Daniel Thiery

Canal Saint-Tropez

 

 

Historique

 

 

Quand on sort de la ville de Sisteron en direction du nord et que l’on traverse le pont de la Baume en empruntant la D 951 pour se diriger vers Valernes et la vallée de la Sasse, on côtoie et traverse en quelques endroits un large fossé rempli d’eau en été et asséché en hiver. Les habitants le nomment le canal de Saint-Tropez. La curiosité nous a amenés à consulter livres et revues pour en connaître davantage. Rien dans les bulletins de la Société Scientifique et Littéraire de Digne, rien non plus dans les livres concernant la Provence. Ce n’est qu’avec deux historiens que nous découvrons quelques informations. Edouard de Laplane [1] rappelle d’abord en note le projet d’un canal d’arrosage en 1724 prenant l’eau dans le Buech qui ne sera pas réalisé. Puis il donne un bref résumé de l’initiative d’un autre canal qui devrait fertiliser le quartier de la Baume (1777). La prise d’eau est faite dans le territoire de Châteaufort. 30 000 livres sont fournis par moitié par la ville de Sisteron et la province pour commencer l’exécution du canal et un règlement de police est rédigé le 5 avril 1779, dont le premier article stipule que le canal projeté sera appelé, sous le bon plaisir de M. de Suffren de Saint-Tropez, seigneur évêque de Sisteron, qui a bien voulu contribuer par ses bons offices à sa construction, le canal Saint-Tropez, en perpétuelle mémoire et reconnaissance des bontés de cet illustre prélat.

 

Le deuxième auteur est l’abbé Féraud : Un grave projet préoccupait depuis longtemps les esprits dans Sisteron. Il s’agissait d’établir un canal d’arrosage. Après avoir demandé inutilement à la Durance de sortir des profondeurs de son lit, on se tourna vers le Buech. Un premier projet dressé en 1774, établissait la prise d’eau à Prégris, sur le territoire de Ribiers, et devait arroser tout à la fois le quartier de la Baume et celui de Sisteron. Il fallut l’abandonner devant les oppositions qui surgirent. Un second lui fut substitué en 1777, qui ne devait fertiliser que le quartier de la Baume. L’évêque de Sisteron, Mgr de Saint-Tropez, en fut le principal instigateur. On sait les paroles d’un sens admirable qu’il laissa échapper devant les murmures et les clameurs de l’opposition : « les pères me maudissent, les enfants me béniront. » Ils le bénissent en effet. Un monument récent élevé au bienfaiteur du pays en rend témoignage, et le nom de canal Saint-Tropez rappellera à jamais sa mémoire [2].

 

 

Ces quelques indications nous ont amenées à consulter les archives départementales. Un dossier fait état des réparations exécutées au canal au cours des XIXe et XXe siècles [3]. Parmi les documents, un texte de la fin du XVIIIe siècle, non daté, relate que ce canal fut commencé en 1780. M. de Suffren, ancien évêque de Sisteron en fut l’auteur. Il a coûté 90.000 f., les Etats de Provence y ont contribué pour 30,000 f. Sa longueur est d’environ deux lieues. Sa prise dans le torrent de Sasse est assurée par une position favorable. Il traverse plusieurs vallons et ravins dans son cours qui ont nécessité 50 à 60 ouvrages d’art plus ou moins considérables. Il arrose dans le terroir de Sisteron, sur une lieue de longueur, un espace de demi-lieue de large. Figure également un article du journal La Marseillaise du 16 avril 1948 avec la photo d’un pont-aqueduc en reconstruction : le canal Saint-Tropez, un des plus importants et des plus anciens du département des Basses-Alpes, dont l’origine remonte à 1774, apporte les bienfaits de l’irrigation sur les territoires des communes de Valernes et de Sisteron, dont il est l’une des principales sources de fertilité. Sa longueur de 14 kilomètres, comporte de nombreux et très importants ouvrages d’art, tous en délabrement. L’auteur de l’article donne ensuite les noms des principaux ingénieurs du Génie rural qui ont participé à l’œuvre de restauration du canal.

