Daniel Thiery

Synthèse Canton Motte

 

S Y N T H E S E

 

 

Au terme de l’examen des 24 communes des cantons de La Motte-du-Caire et de Turriers, nous pouvons esquisser un panorama relativement exhaustif du peuplement depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours. Les données éparses relevées dans chaque commune viennent enrichir la vue d’ensemble du territoire. Pris séparément, chaque indice n’apporte qu’une connaissance restreinte, sans résonance. Relié à d’autres et aux données générales de l’Histoire, la vision s’élargit et devient plus claire. Au-delà des sources souvent succinctes, nous avons tenté de pressentir le non-dit, l’obscur, l’informe. L’insécurité et l’humilité de l’historien doivent rester permanentes pour ne pas rester figé dans des certitudes aléatoires. Il faut aussi prendre quelques risques, suggérer des pistes mêmes iconoclastes, apporter un éclairage nouveau [1]. C’est ce que nous avons tenté tout au long de cette étude, sachant que ce ne fut qu’une approche imparfaite et modelable.

 

Les grandes étapes du peuplement se révèlent plus ou moins bien documentées. Nous avons insisté particulièrement sur la période du haut Moyen Age et celle de la première féodalisation du début du deuxième millénaire, périodes souvent occultées par leur difficulté d’approche. Nos deux cantons fournissent des éléments d’appréciation qu’il était utile de mettre en relief et d’approfondir, étant jusque-là obscurs.

 

 

La Préhistoire et la Protohistoire

 

Plusieurs communes offrent des données éparses, mais qui s’échelonnent depuis le début du Néolithique jusqu’à l’aube de la romanisation. C’est d’abord la station de plein air de la Condaminasse à Melve avec son industrie lithique et la première poterie modelée (VIIe-VIe millénaire av. J.-C.). Vient ensuite la tombe sous tumulus de Nibles, sépulture mégalithique du début de l’Age du Bronze (IIIe millénaire av. J.-C-). La grotte sépulcrale de Châteaufort, faute d’analyse, ne peut être située dans le temps. Par contre les sépultures à incinération de Piégut peuvent être rattachées à la fin de la période protohistorique, à la dernière phase de l’Age du Fer. Egalement pour cette dernière période, il faut joindre le poignard anthropomorphe découvert à Thèze, le trésor de monnaies massaliotes de Bayons et les enceintes à gros blocs de Valavoire. Sur ce dernier thème, une prospection des crêtes pourrait révéler de nouveaux sites sur la frontière séparant les anciennes peuplades alpines. Les toponymes relevés apportent une contribution non négligeable sur un phénomène jusque-là dans l’ombre.

 

Enfin, il ne faut pas oublier le rôle vital de la Durance, grande artère faisant communiquer les Alpes à la Méditerranée depuis la période préhistorique et durant l’Antiquité. Les communes de la rive gauche du fleuve ont livré du matériel lithique réparti tout le long de la bande riveraine. La voie longeant le fleuve, dite d’abord héracléenne, sera aménagée par Domitius Ahenobarbus à la fin du IIe siècle av J.-C. et prendra le nom de voie domitienne, grande route stratégique pour la conquête romaine [2]. Nous avons émis, à propos de cette voie, la possibilité d’un passage également sur la rive gauche se prolongeant au nord par la vallée de l’Avance et au sud par Salignac et Volonne, piste de recherche à approfondir.

 

 

L’époque romaine

 

Les sites sont nombreux le long de la Durance, mais également dans les vallées et sur les plateaux. La station romaine d’Alabons, sur la voie domitienne, était établie aussi bien à Claret qu’à Monêtier-Allemont. La colonisation de tout le territoire a dû être rapide et complète. Chaque vallée, chaque bassin, chaque plateau comme celui de Melve, ont livré des témoins de toutes sortes, principalement des tuiles à rebords. Les trop rares prospections n’ont pas révélé l’intense réseau des implantations gallo-romaines sur tout le territoire. Quelques témoins plus significatifs sont apparus, l’inscription funéraire d’un fils d’esclave à Claret, l’autel à Mars Carrus Cicinus de Vaumeilh, la statuette de Minerve de Sigoyer. Des cimetières à inhumation sous tegulae sont implantés le long de la voie longeant la Sasse et le grand Vallon, à Nibles, La Motte-du-Caire et Gigors. Deux toponymes, Boussac à Urtis et Neyrac à Piégut laissent envisager deux villa romaines établies au bord de la Durance.

