Daniel Thiery

Châteaufort Sasse

 

C H A T E A U F O R T

 

 Chateaufort Titre

 

 

Le terroir

 

La commune de Châteaufort s’étend sur 1373 hectares bordant la rive gauche de la rivière Sasse. Les rives de cette rivière n’offrent aucune possibilité de culture, les collines tombant à pic sur elle. Le territoire est composé de collines et de vallons offrant en plusieurs endroits quelques plateaux favorables aux cultures, ce qui a favorisé l’implantation de fermes et de bastides isolées. Les descriptions fournies par les affouagements sont très succinctes, le terroir n’ayant guère inspiré les rapporteurs. Celui de 1698 signale seulement que le terroir est de peu d’étendue et beaucoup endommagé par la rivière de Salce et par quelques torrents et ravines. Les habitants ont de l’eau et du bois pour leur ménage et peu de pâturages, la liberté des fours en payant au seigneur une livre de froment et une géline par maison et ils sont obligés de travailler pour lui une journée dans l’an. Les habitants font remarquer qu’il n’y a point d’eau de fontaine, qu’on est obligé d’aller prendre de l’eau et faire boire les bestiaux à la rivière de Saxe ou aux torrents, ce qui cause la mortalité de plusieurs bestiaux, ne pouvant arroser que quelques jardins jusque au mois d’aoust le reste de l’été l’eau y manque [1].

 

Quant à l‘affouagement de 1774, qui fournit habituellement de plus amples renseignements, il n’existe pas ou la relation a été perdue. Heureusement, la communauté a rédigé le 20 mars 1729 un état descriptif du terroir et de la communauté à l’intention du président et intendant de la province en vue de la confection d’un nouveau livre terrier [2]. On y apprend que dans ledit lieu de Chateaufort et leur territoire il ni a point des forests ny bois de haulte futaye, y ayant quelques bois taillis de peu de valleur, que les habitants ont permission d’en prendre pour leur usage et appartenants au seigneur. Il ni a aucun paturage chaufages glandages, il y a beaucoup des terres vagues de peu de valleur, ny ayant aucun étangs ny marais. Les habitants possèdent chacun d’eux un peu de fonds qu’ils ont, lesquels sont d’ung petit raport, pour l’usage de la terre gaste pour y faire dépaitre leurs bestiaux. Il passe du costé du couchant, long du terroir dudit Chateaufort, une petite rivière qu’on appelle Saxe, de l’eau de laquelle on ne peut point servir pour arroser, en cause que le terroir est en dessus ladite rivière et ne porte que préjudice et nul profit, ny ayant le long d’icelle aucune sorte de poisson. Sur ladite rivière il ni a aucun pont.

 

 

Il est vrai que la rivière, aux abords du terroir, n’est d’aucun profit pour la communauté. En amont, elle est bordée par des collines abruptes et quand celles-ci s’adoucissent, nous sommes dans le terroir de Clamensane. En aval du village, ce sont des gorges resserrées et quand on en sort c’est la commune de Valernes qui profite d’espaces cultivables. Si bien que quand fut construit le canal Saint-Tropez à la fin du XVIIIe siècle la prise d’eau fut établie dans le terroir de Châteaufort sans que la commune pu profiter de l’arrosage. Seul le seigneur en tira un bénéfice par la vente du droit de prendre l’eau de la Sasse pour la somme de 2 400 livres.

 

Les productions du terroir consistent essentiellement en blé froment comme le fait constater la statistique agricole établie en 1836, les jardins étant très réduits par manque d’eau d’arrosage :

 

1836

Froment

Avoine

P. de terre

Lég. sec

Vigne

Chanvre

Total

Hectare

300

8

4

2

2

1

317

 

Le cheptel est relativement important par rapport à d’autres communes comme celles de Nibles, Faucon et Gigors (respectivement 565, 526 et 611 têtes de bétail). L’abbé Féraud remarque que les gras pâturages des collines servent à l’engrais des troupeaux et que les habitants pauvres n’ont d’autre occupation que l’agriculture.

