Daniel Thiery

Le cataclysme de 1492

 

Le cataclysme de Bayons de 1492

 

Le récit de la catastrophe de 1492 a été transcrit en partie, à partir de l’original conservé aux archives départementales de Digne, par M. Isnard, dans le Bulletin de la Société Scientifique et Littéraire des Basses-Alpes en 1880, T. III, p. 44-55.

 

Procès-verbal d’enquête fait par magnifiques et éminents hommes Jean René, maître rational, et Vincent Bompars, procureur du fisc royal et licencié en droit, tous deux conseillers royaux et commissaires députés par le Roy, au sujet du déluge et inondation arrivés au lieu de Bayons.

 

L’an de l’Incarnation du Seigneur 1492 et le samedi 20 octobre, régnant très chrétien prince Charles VIII, roi de France … Sachent tous ceux qui verront le présent procès d’enquête que, dans la ville de Sisteron, à l’hôtellerie de l’Ecu-de-France et en présence desdits commissaires, de moi (Pierre Albert), secrétaire rational, archiviste royal et notaire public, soussigné, venu à Sisteron pour assister magnifique et puissant seigneur Jean de Glandevez, sieur de Gréoulx, lieutenant du Sénéchal, qui avait reçu dans ladite ville le serment de fidélité et d’hommage du R. Seigneur abbé du royal monastère de l’Ile-Barbe de Lyon, pour toutes les terres et seigneuries qu’il possède dans le comté de Provence. En présence desdits, vint probe Jean Almond, trésorier de Bayons, agissant au nom de ladite communauté et de chacun de ses habitants, lequel présenta des lettres obtenues du grand sénéchal par les habitants de Bayons, dont, avec toutes formalités requises, il demanda avec instance l’exécution aux sieurs commissaires, les priant, à cet effet, de se transporter à Bayons, avec moi, Pierre Albert, notaire soussigné.

 

Teneur de la supplique des habitants de Bayons

 

Excellents et éminents seigneurs, de la part des consuls et de la communauté de Bayons, il vous est humblement exposé : que, en cette présente année du Seigneur 1492 et le 26e jour du mois de juillet, par cas fortuit et suivant la volonté du Très-Haut et du Créateur de toutes choses, un déluge, un orage violent, s’abattit sur une partie du terrain de la commune très en pente et menaçant ruine. Par suite, une masse d’eau, de rochers roulants et de terre se précipita tout à la fois dans un ravin ou torrent. Ce torrent grossit tellement qu’il semblait une mer plutôt qu’un ruisseau. Son impétuosité était si violente qu’il trainait avec lui des rochers de plus de cent quintaux et qu’il renversait tout ce qui était sur son passage : ni les murs ni les arbres ne pouvaient lui résister. Le torrent, avec toute sa force, arriva directement contre le village de Bayons, détruisit de fond en comble les maisons, les étables avec cent bêtes, les greniers pleins de foin au nombre de vingt environ ; et, ce qui est beaucoup plus malheureux encore, il fit périr d’une mort subite et horrible, une jeune femme qui venait d’accoucher et son nouveau-né, une vieille femme et un jeune homme âgé de seize ans qui était dans une étable.

 

Il bouleversa, ravagea et déforma tellement le pays que l’aspect des lieux est complètement changé et tout différent de ce qu’il était avant ; rien ne saurait donner une idée de cette prodigieuse perturbation. Les terres les meilleurs et les plus fertiles, qui entouraient le village, ont été entièrement dévastées. Le jour suivant une pluie générale tomba en telle abondance dans le pays que non seulement les raisins, mais, ce qui est encore plus désastreux, les vignes elles-mêmes, avec leurs racines et les blés alors en épis, furent arrachés et emportés, comme on peut le voir dans beaucoup d’endroits. Par suite de cette inondation, de cet ouragan et de ce désastre, le lieu de Bayons est singulièrement ruiné et appauvri ; on estime généralement qu’il a perdu la moitié de sa première valeur. Avant ce cataclysme, le pays était déjà grevé de nombreux fouages et d’autres impôts qu’il pouvait à peine payer.

