Daniel Thiery

Synthèse Sasse

 

Synthèse

 

sur le peuplement

 

des vallées de la Sasse et du Grand Vallon

 

 

Suite aux monographies des dix communes des vallées de la Sasse et du Grand Vallon, les mêmes constantes se dévoilent telles que nous les avons soulignées avec les deux autres entités géographiques du bassin de Turriers et de la Durance. Si les deux vallées ont concentré l’habitat depuis l’Antiquité, celui-ci s’est déplacé au gré des circonstances historiques. Le phénomène du perchement lors de l’enchâtellement a remplacé l’habitat dispersé précédent. L’empreinte des moines défricheurs et colonisateurs y est également importante. Enfin l’obstination des communautés à survivre et à progresser se révèle ici encore déterminante.

 

 

Préhistoire et Antiquité

 

Si la Préhistoire n’a laissé que peu de traces, il faut mettre en évidence la station de la Condaminasse à Melve, seul témoin de l’occupation du territoire au moment où l’homme commence à se sédentariser. Deux autres témoins plus récents, le tumulus de Nibles et la grotte sépulcrale de Châteaufort attestent la pérennité de la présence humaine. C’est peu et pourtant beaucoup par rapport aux deux autres zones géographiques qui n’ont laissé aucune trace.

 

Pour la période protohistorique nous avons suggéré trois sites sur la commune de Valavoire qu’il faudrait examiner de plus près. Parallèlement, l’examen des sites de crêtes sur l’ancienne limite séparant les diocèses d’Embrun et de Gap pourrait apporter une meilleure connaissance des anciennes peuplades des Alpes, avant et lors de la romanisation. Les toponymes relevés ouvrent une voie probable mais encore indécise sur cette organisation antique.

 

Il apparaît enfin que la colonisation romaine a largement investi le territoire, principalement les deux vallées, le bassin de Bayons, le plateau de Melve et les collines bordant la Sasse sur les communes de Châteaufort, Valavoire et Clamensane. Le seul site de montagne est celui d’Esparron-la-Bâtie, sans doute sur un ancien chemin reliant la Haute Bléone.

 

 

Le haut Moyen Age

 

Ce n’est pas parce qu’il n’existe aucune donnée écrite que le territoire est vide. Quelques toponymes évocateurs à Melve, Bayons, Clamensane, peut-être au Caire et à La Motte-du-Caire peuvent indiquer des implantations carolingiennes. Il en est de même avec le cimetière d’Heyriès à La Motte et les deux sites livrant des tombes à Melve. En plein champ, loin des passages, sans église ou chapelle, ils relèvent sans doute de la même période. Ceux de Nibles et de La Motte, tombes sous tegulae aux abords de la voie, peuvent être antérieurs [1]. Ces données sur les cimetières et les tombes seraient à affiner par un spécialiste, étant les seuls témoins d’une période mal documentée [2].

 

 

Le Moyen Age (XIe-XIIe siècle)

 

Avec l’arrivée des moines une nouvelle organisation se met en place avec la création de prieurés. Les abbayes de Saint-Victor et de l’Ile Barbe, les Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem et les chanoines de Chardavon s’implantent sur tout le territoire. L’évêque de Gap, également, avec son chapitre. Sources de revenus, mais également de revitalisation ces prieurés s’installent en milieu ouvert, près des cultures et des fermes dispersées. Il n’en subsiste aujourd’hui que des traces infimes.

 

- Au Caire, l’église Notre-Dame a disparu, il ne reste que le cimetière qui continue sa fonction de champ des morts pour la communauté. Elle est reconnue pour être l’ancienne paroisse. L’origine de sa fondation est incertaine, relevant peut-être de l’évêque de Gap. Elle succède à une implantation gallo-romaine, peut-être également carolingienne.

- A La Motte-du-Caire, l’église Saint-Etienne n’existe plus, seul le cimetière a perduré jusqu’au XVIIe siècle. Elle fait l’objet d’un don par des laïcs à Saint-Victor à la fin du XIe siècle. Passe ensuite dans les mains du chapitre de Gap.

