Daniel Thiery

La Motte-du-Caire Sasse

 

L A M O T T E - D U - C A I R E

 

La Motte Titre

 

 

Le terroir

 

 

La commune de La Motte-du-Caire, 2727 hectares, est constituée par un bassin établi dans le Grand Vallon qui, depuis les limites avec la commune du Caire au nord, s’élargit de part et d’autre offrant une grande surface cultivable. A l’est, le bassin est dominé par une chaîne de collines et de montagnes culminant à 1465 mètres et à l’ouest par une partie du plateau des Melves. L’altitude de la vallée varie entre 750 et 620 mètres. L’affouagement du 3 août 1775 décrit ainsi le terroir : il confronte ceux du Caire, Clamensane, Vallavoire, Châteaufort, Nibles, Vaumeilh, Sigoyer, Melve et Curban. Il est d’environ cinq lieues de circonférence, la plus grande partie en montagnes, collines et cotteaux dont la plus petite partie est agrégée de fayards et quelques chesnes blancs, y ayant quelque peu d’arbustes et peu du gazon, les autres sont stériles et entièrement pelés, partie en plaine et partie en terres ardeuses, penchantes ou en vallons. Il est coupé par plusieurs riols dont certains sont très considérables, par plusieurs eissariades et ravins qui ont emporté et engravé lors des crues beaucoup de terre, surtout dans la partie de la plaine [1].

 

 

Un déboisement catastrophique

 

Suite à l’affouagement de 1698, les consuls de la communauté adressent une plainte à messieurs de la direction pour le nouveau affouagement [2]. Ils démontrent que le terroir a diminué de quatre part trois. En effet, tout le terroir de la Motte est des montagnes rudes et relevées qui estoient autrefois toutes remplies des bois et qu’avant 1400 le seigneur donna tous les dits bois à nouveau bail. Ladite année 1400 il y avait 100 charges de blé de cense. Mais les eaux emportèrent plus de la moitié desdits biens avant l’année 1533 auquel temps les censes n’alloient pas à 50 charges de bled à cause des terres que les eaux avoient emportées. En 1648, le terroir se trouve aussi avoir esté emporté pour la moitié en façon qu’il ne reste qu’un peu de plaine dans le gravier qui toutes les années est emportée par les ravines et par les eaux des torrens que le défrichement a causé. Les consuls reconnaissent que le déboisement des collines et des montagnes situées près de la plaine a provoqué des ravinements et apporté quantité de graviers réduisant de trois quarts les terres cultivables.

 

Non seulement, la surface de la vallée a diminué, mais il ne reste plus aucun bois de chauffage. C’est ce que la communauté exprime lors d’une nouvelle plainte déposée en 1728 : ladite communauté n’a presque aucun bois et ceux qu’elle a ne sont d’aucune valeur. Les habitants ne peuvent pas s’en servir. Toute la terre gaste est pelée et de mauvaises ravines comme cela se voit. Et ladite communauté par défaut de bois arrente de celle du lieu de Faucon leur bois appelé Le Pellissier depuis 20 ans et même long temps auparavant pour l’usage des habitants dud lieu. Et elle en fait de rente 84 livres annuellement ainsi qu’il paroit par les comptes des trézauriers. Led bois de Pellissier est éloigné de deux lieues dud la Motte, ce qui fait que lesd habitants n’y peuvent faire qu’un voyage par jour et même avec peine parce que les chemins sont presque tous impraticables et l’on n’y peut aller que depuis le commencement du mois de may jusques au commencement de celuy du mois novembre. Le reste du temps le chemin est tout à fait impraticable. Et les habitants qui n’ont pas fait leurs provisions alors sont obligés de couper leurs arbres pour leur usage. Il n’a aucun pâturage aud lieu [3].

 

Ce n’est qu’à la fin du XIXe siècle que la communauté décide de remédier à la déforestation. Le 21 février 1875, le maire constate : ce qui frappe le voyageur en arrivant sur le territoire de la commune c’est la nudité des terrains et la couleur sombre des ravines qui entourent le village ; un coup d’œil rapide vous fait apercevoir des ravinements profonds qui s’y produisent chaque année et quelle quantité prodigieuse de détritus les orages doivent descendre sur la route départementale n° 17 et dans les terres qui les voisinent. La cause en est la dénudition des pentes des montagnes. Le conseil décide de faire appel à l’administration forestière pour le reboisement des pentes. En octobre, la commune propose à l’administration 574 hectares à reboiser pour 22 204 francs et en offre encore 104 hectares.