 

C’est pourquoi, de la part de ladite université, il vous est adressé supplique, afin qu’il vous plaise de pourvoir à ce que cette communauté, si pauvre, soit déchargée de sesdits impôts d’affouagement, pour que ledit lieu ne devienne complètement inhabitable et de faire informer à ce sujet, d’ordonner et de prendre dans ce but les mesures les plus utiles et les plus opportunes.

 


 

Le 21 octobre 1492, les sieurs commissaires, avec Pierre Albert, secrétaire rational, quittent la ville de Sisteron pour se rendre à Bayons, où ils arrivent à l’heure de vêpres, le même jour. Ils prennent gîte dans la maison de vénérable messire Pierre Baudet, curé dudit lieu. C’est là que se présentent, au nom de la communauté, Nicolas Thoche, consul, Me Antoine Audemar, notaire, et Pierre Rogier, vice-baille de Bayons, pour demander aux commissaires de vouloir bien procéder à l’information dont ils sont chargée. Le présent jour étant dimanche, le commencement de l’enquête est renvoyé au jour suivant.

 

Le lendemain, 22 octobre, ayant pris place, dans leur logis, sur un banc en bois qu’ils ont choisi pour tribunal, et à la requête de Nicolas Troche, consul de Bayons, procèdent à l’enquête comme suit.

 

Ils reçoivent premièrement la déposition de Me Antoine Audemar, notaire, mais habitant, à présent à Clamensane.

 

L’an du Seigneur 1492 et le 22 octobre, constitué en présence des sieurs commissaires … Me Audemar …, qui jure sur les Saints Evangiles de ne dire que la vérité … Interrogé sur le nom du torrent qui a causé le désastre, il répond qu’il s’appelle le Rieu-de-Merderic et qu’il prend sa source dans une terre dite Tamaro. Interrogé sur les causes et les effets de l’inondation, il donne les détails qui suivent : des pluies continues et torrentielles avaient raviné les terres de Bayons, très en pente, surtout aux lieux dits Tamaro et Costas Raynaudas, nouvellement cultivées. Un éboulement considérable s’ensuivit, entraînant dans le Merdaric une masse énorme de terre, de rochers, d’arbres, qui fit monter de sept à huit cannes (seize mètres) le niveau du torrent. C’est cette masse de matières qui, poussée par les eaux, détruisit tout sur son passage : champs, près, jardins, vignes, arbres, fruits et récolte de toute nature, maisons et les habitants qui n’avaient pas eu le temps de fuir devant le fléau. Une jeune femme en couche, appelée Louise, épouse de Juvénal Martin, fut engloutie dans sa maison, et le cadavre de son nouveau-né fut trouvé au-dessous de Bayons, près du cimetière. Une autre femme, Catherine Garcin, veuve de Jean Garcin, fut trouvée morte, à une profondeur de trois cannes ; plus de deux cents hommes travaillèrent pendant trois jours pour découvrir son cadavre. La tempête et la dévastation continuèrent sans relâche, durant plusieurs jours. Un jeune homme de quinze ans, Philippe, fils de Pierre Benson, chaudronnier, et un autre de dix-huit ans, appelé Michel, périrent, surpris dans les étables, avec des bœufs, des brebis et des ânes.

 

D’autres torrents débordèrent aussi, dévastant tout, couvrant les terres et les prairies d’une couche considérable de rochers et de pierres : le Rieu de Fontaynillo ; le Saxo, qui entraîna jusqu’au-dessous de Clamensane un troupeau de vaches des hoirs de Laurent Bonnet et emporta quatre-vingt charges de blé des hoirs de Mathieu Rolland et à Isnard Julian ; la Claustro ; le Boynenc, et tous les autres petits vallons. En sorte que le terroir entier de Bayons, tout sillonné par des torrents, des vallons et des ruisseaux, a été plus ou moins ravagé.

 

Interrogé sur les produits et les revenus de Bayons, il dit que le pays est agricole, que les habitants vivent des produits de leurs terres, prés, vignes, jardins, vergers et de l’élevage des bestiaux. Le témoin dit enfin qu’avant le désastre il possédait environ 1,200 florins en propriété, aujourd’hui réduits à 500.

 

Déposition de Pierre Roger, laboureur, de Bayons

 

Il confirme ce qui a été dit dans la supplique de la communauté et par le précédent témoin sur la « furibonde » tempête qu’il a vue de ses yeux, sur les dommages considérables causés aux habitants et sur les produits du pays. La valeur de ses terres est de 800 florins.

