Daniel Thiery

Reillanne

 

REILLANNE

 

Faisait partie du diocèse d’Aix et de la viguerie de Forcalquier, aujourd’hui chef-lieu de canton. Le vaste territoire de Reillanne, 3855 hectares, est situé au SE de Forcalquier, entre les communes de Saint-Michel l’Obervatoire à l’est et de Céreste à l’ouest. Il est limité à l’est par la vallée du Largue et traversé d’Est en Ouest par la N 100 reliant Apt à la vallée de la Durance par Mane et Forcalquier. Cette route recouvre en partie le tracé de l’ancienne via Domitia et de nombreux sites antiques ont été découverts sur son parcours (CAG, n° 160, p. 353-356). Au début du Xe siècle en 909, Fouquier, père de Mayeul, possède des biens in valle Reglana dont la villa Pinetam cum ecclesia in honore Sancti Sisfredi (CLU I, n° 105 et 106, p. 117 et 119). La richesse du terroir qui avait déjà attiré les colons romains, ensuite les propriétaires de domaines carolingiens, va également intéresser les abbayes à l’aube du deuxième millénaire. On y rencontre en effet Saint-Victor, Montmajour, les Hospitaliers sans compter l’archevêque d’Aix et son chapitre. Le castrum s’établit sur une colline au milieu du territoire avec une église paroissiale dédiée à Saint-Pierre. Il n’en subsiste plus qu’un pan du mur oriental avec arc de décharge surmonté d’un clocher à arcades (Provence Romane 2, p. 239). La paroisse dépendait de l’abbaye de Montmajour par l’intermédiaire du prieuré de Carluc. Cette dépendance de l’ecclesia Relania est confirmée le 18 mars 1118, l’archevêque se réservant le quart des dîmes et le tiers des offrandes aux morts (GGN I, Inst. Aix, VII, col. 8-9). Nous allons tenter de retrouver les anciens prieurés disparus car au XIXe siècle les visites pastorales ne mentionnent aucune chapelle rurale.

 

381. Le prieuré Saint-Mitre et Notre-Dame-des-Prés

 

La mention de cette église est donnée par le CSV, d’abord en 1054, ecclesia Sancti Mitrii, puis en février 1067 quand Boniface, in valle Reliana, donne à Saint-Victor et à l’église Saint-Mitre un bois près de l’église et trois modiées de terre de ma condamina dominica qui est près du chemin qui va à St-Pierre (CSV I, 413, p. 419 et II, 1067, p. 536-537). Sans date précise, mais au XIe siècle, cette donation est confirmée : à Reillanne, sous le castrum, nous avons toute la dîme de la condamine qu’a donnée Boniface Peregrin à Saint-Victor (I, 464, p. 467).  Le prieuré est encore en possession de l’abbaye en 1337, prioratu Sancti Mitrii de Relhana (CSV II, n° 1131, p. 619). 

 

Ces données apportent des enseignements majeurs. L’église Saint-Mitre existe déjà en 1054 et c’est peu de temps après que lui est donnée une partie de la condamina dominica appartenant à Boniface. Ce dernier semble être un personnage influent puisqu’il signe en 1035 une donation en faveur de Saint-Victor in castro quod dicitur Reliana. Il est le frère de l’archevêque d’Arles Raimbaud de Reillanne (CSV I, 59, p. 88). Ce Boniface paraît avoir édifié le castrum et possède des biens à Reillanne en tant que seigneur, dont une « condamine domaniale », termes typiquement carolingiens pour désigner un chef-manse ou un domaine de villa. Saint-Mitre pourrait être l’église de la villa qui aurait été, avec le domaine, expropriée lors des troubles du Xe siècle. La titulature à saint Mitre renvoie à un saint local des origines du christianisme. Il fut martyrisé à Aix durant le Ve siècle et devint patron de l’église Notre-Dame de la Seds où étaient déposées ses reliques ; celles-ci furent tranférées en 1383 en la cathédrale Saint-Sauveur. Sa fête est le 13 novembre.

