Daniel Thiery

Nibles Sasse

 

N I B L E S

 

 

Nibles Titre

 

 

Le terroir

 

La commune de Nibles couvre 1231 hectares. Elle occupe la rive droite de la rivière Sasse entre les communes de La Motte-du-Caire et de Valernes à une altitude moyenne de 600 mètres. Une vaste terrasse, dite le Plan, domine la rivière et constitue le seul terrain relativement plat du terroir. A l’ouest, des collines s’étagent jusqu’à l’altitude de 800-900 mètres offrant de rares espaces cultivables. C’est ce que constate l’affouagement de 1698  : le terroir a une petite plaine et est tout en pente [1]. Celui du 5 octobre 1774 est plus explicite [2] : le terroir confronte ceux de La Motte, Chateaufort, la rivière de Sasse entre deux, Valernes et Vaumeil. Il est d’environ deux lieues de circonférence, partie en colines et cotteaux, quelque peu de vallons et le restant en plaine. Les colines et cotteaux sont agrégés de quelques petits chesnes blancs, fayards et arbustes, quelques unes fertiles et d’autres ayant quelque peu d’herbe. Il y a quelques petites sources dans le terroir dont certaines arrosent quelque peu de terrain. Il est cottoyé par la rivière de Sasse, coupé par des eissariades et ravins qui lors des crues et débordements emportent et engravent les terres voisines.

 

Le village est scitué dans une plaine, qu’il n’y a point de fontaine publique. Les habitants vont prendre l’eau à la rivière de Sasse ou à une source proche du lieu. Les maisons sont dans un médiocre état, il n’y a point de rue formée. Les habitants sont obligés d’aller faire leur huille de noix aux lieux circonvoisins. L’habitation est assez comode. Le moulin à blé est aux environs du lieu. Ce lieu est distant de la ville de Sisteron de deux lieues. Les habitants sont obligés pour y aller de traverser la ditte rivière de Sasse qui leur en empêche la communication lorsqu’elle grossit. Il y a dans le terroir une fabrique de tuille qui ne travaille que très peu, un foulon à drap grossier qui ne travaille point étant en mauvais état et dépourvu d’une partie des engins. Il y a un tisseur à toile qui ne travaille que très rarement. Le village est composé de 5 maisons habitées et une inhabitée. Il y a 5 hameaux composant 24 maisons habitées, une inhabitée et un casal. Il y a de plus 3 bastides habitées et 3 inhabitées.

 

 

 

Les productions

 

Elles consistent, selon l’affouagement de 1774, en bled, seigle, épeautre, avoine, légumes, fourrage, chanvre, raisins, huille de noix et peu de menus fruits. La statistique agricole de 1836 fait apparaître une production essentiellement de blé froment :

 

1836

Froment

Avoine

P. de terre

Lég. sec

Vigne

Chanvre

Total

Hectare

100

1

1

1

6

1

110

 

Quant au cheptel, il est peu abondant correspondant seulement aux besoins des habitants avec pour chaque famille un cochon, une bête de somme et une dizaine d’ovins :

 

1836

Bœuf

Bélier

Mouton

Brebis

Agneau

Porc

Cheval

Jument

Mulet

Ane

Total

 

14

20

200

150

100

40

1

5

21

13

565

 

L’abbé Féraud constate en 1844 que le climat y est tempéré en été et très-froid en hiver. Les habitants sont pauvres et uniquement occupés à l’exploitation d’un sol léger et peu fertile. Le blé, les légumes et les fruits sont d’une bonne qualité ; il n’en est pas de même du vin [3].

 

 

Répartition des biens du terroir

 

Suite à l’affouagement de 1698, la communauté dépose une plainte pour faire valoir que les propriétés des habitants sont de peu de valeur car Messire Gaspard Gastaudy recteur de la chapelle ND de Bethléem possède beaucoup de biens francs de taille. Messieurs de la Commanderie de Malthe aussi beaucoup de biens de gros rapport, le sieur curé de Vaumeilh aussi [4]. Il faut ajouter en outre le seigneur du lieu. Ces quatre propriétaires possèdent toutes les terres du Plan, ainsi que quelques autres bien placées dans les collines. Nous les détaillerons lors des séquestrations révolutionnaires. De plus, ces propriétés sont franches de taille, non imposables. Il ne reste aux habitants que les collines pentues, arides et de peu de valeur. L’emprise seigneuriale et ecclésiastique que nous avons reconnue plus ou moins importante dans les autres communes, est ici à Nibles très lourde. Il ne faut donc pas s’étonner si la population ne fut jamais très importante durant l’Ancien Régime. Le manque de bonnes terres interdisait toute expansion démographique. Quand enfin, lors de la Révolution, les habitants purent disposer de leur terroir en entier, il était déjà trop tard, l’exode rural avait commencé sans espoir de retour.