 

 

Le haut Moyen Age

 

La période carolingienne n’était jusqu’alors révélée que par la corte Valerignaca et la villa Jugurnis, simples citations sans contenu, sinon d’appartenir à deux grandes abbayes. Nous avons pu, grâce à la description de la villa Caladius en Haute Bléone fournie par le polyptique de Wadalde de 814, reconstituer et faire revivre ces deux implantations dans notre territoire. On a vu que l’empreinte de cette organisation domaniale est encore inscrite dans le paysage actuel, principalement dans le bassin de Turriers avec son habitat dispersé en fermes et petits hameaux. D’autres domaines pouvant appartenir à des laïcs sont signalés par les toponymes cour et ville, une dizaine se répartissant dans plusieurs communes (Thèze, Sigoyer, Venterol, Melve, La Motte-du-Caire, Clamensane, Bayons, Bellaffaire). Tous ces lieux-dits sont situés loin des villages actuels, en plein champ ou sur une butte. Liés la plupart à des sites déjà occupés à l’époque romaine, ils révèlent un habitat dispersé en milieu ouvert. Une partie des tombes et cimetières signalés ou découverts peut correspondre à ces domaines, mais le manque d’investigations poussées ne permet pas d’affiner des réponses satisfaisantes. Il en est de même des lieux de culte sur lesquels n’apparaît aucune donnée. On ne peut que les supposer, quant à l’aube de l’an Mil, ils sont cités déjà existants lors d’un don fait par des laïcs à une abbaye. C’est le cas pour Gigors et Valernes, domaines carolingiens assurés, mais aussi pour La Motte-du-Caire, Nibles, Bellaffaire, Turriers et Faucon-du-Caire, tous relevant alors de Saint-Victor. Il en est de même pour celui de Thèze confirmé en 998 à Cluny.

 

 

La période sarrasine

 

Château MisonL’opacité ici est encore plus profonde. Durant tout le Xe siècle, jusqu’en 972, la Provence orientale est pillée, rançonnée, les domaines carolingiens anéantis. Les paysans qui n’ont pas fui ou qui se sont ralliés aux pirates accaparent les riches domaines des abbayes et des propriétaires domaniaux. On ne les découvre que plus tard, quand la paix est revenue. C’est en premier lieu le vicomte de Gap, de la famille de Mison, qui étend son emprise sur le pays de Gap et de Sisteron. Allié au comte Guillaume dans sa lutte contre les Sarrasins il a hérité de la vicomté de Gap et s’était déjà bien servi auparavant. Mais on reconnaît aussi des petits propriétaires, comme Isoard, Isnard et Matfred de Valernes, Guillaume de Châteaufort, Pierre de Roset, Etienne Roussin du Rousset, Bérald de Gigors, Arambert de Faucon.

 

Le château de Mison

 

Le seul souvenir de cette période réside dans les cimetières des Sarrasins que l’on rencontre à La Motte, Sigoyer, Thèze et Melve. Celui d’Heyriès à La Motte serait lié, d’après la tradition orale, à une bataille livrée entre Sarrasins et chrétiens. A Thèze, l’évêque déclare en 1685 que le cimetière des Sarrasins ne peut servir aux inhumations chrétiennes et il l’interdit ipso facto. Qu’en est-il vraiment de la véracité de ces traditions orales transmises de génération en génération, sans doute un brin de réalité. L’examen attentif de ces cimetières serait d’un précieux secours.