 

1836

Bœuf

Bélier

Mouton

Brebis

Agneau

Porc

Chèvre

Cheval

Jument

Mulet

Ane

Total

 

40

20

180

375

145

42

60

5

2

14

11

894

 

La communauté est soumise à un seigneur, le dernier connu étant noble Charles de Barrême signalé par le document de 1729. Il demeure à Arles. Lors de la vente de la prise d’eau le 14 mai 1778, il s’agit de dame Anne Pierre de Barreme, baronne de Châteaufort et de Saint-Véran, dont le mari est Joseph Henri de Barrême demeurant à Arles [3]. Les habitants payent au seigneur annuellement le droit de tasque de toute sorte de grains en la cotte dix et les raisins en la cotte dix huit avec une émine bled froment et chaque habitant doit une journée de leur personne et une géline (poule) [4]. Le moulin à bled est banal appartenant au seigneur et lesdits habitants sont obligés d’y aller moudre leurs grains en la cotte vingt quatriesme. Il n’y a aucunes forges, fourneaux, martinets, foulons, paroirs, papeteries. La communauté paye ung droit de dixme au sieur prieur de tout les grains, raisins et chanvre à la cotte quatorze, des agneaux aussi. Il ni a aucuns biens nobles ny roturiers possédés par des abbayes, chapitres ecclésiastiques. La communauté et les particuliers n’ont pas le droit de construire des boudiques ny des pigeonniers. Et les consuls Jean Heyraud et Antoine Amayon de conclure : l’estandue du terroir dudit Châteaufort peut estre d’environ une lieue et la plus grande partie du terroir est terre gaste pouvant contenir quarante charges en semence. Il y a quelques petits bois taillis et quelques chaines blancs qui ne peuvent servir que pour l’usage des habitants ne pouvant devenir bois attandu que la qualité du fond est très mauvaise y ayant quantité de roches et pierres.

 

La population n’a jamais été très abondante dans le terroir, le maximum atteint étant de 200 habitants. L’affouagement de 1698 dénombre 30 chefs de famille répartis dans 20 maisons. En 1728 il existe 10 maisons habitées au village et 24 à la campagne. L’habitat est de type dispersé comme le relève l’abbé Féraud : la commune comprend une population de 199 âmes, disséminées dans sept hameaux : le Village, le Clot de Gervais, le Clot de Mayol, les Amayons, le Forest, les Jaumes, St-Véran et dans neuf bastides isolées.

 

Population Chateaufort

 

Il faut noter qu’en 1297, les 175 habitants sont répartis dans trois communautés : Châteaufort avec 110 habitants, le Castellet d’Entraix avec 55 habitants et La Pène avec 10 habitants. A cette date, il apparaît que les limites communales ne sont pas encore bien définies, la communauté de La Pène se trouvant sur la commune actuelle de Saint-Geniez, sur le passage reliant la vallée de la Sasse à celle de Saint-Geniez. L’épisode de la peste fut meurtrier pour ces trois communautés puisqu’elles perdirent 75 % de leurs habitants. Quant au Castellet, il est situé sur le territoire actuel de Châteaufort à l’endroit signalé par les cartes modernes au lieu-dit Bas Entraix, la carte de Cassini le signalant encore à la fin du XVIIIe siècle. Au XIIIe siècle, le fief du Castellet est cité en compagnie de celui de Reynier, castrum de Rainerio et de Casteleto et trois seigneurs se partagent la seigneurie du Castelet en 1309 : Pierre du Caire, Guigue de Valavoire et Bertrand de Reynier [5]. Pierre du Caire est également seigneur en partie de La Motte. Est-ce à cause de lui qu’une partie du territoire d’Entraix fut une enclave du territoire de La Motte dans celui de Châteaufort ? La réalité territoriale se dévoile assez complexe d’autant que le fief de Valavoire est également impliqué comme nous le verrons lors de la monographie de cette commune. Cette complexité révèle plusieurs entités géographiques qui n’ont pas permis, pendant un temps assez long, à créer une unité territoriale bien individualisée. L’origine de cette diversité semble remonter au début du IIe millénaire comme nous allons le découvrir maintenant.

 

 

Historique du peuplement

 

 

C’est à la suite d’une prospection effectuée sur le territoire de Châteaufort que des indices d’occupation antique sont apparus [6]. C’est d’abord une grotte sépulcrale dont les restes n’ont pas permis d’affiner une datation, sinon de la situer à l’époque de la Préhistoire. Par contre, les sites gallo-romains se sont révélés établis aux abords des anciens passages reliant les vallées du Vançon et de Saint-Geniez. Le haut Moyen Age et l’époque carolingienne ne semblent pas avoir laissé de traces, soit par des textes soit par des toponymes évocateurs.

 

 

Castrum Forte et les moines de Saint-Victor

 

C’est à partir du début du XIe siècle qu’apparaissent les premières citations. La première est une donation en faveur des moines de Saint-Victor vers les années 1030 [7]. Elle est constituée de deux dons. Le premier est effectué par plusieurs personnages qui offrent aux moines de Saint-Geniez des pâturages et des prés dans le territoire de Dromon. Le second est établi par Isoard, Lothaire, Ricaud et Guillaume, tous de Châteaufort, donnant également des pâturages et des prés par tout le territoire de Châteaufort jusqu’au fleuve Sasse et dans le territoire de La Pène et de Valavoire (per totum territorium de Castro Forti usque in Sazam flumen et in territorio de Pinna et de Valadoria). En outre, les donateurs offrent tous les produits provenant des brebis, c’est-à-dire agneaux, laine et viande.