 

 

La population

 

On ne connaît pas l’état de la population en 1315. Nous l’avons estimée à quelque 200 personnes d’après la moyenne générale des 24 communes entre les données de 1315 et de 1765. En 1471, après la peste, le terroir est reconnu inhabité, non pas qu’il fût entièrement vidé de ses habitants, mais pas en nombre suffisant pour former une communauté. Il est probable que ceux qui restaient n’étaient pas propriétaires, mais servaient de main-d’œuvre agricole dans les propriétés des seigneurs, comme ce fut le cas à Esparron-la-Bâtie [5]. Le maximum de population sera atteint aux XVIIe et XVIIIe siècle. En 1698, il existe 29 foyers, puis 32 en 1728, 34 en 1765. A partir de cette date, la population commence à décroître avec 29 chefs de famille en 1774 et se stabiliser jusqu’en 1851. Puis c’est la chute pour s’établir autour des 40-50 habitants au XXe siècle.

 

Cette population est répartie en plusieurs hameaux dont le plus important au XVIIe siècle était celui du Plan, mais avec seulement 5 maisons habitées. La construction d’un nouveau château et d’une nouvelle église en fit naturellement le chef-lieu de la commune. La route venant de Valernes et remontant le cours de la vallée, constituait également un pôle attractif avec la maison de la Poste, halte et auberge pour les voyageurs. La communauté l’avait acquise du seigneur conjointement avec le moulin. Elle revendit la maison de la Poste le 3 janvier 1602, conservant seulement le moulin [6].

 

 Population Nibles

 

 

Historique du peuplement

 

 

Ici encore nous allons nous heurter au problème des sources. Il en existe, mais succinctes et incomplètes qu’il faudra compenser et tenter d’appréhender par le biais des enseignements fournis par les autres communes. Une étude du terroir au Moyen Age parue dernièrement est la seule et première recherche effectuée sur la commune de Nibles [7]. Elle révèle quelques données archéologiques jusqu’alors inconnues.

 

Préhistoire

 

L’auteur cité en référence fait état d’une découverte fortuite dans les années 1930 au quartier du Plan. Il s’agit d’un vaste clapier contenant une sépulture à inhumation. Elle était constituée d’un coffrage formé de trois dalles en calcaire local (deux pour les parois ; une pour le couvercle). A l’intérieur, le mort était allongé sur le dos, les bras croisé sur la poitrine. Deux poignards en métal étaient posés près de ses épaules et des silex étaient disposés dans la tombe. Cette tombe est datée de la fin du Néolithique-début Chalcolithique, IIIe millénaire avant notre ère. D’après cette description, elle était constituée d’un tumulus contenant une chambre funéraire formée de trois dalles, une en couverture, deux sur les côtés. Ce qui laisse supposer qu’il existait une entrée sur le côté opposé au chevet donnant peut-être sur un couloir d’entrée. Cette disposition est typique des sépultures mégalithiques de Provence que Jean Courtin décrit ainsi : les dolmens provençaux sont du type dolmen à couloir, à chambre carrée, rectangulaire ou trapézoïdale avec couloir d’accès, sous un tumulus rond ou ovale [8]. Si nous ne sommes pas peut-être en présence d’un véritable dolmen, mais plutôt d’un coffre funéraire, celui-ci semble être construit selon le même plan. Quant au matériel perdu, deux poignards en métal et silex, faute de description plus précise, ils ne peuvent apporter aucune information. Néanmoins, cette tombe monumentale, qui couvre encore 100 m² sur une hauteur de 0,80 m, est un témoin précieux car très rare dans le département.

 

 

L’Antiquité

 

Le même auteur rapporte qu’au cours d’une campagne de dessouchage, réalisée il y a une trentaine d’années, près du lieu-dit les Commanderies, la pelle mécanique a bouleversé plusieurs sépultures constituées d’un coffrage de tegulae. Si ces tombes ne datent pas de l’époque romaine, mais plutôt du haut Moyen Age, elles révèlent un site gallo-romain avec des tuiles plates réutilisées comme matériau.

 

La terrasse du Plan apparaît comme un site privilégié pour l’occupation humaine et cela depuis la Préhistoire. Entre la plaine de Valernes et le bassin de La Motte, elle constitue le seul pôle attractif pour l’habitat et les cultures. Nous allons le constater durant le Moyen Age et l’époque moderne.

