Daniel Thiery

Escragnolles. Histoire 1562-1819

 

5) Les familles fondatrices et leur évolution

 

 

Mons et Escragnolles sont limitrophes. Un chemin part au nord du village de Mons et se dirige vers le nord-est pour rejoindre Escragnolles. Une heure de marche seulement suffit pour effectuer le trajet au lieu des 18 kilomètres par la route actuelle. 700 mètres après être sorti de Mons, on rencontre l’oratoire et la chapelle Saint-Pierre, puis 300 mètres plus loin, un premier dolmen, dit « dolmen de Saint-Pierre ou des Riens ». 2 500 mètres encore, le chemin côtoie un autre dolmen, celui de « la Colle ». Enfin, après encore 1 000 mètres, un troisième dolmen, celui de « la Brainée » borde le chemin. Celui-ci aboutit enfin à Escragnolles, dans le vallon du Ray, puis remonte le Gabre vers le Logis en passant près du château et de Ville vieille [1].

 

Les nouveaux arrivants vont se répartir en différents points du territoire et créer des hameaux dont quelques-uns portent leur nom, Gras et Mourlan, sinon dans des lieux-dits comme les Figuerets, Rouyère, les Galants, Saint-Pons, le Logis, le Château et le Bail.

 

Plusieurs documents vont nous permettre d’identifier les familles venues s’installer dans le terroir d’Escragnolles en 1562. Nous savons par l’acte d’habitation qu’elles viennent toutes du village de Mons. Nous allons d’abord des dénombrer grâce à ce document, puis examiner leur évolution tout au long du XVIe au XIXe siècles au moyen de quatre cadastres.

 

 

L’acte d’habitation de 1562

 

Le document fournit trois listes de noms. Les noms de familles citées sont au nombre de 28, dont 3 n’ont pu être déchiffrés avec certitude. Ces 28 familles représentent 215 personnes. Y figurent seulement trois femmes, veuves ou « tuteresses » de leurs enfants [2]. Le texte ne fait pas mention des professions, sauf 28 personnes qualifiées de « messire ». Voici la liste des familles classées par le nombre de représentants [3] :

 

33  Porre
26  Jordan
17  Carlevan.  Murlan
15  Pie
12  Gastaud. Mireur
10  Sarde
9  Castelle
7  Magalh. Mus
6  Chiries. Sandin
5  Brun
4  Fenols. Gras. Pelassi. Robert
3  Ricolphe
2  Bellone. Roland
1  Amadiou. Berthe. Capelle. Daulmas. Henri. Turcon. Veilhan.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il s’agit de 215 personnes, mais l’on peut raisonnablement estimer qu’au moins 80% d’entre elles sont mariées et ont des enfants, ce qui porterait le nombre des personnes venant s’installer à Escragnolles à près de 900, ce qui est totalement invraisemblable. Le document suivant va nous dire ce qui s’est réellement passé.

 

 

Le cadastre de 1688 [4]

 

Ce cadastre est le premier document, 126 ans après l’arrivée des colons, qui fournit une liste exhaustive des habitants d’Escragnolles, du moins de ceux qui ont des propriétés dans la commune. Sont recensés 88 propriétaires résidents et 12 forains, ces derniers habitant tous le village de Mons. Parmi les propriétaires résidents sont recensés :

 

26  Chiris
22  Carlevan
8  Mureur
6  Robert (ou Roubert)
5  Porre
3  Alphan. Gastaud. Pie. Rebuffel [5]
2  Gras. Malamaire. Murlan
1  Charabot. Sandin. Sarde

 

 

Les 12 forains habitant Mons se composent de 1 Castelle, 2 Chiris, 1 Gras, 1 Marou, 1 Morlan, 1 Roubert, 3 Sandin, 1 Sarde et 1 Sardou.