 

Ce texte apporte plusieurs informations. La première est le nom de Châteaufort, castrum forte, correspondant à un château. Pour cette période on peut supposer qu’il s’agit d’une simple motte comme à La Motte, Faucon et Turriers. Tour entourée d’une basse-cour, le site de l’ancien château ne convient pas. Il faudrait la placer sur la butte en forme de motte où est construite l’église. Cette butte domine et surveille le plateau de Nibles et les gorges de la Sasse en aval. Le château-motte sera remplacé au cours des XIIe-XIIIe siècles par un autre édifice arrimé sur le rocher qui surplombe la vallée [8]. Quatre personnages sont cités comme donateurs et donc propriétaires et maîtres d’un territoire qui s’étend sur Châteaufort, La Pène et Valavoire. Aristocrates locaux, ils ont assis leur prééminence lors des troubles provoqués par les Sarrasins et eux ou leurs ancêtres ont élevé une motte castrale pour marquer leur autorité. La deuxième information indique, suite à cette dernière constatation, que toute la montagne jouxtant la vallée de Saint-Geniez forme un tout homogène. La troisième information fait reconnaître un territoire essentiellement pastoral avec des pâtures et des prés favorables à l’engraissement des troupeaux. Ce territoire échoit aux moines de Saint-Victor leur procurant ainsi une abondante source de revenus. Enfin, il faut noter qu’à cette date, la rivière Sasse est du genre féminin, in sazam flumen, genre que nous avons adopté tout au long de notre étude.

 

Une deuxième donation est faite quelque 10 ans plus tard, vers 1040, par les propriétaires de Châteaufort [9]. Cette fois, il s’agit d’une convention établie avec les moines leur attribuant la jouissance de tout l’hubac suivant la rive et l’eau venant de la fontaine Tarranigua et qui descend jusqu’au chemin qui vient de Châteaufort et par un autre chemin venant de Valernes jusqu’à Terre Rouge et aboutit à la montagne de Gache (de toto ubago, sicut rivus aque venit fontem Tarraniguam et descendit usque in via que venit Castro Forti, et par alia via que venit Valerno usque in terram Rotam et pervenit in Roca Cacia). Cette convention complète la première donation puisqu’elle concerne tout le versant, dit aujourd’hui l’hubac de Valernes, qui domine la plaine de Valernes et ce jusqu’au sommet de la montagne de Gache, Roca Cacia.

 

Ces deux donations offrent un territoire considérable aux moines puisqu’il s’étend sur les communes actuelles de Châteaufort, Valavoire, Valernes et le terroir de La Pène. Leur siège est à Saint-Geniez où ils résident et gèrent cet immense domaine. Des fermes et des bergeries assuraient l’exploitation du domaine, réparties sur tout le territoire. Il n’est pas fait mention, contrairement aux autres donations faites dans les autres communes, d’églises desservant la population laborieuse. Seule est citée, plus tardivement, l’église Saint-Pierre de Valavoire en 1113 et 1135 [10]. Par la suite plus aucune mention n’est faite de la présence de Saint-Victor sur le territoire de Châteaufort. Comme à Nibles, la paroisse est desservie par les chanoines de Chardavon. Il ne faut pas oublier que l’acte des années 1040 était, non pas une donation du territoire, mais une simple convention permettant aux moines d’utiliser l’ubac comme pâturage pour leurs troupeaux. Il apparaît alors que l’unité territoriale du domaine de Saint-Victor réalisée durant le premier tiers du XIe siècle n’ait pas subsisté au-delà du milieu du XIIe siècle. L’émergence d’une aristocratie locale mieux structurée et l’emprise de la seigneurie plus assurée vont prendre le pas sur la domination monastique. C’est ce que nous avons constaté pour le bassin de Turriers et en Haute Bléone à la même époque où les moines perdent une grande partie de leurs biens et surtout le dominium, le droit seigneurial en général [11]. Le territoire va alors se subdiviser en plusieurs seigneuries, celles de Châteaufort, du Castellet d’Entraix, de Saint-Véran, de Valavoire et de La Pène.