 

 

Le Moyen Age

 

La période carolingienne n’a laissé aucune trace, que ce soit dans les textes ou par un quelconque toponyme. Il est probable que les tombes sous tegulae datent de cette période, mais sans certitude faute d’examen. On ne peut donc que conjecturer une présence colonisatrice sur la terrasse du Plan.

 

L’abbaye de Saint-Victor

 

Les premières mentions apparaissent à la fin du XIe siècle et le début du XIIe siècle sous le nom de Ulmum Bel ou Ulmebel (le bel orme). Tous les auteurs sont d’accord pour le situer très vraisemblablement à Nibles. Il s’agit de trois citations succinctes correspondant à des confirmations de la présence des moines de Saint-Victor. 4 juillet 1079 : confirmation par le pape Grégoire VII de la cella ad Ulmum Bel. 23 avril 1113 : confirmation par le pape Pascal II de l’ecclesia de Ulmebel. 18 juin 1135 : confirmation par le pape Innocent II de in Vapencensi, ecclesia de Ulmebel [9]. Il existe donc un prieuré (cella) et une église, mais sans connaître le titulaire de l’église ni sa localisation. Les moines devaient posséder également des biens fonciers dans le terroir comme partout où ils étaient installés. Il faut observer que ces trois citations ne sont que des confirmations et que la première mention de 1079 n’est pas celle de la création du prieuré. Il existait déjà, mais depuis quand ?

 

Après 1135 plus aucune mention n’est faite de ce prieuré de Saint-Victor à Nibles. Il est possible qu’il soit passé dans les mains de la prévôté de Chardavon fondée à la fin du XIe siècle. En 1319, Nibles fait partie des 22 prieurés relevant de cette congrégation de chanoines réguliers suivant la règle de Saint-Augustin. La prévôté était sous l’invocation de la Vierge et de saint Jean-Baptiste [10]. Il est probable que les chanoines, s’étant substitués aux Victorins, ont continué le service religieux dans la même église, mais où était-elle ?

 

 

La chapelle ruinée de Saint-Jean

 

Deux textes vont permettre de situer très probablement cette église primitive à l’emplacement même de l’église actuelle. C’est d’abord lors de la visite de l’évêque du 28 avril 1687 que nous aurions trouvé ensuite proche le château dudit lieu de Nibles une chapelle allant toutefois en ruine, la nef toute découverte y ayant un autel tout nu dans le presbytère (choeur) [11]. Le château dont il s’agit ici est le nouveau château construit par les Pontevès dans le village actuel. Cette chapelle est en ruine et proche le château. Le deuxième texte est une délibération de la communauté en date du 13 mars 1707 qui décide de la construction et l’édification d’une nouvelle église et de faire icelle proche la chapelle Saint-Jean [12]. Cette nouvelle église sera achevée en 1717 (date gravée sur l’encadrement de la porte d’entrée) et en 1718 le conseil municipal demande à l’archiprêtre que l’évêque vienne bénir le nouveau cimetière construit près de l’église.

 

Il existait donc un édifice religieux dans le village, dédié à saint Jean. Il est en ruine et ne sert pas au culte qui se fait alors dans l’église près du vieux château de la Bâtie. Cette église, construite suite à la création du site perché, est la paroissiale. Reprenons le schéma général des implantations paroissiales au cours de la période début XIe siècle-début XIIIe siècle. Les églises pré-castrales, c’est-à-dire avant la période de l’enchâtellement, sont implantées en milieu ouvert, non perché, non défensif. Elles desservent un habitat dispersé et sont fondées la plupart du temps par des monastères. Elles sont établies près des terres arables, proches des fermes et des exploitations. Quand survient le processus de l’enchâtellement, un nouveau lieu de culte est construit près du château et devient l’église paroissiale. L’ancienne perd alors son statut pour ne devenir qu’une chapelle dont la destinée sera aléatoire. Nous l’avons constaté dans de nombreuses communes (Saint-Geniez à Turriers, Saint-Heyriès à Valernes, Saint-Barthélemy à Faucon, Saint-Etienne à La Motte, les deux églises de Curbans, Saint-Marcellin à Vaumeilh, Saint-Benoît à Sigoyer, etc), phénomène dont on pourrait citer des dizaines d’exemples en Provence. Nibles n’échappe pas à cette loi générale. Le prieuré de Saint-Victor, vu la période considérée, est fondé en milieu ouvert et le meilleur endroit sur la commune est la terrasse du Plan. Il y a donc une grande probabilité pour que la chapelle Saint-Jean représente le premier centre religieux. Quand la nouvelle église est construite en 1717, il semble qu’on l’ait édifiée à l’emplacement même de la chapelle, reprenant la même orientation, c’est-à-dire le chevet tourné vers l’est, exactement à 90 °. Début XVIIIe siècle, on ne se souciait plus d’orienter les églises neuves sauf si elles reprenaient le plan d’un édifice de l’époque romane. Dans cette nouvelle église dédiée à Notre-Dame de Bethléem est édifié un autel à saint Jean-Baptiste, sans doute pour rappeler l’ancienne titulature de la chapelle [13].