 

 

Inondations et intempéries

 

Durant l’Ancien régime, seuls les affouagements signalent qu’il est difficile de gagner Sisteron à cause des débordements des rivières. Il faut parfois patienter plusieurs jours et attendre la fin des crues. A partir du XIXe siècle, les renseignements sont plus précis et permettent d’apprécier les difficultés rencontrées par les agriculteurs et la communauté durant les siècles précédents. Ainsi, les pluies torrentielles des 7, 8 et 9 novembre 1886 ont fait déborder le Grand Vallon au quartier de Charavon où se trouve la prise d’eau qui alimente les fontaines publiques sur une longueur d’environ 50 mètres et que les fontaines sont complètement privées d’eau.

 

En 1890, à la suite de l’orage du 23 septembre le torrent du Saignon ayant grossi d’une façon épouvantable a emporté le pont en bois situé à l’entrée du village sur ledit torrent qui traverse le chemin de grande communication. Ce premier pont avait été construit en 1874, simple passerelle en bois de trois mètres de large. La commune demande le secours des Ponts et Chaussées. L’administration ne répond pas malgré la demande renouvelée en 1891 et 1892. Il sera enfin rétabli avec une largeur de 3,50 mètres. Après de multiples demandes, dont celle émise en 1956, de construire un pont plus large, le pont actuel ne sera réalisé qu’en 1962.

 

Le 15 août 1953 un orage d’une violence sans précédent s’est abattu sur le territoire de la commune, que le chemin vicinal ordinaire n° 4 de La Motte à Thèze a été complètement raviné sur 1900 mètres au lieu-dit le Pigeonnier et ainsi que d’autres chemins. Le conseil municipal demande un secours au ministre de 4 168 250 francs pour calamité publique.

 

Aux orages dévastateurs, il faut ajouter les gelées tardives et la grêle : considérant que les gelées de ces jours derniers qui ont duré sept nuits consécutives du 25 avril au mardi 3 mai (1960) où le thermomètre est descendu à moins 4° et moins 6 °, ont causé d’importants dégâts aux arbres fruitiers dont la récolte est perdue à 100 % dans certains quartiers, le conseil demande que la commune soit déclarée sinistrée. Le 23 août 1972, c’est un orage de grêle qui ravage à 100 % les vergers de la commune. Dix ans plus tard, un nouvel orage de grêle s’abat le 12 juillet 1982 qui a causé d’énormes dégâts aux cultures. Puis en 1991, ce sont de nouveau les gelées : les très fortes gelées printanières qui ont affecté le territoire de la commune durant la deuxième quinzaine d’avril ont détruits à 100 % les fleurs des arbres fruitiers dans les vergers de pommiers, poiriers, pêchers, ainsi que celles des cerisiers, pruniers, abricotiers, les températures étant de l’ordre de - 8 à - 10 °. Enfin, le gel des fin mars-début avril 1993 a causé des pertes entre 50 et 100 %.

 

 

Les moulins à blé

 

Quant au village il est situé dans le fond d’un vallon entouré de montagnes, de collines. Le terroir a un peu de plaine, pré et tout en pente et cette plaine est beaucoup endommagée par plusieurs torrents et ravins. Les habitants n’ont d’autre eau pour leur ménage que celle d’un ruisseau qui passe au bas du lieu, peu de bois et de pâturage. Ils ont un canal qui arrose la plaine dont l’entretien coûte beaucoup à la communauté et la liberté des fours en payant au seigneur 53 sols par chefs de famille du village et 2 éminées de froment par ceux de la campagne. Le 26 mai 1698 la communauté a vendu le moulin à blé avec les terres, écluses et canal en dépendant sous la pension de 21 livres que l’acquéreur s’oblige à lui donner annuellement et qu’elle est tenue de payer au chapitre de Gap duquel le moulin avait été acquis (1698). On constate ici les trois banalités successives du moulin à blé. C’est d’abord la banalité seigneuriale avec l’évêque de Gap, puis la banalité communale et enfin la banalité roturière. En 1698 il n’existait qu’un seul moulin à farine. En 1775, il y en a quatre : il y a quelques sources dont les eaux conjointement avec celles des riols font tourner deux moulins à bled. L’eau de la rivière Sasse qui est vers l’extrémité du terroir fait tourner un troisième moulin qui appartient à un particulier d’Antraix et un quatrième qui appartient au seigneur, les deux autres appartiennent à des particuliers. Ils sont taillables sans banalité à la mouture du soixantième.