 

 

Le domaine et le prieuré d’Entraix

 

L’historique de ce domaine pose problème par son statut et son appartenance. Vraisemblablement, selon Nicole MICHEL D’ANNOVILLE, il relèverait au XIIIe siècle de l’abbaye de Cluny [12]. Mais cette assertion n’est pas assurée, d’autres lieux-dits Entraix pouvant également correspondre (sur les communes de Digne et de Sisteron en particulier). En 1274, est cité un capellanus de Vitrais, un chapelain et non un prieur si Cluny était présent [13]. Par chapelain il faut entendre un clerc attaché à une cour seigneuriale ou desservant une chapelle. Au XIVe siècle, vers 1350, sont cités le prior de Castro Forti et le prior de Autrais [14]. C’est entre ces deux dates que le monastère de Chardavon et ses prieurs prennent le service des églises de Châteaufort et d’Entraix. En 1237, est cité le Castellet d’Entraix en compagnie de celui de Reynier, castrum de Rainerio et de Casteleto, le fief de Reynier étant tenu par les évêques de Gap [15]. Début XIVe siècle noble Pierre du Caire est seigneur en partie de La Motte et du Castellet. C’est sans doute à partir de ce moment qu’est créée l’enclave d’Entraix, terre de La Motte dans le terroir de Châteaufort. Début XVe siècle l’évêque de Gap perd ou abandonne le fief de Reynier mais conserve par contre le prieuré d’Entraix qu’il réunit à celui de La Motte puisque le terroir d’Entraix en dépend [16].

 

Lors de la visite pastorale de 1613 effectuée à Entraix, le prieur Claude Bouchet de La Motte du Caire perçoit la dîme au 13e, elle produit 4 charges de froment, 25 litres de chanvre et 5 agneaux. Ledit prieuré est fort petit et le terroir ne vaut presque rien. Le prieur a une terre près de la chapelle Notre Dame produisant une charge de méteil [17]. Cette terre est en effet très petite, à peine 79 ares. Lors de l’encadastrement des biens du prieuré en 1792, il est reconnu une terre sur le terroir de la Motte au hameau d’Entraix de 1958 cannes, déduit la chapelle, le cimetière et les clapiers avec les droits de dîme perçus sur les fruits perçus par les quatre à cinq habitants dudit hameau [18].

 

Le terroir d’Entraix est relativement bien peuplé en 1297 avec 55 habitants puisqu’il devient un castrum à part entière et est desservi par un prieur. Le long épisode de la peste et des guerres semble l’avoir beaucoup amoindri, le castrum n’est plus cité et la population s’est réduite. Au terme des guerres de Religion, l’église n’est plus qu’un tas de ruines. En 1602, l’église saint Pierre est toute ruynée et par terre, fors ung peu des murailles et fundements, n’y ayant aulcung autel [19]. Rien n’est fait pour la réparer dans les années suivantes. Il faut attendre 1641 pour que l’évêque ordonne des réparations : avons trouvé icelle église en très mauvais estat et lesdits Balthazar Girardin et Jean Bouzet luy ont assuré que cestoit autrefois l’église parrochiale dudit Antraix soubs le titre de Notre Dame de Bethleem et de st Pierre…. Qu’il n’y a audit Antraix point de curé, que ce n’est qu’un prieuré rural, qu’il y va baptiser et administrer les sacrements à iceux qui les requièrent, ….. qu’ils sont de la paroisse de Valavoire ou de la Motte… Ordonnons que ladite église d’Entray devra estre rebastie de murailles à chaux et sable, couverte de tuiles, voûtée, pavée et blanchie. Y sera fait une porte fermante à clef, un clocher où qu’il sera mis une cloche pesant un quintal. Il faut faire un tableau en huyle ou sera despainct la nativité de notre seigneur Jésus Christ à Bethlem et l’image de St Pierre à costé…. Ordonnons aussy que ledit messire Bouzet célèbrera la sainte messe tous les dimanches et festes [20].

 

Le 28 avril 1687, l’évêque, après visité Nibles, se rend à Reynier en passant par Entraix où il constate que l’église ou chapelle sous le titre de Notre Dame de Bethléem est couverte de tuilles, voûtée, blanchie, non pavée. Au dessus de l’autel il y a un petit tableau et une grande figure de pierre représentant la Ste Vierge peinte de différentes couleurs. Les habitants demandent de pouvoir enterrer autour de l’église. La permission est accordée à condition que le cimetière soit construit dans les règles [21]. Le 18 septembre 1759 il est relaté que le lendemain nous sommes partis de Châteaufort pour nous rendre à Vallavoire et sur notre chemin nous nous sommes arrêtés à la chapelle rurale d’Entrais. Il y a un tableau représentant la sainte Vierge sans cadre et hors d’usage. Il y a un cimetière contigu à l’église dont les murailles ont besoin d’être relevées. La voûte de la chapelle a plusieurs fentes considérables et a besoin destre réparée, recrépi et blanchie, le toit qui est couvert de tuiles est en très mauvais état  [22]. La chapelle ne sera pas restaurée car, le 18 août 1787, lors de la dernière visite effectuée il est reconnu que la chapelle d’Antraïs tombe en ruines [23]. Il n’y a plus que quatre à cinq habitants et le terroir ne produit presque plus rien. Pourtant, il fut prospère puisque trois moulins sont encore signalés à la fin du XVIIIe siècle par la carte de Cassini, à blé, à huile de noix et un foulon à drap.