 

Malheureusement, ce dossier ne contenait aucun document sur l’origine du canal. Il fallait donc aller voir ailleurs. La bibliothèque municipale de Sisteron sert également de réserve et de consultation des archives de la ville de Sisteron. On y trouve les registres des délibérations municipales et treize dossiers concernant le canal [4]. Parallèlement, suite à la consultation des registres, il fallut retourner aux archives départementales consulter les actes notariés du notaire Mieulle de Sisteron chargé de consigner les différentes conventions et accords passés en 1779 et 1780 [5].

 

On constate déjà avec les quatre premiers textes des divergences notables. Laplane reconnaît seulement les bons offices de l’évêque, Féraud qu’il en est l’instigateur alors que le troisième texte affirme que l’évêque fut l’auteur du canal. Laplane et Féraud avancent la date de 1777, puis on a 1780 et enfin 1774.

 

En conclusion, nous indiquerons les études très récentes faites sur ce canal concernant principalement l’organisation des périmètres irrigués.

 

 

Historique du canal

 

 

1. 1776 24 novembre. Première délibération sur le projet du canal [6]

 

Messire maître Jean-Joseph Barlet de la Cazette avocat en la cour est alors maire consul de la ville de Sisteron. Il est accompagné des deux consuls, Joseph Pellegrin bourgeois et sieur François Civatte lieutenant du premier chirurgien du Roi. Les membres du conseil sont composés de 4 avocats, 3 marchands, 2 artisans orfèvres, 2 bourgeois. un noble écuyer, 1 bridier [7], un maréchal, un muletier et un hôte (hôtelier). Le premier consul rappelle d’abord que les habitants se plaignent depuis toujours de l’aridité de leur terroir, quoiqu’il soit entouré et traversé de plusieurs rivières considérables, mais dont les rives sont si basses et si coupées par tant de ravins qu’on a toujours été découragés par la dépense et les grandes difficultés qui se rencontreraient dans les différents projets de canaux d’arrosement qu’on pourrait se procurer. Il ajoute ensuite qu’il serait possible de prendre l’eau de la Sasse et de l’amener par un canal sur le territoire de Valernes jusqu’à la hauteur de l’hubac de la Beaume et que le terrain situé en dessous jusqu’à la Durance contient huit cent cinquante une mille cent cannes (340 hectares). Si dans la suite le quart seulement de cette contenance était réduite en prairie elle donnerait deux cent soixante six sestoirées à raison de huit cent cannes la sestoirée (soit 85 hectares), dont le produit en méliorerait non seulement les autres trois quarts mais encore le reste du terroir de cette ville et en augmenterait de beaucoup le commerce et encore plus considérablement la valeur intrinsèque de nos fonds et par une suite inévitable acroîtrait le nombre de nos habitants et beaucoup d’autres avantages non moins intéressants.

 

Le conseil prend donc la décision

- de présenter un placet à Mr les procureurs du pays pour leur représenter l’avantage, l’utilité et la nécessité de ce canal, leur demander un encouragement pour sa construction,

- d’écouter les raisons et propositions que Mr le Vicomte de Vallernes se propose de faire à la communauté et de traiter avec lui pour prendre des arrangements,

- de solliciter auprès de Messieurs les procureurs du pays et de nos seigneurs et messieurs de l’assemblée des Etats quelque secours pour l’entreprise du canal projeté,

- et de prier Monseigneur l’évêque de Sisteron et Monsieur le procureur du pays de traiter avec Mr de Vallernes.

 

 

2. 1777 1er avril. Deuxième délibération sur le projet du canal [8]

 

Messire maître Jean Aymé Laplane docteur en médecine, sieur Laurent Latil et sieur Alexis Planche bourgeois, sont alors maire et consuls. Sont présents les membres du conseil et quelques apparents, en tout 35 personnes, dont 10 bourgeois, 8 avocats, 4 notaires, 3 nobles écuyers, 2 capitaines et marchands, puis un orfèvre, un muletier, un maître bâtier, un docteur en médecine, un négociant, un chirurgien et un perruquier.