- A Melve, l’église Notre-Dame au Serre perd son statut de paroissiale en faveur de celle de Luéry au XVIe siècle. Il n’en reste plus que l’emplacement. Elle succède sans doute à un établissement carolingien. Dépend de l’évêque de Gap.

- Nibles voit sa première église de Ulmebel abandonnée au profit de l’église du castrum dès le XIIIe siècle. Sur ses ruines sera reconstruite l’église paroissiale au XVIIIe siècle. Confirmée à Saint-Victor au XIe siècle, passe ensuite à la prévôté de Chardavon. Sa titulature à Saint-Jean est assurée lors de sa ruine, mais pas lors de sa fondation.

- A Châteaufort, le prieuré d’Entraix devient une succursale qui aura beaucoup de mal à survivre pour disparaître totalement. A Saint-Victor, échoit ensuite à l’évêque de Gap. Le prieuré soupçonné de Saint-Véran disparaît également. Sa fondation est inconnue, est desservie comme Nibles par Chardavon. Sa titulature était à Saint-Vincent. Les deux prieurés étaient installés sur des sites gallo-romains.

- Valavoire, avec son habitat dispersé dans les collines au nord et au bas du village actuel, semble être desservi par les églises d’Entraix et de Saint-Véran.

- A Clamensane, le prieuré de Notre-Dame d’Alamond des Hospitaliers a complètement disparu. Une croix sur pilier élevé en 1863 en rappelle le souvenir. Celui de Notre-Dame d’Espinasse renaît avec l’élévation de l’église paroissiale au XIXe siècle.

- Enfin, le prieuré de Notre-Dame de Nazareth à Bayons est détrôné par celui de Notre-Dame de Bethléem dans le village. Il a également totalement disparu. Le nouveau prieur y venait sur les ruines lors de son intronisation. Peut succéder à une fondation carolingienne, site ayant livré des céramiques gallo-romaines. Le Forest-Lacour laisse entrevoir une fondation carolingienne.

- Reynier et Esparron-la-Bâtie ne semblent pas avoir été l’objet d’une fondation quelconque, sans doute défavorisés par un milieu montagneux.

 

Dans le même temps la seigneurie châtelaine prend de l’ampleur avec les premiers châteaux à motte. Celui de Châteaufort est cité vers 1040 et la colline de La Motte-du-Caire est dotée d’une tour. Il est difficile, dans l’état actuel des recherches, d’en soupçonner d’autres ailleurs. Des aristocrates locaux imposent leur emprise sur des territoires qu’ils fortifient. Ils s’approprient les terres aux dépens des paysans libres qu’ils réduisent par la force. Détenteurs des biens par la seigneurie foncière, ils soumettent les paysans à la seigneurie du ban par des corvées et des redevances. Le château devient le signe de leur puissance de contrainte. Avides de pouvoir, ils se font la guerre entre eux pour assurer leur domination. On en a reconnu deux d’entre eux, Matfred de Valerna et Guillaume de Châteaufort lors des dons et conventions faits et passés avec les moines de Saint-Victor.

 

Car l’Eglise tente de juguler cette domination exclusive des aristocrates au moment où l’Etat est impuissant à la réguler. La Trêve de Dieu, inspirée par Cluny dès la fin du Xe siècle, va s’imposer partout. Elle interdit aux seigneurs, sous peine d’excommunication, de rançonner les paysans et leur impose de respecter les biens de l’Eglise. Elle délimite également la violence à certains jours de la semaine et à certaines périodes de l’année. Les textes ici manquent, mais il est probable que la même rivalité entre seigneurs et moines que nous avons observée dans le bassin de Turriers s’est produite également dans le bassin de la Sasse. Cela expliquerait peut-être la disparition, dès le début du XIIe siècle, des moines de Saint-Victor à Nibles, à Entraix et à La Motte-du-Caire.