 

 

L’eau pour le ménage

 

On constate également le défaut de fontaine, les habitants prenant l’eau directement dans le torrent du Saignon en même temps que les bestiaux s’y abreuvent. L’affouagement de 1775 complète ces informations, mais il existe alors une fontaine : ce lieu est scitué vers le bas d’un petit cotteau visant au midy dont une partie est bâtie dans la plaine. Il y a une fontaine publique formée avec une pièce de bois et une source à coté dudit lieu servant aussy de fontaine, principalement pour l’abreuvage des bestiaux. Les maisons sont partie en bon état et partie en mauvais état. Il y a deux cazeaux. Les rues sont partie bien pavées et partie mal pavées. Il y a une petite place publique à cotté des maisons supérieures. La plus grande partie de l’habitation est comode, le restant est incomode. Il est traversé sur le bas du lieu par un chemin de viguerie. Les habitants sont obligés de cottoyer et traverser la rivière de Sasse pour aller à la ville de Sisteron qui lors des pluyes abondantes leur en empêche la communication. Il est distant de trois lieues de la ditte ville.

 

La fontaine a dû être construite après 1727. En effet, le 28 novembre de cette année, il a esté représenté par lesdits sieurs consuls que sur la nécessité que ledit lieu a d’avoir une fontaine, qu’il y aye de l’eau suffisamment pour le lieu attandu que celle qui y est ny en a pas pour ledit lieu. Et il se seroit présenté Estienne Laurens et Jean Maisson du lieu de Mison lesquels auroient fait offre à la communauté de trouver de l’eau suffisamment pour l’usage des habitants et de leurs bestiaux de la grosseur de deux tuyaux et de faire régaler icelle et courir hors de terre moyennant la somme de 75 livres [4]. Il existe bien une fontaine, mais sans eau et cela depuis de nombreuses années. Il est probable que la déforestation a été la cause de l’assèchement de la source. Mais cette fontaine n’est pas abondante, comme constaté en 1775 : elle jaillit à peine pendant l’été et l’automne et peu abondante pendant l’hiver, dont l’entretien est de 21 livres par an, à ce non compris la fourniture des tuyaux qui est un objet considérable de dépense, par la raison que la conduite venant d’un coteau et passant par le ruisseau de Saignon, il faut souvent renouveler lesdits tuyaux, ceux qui sont dans le lit dudit ruisseau étant emportés à chaque crue d’eau. Il y a aussi une autre fontaine audit ruisseau de Saignon dite la fontaine vieille pour y abreuver les bestiaux.

 

 

Les productions

 

Elles consistent, selon l’affouagement de 1775, en bled, méteil, seigle, orge, avoine, épeautre, huile de noix, chanvre, fourrage, raisins et beaucoup de menus fruits. La statistique agricole de 1836 est plus explicite :

 

1836

Blé

P. terre

Lég sec

Vigne

Jardin

Chanvre

Total

Hectare

125

10

50

40

0,5

1

226,5

 

Les légumes secs constituent une grosse production avec 50 hectares. C’est la commune qui en produit le plus. Il est probable qu’ils faisaient l’objet d’un négoce avec le vin et les fruits. En 1775, il y a dans le lieu 10 tisseurs à toile, 3 cardeurs à laine, 4 fabricants de draps grossiers, 4 négociants en denrées et marchandises. Il y a une foire, un marché le jeudy de chaque semaine, les sieurs administrateurs nous ayant observé qu’il ne se tient que depuis la toussaint jusques aux festes de la noël.