 

Le premier consul informe le conseil que l’administration de la province qui veille sans cesse au bien et à l’avantage des communautés, a fait niveler par le sieur Bonnard sous ingénieur de la province, s’il pouvait se former un canal pour dériver l’eau de la rivière de Sasse depuis le territoire de la terre et seigneurie de Châteaufort jusques à celui de la communauté de cette Ville et a fait faire un plan de la quantité de terrain que ce canal arroserait dans le territoire de cette Ville. Par lequel il résulte que le canal est très possible et la quantité de terrain que ce canal arroserait très considérable. En sorte que cette administration, d’après ce plan, nous invite à prendre des arrangements qui conviennent pour nous procurer cet arrosage.

 

Pour y parvenir il parait qu’il faudrait commencer à traiter avec la dame de Châteaufort au sujet de la faculté de prendre l’eau de cette rivière de Sasse dans le territoire dudit Châteaufort et ensuite il serait pourvu aux arrangements ultérieurs pour la confection du canal. Il semble qu’il n’y a pas à hésiter de faire cette acquisition par la raison qu’il est démontré aujourd’hui que la Ville de Sisteron ne peut plus se procurer d’arrosage que de cet endroit et que ce canal est indispensable pour la Ville. Il est encore indispensable en ce que la Ville manque absolument de fourrages, ses habitants étant obligés d’aller prendre des preds hors du terroir, d’en payer une cense, et d’y transporter leurs engrais.

 

Il est donc décidé, malgré deux votes négatifs,

- de faire l’acquisition de la faculté de prendre l’eau dans le terroir de la Communauté de Monsieur de Châteaufort, à la meilleure condition que faire se pourra, dont le prix ne pourra cependant excéder la somme de deux mille quatre cent livres,

- et de prier Monseigneur de St Tropès évêque de cette Ville de vouloir bien traiter de ladite acquisition et de permettre que lorsque ledit canal aura lieu, il soit dénommé et appelé le canal de St Tropès [9].

 

 

3. 1777 2 novembre. Troisième délibération sur le projet du canal [10].

 

Le même conseil est réuni, mais sans les apparents. Messire Laplane expose les données fournies par le sieur Bonnard sous ingénieur des ponts et chemins de la province. Après une juste mensuration il se trouve dans le terroir de Vallernes huit cent quarante six mille quatre cent soixante seize cannes (338 hectares), dans celui de cette Communauté huit cent cinquante un mille cent cannes (340 hectares). Il a levé le plan de cette partie des deux terroirs et en a fait un devis exhaustif qui porte la dépense à cinquante six mille six cent vingt trois livres.

 

Une personne très versée dans le génie et dont les talents et la capacité sont connus de toute la Ville a bien voulu se charger de mesurer l’eau que portait Sasse. Il en résulte que l’eau de la rivière surpasse celui des pluyes les plus abondantes. Ainsi l’abondance des fourrages et des pâturages nous fournira des moyens sûrs pour nourrir plus de bestiaux, et conséquemment pour faire plus d’engrais pour ces terres qui par une prompte amélioration seront dans ce cas d’être augmentées d’afflorinement au livre terrier, au soulagement des autres parties du terroir de cette Communauté et notre commerce en deviendra plus vif et plus actif.

 

Le conseil décide

- que la Communauté se chargera de faire les frais de la construction de ladite dérivation et canal, de laquelle dépense elle en supportera en son propre la somme de quinze mille livres y compris les deux mille quatre cent livres pour l’achat de l’eau prise dans le territoire de Châteaufort,

- que toutes les sommes que la Communauté fournira, hors les quinze mille livres, de son contingent lui seront remboursées par les possédants biens dans les quartiers du territoire de cette Ville qui seront arrosables des eaux dudit canal.

 

Suivent plusieurs dispositions concernant les conditions de remboursement par les possédants biens des avances faites par la Communauté.