 

 

Le Moyen Age (Début XIIIe-XVe s)

 

Le mouvement de féodalisation est maintenant solidement implanté. Il va être progressivement pris en main par les comtes de Provence de la maison de Barcelone qui vont s’imposer sur les seigneurs locaux. L’ordre féodal succède à la seigneurie châtelaine et régule la puissance des seigneurs. C’est alors l’émergence, suite aux mottes, des castra ou villages fortifiés ou groupés au pied du château : castra de Cadro, de Mota, de Nibla, de Forte, de Melva, de Valaoira, de Clamenzana, de Baions, de Raineiro et de Castelleto, de Sparrono et Bastita. L’Eglise accompagne ce mouvement de rassemblement en créant de nouvelles églises paroissiales près du château. Les anciens prieurés et les premières paroisses sont abandonnés et disparaissent plus ou moins vite comme on l’a vu plus haut. Les castra font former les villages actuels. Celui du Castellet n’aura qu’une courte durée de vie et celui de la Bâtie sera réuni très tôt à celui d’Esparron. Ils sont délocalisés par rapport aux prieurés établis en milieu ouvert, non défensif. Le perchement est particulièrement remarquable à Nibles, Clamensane, Châteaufort et Valavoire. La première motte à la Motte a attiré à ses pieds le nouveau village. A Melve, la tour servait de refuge en cas de danger, de même qu’au Caire et au Forest-Lacour. Ce sont les trois seuls témoins ruinés qui subsistent encore de cette organisation féodale.

 

La période du XIIIe siècle à milieu XIVe siècle sera la plus florissante avec une population nombreuse et active. La Motte et Bayons totalisent plus de 2 000 habitants à eux deux, les deux tiers de la population actuelle des deux cantons. Si l’habitat est important dans les villages, les écarts sont investis. Les hameaux du Forest, de la Combe et de Rouinon à Bayons sont déjà construits. Les deux derniers sont cités en 1492. Il est probable que l’église de la Basse Combe a été édifiée durant cette période avec son chevet orienté vers l’est. Pour celle du Forest, nous manquons d’éléments fiables. Un castrum est créé au Castellet d’Entraix qui rassemble 55 habitants en 1315. Celui de la Bâtie à Esparron est suffisamment important pour être un fief à part entière pendant quelque temps. Les deux monuments subsistant de cette période faste sont la grande église de Bayons et celle plus rustique de Valavoire.

 

La crise du milieu XIVe et XVe siècle, comme nous l’avons remarquée dans l’introduction, fait chuter la population de 70 %. Le Caire et Châteaufort sont réduits à 10 familles chacun, Nibles est reconnu inhabité, mais également Esparron-la-Bâtie qui n’est pas signalé comme tel lors du recensement de 1471. Une autre cause est venue s’ajouter à la peste, les impôts trop lourds qui ont contraint les habitants à déguerpir. La communauté d’habitants ne reprendra vie qu’au début du XVIIIe siècle. A La Motte-du-Caire, les Trinitaires prennent le relais de la communauté pour le service des pauvres et des malades. Le texte de fondation et de donation révèle un hôpital géré antérieurement pas la communauté villageoise, seul témoin de cette organisation charitable dans les deux cantons.

 

 

La période moderne

 

La vie va reprendre cependant le dessus sur la fatalité. Malgré la crise du XVIe siècle qui ruine encore l’habitat et les églises, la population reprend son essor, sans jamais atteindre le niveau antérieur. On a vu les difficultés de certaines communes pour réparer leurs églises. Les hameaux et les fermes abandonnés sont reconstruits. Un nouveau pic de population sera atteint au milieu du XIXe siècle, ce qui amènera les municipalités à créer des écoles, non seulement dans le chef-lieu, mais dans les hameaux et les écarts. L’administration ecclésiastique ouvre également des succursales. Ce mouvement sera de courte durée, les écoles se vident dès le début du XXe siècle, à Rouinon par exemple, d’autres dureront un peu plus longtemps. Celle de Bayons est fermée en 1968. Les succursales suivent le même rythme au fur et à mesure que la population s’éclaircit.

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[1] Sur ce sujet, voir LAUWERS Michel, Naissance du cimetière. Lieux sacrés et terre des morts dans l’Occident médiéval. Aubier, Paris, 2005, 390 pages.

[2] Notre but n’est pas d’affirmer des certitudes, seulement d’ouvrir des pistes de recherche et d’approfondissement.

 

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