 

 

Templiers et Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem

 

Dès la première citation, vers 1350, nous nous heurtons à un problème d’identification. En effet est cité le recteur de l’église du Temple proche de Nibles (rector ecclesie Templi prope Niblam) [14]. Or le Temple fait référence à l’Ordre des Templiers, mais ceux-ci n’existent plus depuis 1307, année où ils furent arrêtés par Philippe le Bel. L’Ordre fut définitivement supprimé en 1312 et leurs biens attribués aux Hospitaliers. Vers 1350, il ne peut donc s’agir que des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem que l’on verra se maintenir jusqu’à la Révolution. Une autre citation plus ancienne, de 1274, nomme également un rector ecclesie de Nibla, le même terme qu’en 1350 [15]. Un lieu-dit, la Commanderie, mot désignant un bénéfice d’un ordre religieux militaire subsiste encore au XVIIIe siècle et lors de la séquestration des biens de l’Ordre de Malte à la Révolution [16].

 

S’il ne fait pas de doute sur l’implantation d’un ordre religieux militaire, il n’y a pas de preuve absolue de leur présence avant le milieu du XIIIe siècle. En 1309, lors de l’hommage au roi Robert, il n’est cité que domina Garsendis de Valerna pro parte de Valerna, de Nible et de Castro Forte [17]. Il s’agit de Garsende de Laveno, mais elle n’est en possession que d’une partie de Nibles et ne tient pas le dominium, la seigneurie. Celle-ci pourrait être alors aux mains des Hospitaliers qui, lors de cet hommage, ne sont pas cités, comme dans d’autres cas, ceux-ci ne relevant pas du comte de Provence, mais du pape. Templiers ou Hospitaliers pourraient être alors à l’origine de la création du site fortifié et du château de Nibles. Quand les biens du Temple furent réunis à ceux des Hospitaliers, ils dépendirent de la commanderie de Claret, puis de celle de Gap, de même que les membres de Vaumeilh et de Clamensane.

 

Une autre assertion pose problème, l’église Saint-Michel. Elle est fournie par Nicole Michel d’Annoville qui cite un texte du 6 juin 1373 où sont recensés les biens des Hospitaliers, dont une église rurale appelée Saint-Michel de la Chevalerie (unam ecclesiam que appellatur Sancti Michaelis de Cavallaria sitam in territorio de Nibla) [18]. Malgré ses recherches, aucun nouvel élément n’est venu confirmer la présence de cette église que l’on ne peut situer. Correspond-elle à l’église citée vers 1350, ecclesia Templi ? D’autre part, l’auteur signale que les terres des Hospitaliers étaient nommées la Commanderie ou Saint-Jean. On retrouve le même vocable que celui de la chapelle Saint-Jean et la coïncidence ne peut être fortuite. En héritant des biens des Templiers, les Hospitaliers ont pu changer le nom du titulaire de la chapelle, correspondant mieux à leur dévotion puisque leur ordre est sous la protection de saint Jean.

 

Enfin, un autre édifice dédié à saint Vincent a été mal localisé par l’auteur cité ci-dessus, suite au résumé trop succinct du rédacteur de la série G des archives départementales des Hautes-Alpes. Si l’on se réfère au texte original, il s’agit d’une chapelle située sur la commune de Châteaufort, à Saint-Véran [19].