 

Le cheptel est peu nombreux par le manque de pâturages. La déforestation a transformé les collines et les montagnes en un paysage aride et sec, impropre à la nourriture des bestiaux. C’est ce que constate l’affouagement de 1775 : l’on y nourrit 45 mulets ou chevaux, 10 bourriques, 40 bœufs, 400 brebis, moutons ou chèvres et 20 cochons. En 1836, le cheptel a nettement progressé :

 

1836

Boeuf

Bélier

Mouton

Brebis

Agneau

Porc

Chèvre

Cheval

Jument

Mulet

Ane

Total

 

50

10

600

200

150

140

110

1

4

108

29

1402

 

 

La population

 

Le nombre des maisons habitées dans le lieu en 1775 est de 106, celui des inhabitées de 6. Il y a un hameau composé de 4 maisons habitées. Il y a 24 bastides habitées, quatre inhabitées et un cazal. Les chefs de famille suivant le rolle de la capitation sont au nombre de 139 non compris le couvent des chanoines réguliers de la Sainte Trinité scitué dans l’enceinte du lieu dans lequel il n’y a qu’un père et un frère. En 1728, il y a 116 maisons habitées et 20 à la campagne.

 

La période la plus florissante pour la population fut celle précédant la grande peste du XIVe et XVe siècle, avec 800 habitants en 1315. Equivalente à celle de Valernes (840 hab.), elle était cependant moindre que celle de Bayons (1280 hab.), mais son terroir est moins étendu. On peut estimer que tout le terroir était investi avec de nombreuses bastides à la campagne. La chute provoquée par la peste en élimine la moitié puisque la commune perd 45 % de ses habitants, taux relativement bas par rapport à la moyenne générale de 64 %. C’est au cours des XVIIe et XIXe siècle que la courbe ascendante reprend vie mais sans atteindre le chiffre de 1315. Puis, c’est de nouveau la décrue provoquée par l’exode rural jusqu’en 1962 où s’opère un rétablissement significatif.

 

Population Sasse

 

 

Historique du peuplement

 

L’Antiquité

 

La commune a livré de nombreux témoins de la période gallo-romaine, essentiellement concentrés dans la vallée et sur le plateau des Melves, zones les plus favorables à l’implantation humaine et aux cultures. La carte archéologique décrit les principaux sites et les indices découverts, principalement des tegulae et des débris de poteries [5]. Des tombes à inhumation sous coffres de tuiles plates ont été mises au jour dans le quartier des Vignes, mais doivent être rattachées au haut Moyen Age. L’intérêt du territoire s’est donc révélé depuis l’Antiquité.

 

 

Le haut Moyen Age

 

Il faut sans doute relier le cimetière des Vignes à cette période, mais sans pouvoir donner une fourchette de dates précise, les tombes n’ayant livré aucun objet accompagnant les sépultures. Il en est de même pour le cimetière d’Heyriès aux Melves avec des inhumations sous dalles de pierres. Une tradition orale l’attribue aux Sarrasins, enterrés là après une bataille livrée contre eux. Il n’existe aucune mention d’un quelconque établissement carolingien comme à Gigors et à Valernes. Seul, un toponyme peut apporter une lueur, avec le Champ de la Ville jouxtant la ferme de La Bréjonière [6]. A cet endroit passait la voie menant à Sisteron par l’Homme-Mort et Valernes. Les domaines carolingiens se sont superposés le plus souvent aux anciennes villae gallo-romaines et l'on peut supposer une occupation aussi dense, seuls manquent les témoins pour en être assuré pleinement.

 

 

Le Moyen Age (XIe-XVe siècle)

 

La motte castrale et le prieuré de Saint-Etienne

 

Il existe peu de documents concernant le début de cette période. On ne peut que conjecturer une motte castrale sur la butte qui domine le village et qui lui a donné son nom. Le sommet a été aplani pour y installer une tour et une basse-cour (cour basse) entourée d’une palissade. L’habitat devait déjà occuper le site du village actuel dans sa partie supérieure. Intercalée entre le castrum Forte (Châteaufort) et le castellum de Falcone (Faucon-du-Caire), cette motte participait à la défense de la vallée et constituait le centre d’un domaine d’un aristocrate local.