 

L’abbé Féraud reconnaît le prieuré de Saint-Mitre comme dépendant de Saint-Victor, mais il avance que ce prieuré, fondé après la suppression de l’ordre des Templiers en 1308, passa ensuite aux religieux Observantins (Souvenirs Religieux, p. 38). Plus loin, il ajoute, sur le couvent des Observantins, que, après la suppression de l’ordre des Templiers (1308), leur hôtellerie de Reillanne et les biens qui l’entouraient furent d’abord donnés à l’abbaye de Saint-Victor et formèrent le prieuré de Saint-Mitre de Reillanne. Ces biens finirent par être donnés aux Franciscains de l’Observance. Abandonné juste avant la Révolution il devient le bien d’un particulier puis de nos jours avec l’établissement des religieuses bénédictines de la congrégation de Sénanque (Souvenirs Religieux, p. 126). Enfin, il termine l’histoire du couvent par l’installation en 1869 de religieuses cisterciennes et le prieuré prend alors le vocable de Notre-Dame des Prés (p. 319-320). Il apparaît que les premières données fournies par Féraud sont en contradiction avec celles que nous avons exposées au départ. Saint-Victor possède le prieuré, au moins du XIe au XIVe siècle et il n’est pas question de Templiers. La carte de Cassini a conservé le souvenir des Observantins puisqu’elle signale un quartier portant ce nom. Le cadastre de 1833 et la carte IGN mentionnent le Couvent. C’est aujourd’hui une colonie de vacances.

 

Une étude parue dans le PR apporte d’autres éléments (n° 18, 1995, p. 41-48). Il y aurait eu trois phases d’occupation. C’est d’abord avec le passage de saint François à Saint-Mitre en 1218. Puis, une première communauté franciscaine s’installe peu avant 1237 avec le service d’un hospice pour les pèlerins se rendant à Rome. Cet hospice se trouve au prieuré de Saint-Mitre. En dernier lieu, au début du XIVe siècle, création d’un nouveau couvent par les Obervantins à l’emplacement d’un hospice ayant appartenu aux Templiers, puis aux Hospitaliers. Il se trouve au lieu-dit le Couvent. Il est vendu à un particulier en 1766. Puis, il est acheté en 1865 pour y installer des religieuses cisterciennes qui y restèrent jusque vers 1930. Finalement, il devient colonie de vacances en 1963.

 

382. Eglise Saint-Suffrein et la villa de Pinet

 

On l’a vu plus haut la villa Pinetam cum ecclesia in honore Sancti Sisfredi fait partie des biens de Fouquier, père de Mayeul, recensés par le cartulaire de Cluny en 909. C’est en 1118 que l’on découvre que l’ecclesia Sancti Suffredi de Relhania fait partie des biens de l’abbaye de Montmajour en même temps que l’église paroissiale, l’archevêque se réservant le quart des dîmes et le tiers des offrandes aux morts (GCN I, Inst. col. 8-9) [1]. L’abbé Féraud y reconnaît (encore !) une possession des Templiers, les domaines qu’ils possèdaient furent érigés en chapellenie sous le titre de Saint-Suffren (p. 370). Nous verrons plus loin les biens appartenant aux Hospitaliers et non aux Templiers. La villa de Pinet est devenue le château de Pinet qui se trouve à 750 mètres au sud du village à l’écart de la D 214. C’est le cadastre de 1833 qui révèle l’emplacement de Saint Sufren, au sud du lieu-dit le Pigeonnier, de l’autre côté de la route par rapport à Pinet. Nous sommes dans la même situation que pour le prieuré de Saint-Mitre. Mais ici la villa et l’église sont attestées dès 909 avec un domaine issu de la période carolingienne. Le saint est encore également un saint provençal des origines puisqu’il fut, après avoir été moine à Lérins, le quatrième évêque du diocèse de Carpentras, décédé vers 540. Enfin la CAG signale que furent découverts dans une vigne en 1913 des chapiteaux romains et de nombreuses céramiques ; également, aux abords du château, une nécropole (p. 354). Nous avons donc une église attestée au Xe et XIIe siècles, implantée sur l’emplacement d’une villa carolingienne et sur un site antique.

 

383. Eglise Saint-Geniez

 

Le lieu-dit Saint-Geniez est situé au SO du territoire de la commune et deux données contradictoires ne permettent pas de découvrir la réalité. La CAG y signale une inscription chrétienne qui était entreposée, servant de couvercle à un puits dans lequel elle tomba en 1930 (p. 354). Les auteurs ajoutent que Saint-Geniez est une ancienne église signalée au XIe dans le cartulaire de Saint-Victor, vocable d’origine paléochrétienne. Effectivement on la trouve nommée vers 1025 et en 1052, ecclesia sancti Genesii, mais le texte est ambigü car elle semble servir de confront à la donation d’une vigne ou d’un champ se trouvant à Villemus (CSV I, n° 418, p. 423-424 et n° 424, p. 427-428). En tout cas, elle n’est plus citée par la suite. Un autre texte, de la même époque, milieu XIe siècle, relate qu’une donation a été faite à Montmajour par Boniface et sa femme Sermengarete de l’église de Saint Genies, près de Reillane [2]. Ici aussi, l’église n’apparaît plus par la suite, y compris dans le texte de 1118 où sont nommées les églises du diocèse d’Aix dépendant de Montmajour dont celle de Saint-Siffrein.