 

L’enclave d’Entraix appartenant à la communauté de La Motte peut être évaluée d’après un cadastre établi en 1766 par la communauté de La Motte [24]. Sont dénombrés quatre propriétaires résidants, Jean Fabre, Pierre Girardin dit parandier [25], Matthieu et Joseph Mayol ainsi que Jean Bouchet. Outre les maisons d’habitations, le moulin à huile de noix, le moulin à farine et le foulon, ils possèdent à eux quatre une cinquantaine d’hectares de terres constituées essentiellement de terres à céréales, de vignes sur deux hectares et demi et de quelques chenevières. Les deux canaux alimentant les usines permettent l’arrosage de 1430 m² de jardins et d’un hectare de prés. Ce cadastre ne recense pas les bois, les friches, landes et terres incultes. D’après les confronts le domaine d’Entraix s’étendait depuis la rivière Sasse à l’ouest jusqu’au territoire de La Pène et de Valavoire à l’est. Au nord, il était limité par le ravin de Saint-Véran et au sud par le Serre de la Vache. La chapelle Saint-Pierre est dite masure, c’est-à-dire en ruine.

 

Le cadastre napoléonien de 1836 dénombre encore trois propriétaires, Joseph Noble, Jean Fabre et Bonnet [26]. Le moulin à huile n’est plus cité, seuls subsistent le moulin à farine et le foulon à drap associé à une teinturerie. La commune de La Motte ne possède plus qu’un bois communal jouxtant la rive gauche du ravin du Riou d’Antraix d’une contenance de 88 hectares. La moitié sera cédée aux Eaux et Forêts en 1912 et le restant quelques années plus tard. La chapelle ruinée, parcelle 453 A, offre une contenance de 35 m² et le cimetière s’étend sur 54 m².

 

Entraix

Cadastre de 1836

 

 

Le domaine de Saint-Véran et la chapelle Saint-Vincent 

 

La première citation concernant Saint-Véran remonte seulement à 1613 où nous apprenons que le prévôt de Chardavon, en même temps qu’il perçoit les dîmes sur l’église de Châteaufort, possède des terres à Saint-Véran [27]. Lors de l’affouagement de 1698 une chapelle est nommée et le domaine a été acheté par le seigneur de Châteaufort : le seigneur acheta du prévost de Chardavon les biens dépendants de la chapelle de saint Véran consistant en terres de la contenance de quatre charges et demi en semence et de trois souchoirées de pré [28]. Par la suite, le seigneur de Châteaufort est dit seigneur de Châteaufort et de Saint-Véran [29].

 

Ces brèves données font apparaître un nouveau territoire, indépendant d‘Entraix, d’abord entre les mains de la prévôté de Chardavon, passant au cours du XVIIe siècle dans les mains du seigneur de Châteaufort. On ne connaît pas l’origine de ce domaine, depuis quand il existe et où se trouvait la chapelle. Une seule visite pastorale en fait mention le 16 septembre 1759 : le même jour nous sommes partis (de Reynier) pour nous rendre à Nibles. Et en descendant de notre logement nous avons fait la visite de la chapelle sous le titre de St Vincent qui se trouve au bas du village et dans laquelle on célèbre la messe les jours d’œuvres pour la commodité des habitants, à cause de l’éloignement de l’église paroissiale, laquelle (chapelle) nous avons trouvé assez décemment ornée. Nous avons continué notre chemin et étant arrivés au dit lieu de Nibles, nous avons trouvé notre logement dans le château où nous avons été reçu par le Seigneur du lieu [30].

 

Cuve EntraixCette chapelle n’apparaît plus par la suite et il nous a été impossible d’en reconnaître l’emplacement. Une vasque en pierre monolithe ayant pu servir de baptistère, servant maintenant de jardinière près d’une ferme restaurée, a été amené là au début du XXe siècle en provenance d’Entraix [31]. L’orifice d’écoulement de l’eau au fond de la cuve et les deux encoches sur le bord de la vasque ne laissent planer aucun doute sur son usage. Le nom de saint Vincent subsiste dans le nom d’un ravin qui borde l’ancien domaine, de même pour celui de saint Véran.