 

 

Le site de La Bâtie

 

Le vieux château de Nibles, sur le site de la Bâtie, a été élevé lors du processus d’enchâtellement. Il est situé en face de celui de Châteaufort, à l’endroit où la vallée de la Sasse forme une clue étroite dominée par des rochers abrupts. A la fois poste de défense, de repli et de surveillance de la vallée, il présente une architecture élaborée dont deux auteurs fournissent la description sur laquelle nous ne reviendrons pas [20]. Les dates avancées pour sa construction sont, pas avant le début du XIIe siècle pour l’un, courant XIIIe siècle pour l’autre. Comme on l’a constaté avec d’autres communes, la création du château donne également lieu à la construction d’une église paroissiale élevée à ses côtés. La réunion des autorités civiles et religieuses entraîne également le regroupement de l’habitat dispersé. Le castrum de Nibla vient de naître. Il restera le centre seigneurial, administratif et religieux jusqu’au milieu du XVIIe siècle avant la création d’un nouveau château puis d’une nouvelle église au quartier du Plan. C’est à ce moment que le nom de Nibles sera transféré au nouveau lieu de rassemblement de la communauté. Depuis le Moyen Age, il correspondait au site de la Bâtie, dit aussi le Rocher du Duc, d’où vient le nom de Nible, nible ou niblo en provençal désignant un oiseau de proie [21]. Il ne faut donc pas assimiler Ulmum Bel à Nibla, ces deux noms correspondent à deux lieux différents, le premier dans la plaine, l’autre sur un site perché.

 

 

Les conséquences de la crise du XIVe siècle

 

Famine, guerre et peste ont considérablement réduit la population si bien que le lieu est déclaré inhabité en 1471. Il ne reste que quelques hommes pour entretenir les biens des propriétaires et il manque des bras pour qu’ils soient tous mis en valeur. La Commanderie est alors rattachée à celle de Gap et ses biens diminuent de moitié. Il en est de même pour les propriétés de la prévôté de Chardavon. Personne n’a plus les moyens ni la force d’entretenir les édifices religieux. C’est sans doute à cette époque que la chapelle Saint-Jean est abandonnée. L’église paroissiale elle aussi se dégrade faute d’entretien. Un demi-siècle plus tard après le début du XVIe siècle, un nouveau fléau ajoutera encore la confusion et l’instabilité, les guerres de Religion.

 

 

La période moderne

 

On ne connaît pas l’impact de cette guerre sur la population et on ne peut que constater les dégâts sur les monuments. C’est à la suite de cette période que va s’opérer le transfert d’habitat, du château et de l’église paroissiale du site perché au site ouvert, dans la plaine.

 

L’église paroissiale

 

Dédiée à Notre-Dame de Bethléem, elle est élevée près du château de la Bâtie, accompagnée du cimetière. En 1602, quatre ans après la fin des guerres, elle est presque ruinée et en 1641 elle est descouverte en plusieurs endrectz, la nef n’est point voutée, il n’y a rien de pavé ny blanchy [22]. Aucunes réparations importantes n’ont pu être faites entre ces deux dates, ce qui signale les pauvres moyens de la communauté par rapport à d’autres qui les ont exécutés beaucoup plus vite. Il faut attendre le 28 avril 1687 pour constater que l’église sous le titre de Notre Dame de Bethléem, est couverte de tuilles, le presbytère (chœur) voûté, blanchi et pavé, la nef ni voûtée ni lambrissée et pavée de pierres brutes, l’autel orné d’un tableau passable, une pierre sacrée hors d’usage, d’un tabernacle de pierre à la mosaïque, les gradins de plâtre mal propre. Du côté de l’évangile il y a un autel de Notre Dame du Mont Carmel entretenu par les confrères où est figuré ladite sainte Vierge de bois peint couverte d’un taffetas fleury. Au milieu du cimetière joignant l’église et ouvert de tous côtés est une croix de bois. Sur la nef proche le presbytère il y a un petit clocher avec une cloche d’environ un quintal [23]. Mais les réparations ne sont pas complètes puisque la nef n’est pas voûtée, seulement charpentée, l’ameublement laisse à désirer et le cimetière n’est pas clôturé.

 

Les habitants ont dû estimer qu’il était peut-être inutile de restaurer totalement l’église car ils disposaient d’un nouveau lieu de culte élevé dans le nouveau château sur la terrasse du Plan. Les Pontevès l’avait construit en 1679 pour y célébrer la messe à cause de l’éloignement de la paroisse et attendu les incommodités des vallons qui ne se peuvent passer les jours de pluie [24]. La population augmentant, les habitants décident ensuite de construire une nouvelle église.