 

 

4. 1778 14 mai. Achat et quittance pour la Communauté [11]

 

C’est dans l’Hôtel de Ville de Sisteron qu’a lieu la première opération qui va donner vie au canal, l’achat de l’eau et de son passage dans le territoire de Châteaufort. Messire François Laplane, avocat en la Cour, représente messire Joseph Henry de Barreme, habitant en la ville d’Arles, en qualité de mary et maître des biens et droits de Dame Anne Pierre de Barreme baronne de Châteaufort et de St Véran. L’autre partie est constituée des sieurs maire consuls et Communauté de cette Ville, représentés par messire Jean Antoine de Laidet capitaine d’infanterie, chevalier de l’ordre royal et militaire de St Louis, sieur Pierre Antoine Bane et sieur François Raybaud. Ces derniers remettent par mandat la somme de 2 400 livres pour raison de la cession, rémission et désemparation qui a été faite au nom dudit sieur de Barreme du terrain de ladite seigneurie de Châteaufort, nécessaire pour la conduite du canal que la province et la Communauté dudit Sisteron font faire et qui passe sur la terre de ladite même seigneurie, ensemble le droit et faculté de dériver l’eau de la rivière de Sasse dans ladite seigneurie par tout où besoin sera.

 

Il faut remarquer que le seigneur de Châteaufort faisait une bonne affaire car le canal n’empruntait que 300 mètres de son terroir avant de parvenir dans celui de Valernes et que cette portion de terre était inapte à quoi que ce soit car bordée de collines abruptes. Par contre, la communauté de Valernes possédait sur la rive gauche de la rivière jusqu’au pont et au moulin une grande surface de terres pouvant bénéficier de l’eau du canal. Les obstacles étaient cependant nombreux dans cette partie à cause des ravins qu’il fallait franchir par des ponts-aqueducs. Arrivé sur le plateau, le canal était plus facile à construire en suivant une courbe de niveau savamment calculée. Là aussi quelques ravins durent être franchis par des ponts-aqueducs. Un devis estimatif du 31 décembre 1897 recense 92 ouvrages, ponts, ponts-aqueducs, ponceaux, galerie souterraine et vannes jusqu’à la chute de Sarrabouès et le canal de fuite [12].

 

 

5. 1779 5 avril. Déclaration des possédants biens au terroir de La Beaume et articles de police [13]

 

L’an mil sept cent soixante et dix neuf et le cinquième jour du mois d’avril, à deux heures après midi, à Sisteron, dans le palais et chambre du Conseil, …., se sont assemblés la majeure partie des possédants biens au quartier de La Beaume, terroir de cette ville, pour délibérer tant pour eux que pour les absents, convoqués tant également par l’organe du trompette juré de cette ville, aux formes ordinaires et à leur péril, sur les objets cy après. Ils sont 74, de toute condition, depuis les avocats, chirurgiens, marchands et négociants, le révérend Père Béraud prieur du couvent des prêcheurs, artisans de métiers et petits propriétaires, tous intéressés par le canal.

 

Jean Joseph Gaspard Latil, conseiller et procureur du Roy au siège royal et Sénéchaussée de cette ville, fait d’abord un bref rappel des délibérations précédentes du conseil municipal : l’achat de la prise d’eau dans le terroir de Châteaufort, l’accord avec le seigneur de Valernes, le devis estimatif des travaux et de la somme de 15 000 livres donnée lors d’une délibération. Il fait état de la même somme offerte par l’Assemblée des Etats tenus au mois de décembre de ladite année mil sept cent soixante dix sept. Puis il donne lecture des 17 articles de police régissant l’utilisation du canal, dont ci-dessous un bref résumé de quelques-uns.

 

Le premier article est dédié à M. de Suffren de St Tropés, seigneur évêque dudit Sisteron, lequel donne son nom au canal pour ses bons offices. Le troisième article demande aux possédants biens d’avancer également la somme de 15 000 livres qui seront prélevées sur chacun d’eux en fonction du terrain arrosé. Le quatrième concerne les réparations et l’entretien annuel qui seront à la charge des propriétaires à raison des quantités arrosées. L’article 6 règle l’arrosage : les arroseurs commenceront par une extrémité du territoire et donneront l’eau de suite à chaque possession qui devra être arrosée suivant la direction des canaux établis à cet effet. Les propriétés qui auraient été arrosées avant leur rang et ordre et contre les arroseurs, de la perte de leurs gages échus, des dommages et intérêts de ceux qui auraient souffert de l’interversion dudit ordre et même d’être poursuivis criminellement comme voleurs des eaux publiques. L’article 9 : il sera nommé deux sindics, un secrétaire, un trésorier de trois en trois ans. Article 11 : le trésorier rendra annuellement son compte par devant deux auditeurs dont l’élection sera faite de trois en trois ans en même temps que celle des sindics qui fairont aussi leurs fonctions gratis. Article 12 : pour éviter les assemblées trop nombreuses le Corps sera représenté par quinze conseillers, non compris les sindics, qui seront pris dans les différentes classes des possédants biens. Au bout de trois ans en sortira cinq et successivement cinq toutes les années, qui seront remplacés par cinq autres nommés avant la sortie des cinq anciens. Article 16 : la vérification des terres arrosées se faira au premier aoust de chaque année. Enfin l’article 17 nomme les premiers syndics et conseillers, secrétaire et trésorier. Tous signent l’acte sauf onze personnes qui n’ont pas signés en ont été enquis et requis quoique non exprimés.