 

On observe une emprise conséquente de deux familles, les Chiris et les Carlevan représentant plus de la moitié des habitants, suivies de loin par les Mureur et les Robert. Trois nouvelles familles apparaissent : Alphan, Charabot et Malamaire. Mais le grand renseignement fourni par cette liste est l’indication que les signataires de l’acte de 1562 ne sont pas tous venus s’installer à Escragnolles. C’est en particulier le cas des 26 Jordan, 9 Castelle, 7 Mas et Magalh, 5 Brun, 4 Fenols et Pelassi et des Amadiou, Bellone, Berthe, Capelle, Daulmas, Henri, Ricolphe, Turcon et Veihlan. Une grande partie des Gastaud, Mureur, Murlan, Pie, Porre, Sandin et Sarde n’ont pas non plus émigré en totalité.

 

Ce nombre de 88 propriétaires résidents en 1688 correspond à peu près aux données fournies par l’affouagement de 1698 où sont recensés 80 chefs de famille et 70 maisons. Le cadastre de 1688 fournit par contre peu de renseignements sur la qualité des propriétaires. On relève cependant Honoré et Jean Chiris, tous deux notaires, un autre Chiris, Joseph, est dit « messire » et réside à Saint-Vallier et enfin Antoine Roubert est maréchal.

 

On peut donc estimer que c’est seulement quelques 80 familles qui sont venues s’installer à Escragnolles en 15­62.

 

 

Le cadastre de 1733 [6]

 

Ce cadastre est composé d’un registre comprenant 336 feuillets dont il manque les trois premiers. Non daté, l’archiviste indique « début 18e siècle ». Un indice est fourni par le cadastre réalisé en 1734 où, à la fin du registre, est indiqué que les habitants avaient établi un cadastre en 1733. Le relevé des noms et prénoms des cadastres de 1733 et de 1734 indique exactement les mêmes personnes, les mêmes conditions sociales, résidences et propriétés. Un litige sur l’imposition des terres avait obligé la communauté de refaire un cadastre l’année suivante. On peut donc dater ce cadastre avec sûreté de 1733.

 

Beaucoup plus complet que le précédent, il fournit des éléments plus exhaustifs, en particulier sur les classes sociales. Sont recensés 109 propriétaires dont 92 résident à Escragnolles, les 17 autres étant des forains. Parmi les résidents, on dénombre :

 

20  Chiris
19  Carlevan
11  Robert
7  Mireur. Murlan
6  Pie
5  Gastaud
4  Gras. Porre
3  Charabot
2  Sardou
1  Alphan. Malamaire.  Rolland.

 

auxquels il faut joindre Antoine de Robert et son fils Alexandre, seigneurs d’Escragnolles, ainsi qu’Antoine Cresp, seigneur de Saint-Cézaire.

 

Les classes sociales s’organisent ainsi :

 

53  travailleurs

30 

 ménagers
8  veuves
3  cardeurs à laine
1  tailleur d’habits, chirurgien, bourgeois, « messire », maréchal, tisseur à  toile, avocat, notaire, noble, lieutenant de juge
3  personnes nommées sans qual

 

Les familles Chiris et Carlevan sont toujours les deux familles dominantes. On compte, comme en 1688, 14 familles. Si les Chiris ont diminué, on peut penser que leur ascension sociale, que l’on constate avec ce cadastre, a déjà commencée auparavant et les a poussées à s’expatrier. Ainsi, parmi les propriétaires non résidents, on rencontre Paul Chiris qui est procureur à Castellane.

 

Un membre de la famille Robert est toujours maréchal ferrant et apparaissent des artisans, particulièrement liés au travail de la laine : cardeur, tisseur et tailleur. La communauté est maintenant desservie par trois notables que sont le chirurgien, l’avocat et le notaire. Si l’on recensait 88 propriétaires résidents en 1688, on en dénombre maintenant 92, soit une petite progression, mais pas assez importante pour révéler une augmentation de la population qui reste stable aux alentours de 80 chefs de famille et de 70 maisons, comme en 1688. Travailleurs et ménagers représentent 75% de la population vouée à l’agriculture et à l’élevage.