 

 

La nouvelle église

 

Une troisième délibération, après déjà deux autres précédentes, a lieu le 13 mars 1707 devant l’église où les consuls décident de la construction de la nouvelle église et de faire icelle proche la chapelle St Jean [25]. Mais ils constatent que lesdits habitants vont fort lentement pour remettre les dits matériaux nécessaires pour la baptisse d’icelle. Aussi ils décident de donner à prix fait tous lesdits matériaux qui seront nécessaires pour la baptisse de ladite église, soit pierres, bois, chaux, sable et plâtre, à celui qui en fera la condition meilleure. Le 14 avril suivant, une nouvelle délibération a lieu dans le logis dudit lieu quartier de la poste où les consuls rapportent qu’ils ont donné la construction de l’église à Gaspard Garcin et Michel Pujolle, mestres massons du lieu de Salignac. L’édifice sera terminé en 1717 et le cimetière l’année suivante.

 

La nouvelle église va reprendre la titulature de la première, à Notre-Dame de Bethléem. Elle reste un témoin fidèle de l’art de bâtir du XVIIIe siècle car elle n’a pas subi de transformations depuis son élévation. Elle est formée d’une nef unique comportant deux travées prolongées par un chœur, l’ensemble étant voûté d’arêtes. Les arcs-doubleaux séparant les travées reposent sur des pilastres. Une partie du mobilier date également de ce même siècle : le retable en bois noyer sculpté et son tableau, le maître-autel et le tabernacle richement décorés [26]. C’est la période la plus florissante pour la communauté qui a doté son église d’oeuvres de valeur. Quand l’évêque la visite le 16 septembre 1759 il ne fait aucun commentaire sur son état, sinon de remarquer qu’il y a le maître autel et deux autels, du saint Rosaire du côté de l’épître et de saint Jean-Baptiste du côté de l’évangile décemment ornés [27]. Le 20 octobre 1772, l’évêque demande que les fonts baptismaux seront fermés, le pavé sera réparé et le cimetière clos [28].

 

 

La Révolution

 

On connaissait plus ou moins les biens des seigneurs et des ecclésiastiques par l’affouagement de 1774 où le seigneur possède le château seigneurial et ses dépendances, le commandeur de Gap possède un pré et terre au quartier du Serre Gast et 6000 cannes de terre. Le chapelain de Notre Dame de Bethléem possède aussi beaucoup de terres. Ces biens sont détaillés lors du procès verbal d’encadastrement des biens fait en l’année 1790 [29]. Ils couvrent 19 hectares et demi.

 

- Les biens du commandeur de Gap, ordre de Malte, consistent en un pré et une terre de la Commanderie au quartier de la Poste de 8057 cannes², soit 3 ha 22.

- Ceux du seigneur s’étendent sur 18 721 cannes², soit 7 ha 48, avec une vigne à l’Adrech, deux prés aux quartiers de la Poste et des Basses Iscles et quatre terres dessous le château, au champ de l’Oratoire, au quartier de l’Allée et au Grand Plan.

- Le marquis d’Hugues, seigneur de La Motte, qui possède des biens dans d’autres communes, tient un pré noble au quartier de Clans dit Champ de la Cure de 786 cannes².

- Enfin la chapellenie de Notre-Dame de Bethléem, dont la plus ancienne collation remonte à 1558 [30], possède un total de 21 163 cannes², soit 8 ha 46. Il s’agit d’un pré au quartier de la Poste, d’une herme à Callabris et de cinq terres à la Poste, Callabris, Saint-Georges et Clans. Les biens sont mis aux enchères le 9 janvier 1791 et au bout de quatre feux sont adjugés en totalité à Joseph Brunet pour 3075 livres alors qu’ils avaient été estimés à 784 livres [31].

 

Il en est de même pour la ruine de l’ancienne église et du cimetière, de la contenance de 130 cannes², qui est estimé le 17 messidor An IV de la République et acquis par Jacques Amayon [32].

 

 

La route départementale n° 17

 

La route entre l’Escale et Seyne sera réalisée entre 1834 et 1870. La première passerelle sur la Sasse sur la commune de Valernes sera construite en 1832 [33]. Le passage dans les gorges et passant par Nibles sera réalisé dans les années 1850. Le plan du pont sur le ravin de Aguillons avec la rectification de la route est en date du 12 juillet 1851. Ce plan indique l’ancien sentier passant par la montagne, l’ancienne route départementale suivant le lit de la rivière et le nouveau tracé qui correspond à l’actuel (en rouge) [34].