 

 

6. 1780 7 mai. Prix fait du canal Saint-Tropez [14]

 

Les syndics des possédants biens au quartier de la Baume se réunissent chez le notaire, lesquels après avoir exposé aux enchères la confection du canal à faire pour l’arrosement des fonds et propriétés dudit quartier, fait trois différentes enchères aux formes ordinaires. Et à la dernière, après avoir fait allumer trois chandelles, à l’extinction d’icelles, la dernière offre se trouvant sur la tête de sieur Jean Roman négociant et de Jacques Richaud maître maçon de cette ville, derniers enchérisseurs, sous le cautionnement de sieur Antoine François Plantard négociant de la ville de Pertuis et de sieur Mary Bernard négociant de cette ville leurs associés.

 

Lesdits syndics et conseillers, de leur gré ont donné et donnent à prix fait aux sieurs Roman et Richaud la confection dudit canal appelé St Tropéz, pour être par eux fait relativement et conformément au plan et devis fait par le sieur Bernard sous ingénieur de la province. Lequel plan leur a été remis en original et un double du devis compulsé sur celuy du sieur Bernard [15]… Lequel canal les dits sieurs entrepreneurs promettent et s’obligent d’avoir fait et parachevé et fini le vingt cinq avril mil sept cent quatre vingt deux à l’estat ce jour là de pouvoir y mettre l’eau, à moins qu’il n’y eut de retardement aux payements ci après stipulés. Lequel retardement compterait pour un plus long délai et pour le même temps que ledit retardement aurait duré.

 

Ledit prix fait est donné au prix et moyennant la somme de cinquante cinq mille deux cent livres qui est le même de l’offre des dits entrepreneurs et sous lequel la délivrance leur en a été faite, que les dits sieurs sindics promettent et s’obligent de leur faire payer par leur trésorier, sçavoir trois mille livres lorsqu’ils fairont aparoir de l’employ des pareilles sommes dont il fairont l’avance, autres trois mille livres lorsqu’ils fairont aparoir de ce premier payement et successivement en pareil payement de trois mille livres en faisant toujours aparoir qu’ils sont en avance de ladite somme. Et le dernier payement lorsque l’ouvrage sera fini et recetté. Le tout à peine respectivement de tous dépens dommages et intérêts.

 

 

7. 1780 15 mai. Prix fait pour les sieurs Roman, Plantard et Richaud [16]

 

Huit jours plus tard a lieu la dernière opération. Fut présent Antoine Collomb maître maçon du lieu de Châteaufort, lequel de son gré a pris à prix fait des sieurs Jean Roman, Antoine François Plantard et Jacques Richaud, entrepreneurs du canal St Tropèz, présents, acceptants et stipulants de leur faire deux fours à chaux dans la terre dudit Châteaufort, pour lesquels il fournira le bois, dont l’un sera fait par tout le courant du mois de juin prochain et le second pour tout le courant du mois de septembre aussi prochain. A la charge que les dits entrepreneurs de leur fournir deux hommes pendant la coupe du bois et pendant la cuite à leur frais et dépens et de prendre la chaux qui proviendra desdits fours à dix huit sols la charge composée de trois quintaux sur la place qui sera payée audit Collomb à mesure de l’expédition. Déclarant les dites parties que ledit prix fait est de la valeur de cent quatre vingt dix livres…. Acte fait et publié audit Sisteron dans notre étude, présents sieur jean François Reynier bourgeois du lieu de la Motte du Caire et Estienne Ramel maître menuisier de cette ville, témoins requis et signés avec lesdits entrepreneurs, non ledit Collomb qui a dit et déclaré ne le scavoir de ce qui enquis et requis.

