Escragnolles. Ils sont en effet deux représentants en 1688 au lieu-dit Camp Turquet [5]. En 1733, ils sont 3 représentants, Antoine, Jacques et Barthélémy, tous trois ménagers. On en retrouve 4 en 1787, dont deux habitent dans les deux maisons du quartier. En 1819, sont recensés 3 maisons et 2 écuries appartenant à deux propriétaires, MOURLAN Jacques et GRAS Jean-Jacques, tous deux ménagers. En 1820, sont recensés 4 couples et 14 enfants, soit un total de 22 personnes. Puis, au cours du siècle, la diminution des habitants aboutira à 6 en 1891 et 8 en 1906.

 

 

Les Mireur à Rouyère.

 

Ce quartier est comme celui du Bail excentré, au sud-est du territoire. Abandonné aujourd’hui, il connut un regroupement important, fondé par la famille MIREUR [6]. En effet, en 1733, ils sont 5 propriétaires, avec Joseph MOURLAN et André PIE à se partager 4 maisons. Le cadastre de 1817 apporte plus de renseignements. D’abord, ils sont toujours 5 propriétaires, mais composés uniquement de MIREUR. 4 d’entre eux sont ménagers, le cinquième est dit propriétaire et réside à Fayence. Ensuite, les 4 maisons sont accompagnées de 9 bergeries, 3 écuries, 3 loges à cochons et 1 four à pain.

 

Le recensement de 1820 confirme la présence de 4 foyers avec Jean, Antoine, Pons et Joseph. Vivent avec eux 7 garçons et 7 filles, soit un total de 22 personnes. En 1846, sont recensés 5 ménages et un total de 24 habitants. En 1876, il existe toujours 5 ménages avec 17 personnes. La même chose en 1891, mais il n’y a plus que 13 habitants, le nombre d’enfants étant en constante diminution. En 1901, un ménage a disparu, il n’en subsiste que 4 avec un nombre total de 11 habitants. En 1906, si les quatre ménages résistent encore, il n’y par contre qu’un seul enfant, soit 9 personnes. On constate, au cours du XIXe siècle une stabilité des ménages, mais une diminution catastrophique des enfants, de 14 à 1. Ces ménages vieillissants n’ont pu retenir près d’eux leurs enfants pour faire vivre le quartier. Il est alors mort de vieillesse, sans descendance.

 

 

Les Gastaud à la Colette.

 

Sur les 12 Gastaud présents en 1562 lors de l’acte d’habitation, on en retrouve 3 en 1688, Anselme, Louis et Paulet. En 1733, ils sont au nombre de 5 familles dont 4 résident au hameau de la Colette qu’ils ont totalement investi. Mais leur implantation dans ce petit hameau ne va guère durer. En effet, en 1817, il n’y a plus qu’un seul représentant dans la commune résidant à la Colette. Le hameau comprend alors une bastide, 3 maisons, une écurie et un four à pain avec 3 autres propriétaires, MIREUR Alexandre qui réside à Fayence, Barthélemy CHARABOT et Honoré Textoris (ou Testoris), famille venue à Escragnolles à la fin du XVIIIe siècle.

 

En 1846, le hameau abrite 3 familles avec 7 enfants, soit 13 personnes. En 1872 et 1876, il y a 4 familles et 9 enfants, soit 17 personnes. En 1906, il n’y a plus qu’un seul habitant malgré les 4 maisons recensées. Là, comme à Rouyère, la chute est vertigineuse et reflète bien l’état démographique de la commune au début du XXe siècle.

 

Nous avons fait le tour des principaux hameaux créés par les colons de Mons. Manifestement, chaque famille a investi un quartier bien déterminé. Ces hameaux étaient relativement autonomes, puisque outre les maisons, ils construisirent également des bergeries, des écuries pour les mulets et les vaches, des loges à cochons pour y élever les porcs et enfin un four pour cuire le pain. Un recensement des animaux domestiques effectué en 1872 en donne un aperçu exhaustif :

 

Race chevaline          7

Race mulassière    152

Race asine               7

Race bovine           27

Race ovine         2212

Race porcine        100

Race caprine        166

Ruches                200

Poules, poulets     300

Pigeons               200

Chiens                  36

 

Nous n’avons pas intégré dans cette liste des hameaux l’habitat existant au « château ». Nous l’examinerons lors du chapitre consacré à la famille DE ROBERT. Il existait également quelques bastides isolées, en particulier dans la vallée de Clars, mais cet habitat ne constituait pas de regroupement significatif de familles comme celui dont nous avons retracé le développement et parfois la disparition.