 

 

Les prieurés et les premiers châteaux

 

Quand les moines reviennent dès le début de l’an Mil, ils pensent rétablir l’ordre ancien et reconstituer leurs domaines dans leur totalité. C’est le cas en particulier de l’abbaye de Saint-Victor. Mais elle se heurte à ces propriétaires, grands et petits, qui ne veulent pas se défaire de leurs biens tout en sachant qu’ils appartenaient autrefois à l’abbaye. Il leur faut d’abord batailler juridiquement pour récupérer le domaine de la villa Jugurnis que les moines de Brême avaient accaparée durant leur absence. La sentence de 1045, sous l’autorité de Pierre de Mison, après un jugement de Dieu, leur accorde la restitution de leurs biens. Mais cette restitution qui semble globale est très incomplète et partielle. Durant les vingt-cinq années suivantes, les moines héritent d’autres biens qu’ils obtiennent à force de demandes réitérées auprès du vicomte. Celui-ci leur offre encore quelques parcelles de ses domaines et oblige par la force ou la persuasion quelques propriétaires libres à faire de même. Le même processus aura lieu pour la villa Caladius où les mêmes moines obtiennent du comte de Provence en 1048 la restitution de leurs biens. Là aussi, cette restitution globale n’est que partielle et ils sont même agressés physiquement, dépouillés de leurs vêtements et fouettés par des propriétaires rétifs à leurs revendications.

 

Il n’est pas possible de rétablir l’ordre carolingien car une nouvelle organisation de la société est en marche. La distribution des terres entre grands propriétaires terriens et paysans libres ou asservis fait place à celle des sires et chevaliers qui imposent leur domination sur les biens et les hommes. La hiérarchie féodale se développe depuis le vicomte, les sires, les petits propriétaires et les paysans asservis. Le lien de vassalité les lie entre eux. Les premiers châteaux à motte concrétisent cette emprise par un seigneur local sur un terroir et les hommes qui l’habitent. Sont cités au milieu du XIe siècle ceux de Turriers, de Faucon et de Châteaufort, auxquels il faut joindre celui de La Motte-du-Caire. La société féodale s’impose partout, mais nous manquons d’éléments probants pour découvrir d’autres châteaux nommément.

 

Les moines fondent de nombreux prieurés dans le même milieu que celui de l’époque carolingienne, c’est-à-dire en pleine campagne, pour desservir une population éparse. Il n’existe alors aucun village, seulement des fermes isolées ou des petits groupes de fermes. Cluny et Saint-Victor sont les premiers à s’installer, suivis par d’autres abbayes, l’Ile Barbe, Psalmody, les Hospitaliers, Aniane. Une église et son cimetière, maintenant près d’elle, concrétisent la présence des moines. Ce sont des petits édifices d’une cinquantaine de mètres carrés dont les deux seuls exemplaires subsistant en partie sont ceux de Saint-Benoît à Sigoyer et de Saint-Barthélemy à Faucon [3]. On a vu que tous les autres ont disparu ou sont entièrement rénovés par la suite.

 

Tout au long du XIe siècle, l’emprise des seigneurs locaux se renforce avec la création de nombreux châteaux. Maîtres de la seigneurie foncière et de la seigneurie banale, ils dépouillent les moines de leur autorité juridique. On a vu les rapports tendus entre les moines de Gigors et Guillaume de Turriers et Raimbaud de Beaujeu seigneur de Bellaffaire. Les moines ne conservent plus qu’une petite partie de leurs biens, se battent pour conserver la dîme et perdent tout pouvoir de commandement et de juridiction sur les hommes. Le même processus surviendra en Haute Bléone. Ce phénomène de transfert d’autorité semble avoir échappé aux historiens qui mettent essentiellement l’accent sur le renouveau de l’Eglise et la réforme grégorienne durant cette période [4].

 

 

Le castrum, le pouvoir comtal et les communautés

 

BérengerLe pouvoir de commandement va se concentrer sur le seigneur et le château. Celui-ci devient le pôle de rassemblement et attire l’habitat autour de lui. Dans le même temps, le pouvoir du comte de Provence s’affirme avec la maison de Barcelone. Durant tout le XIIe siècle, les comtes mettront fin aux luttes intestines entre seigneurs, les soumettront au cours de plusieurs campagnes guerrières et instaureront l’ordre régalien. En 1200 les derniers récalcitrants sont réduits et rendent hommage au comte.