 

Les documents d’archives de la fin du XVIIIe siècle s’arrêtent à cette date, 15 mai 1780. Les premiers consuls adresseront cependant en 1781 et 1782 deux réclamations pour exiger de la province ce qu’elle doit donner pour le canal [17]. Il s’agissait des 15 000 livres que les Etats avaient promis de verser comme participation aux frais.Il semble également qu’il y ait eu quelque retard pour que la confection du canal soit achevée le 25 avril 1782 comme il avait été prévu. Il semblerait qu’il n’ait été terminé qu’en 1787. Il manque en effet la transaction passée avec le seigneur de Valernes en date du 24 octobre 1784, signalée dans un document de 1863 [18].

 

 

8. 1784 24 octobre. Transaction avec le seigneur de Valernes

 

Ce document rédigé en 1863 par l’ingénieur ordinaire retrace un bref historique du canal :

 

Le canal St Tropez dont les eaux arrosent une partie du territoire de Sisteron, a son origine sur la rive gauche de la rivière de Sasse dans la commune de Châteaufort, traverse ensuite le territoire de la commune de Valernes, auquel est contigu celui de Sisteron par le quartier de la Baume. Ce canal de onze kilomètres environ de longueur, a été construit en 1784 par les habitants de Sisteron, après avoir acquis de Mr Joseph Henri de Barrême seigneur de Château-Fort, le droit de prendre l’eau du dit canal sur le territoire par acte du 14 mai 1778, et s’être réglés avec Mr Jean Etienne de Bernard seigneur vicomte de Valernes, pour le passage de l’eau sur ses propriétés traversées par le canal, aux conditions stipulées dans la transaction intervenue le 24 octobre 1784.

 

Cette transaction portait que de 19 portions d’eau contenues dans le canal, 10 portions appartiendront aux habitants de Sisteron et les 9 portions restantes appartiendront au seigneur de Valernes qui cède gratuitement le terrain qu’occupe le dit canal dans toute l’étendue de ses propriétés. Ces conditions furent respectées pendant 90 ans, mais, comme le remarque l’ingénieur en 1863, elles étaient très onéreuses pour Sisteron. Aussi, il suggère qu’à la suite de la faillite de Mr de Valernes, le syndicat du canal acquiert les domaines du Poux et de la Bastide Noble afin de se libérer de cette contrainte. Le Préfet de Digne donne son accord le 24 mai afin que le syndicat puisse faire cette opération.

 

 

9. Acte d’association syndicale du 23 avril 1884 [19]

 

Un nouveau règlement est rédigé ce jour 23 avril 1884. Il comprend 35 articles que nous ne pouvons retranscrire ici. Le premier concerne le but de l’association : l’association du canal d’arrosage de St-Tropez a pour objet d’assurer l’usage et l’entretien de canal destiné à arroser, au moyen des eaux dérivées de la rivière Sasse, une partie des terrains de la commune de Sisteron dans le département des Basses-Alpes. Le titre I régit le fonctionnement de la société syndicale. Le titre II a pour objet les travaux à exécuter au canal. Le titre III concerne les dépenses de l’association et fixe les cotisations des associés. Le titre IV établit les règles de comptabilité du receveur. Le titre V traite des compétences attribuées aux agents et gardes établis par le syndicat afin de faire respecter le règlement par les usagers. Ils sont assermentés et assimilés aux gardes champêtres. Le nouveau règlement est approuvé par le Préfet de Digne le 6 février 1885.

 

 

10. Réparations et entretien du canal

 

De nombreuses réparations sont effectuées au canal depuis sa création. Toutes ne sont pas consignées dans les archives. Ainsi le pont-aqueduc sur le ravin de la Damiane situé entre la prise d’eau et le moulin de Valernes qui porte la date de 1820. Un pont-aqueduc est construit sur le ravin du Pous sur la commune de Valernes par Jean-Baptiste Jourdan, entrepreneur à Sisteron, en 1880 pour la somme de 2 000 francs. Un devis estimatif du 31 décembre 1897 détaille tous les ouvrages d’art à reconstruire dont le devis de monte à 36 200 francs [20].