 

Déposition d’Antoine Magnan, laboureur, de Bayons, âgé de 40 ans

 

Il dépose dans le même sens, ajoutant que les fruits de Bayons et toutes les récoltes ont été emportées, notamment les raisins et les blés qui n’étaient pas encore moissonnés ni foulés ; lui et ses frères ont perdu environ cent charges de blé ou autres grains.

 


 

Après ces dépositions et le même jour, Nicolas Troche, consul, se présente de nouveau devant les commissaires royaux et les prie de se rendre avec des experts sur les lieux inondés ; ils pourront mieux se rendre compte de l’étendue du désastre par le témoignage de leurs propres yeux que par celui des témoins. Les commissaires y consentent et renvoient cette visite après leur dîner.

 

A l’heure dite, les délégués royaux, le secrétaire rational, noble Louis Gailhard, bailli de Bayons, en compagnie de Pierre Prad, de Gigors, de Jean Esmieu, de Clamensane, et de Jacques Tanqui, de Raynier, experts et estimateurs, se rendent sur les lieux ruinés et inondés. Ils visitent et examinent successivement : la maison de Durand, « ouverte de bas en haut et qu’il est dangereux de réparer » ; la maison de François Guichard et ses attenances, ruinées « et couvertes de grands rochers » ; celle de vénérable messire Pierre Lagier, autrefois curé de Raynier, emportée avec tous les meubles qu’elle renfermait ; l’emplacement ou étaient « les chasals » des hoirs d’Antoine Roche et de Jean Allègre, dont il ne reste plus trace ; la maison de capitaine Bertrand Allègre, qui avait été remplie d’eau, de terre et de sable ; les maisons en ruine de Pierre Benson, fils de Rodolphe, avec six étables, de capitaine Pierre Baudet, de Jacques Aguilhon, de la confrérie de Saint-Antoine, des hoirs de Jacques Magnan, où trouva la mort Louise Martin ; la place où était la maison de la veuve d’Honoré Martin, une des victimes de l’inondation, et enfin les maisons, granges et écuries d’Elise, veuve de Jean Rolland, de Nicolas Touche, de Jean Martin aîné et de Pierre Allègre.

 

Les commissaires royaux et les experts parcourent ensuite tout le terroir de Bayons : les près, les vergers, les jardins qui se trouvaient sur les bords de Mardaric ne sont plus qu’un amas de pierre ; les vignes des lieux dits las Plantayas, las Jaysas-de-Saberon, Chanat de la Claustro et de Campo-Dei sont en grandes parties détruites. Les prairies artificielles (ferragines) qui étaient au-dessous du village, les meilleures terres du pays, sont couvertes de rochers et de graviers, ainsi que les propriétés placées au-dessous du torrent de Fontainier et généralement toutes les terres de Bayons.

 

Vient ensuite la déposition de Guillaume Rolland, âgé de quarante ans : Il fait connaître les dommages causés par les inondations : dans le hameau de la Montanhe, aux hoirs d’Hugon Magnan, aux hoirs de Laurent Bonnet, de Jacques Julian et d’Antoine Martin, et dans le hameau de Rounays. Il possède environ 300 florins de biens.

 

Le lendemain mardi, 23 octobre, Me Louis Combe, notaire de la ville de Seyne, Pierre d’Arène, marchand, prud’hommes ; Isnard Touche, d’Astoin ; Pierre Prad, de Gigors ; Vincent Avril, Damien Avril, de Turriers ; Jacques Tanqui, de Raynier, et Jean Damien, de Clamensane, arbitres et experts choisis et désignés par les commissaires royaux, pour apprécier les dommages causés à Bayons par l’inondation, après avoir prêté serment et conféré entre eux et visité les lieux inondés sur l’ordre desdits commissaires, estiment que, depuis le désastre et la tempête, les maisons, prés, vignes, terres, vergers et autres biens du village ou de la campagne ont été diminués du tiers de leur valeur et que, si les biens étaient à vendre, ils vaudraient la moitié moins qu’avant. Quant aux fruits détruits et emportés, ils ne sauraient en faire l’estimation.

 

Tel est le rapport dressé et écrit par moi, Pierre Albert, secrétaire rational et archiviste.

 

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