 

La dépopulation de la commune est intervenue au milieu du XIXe siècle comme nous l’avons constaté ci-dessus. La cause principale est le terrain ingrat et l’appel de main-d’œuvre à Grasse et sur la côte littorale. Déjà en 1698, les habitants se plaignent de la situation désavantageuse du terroir qui est sur le penchant de montagnes forts roides et couppées par plusieurs torrents quy par leur débordement en composent la plus grande partie, en ce qu’il n’y a dans le lieu ny foire ny marché. On s’en prend encore aux torrents en 1729 : qu’il y a quelques torrents qui nuisent quelque peu aux biens voisins lors des grandes pluies [7].

 

Déjà, en 1728, on constate que les habitants ne peuvent vivre tout au long de l’année dans le terroir : cette terre étant à la montagne et les seules danrées qu’on recueille est en bleds, partie froment et l’autre dorge, seigle et paumoure. Les habitants à peine ont ils du froment pour semer leurs terres et pour en vendre pour payer la taille et comme les autres grains ne peuvent pas suffire pour la nourriture, une partie de ces habitants sont obligés de sortir de la terre et aller partir à Grasse, du cotté de Toulon et Marseille pour y passer l’hiver pour avoir occasion de subsister et ils ne reviennent qu’au mois d’avril pour préparer leurs terres.

 

D’autre part, les herbages ne sont pas suffisants : cette terre est si serrée que le peu de bétail que lesdits particuliers ont sont obligés en été des les envoyer à des montagnes du voisinage pour y depaitre trois mois et en hiver sont obligés de les faire aussi sortir de la terre pour les envoyer au bas pays faute des herbages et ils perdent par cet endroit le fumier de six mois de l’année et la dépanse qu’ils sont obligés de faire. Enfin, cette terre est scittuée au pied des montagnes excessibles et lorsqu’il use des pluyes emporte toutes les terres qui sont en dessous et ny laisse que de gravier et il y a des années que l’on perd beaucoup au moyen de ces eaux les fonds et fruicts, ce qu’il en coute beaucoup aux habitants pour racommoder leurs pieces [8].

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[1] Ecrit Bay jusqu’en 1819 où il se transforme en Bail. Nom d’homme germanique Baia ou latin Baius ou Badius.

[2] - ADAM, E 077/BB07. Délibération du 17 mars 1791 : « il serait nécessaire que l’un des deux vicaires se rende à Saint Martin pour y dire la messe en certains temps de l’année ».

- Archives diocésaines de Nice : le 25 juin, fête de saint Eloi, une messe était célébrée à Saint-Martin pour bénir les bêtes à joug. C’est à partir de 1904 que la chapelle ne sert plus au culte. Avant cette date, des messes dominicales et des neuvaines étaient payées par la communauté au prieur d’Escragnolles (Comptes trésoraires, CC/05, 22 août 1723).

[3] ADAM E O77/ 01DD001. Délibération du 25 juillet 1790 « pour transférer la maison de ville qui se trouvait placée à l’extrémité du terroir et dans un endroit où il n’y a plus personne, là où était ledit Robert seigneur du lieu ». Dans la même délibération, on fait de même pour le presbytère.

[4] Roubert jusqu’en 1733, Robert à partir du cadastre de 1787.

[5] Can turquet en 1562, Camp turquet en 1609, Canturques en 1733, Mourlans en 1787 et 1819. En 1562, une source fournissait une partie de l’eau au moulin seigneurial et à l’arrosage des jardins (voir article 4 des droits et réserves du seigneur dans l’acte d’habitation). Turquet peut être le diminutif du provençal turc signifiant « stérile », camp turquet, « champ stérile ».

[6] Rouière en 1688, Rouvières en 1733, Rouyère depuis 1819, du prov. rouviero, chênaie, bois de rouvres, latin robur. Jusqu’en 1733, le nom de famille MIREUR est écrit MUREUR.

[7] ADAM C 44 et 45, affouagements de 1698 et de 1729.

[8] ADAM C 46, affouagement de 1728.