 

Les ouvrages sont nommés à partir de la prise d’eau sur la commune de Châteaufort.

Reconstruction de :

1) la vanne de la prise d’eau

2) du ponceau-aqueduc sur le ravin de Châteaufort (2,60 m de large sur 14,80 m de long)

3) galerie souterraine au ravin du Fousseret (26,20 m de long)

4) vanne de décharge

5) pont-aqueduc du ravin de Clarèze (1,20 x 3,60)

6) pont-aqueduc du ravin de Laugier (2,20 x 3,30)

7) pont-aqueduc du ravin des Latils (2,00 x 3,20)

8) pont-aqueduc de Birène (3,70 x 6,50)

9) vanne de décharge de Birène

11) pont-aqueduc du ravin des Amayons (3,30 x 5,00)

12) pont-aqueduc sur la rase des avocats (2,00 x 3,05)

14) pont-aqueduc sur le ravin Eyriès Auguste (3,00 x 3,60)

15) vanne de décharge

17) pont-aqueduc de la Damiane (3,45 x 8,00)

18) pont-aqueduc du ravin de Marinjean (3,00 x 2,00)

19) vanne de décharge du pont Sourribe

20) ponceau Sourribes (2,00 x 8,60)

26) ponceau de Bagnolles (1,50 x 8,50)

29) ponceau Citte (1,50 x 3,20)

30) pont-aqueduc Sauvaire ( 2,00 x 3,10)

33) ponceau du chemin du Pous (1,50 x 6,00)

34) pont-aqueduc de Richaud ( 3,20 x 6,90)

38) pont du ravin de Burdin (1,50 x 10,00)

39) pont du ravin Bastide Noble (1,50 x 6,55)

42) vanne du pont-aqueduc du Tour du Parc

43) pont-aqueduc du ravin de Camus (2,60 x 3,20)

44) pont du chemin de Piocopin (2,00 x 7,10)

46) vanne Machemin

47) pont de Laidet

53) pont et vanne du premier canal secondaire

54. 55. 56. Vannes Maldonat, Rivas et Eysseric

57) vanne du deuxième canal secondaire

58) vanne du troisième canal secondaire

63) pont Turcan Remedy (1,50 x 4,15)

64. 66. 67. 69. 70. 72. Vannes Turcan, Cadet, Giraud, Roche, Pons, Truchet Bellot

68. pont Bane (1,50 x 9,00)

73. 74. 75. 76. 77. Chute de Sarrabouès

78) pont de Sarrabouès

83) mur de défense contre le ravin du Mardaric

84) idem

85) rejointoiement de maçonnerie du tunnel (0,60 d’ouverture sur 26,60 de long)

86) idem pour le canal de fuite Tamisier.

A revoir également :

1) pont-aqueduc de Rioufret (15,20 d’ouverture sur 3,50 de large)

2) pont-aqueduc de Riaou (15 m x 2,70)

3) pont-aqueduc des Alivons (11,90 x 2,90)

4) pont-aqueduc de Peipin Martel (une arche de 9,50 et deux de 4,00)

5) pont-aqueduc Bontoux (2,80 x 2,60)

6) pont-aqueduc de Pascal Roman (deux arches de 8,50, une de 5,50, sur 3,38 de large).