 

Ce n’est qu’au début du XIIIe siècle que sont dénombrés les villages sous l’appellation castra, désignant à la fois le château et le village plus ou moins fortifié. Ce sont souvent les maisons, avec la façade extérieure aveugle, qui servent de rempart. Ainsi à Bellaffaire où les habitants construisent leurs maisons servant de rempart. L’autorité ecclésiastique y fonde alors une nouvelle paroisse et construit une église. Les premiers lieux de culte perdent leur statut et deviennent de simples chapelles. Quelques-uns survivront plus longtemps, continuant leur fonction de paroisses comme à La Motte et à Turriers. Seuls Gigors, Thèze et sans doute Bellaffaire ne changent pas d’emplacement. Il en est de même pour certains cimetières, comme ceux d’Heyriès à Valernes et de Saint-Etienne à La Motte jusqu’au XVIIIe siècle et du Caire encore en fonction aujourd’hui.

 

La mutation est alors totalement achevée, la société domaniale carolingienne est remplacée par la seigneurie châtelaine puis par la société féodale, l’habitat dispersé par l’habitat groupé, le dense réseau des prieurés et des premières paroisses par l’église paroissiale du village. Le paysan, même s’il est toujours soumis à un seigneur, s’organise en communauté, universitas, qui au cours du XIVe siècle va acquérir libertés et franchises. Le conseil de la communauté gère la vie villageoise et les confréries la vie religieuse sous le contrôle du seigneur et du curé. L’hôpital des pauvres du Christ est géré par la communauté de La Motte avant que les Trinitaires ne le prennent en main. Les villes et certains villages bénéficient du régime du consulat dès le début du XIIIe siècle, jouissant ainsi d’une très large autonomie. Sisteron en fait partie, mais il ne semble pas avoir atteint nos deux cantons alors qu’il est accordé aux villages de Seyne-lès-Alpes, et à certains de Haute Bléone et du Haut Verdon. Ce sera la période la plus faste pour nos deux cantons avec un maximum de population qui ne sera jamais de nouveau atteint.

 

 

La période moderne

 

Le nouvel ordre social va perdurer ainsi jusqu’à la Révolution. Après les terribles années noires des guerres et de la peste, suivies peu de temps après par les guerres de Religion, périodes que nous avons largement développées, c’est la Révolution qui va instituer un nouvel ordre. Si les biens ecclésiastiques s’avèrent de peu d’importance, ceux des seigneurs, par contre, sont autrement supérieurs. Les meilleures terres, les grands domaines avec leurs bastides, vont enfin revenir dans les mains des paysans. Nous avons relevé la pauvreté des habitants de Bellaffaire, ainsi que ceux de Nibles rejetés dans les collines peu productives. La liberté d’entreprendre, une meilleure répartition des terres vont favoriser le développement économique et l’augmentation de la population qui va atteindre un nouveau pic au milieu du XIXe siècle, presque égal à celui de 1315. Il sera de courte durée comme on l’a constaté. C’est l’exode rural vers les grandes villes et la modernisation des transports qui vont précipiter ce mouvement inexorable. Faute de pouvoir s’adapter aux nouvelles productions vivrières à cause d’un sol peu fertile, la terre retourne en friche et les habitants s’exilent. Un sursaut tardif interviendra cependant quand les berges de la Durance seront maîtrisées et que l’aspersion permettra une arboriculture rationnelle.

 

Demain verra sans doute encore d’autres mutations, mais, comme nous l’avons constaté tout au long de cette histoire, l’homme s’adapte et survit, trouve les ressources nécessaires pour de nouveau construire et rebâtir. Puisse cette histoire de nos deux cantons donner espoir et volonté afin de poursuivre l’œuvre entreprise pendant tant de siècles.

 

La Motte-du-Caire, janvier 2005-décembre 2006