 

 

Le cadastre de 1787 [7]

 

Ce cadastre permet de reconnaître 69 résidents et 11 forains. En 1733, on dénombrait 92 résidents. Cette diminution sensible de la population est également remarquée par ACHARD qui, à la fin du 18e siècle, avance un nombre de 60 familles totalisant 300 personnes [8]. En 1791, une délibération du conseil municipal fait état de 69 familles ou chefs de maison, même nombre que celui fourni par le cadastre [9].

 

Les familles Chiris et Carlevan sont toujours les plus nombreuses, puis viennent les Robert et Mureur. Mais ces quatre familles voient leur représentation diminuée. Par contre, apparaissent de nouveaux venus représentés par une seule famille : Bertou, Bertrand, Dol, Funel, Geoffroy, Guichard, Ricard et Textoris. Voici le détail de ces 69 résidents :

15      Carlevan. Chiris

7        Robert

6        Mureur    

4        Murlan

2        Gastaud. Gras. Porre. Sardou

1        Alphand. Bertou. Bertrand. Dol. Funel. Geoffroy. Giraud. Malamaire. Pie.

          Rebuffel. Ricard. Textoris

 

Auxquels il ajouter le seigneur d’Escragnolles.

 

Parmi les 11 propriétaires forains, sont recensés Jean Carlevan travailleur à Saint-Cézaire ; Jean Chiris, bourgeois à Seillans et Barthélemy Chiris à Grasse ; Antoine Giraud, négociant à Cabris ; Etienne Meiffred, bourgeois à Castellane ; Antoine Pie, ménager à Mons ; un Honoré Porre est travailleur à Cabris, Antoine Porre meunier à Mons, André Rebuffel travailleur à Séranon ; sieur Saintmartin est chirurgien à Castellane ; Jean Sardou, bourgeois à Grasse.

 

De 14 familles en 1733, on passe à 22 en 1787, mais sans que la population ait augmenté, au contraire la communauté a perdu 23 résidents et les forains sont également moins nombreux, 11 au lieu de 17. On constate un mouvement de population important. D’anciens résidents se sont expatriés sans être remplacés par le même nombre d’étrangers, même s’il apparaît 8 nouvelles familles.

 

En ce qui concerne la condition sociale, on dénombre :

  1. ménagers
  2. travailleurs

            4   négociants

            2   bourgeois, muletiers

            1   cardeur, notaire, meunier, veuve, prêtre, seigneur, « maître fille » et héritier.

 

Il apparaît essentiellement, par rapport à 1733, un changement de statut social avec un augmentation des ménagers (de 15 à 30) et une diminution importante des travailleurs (de 53 à 23). Ce phénomène ne peut s’expliquer que par l’analyse des propriétés foncières à ces deux dates. Il semblerait que la diminution des propriétaires ait laissé plus de place à ceux qui sont resté et que la terre d’Escragnolles, mieux répartie et moins divisée, ait permis cette évolution sociale. 75% des résidents sont agriculteurs comme en 1733. Mais il n’y a plus de chirurgien résident, ce qui oblige la communauté de recourir à un chirurgien itinérant qui passe chaque année faire deux visites pour razer tous les habitants et faire une saignée, les deux visites à chaque habitant moyennant un panal de bled [10].

 

 

Le cadastre de 1819 [11]

 

Le cadastre napoléonien fait état de 84 propriétaires résidants représentés par 25 familles, auxquelles il faut ajouter 13 forains, soit un total de 97 propriétaires. Parmi les 84 propriétaires résidents, on relève, en plus de la commune :

19        Chiris

18        Carlevan

5          Mireur. Mourlan. Robert.

3          Dol. Gras. Pie

2          Charabot. Funel. Liautaud. Porre. Rebuffel. Textoris.

1         Audibert. Castelle. Daumas. Gastaud. Geoffroy. Guichard. Malamaire. Marin.

           Maiffret. Sardou.

 

On retrouve encore les deux mêmes familles majoritaires, CHIRIS et CARLEVAN. Les MIREUR, MOURLAN  et ROBERT sont toujours présents, ainsi que les GRAS, PIE et quelques autres. Il y a peu de nouveaux venus : 1 AUDIBERT, DAUMAS, MARIN et MAIFFRET.  Ces propriétaires sont soit ménagers, soit propriétaires. Deux CHIRIS sont notaires, un autre avocat. Un CARLEVAN est berger.