 

On connaît le détail du domaine de Saint-Véran grâce au procès-verbal d’encadastrement de 1792 et du procès-verbal d’estimation des biens de l’émigrée Anne Barrême du 30 prairial de l’An IV [32]. Il consiste en deux bâtiments et en trois terres totalisant 25 711 cannes², soit 10 hectares 28. Le premier bâtiment est composé d’une maison, d’un four et d’une écurie. La maison est inhabitable par l’état de délabrement où elle se trouve avec un appartement au rez de chaussée dont le plancher inférieur est tout pourri et percé en plusieurs endroits et un autre appartement au dessus, sans cheminée, où l’on monte par des degrés tous brisés. Une écurie au dessous du rez de chaussée, sans porte et sans crèche. Un four à cuire pain adossé contre le mur de la maison du côté du nord, duquel four le couvert et la voûte sont écroulés, le toit de ladite maison qui n’est qu’à une pente étant en mauvais état ainsi que la porte d’entrée, les murailles décharnées et fendues en plusieurs endroits.

 

A côté de la maison, séparé par une cour, il existe une écurie et un grenier à foin. La voûte de laquelle écurie est en bon état excepté dans un arceau au fonds à droite en entrant et qui est à l’endroit où se trouve la porte d’entrée du grenier à foin, lequel arceau a besoin d’être réparé. Le tout étant en bon état, la porte de l’écurie manquant ainsi que le ratelier, ayant seulement une crèche de trois toises de longueur. Les murailles de ce corps de bâtiment sont soutenues par deux ancoules (contrefort) du côté du couchant et par une autre du côté du levant, étant décrépies et décharnées en plusieurs endroits.

 

Les trois terres, dont celle de la Condamine, sont semées en blé mais comme le fait remarquer le citoyen agent municipal, il ne faut pas estimer le domaine de St Véran sur l’état actuel des fonds d’icelui, ni sur l’apparence de la récolte y pendante, parce que la culture en a été extraordinairement négligée, qu’il n’a même été donné aucune raye (labour) aux fonds et que le bled pendant à la terre est si mauvais c’est parce qu’il a été semé hors de la saison ordinaire.

 

 

Questionnement sur les domaines d’Entraix et de Saint-Véran

 

D’autres interrogations sur ces deux domaines viennent compliquer la réflexion, en particulier sur leur imbrication avec les communautés de Reynier et de Valavoire. La première citation d’une église en 1113 concerne l’église Saint-Pierre de Valavoire. Or l’église du village est dédiée à Notre-Dame de Bethléem et non à saint Pierre. Par contre l’église d’Antraix est dédiée à saint Pierre, puis celui-ci ensuite associé à Notre-Dame de Bethléem. Faut-il admettre que cette citation concerne Antraix, à un moment où le processus d’enchâtellement est à peine amorcé et que le castrum de Valavoire n’est pas encore créé ? Autre interrogation : la chapelle du domaine de Saint-Véran est dédiée à saint Vincent, le même titulaire que l’église du village de Reynier et l'on a vu qu’elle servait de succursale pour les habitants de Reynier résidants au bas du village. Y a-t-il eu ici aussi un transfert de la titulature de la première église à celle postérieure du castrum ?

 

Si l’on reprend le processus du peuplement à partir du début du XIe siècle le paysage peut s’éclaircir. Les premières paroisses furent fondées en milieu ouvert, non perché, près des terres cultivables et des fermes d’habitations et d’exploitation. Le territoire bordant la rive gauche de la Sasse est favorable à de telles implantations, présentant des collines et des plateaux fertiles à des altitudes comprises entre 750 et 1000 mètres. De nombreuses fermes et bastides le vitalisent encore aujourd’hui, tant sur les communes de Clamensane que de Châteaufort et de Valavoire (La Bastide Blanche, Armous, Rampony, Pressenas, Clot Garcin, La Bâtie, Meynard, le Bourguet, Champ Buisson, Le Clot, Le Serre, La Bourasse, Saint-Véran, Entraix). Ce territoire avait déjà attiré les gallo-romains, des tuiles romaines ont été repérées à Entraix, à Saint-Véran, au Serre et au Clot. Des sépultures sous tuiles ont été signalées à la bâtie et à Meynard pouvant remonter au haut Moyen Age [33]. Quand les moines réinvestissent le terroir au début du XIe siècle, ils créent des églises pour le desservir, Antraix et Saint-Véran pouvant être le siège de ces premières paroisses. Lors de l’enchâtellement, début XIIIe siècle, un habitat groupé se fixe sur des sites défensifs, une partie de la population se réfugie dans les villages perchés de Valavoire, de Clamensane et de Reynier. Une nouvelle église paroissiale dans le village et près du château prend alors le relais des premières églises rurales. Le territoire, jusque-là indifférencié, se subdivise en plusieurs seigneuries et communes. Nous avons vu plus haut ce qu’il est advenu par la suite des domaines d’Entraix et de Saint-Véran.