 

Route départementale

 

 

Le XXe siècle [35]

 

Le projet d’adduction d’eau prend forme en 1909. Deux ans plus tard la commune prend la délibération de la vente d’une partie du bois communal, Bois de Hongrie, de 20 hectares, pour la construction d’une fontaine. L’acte est passé avec Mr Coulon, marchand de bois de la commune, pour la somme de 1 000 Frs. Le captage de la source du Ranc est réalisé en 1913 et les canalisations sont posées pour un coût de 14 800 francs financés par une subvention de l’Etat de 11 840 F, par une souscription volontaire des habitants de 1 200 F et sur les fonds libres de la commune de 1760 F. Le 5 août 1934, à la suite de la trombe d’eau qui s’est abattue sur le territoire de la commune le vendredi 3 août à 2 heures de l’après-midi, les digues qui barrent la rivière de la Sasse ayant été emportées, les terrains riverains ont été envahis et fortement endommagés. La prise d’eau de la fontaine située au quartier du Ranc qui alimente le village de Nibles a été enlevée du fait de la rupture de la route sur un parcours d’environ 1 km. Le canal d’arrosage a été emporté sur 3 km. Les habitants se trouvent de ce fait totalement privés d’eau et demandent à Mr le Préfet de bien vouloir leur faire accorder les secours d’urgence en vue de la réfection de la canalisation de la fontaine et du canal. Les réparations ne seront effectuées que deux ans plus tard.

 

Dès le début de la guerre 1914-1918, le conseil municipal envisage de prendre les mesures nécessaires pour faire effectuer le battage des céréales, arrachage des pommes de terre, semailles, travaux rendus bien difficiles par suite de la mobilisation des meilleurs travailleurs. Dix hommes ont été mobilisés : Auguste Bonnet, Félicien Coulon, Joseph Davin, Alfred Aubin, Alphonse Heyriès, Clément Jarjayes, Désiré Jarjayes, Jules Jarjayes, Adolphe Aillaud et Odilon Richaud.

 

Il n’y a plus que 55 habitants dans la commune quand, en 1942, le sous-préfet propose le rattachement de la commune de Nibles à celle de Châteaufort. Le conseil municipal proteste et refuse ce rattachement, étant donné que tant au point de vue géographique qu’ethnique, c’est plutôt la commune de Châteaufort qui devrait être rattachée à la commune de Nibles et cela pour de nombreuses raisons : le ravitaillement de Châteaufort se fait à Nibles, la route nationale passe à Nibles, les offices religieux des deux communes sont célébrés à Nibles. L’école communale qui avait été construite en 1881 est menacée de fermeture en 1947 car il n’y a plus que six élèves et le maire ne saurait envisager sans effroi la fermeture de l’école.

 

 

Synthèse et perspectives

 

Comme pour les autres communes, les conditions géographiques ont favorisé le développement humain dans l’endroit le plus favorable, la terrasse du Plan. Mais la mainmise sur cette terre par les seigneurs et les ecclésiastiques a rejeté les habitants dans les collines, ce qui n’a pas favorisé leur croissance économique ni leur expansion démographique. Ce facteur historique est particulièrement marqué à Nibles. Le mouvement de perchement et de déperchement est aussi remarquablement significatif : habitat sur la terrasse pendant l’Antiquité et la période XIe-XIIe siècle, perchement à partir du XIIe-XIIIe siècle, puis retour sur le même site ouvert dès le XVIIe siècle.

 

C’est pourquoi, au vu de ces données géographiques et historiques, nous pouvons reconnaître deux pôles de rassemblement de la communauté et de l’autorité seigneuriale et ecclésiastique, le premier à Ulmum Bel, l’autre à la Bâtie. Si celui de la Bâtie ne pose pas de problèmes sur son identification et son emplacement, il n’en est pas de même pour l’autre. L’église citée au XIe siècle, celle de Saint-Michel et la chapelle Saint-Jean sont-elles trois édifices différents ou le même, au même endroit ? Nous avons déjà mis en évidence la construction de l’église actuelle sur les ruines de la chapelle Saint-Jean et son orientation nous conduit vers l’époque romane, ce qui nous permet d’y localiser l’une des deux églises restantes, celle de Ulmum Bel ou de Saint-Michel. Nous pencherions plutôt vers l’église des Victorins, les Templiers et Hospitaliers n’ayant pas vocation d’assurer le service paroissial. Celui-ci était rempli, après les moines de Marseille, par les chanoines de Chardavon. Reste l’église Saint-Michel ou du Temple dont la réalité reste aléatoire bien qu’elle soit, elle aussi, située sur la terrasse du Plan, au quartier de la Commanderie dit aussi de La Poste.

 

Quel rôle faut-il attribuer aux Templiers en cet endroit stratégique du passage de la vallée de la Durance dans la vallée de la Sasse ? On sait qu’ils furent, avec les Hospitaliers, des alliés sûrs et des chevaliers aguerris auprès du comte de Barcelone dans sa conquête de la Provence.