 

Les forains, au nombre de 13, viennent de la région proche. De Grasse (Chabert, notaire), de Saint-Vallier (Carlevan, Giraud, Chauvier), de Cabris (Jean Jean), de Saint-Cézaire (Carlevan et Gras) de Fayence (Mireur et Robert), de Mons (Gras et Mourlan), de Bagnols (Pie), de Castellanne (Sanmartin, médecin, propriétaire du Marinon). On peut estimer que les Carlevan, Gras, Mireur, Mourlan, Robert et Pie sont d’anciens résidents, faisant partie des familles présentes à Escragnolles depuis deux siècles.

 

Un recensement de la population effectué un an après le cadastre de 1819, en 1820, dénombre 363 habitants, dont 63 couples, 18 veufs et 9 veuves, soit 90 foyers [12]. Les enfants, au nombre de 206, se répartissent en 109 garçons et 97 filles. 4 militaires complètent les 363 habitants. Depuis 1698, la population a peu évoluée, tournant autour de 85-90 familles. On reconnaît ainsi une situation stable, établie depuis l’acte d’habitation de 1562, avec des familles ayant peu émigrées, enracinées dans leurs nouvelles terres.

 

La population augmentera jusqu’en 1846 avec 431 habitants. A partir de cette date, date reconnue comme étant le point culminant de la progression démographique en pays de montagne en Provence, la population va diminuer de plus en plus vite [13] :

 

1872 : 421 habitants

1876 : 355

1881 : 281

1891 : 277

1896 : 256

1906 : 248

1926 : 150

1954 : 118

1962 : 117

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[1] On peut qualifier ce chemin de voie antique, jalonné par ces trois monuments mégalithiques que l’on date communément du chalcolithique. Sur ce sujet, consulter GASSIN B., Atlas préhistorique du midi méditerranéen, feuille de Cannes, CNRS, Paris, 1986, p. 27-32. Voir également, ROUDIL O. et BERARD G., Les sépultures mégalithiques du Var, CNRS, 1981, en particulier le chapitre consacré aux dolmens du « Groupe de Mons », p. 157-171. Egalement, RIBOULAT P., « La piste aux dolmens, un chemin quatre fois millénaire », Mém. IPAAM, t. XIV, 1972, p. 75-90, qui met en évidence l’importance de cette voie. Il faut signaler en outre aux abords de cette voie la découverte par les membres du GRHP en 1998 d’une station néolithique de débitage de silex, relatée par un article de DEL FABBRO L., « Découverte d’une station néolithique sur la commune d’Escragnolles », Bul. GRHP, n° 14, octobre 1998, p. 39-40.

[2] Honorade Gastaud et Jeanne Murlan tuteresses et Catherine Jordan, veuve de feu Bernard Castelle.

[3] Nous garderons l’orthographe des noms telle qu’elle apparaît à chaque période.

[4] ADAM, E 077/ CC 001.

[5] Les trois Rebuffel sont trois femmes, toutes trois « veuves de Carlevan » et sont originaires probablement de

Séranon, nom très répandu dans ce village.

[6] ADAM, E 077/ CC 002

[7] ADAM, E 077/ CC 004. Volume de 776 pages.

[8] ACHARD, op. cité, p. 523.

[9] ADAM, E 077/ 01DD001. Population dispersée en hameaux dont 28 familles au levant, 26 au centre et le reste au couchant.

[10] ADAM, E 077/BB07. Délibération du 10 janvier 1739.

[11] ADAM, 3 P 518/ 34655. Microfilm : 02MI 272/01.

[12] ADAM, E 077 / 01F 001 et 002. Recensements de 1820, 1846, 1872, 1876, 1881, 1891, 1896, 1901, 1906.

[13] BARATIER Edouard, Histoire de la Provence, Privat, 1969, p. 464.