 

 

Le village et l’église de Châteaufort

 

A Châteaufort un site défensif est cité dès le début du XIe siècle, vers 1030. C’est le plus ancien signalé par les textes, le castrum de Turriers n’apparaissant que vers 1050 et celui de Faucon en 1058. Il est idéalement placé pour surveiller la sortie des gorges de la Sasse à l’entrée de la vallée. Il est le premier signe visible de l’instauration d’une petite aristocratie locale qui assure son pouvoir et son autorité sur un territoire. Les premiers seigneurs participent à l’installation des moines de Saint-Victor tout en conservant une partie de leurs biens. Puis ils élèvent une tour en pierre sur l’arête rocheuse dominant la rivière, face à celui de Nibles arrimé sur le rocher de la Bâtie ou du Duc. Ce château attire une partie de la population qui va créer le village au pied de la motte. Une autre partie est dispersée dans des fermes et bastides implantées au sud et à l’ouest du village (les Gervais, les Mayols, les Amayons, les Jaumes, le Forest et d’autres abandonnées aujourd’hui). L’habitat dispersé prédomine, le village n’ayant jamais abrité plus d’une dizaine de maisons. En 1728, le village est constitué de 10 maisons, 28 autres sont dispersées dans la campagne. La partie nord de la commune forme une autre seigneurie avec le fief d’Entraix et le domaine de Saint-Véran.

 

Mur eglise châteaufortUn lieu de culte dédié à saint Laurent est élevé dans le village, desservi par les prévôts de Chardavon. L’édifice n’est pas orienté (55 °) et son architecture ne présente aucun caractère de l’art roman. Seuls, les trois murs de la chapelle dédiée à la Vierge offrent extérieurement un appareil différent des autres. Il est constitué de pierres de taille, de moyen module, disposées en lits horizontaux. Le mur nord-est, le mieux conservé, est constitué, à la base, d’un appareil en petit module surmonté d’un bel appareil lité à joint vif qui pourrait dater du XIIIe siècle, la base remontant au XIe siècle. Cette chapelle, accolée au mur de l’église, pourrait représenter le reliquat du clocher-tour de l’église primitive.

 

A l’issue des guerres de Religion, l’église n’a pas trop souffert car elle est dite en bon état en 1602. En 1641, l’évêque ordonne de faire un tableau en huyle où sera depainct l’image de st Laurent dans un cadre proportionné. Comme aussi pour un missel au folio selon les conciles, un calice, pataine, un ciboire d’argent et un tabernacle fermant à clef et l’entretien d’une lampe ardente qui brulera nuict et jour au devant du s. Sacrement . Puis en 1687 il constate que l’église est sous le titre de saint Laurent, couverte de tuilles, voûtée, mal blanchie, assez bien pavée, l’autel orné d’un tableau de bois peint avec les gradins de même. Un tableau passable, une pierre sacrée hors d’usage. Au clocher il y a deux cloches d’environ 3 quintaux. Proche et joignant l’église est le cimetière fermé de bois au milieu duquel il y a une grande croix de bois propre.  Enfin en 1759 l’évêque remarque que le cimetière est clos, que le pavé de l’église a besoin destre réparé en certains endroits, qu’il manque quelques carreaux de vitre à l’œil de bœuf qui est au dessus de la tribune. Le retable de la chapelle du saint Rosaire qui est en noyer tout neuf doit être peint et doré [34]. La paroisse s’est en effet dotée de deux beaux tableaux. Celui du Rosaire est signalé neuf en 1759. L’autre, représentant le martyr de Saint-Laurent est une très belle copie d’un tableau de Le Sueur, réalisé d’après une gravure de Gérard Audran. En mauvais état, ils vont faire l’objet de restauration.

 

C’est probablement la famille d’Aguillenqui qui élève le château seigneurial au cours du XVIIe siècle. Ils construisent également une chapelle dédiée à la Sainte-Famille, chapelle que l’évêque trouve très propre et décemment ornée en 1759. L’abbé Joseph d’Aguillengui, seigneur de Châteaufort, par son testament du 17 juin 1715, avait légué 1500 livres pour une fondation de messes [35]. Un tableau est encore qualifié de magnifique tableau représentant la Sainte Famille en 1857. Outre le château et le pigeonnier, le seigneur possède toutes les terres entourant le village avec des jardins, prés, vignes, chenevières et terres labourables. A Saint-Véran il tient une maison avec un four et une écurie ainsi qu’une autre servant de grange et d’écurie [36]. En tout, ses propriétés couvrent 67 506 cannes², soit 27 hectares.