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[1] AD AHP C 41.

[2] AD AHP C 26.

[3] FERAUD J. J. M.Les Alpes de Haute-Provence. Géographie historique et biographique du département des Basses-Alpes, 1844, p. 460-461.

[4] AD AHP C 19.

[5] Se reporter à la monographie de cette commune.

[6] AD AHP C 41, affouagement de 1698. Cette maison est dite également le logis du quartier de la Poste en 1707 quand le conseil s’y réunit lors de la séance où il délibère sur la construction d’une nouvelle église (AD AHP E Dépôt 137/1). Le logis est synonyme d’auberge. L’un des sens du mot poste est, selon le dictionnaire de l’Académie Française de 1798, un établissement de chevaux placé de distance en distance pour le service des personnes qui veulent voyager diligemment.

[7] MICHEL D’ANNOVILLE Nicole, Le terroir de Nibles au Moyen Age, SIVOM de la Motte-Turriers, 2000.

[8] COURTIN Jean, Le Néolithique de la Provence, Paris, Mémoires de la Société Préhistorique française, 1974, p. 168

[9] CSV n° 843, p. 219 ; n° 848, p. 238 ; n° 844, p. 226.

[10] LAPLANE Edouard de, Histoire de Sisteron, Digne, 1843, T II, p. 392-398. FERAUD J.J.M. Souvenirs religieux des Eglises de la Haute Provence, Digne, 1879, p. 85-88.

[11] AD HA G 786, f° 14 et ss.

[12] AD AHP E Dépôt 137/1.

[13] AD HA, G 789, f° 25. Visite du 10 septembre 1759 : Il y a le maître autels et deux autels, du saint Rosaire du côté de l’épître et de saint Jean-Baptiste du côté de l’évangile décemment ornés.

[14] PROU et CLOUZOT, Pouillés des provinces d’Aix, Arles et Embrun, Paris, 1923.

[15] Ibidem.

[16] AD AHP 1 Q 078 : 12 mars 1776, acte d’albergement passé par le Commandeur de Gap en faveur de Denis Richaud. E Dépôt 137/11, procès-verbal d’encadastrement des biens et droits seigneuriaux, 1790. La commanderie est située au quartier de la Poste et contient un pré et une terre de 8057 cannes². On retrouve le même toponyme à Vaumeilh, le Collet de la Commanderie, où étaient également les Hospitaliers.

[17] Cité par LAPLANE, Histoire de Sisteron, op. cité, p. 468.

[18] Op. cité, p. 76.   

[19] Se reporter à la monographie de Châteaufort.

[20] Nicole MICHEL D’ANNOVILLE, op. cité, p. 31-37 et LICARI Sophie, « remarques sur l’architecture de la Tour de Nibles », in Bulletin du Groupe de Recherches Historiques en Provence, avril 2001, n° 19, p. 42-46.

[21] DAUZAT-ROSTAING, Dictionnaire étymologique des noms de lieux en France, Parie, Guénegaud, 1963, p. 496.

[22] AD HA G 780 et 784, visites pastorales de 1602 et de 1642.

[23] AD HA G 786, f° 14 et ss.

[24] AD HA G 1163. La chapelle est attestée lors de la visite de 1687 : dans le château même une chapelle en entrant en bas à droite, bien voûtée, peinte et pavée proprement. Sur l’autel il y a un petit tableau, un crucifix de bois en noier, une bonne pierre sacrée, deux nappes. 

[25] AD AHP E Dépôt 137/1.

[26] L’ensemble a été inscrit à l’Inventaire le 25 avril 1962.

[27] AD HA G 789, f° 25.

[28] AD HA G 790, f° 64.

[29] AD AHP E Dépôt 137/11. Egalement 1 Q 078 pour les biens de la Commanderie.

[30] AD HA G 834. 21 février 1558 : collation de la chapelle ND de Bethléem à Nibles, vacante par décès d’Etienne Castagni, à Sauveur Garin, chanoine de Sisteron. Une autre du 25 novembre 1711 (G 872) : collation de la chapelle Notre Dame de Bethléem de Nibles, vacante par décès de Gaspar Gastaudy, à René Barême de Manville, clerc d’Arles, présenté par Joseph d’Aguillenguy, seigneur de Châteaufort et de Saint-Véran, jus patron.

[31] AD AHP 1 Q 040.

[32] AD AHP 1 Q 078.

[33] Se reporter au chapitre consacré à ce sujet dans la monographie de Valernes.

[34] AD AHP S 221.

[35] Sources : délibérations du conseil municipal, archives communales.

 

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