 

384. L’ecclesia Sancti Egidii

 

Cette église apparaît en 1092, ecclesia sancti Egidii in territorio castri Reliane, comme dépendant du chapitre d’Aix (GCN I, Inst. Aix, II, col. 4).  Cette appartenance est confirmée par le pape Alexandre III en juin 1175, in valle Rellanie, sancti Egidii (GCN I, Inst. Aix XII, col 14). Elle est renouvelée par le pape Urbain III le 28 octobre 1186  (GCN I, Inst. Aix. XIV, col. 18). Une troisième bulle, de Célestin III, du 18 mai 1191, apporte un renseignement supplémentaire, ad Rellane, ecclesia sancti Egidii cum hospitali (GCN I, Inst. Aix XV, col. 19). Il faut peut-être relier cet hôpital aux Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalemen dont on apprend qu’en 1201 l’archevêque d’Aix Guy de Fos leur rend leur maison de Reillanne (GCN I, Aix, col. 63).

 

Aucun indice cartographique ne vient apporter quelques lueurs sur cette église et cet hôpital. Il existe cependant une possibilité de les localiser au sud de la commune, près de l’antique voie domitienne, où figurent trois toponymes évocateurs : la Garde de Dieu, Thésé, Saint Giéry. Le premier évoque un établissement mis sous la protection divine par l’intermédiaire d’un hospice tenu par des religieux sur une grande voie de passage. G. Barruol indique pour Thésé un édifice pour voyageurs ou mieux encore un poste de douanes et que, d’après les données métriques, le site correspondrait à l’étape signalée par Strabon aux Fines méridionales des Vocontii (CAG, p. 355). Dans un autre ouvrage, le même auteur place précisément ce poste frontière au sud de Reillanne, aux abords du col des Granons entre Catuiacia (Céreste) et Alaunium (Notre-Dame des Anges) [3]. Tous les quartiers avoisinnants, la Roustagne, Thésé, le Tubet, Paradis, les Granons ont livré du matériel antique, tegulae, fragments d’amphores et de dolia, four, nécropole, inscription latine, etc. (CAG, p. 355). La vocation de poste frontière, de relais pour les voyageurs semble avoir perduré durant le Moyen Age sur cette route reliant Apt à Forcalquier dite via publica en 1053 (voir Montjustin). La vocation des Hospitaliers correspond tout à fait à cette destinée d’assistance des voyageurs et l’hôpital de sancti Egidii aussi. Ce dernier vocable, traduit communément par Gilles, semble ici avoir évolué différemment. Le cadastre de 1833 livre en effet dans le même secteur un quartier dit St Giery et un bâtiment du même nom (Section B 2, parcelle 787).

 

385. Notre-Dame du Bourguet

 

Le Bourguet ou le Bourget est une ancienne commune rattachée à Reillane en 1826. Le cadastre napoléonien signale un habitat dispersé et peu dense, mais cependant desservi par une église paroissiale dédiée à Notre-Dame. Féraud rapporte que cette église est délabrée et abandonnée depuis la révolution française ; c’était jadis une annexe desservie par un vicaire de Reillanne (p. 383). L’église est citée au XIVe siècle comme faisant partie du diocèse d’Aix, ecclesia de Burgueto (GCN I, Inst Aix, XL, col. 48). C’est dans cette ancienne commune qu’a été fondée en 1978 la charteuse de Reillanne, dite Couvent Notre-Dame sur les cartes modernes. 

 

Synthèse

 

La perennité de l’occupation humaine depuis l’Antiquité dans la commune de Reillanne se revèle particulièrement remarquable. Le tracé de la voie antique qui la traverse semble l’avoir vitalisée sans discontinuité. L’occupation au haut Moyen Age se traduit par au moins deux établissements de type villa équipée chacune d’une église.

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[1] Alpes Romanes 2 confirme ces données : de Carluc et Montmajour dépendaient Saint-Pierre, Sainte-Marie et Saint-Denis à Reillanne même, Saint-Siffrein au pied du bourg (p. 177).

[2] André Villard et Edouard Baratier, Catalogue des chartes antérieures au XIIe siècle (687-1112), AD B-d-R, Marseille, 1998, p. 54, n° 174 et 176.

[3] G. BARRUOL, Les peuples préromains du sud-est de la Gaule. Etude de géographie historique, Paris, 1969, p. 278-279.

 

Voir site Dignois