 

 

Synthèse et perspectives

 

 

L’appréhension de l’historique et du peuplement du territoire de Châteaufort se révèle particulièrement ardue au vu des données exposées ci-dessus. Plusieurs unités territoriales se sont révélées, mais avec des contours encore flous. Le fief d’Entraix, s’il apparaît bien être une enclave du territoire de La Motte, laisse planer des doutes sur son origine. Il semble avoir appartenu à des seigneurs différents sans que nous ayons pu déterminer à quel moment exact il entre dans le patrimoine de La Motte. Le domaine de Saint-Véran apparaît également comme une entité géographique à part, séparé du fief de Châteaufort par celui d’Entraix. Les lieux de culte relevant de ces deux entités sont desservis par la prévôté de Chardavon et l’évêque de Gap, mais leur fondation reste aléatoire. Nous avons proposé quelques hypothèses de recherche, des pistes à approfondir, peut-être à rejeter. L’interprétation de données fragmentaires expose à des risques inhérents à leur fragilité, mais sans ces risques pris dans le droit-fil de l’Histoire, on ne peut progresser. Sans cette insécurité parfois troublante, ces incertitudes souvent angoissantes, la quête de la recherche s’essouffle et s’éteint.

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[1] AD AHP C 41, affouagement de 1698 et C 19, plaintes suite à l’affouagement de 1698.

[2] AD AHP E Dépôt 050/1, texte que l’archiviste considère à tort comme une délibération non datée, mais sans doute XVIIIe.

[3] AC Sisteron BB 191, f° 177r°-178 r°.

[4] Emine : mesure de capacité pour les matières sèches valant quelques 21 litres.

[5] RACP n° 275, p. 353. 28 décembre 1237 et LAPLANE, Histoire de Sisteron, T I, p. 467-472.

[6] Bilan scientifique 2001, DRAC PACA, 2002, p. 33-34, notice rédigée par Nicole MICHEL D’ANNOVILLE.

[7] CSV, n° 714, T II, p. 60-61.

[8] Sur la chronologie des mottes et des châteaux en pierre, voir Dictionnaire du Moyen Age, article château, PUF, 2002, p. 274-276. Egalement « Les fortifications de terre de la Provence médiévale : l’exemple du bassin de la Durance moyenne », Bastides, bories, hameaux, l’habitat dispersé en Provence, Daniel MOUTON,Mouans-Sartoux, 1986, p. 113-123.

[9] CSV, n° 727, T II, p. 70. Ici on retrouve Guillaume accompagné de deux autres Isnard et Rostaing.

[10] CSV n° 848 et 844.

[11] Voir sur ce sujet la monographie de Gigors.

[12] Note 6.

[13] Pouillés.

[14] Note précédente.

[15] Atlas Historique. Provence, Comtat, Orange, Nice, Monaco. Baratier, Duby, Hildesheimer, Paris, 1969. Fernand Benoit dans RACP ne sait où placer ce Castellet qu’il situe aux environs de Reynier. La carte de Cassini le situe exactement au Bas-Entraix.

[16] Le Nobiliaire de Provence cite un Pierre d’Abon, notaire à Gap en 1412, dont la descendance a formé plusieurs branches, dont l’une a possédé les fiefs de Reynier, d’Antraix et de Montfort.

[17] AD HA G 2318, f° 339-340.

[18] AD AHP 1 Q 64.

[19] Visite pastorale, AD HA G 780, p.84.

[20] Visite pastorale, AD HA G 784.

[21] AD HA G 786, f° 150 et ss.

[22] AD HA G 789 f° 26.

[23] AD HA G 980.

[24] AD AHP, dépôt La Motte E 134/4, f° 318 r° à 334 r°.

[25] Provençal paradourié, parandié, foulonnier, ouvrier d’un foulon. C’est lui qui est propriétaire du foulon à drap.

[26] Cadastre de 1836 à la Mairie de Châteaufort.

[27] AD HA G 2318, f° 340.

[28] AD AHP C 41.

[29] C’est le cas lors de la vente de la prise d’eau dans le territoire pour la construction du canal Saint-Tropez le 14 mai 1778. De même en 1711 lors de la collation de la chapelle de Nibles (AD HA G 872).

[30] AD HA G 789, f° 25.

[31] Ce renseignement nous a été fourni par M. Edouard Heyriès de Sisteron qui a vécu pendant son enfance à Saint-Véran. Son grand-père et un autre habitant auraient fait ce transfert.

[32] AD AHP 1 Q 64 et 78.

[33] Renseignements oraux et Abbé Colomb, Notice sur la commune de la paroisse de Clamensane (manuscrit de 1861).

[34] Visites pastorales. AD HA G 780, 784, 786 et 789.

[35] AD HA G 789 et 980.

[36] Encadastrement des biens privilégiés (AD AHP 1 Q 64).

 

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