 

Après la deuxième guerre mondiale, il faudra tout reprendre. L’entreprise commence en 1943 grâce à une commission syndicale hardie qui a entrepris la restauration du canal. Elle a trouvé, dès le début, une aide précieuse auprès du Service de Génie Rural ; MM. Gendrin, ingénieur en chef, et Therminarias, ingénieur des travaux ruraux, ont apporté à cette oeuvre tout leur concours et leur dévouement. Un projet de réfection totale comprenant la construction d’un barrage souterrain en vue de capter la nappe sous-fluviale du Sasse, a été dressé par M. Therminarias. C’est au mois d’août 1947, que sous l’impulsion de M. Rolley, ingénieur en chef du génie rural, une première tranche de ces importants travaux a été donnée en adjudication ; à l’heure actuelle, ils sont en voie d’achèvement [21]. Un plan du 16 juin 1952, dressé par M. Roux, indique la nouvelle prise d’eau à faire en dessous du ravin des Martins sur la commune de Châteaufort. Il indique également une longueur de 12 000 mètres pour le canal, avec un débit de 600 litres par seconde. La surface irriguée est de 548 hectares, 48 ares et 40 centiares. C’est le seul plan complet du trajet du canal que nous avons trouvé dans les archives [22].

 

Pour en savoir plus sur l’état du canal aujourd’hui, consulter sur Internet :

 

Ladki M. (2010). Canaux d’irrigation ou canaux de distribution d’eau brute ? Arrangements institutionnels et stratégies organisationnelles autour de la multifonctionnalité des systèmes irrigués gravitaires, Thèse de Doctorat en Gestion, AgroParisTech, Paris : 735 p. + Tome des études de cas (203 p.).

Cas d’étude n° 7. L’Asa du Canal Saint-Tropez (04), p. 159 à 202.

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[1] LAPLANE Edouard de, Histoire de Sisteron (2 volumes), Digne, 1843 (Laffitte, 1974), p.336-338.

[2] Ferraud J.-J.-M., 1864. Histoire, géographie et statistique du département des Basses-Alpes. Digne, VIAL.

[3] AD AHP, S 841.

[4] Délibérations BB 191 et 192. Dossier III O, principalement les articles 3 à 13. Contient essentiellement des comptes de trésorerie concernant les adhérents du canal.

[5]AD AHP, 2 E 14000.

[6] AC Sisteron, BB 191, f° 33 v°- 36 r°.

[7] Bridier : artisan qui fait des brides, bourrelier.

[8] AC Sisteron, BB 191, f° 90 r°- 93 r°.

[9] Louis Jérôme de Suffren de Saint-Tropez, évêque de Sisteron de 1764 à 1789. Né en 1722, il est le premier enfant de Paul Suffren-Saint-Tropez et de Marie-Antoinette de Bruny. L’évêque de Sisteron devient évêque de Nevers de 1789 à 1796. Il se retire ensuite à Turin où il meurt le 21 juin 1796. Le troisième fils fut le célèbre bailli de Suffren, Pierre André, vice-amiral de France puis bailli de l’ordre de Malte.

[10] AC Sisteron, BB 191, f° 120 r°- 125 r°.

[11] AC Sisteron, BB 191, f° 177 r° - 178 r°.

[12] AD AHP, S 841. Devis estimatif des grosses réparations des ouvrages d’art pour 36 200 francs.

[13] AD AHP 2 E 14000, f° 170 v° - 176 r°. Notaire Mieulle.

[14] AD AHP 2 E 14000, f° 466 r°- 468 r°. Notaire Mieulle.

[15] Ce plan malheureusement ne figure pas dans les archives consultées.

[16] AD AHP 2 E 14000, f° 477 r°- 479 v°. Notaire Mieulle.

[17] BB 192, f° 65 r°-66 v°, procuration du 9 août 1781 et BB 192, f° 183 r°-184 r°, procuration du 27 février 1782.

[18] AD AHP S 841 : rapport de l’Ingénieur Ordinaire relatif à la demande présentée par le syndicat du canal St Tropez, réuni en assemblée générale à Sisteron le 15 août 1863, à l’effet d’obtenir l’autorisation d’acquérir les domaines du Poux et de la Bastide Noble, dont la vente par adjudication doit avoir lieu à Sisteron le 31 août. 1863.

[19] AC Sisteron III O, article 3.

[20] Ces deux devis aux AD AHP S 841. Les numéros manquants sont des ouvrages non cités car ne nécessitant pas de réparations. Nous avons reproduit le nom des lieux-dits tels qu’ils figurent dans le document.

[21] Article du 16 avril 1948, journal La Marseillaise.

[22] AD AHP S 841. On peut repérer le canal sur la carte TOP 25 de l’IGN, 3339 ET.