 

De l’autre côté de la vallée, sur la rive gauche et en face de la motte castrale, un prieuré de Saint-Victor est attesté à la fin du XIe siècle. Il a été donné à l’abbaye par un habitant de Valernes, Matfred de Valerna [7]. Il est probable que ce personnage est le fils d’Isoard de Valernes cité en 1069 lors de la donation faite par son père du domaine de Saint-Heyriès aux moines de Saint-Victor [8]. Cette famille influente possédait des biens à Valernes et à La Motte et pourrait être à l’origine de la construction de la motte castrale. A Valernes, le père de Matfred fait don d’un manse et également d’une église dédiée à Saint-Heyriès. A La Motte, le don concerne également une église dédiée à saint Etienne avec les chapelles et les biens en dépendant. Cette église existe déjà lorsque le don est fait. Peut-on établir un parallèle de fondation entre ces deux églises, sachant que celle de Saint-Heyriès peut correspondre à la corte Valerignaca signalée en 739, celle de La Motte à une cour ou villa carolingienne non mentionnée par les textes ? Il est quasiment improbable que le bassin de La Motte n’ait pas été vitalisé lors de cette période vu sa position géographique favorable et ses antécédents gallo-romains. La citation faisant mention de chapelles et des biens en dépendant pourrait conforter cette hypothèse. Trois quartiers près du village portent les noms de Notre-Dame, Saint-Georges et Sainte-Anne qui ne correspondent pas aux chapellenies signalées au XVIIe siècle et lors des séquestrations révolutionnaires. Notre-Dame est un quartier excentré du village où s’élève l’église paroissiale. Saint-Georges est un quartier au sud du village confrontant ceux de l’Auche et de Peiviel [9]. Nous sommes peut-être en présence d’une église baptismale ou plébane et d’oratoria ou chapelles dépendant du chapitre de Gap dont l’origine peut remonter au haut Moyen Age. L’église et ses chapelles avec tous leurs biens auraient été accaparées par un laïc lors des troubles, puis léguées à Saint-Victor fin XIe siècle, pour revenir de nouveau dans les mains du chapitre au début du XIIe siècle.

 

L’église ne réapparaît ensuite qu’au XVIe siècle [10]. Un cimetière l’accompagne où les habitants enterrent leurs morts. La titulature à saint Etienne, premier martyr du christianisme naissant, est conforme à la tradition romane. Aujourd’hui, seul subsiste le toponyme Saint-Etienne attribué au quartier et à un ravin. Au XVIIIe et XIXe siècle il était donné également à un canal pour l’irrigation et à un moulin dit moulin de saint Etienne. La citation est unique. Lors des confirmations des biens de Saint-Victor par les papes Pascal II et Innocent II en 1113 et 1135, le prieuré n’est pas cité alors que ceux de Gigors, Nibles, Valavoire, Bellaffaire, Turriers, Faucon et Valernes sont tous nommés [11]. Il semblerait qu’il soit passé très vite, donc avant 1113, au chapitre de Gap. En 1274, est nommé un capellanus, un chapelain et non un prieur et vers 1350 le decanus Vapincensis pro prebenda de Mota et pro decanatu, c’est-à-dire le doyen du chapitre de Gap pour les bénéfices de la Motte et pour le chapitre [12]. Comme nous le verrons par la suite, l’église Saint-Etienne et surtout le cimetière continueront leurs fonctions jusqu’au milieu du XVIIe siècle pour disparaître totalement par la suite et tomber dans l’oubli.

 

 

L’église paroissiale

 

Nous ne possédons aucune donnée sur la fondation de l’église paroissiale dans le village. Orientée à 55 °, elle ne présente aucun caractère de l’art roman. Deux possibilités se posent si cette église n’a pas été édifiée lorsque le bourg castral s’est établi lors de période XIIe-XIIIe siècle. L’église Saint-Etienne a pu, malgré sa position extra muros, continué d’assurer le service paroissial. Ce ne serait pas un cas isolé, Marie-Pierre ESTIENNE en signale plusieurs exemples dans les Baronnies [13]. D’autre part, l’installation des Trinitaires en 1498 dans le bourg et la fondation d’une église a permis d’assurer le service religieux conjointement avec l’église Saint-Etienne. Seul le cimetière de Saint-Etienne dit encore le grand cimetière en 1641 a perduré plus longtemps : en sortant de l’église (du bourg) par la grand porte y a ung petit cimetière tout ouvert et luy a esté dict (à l’évêque) que le grand cimetière est dela le torrent de sainct Etienne [14].

 

 

Le couvent des Trinitaires

 

Le dernier jour du mois de février 1498 a lieu l’installation officielle des Trinitaires à la Motte. L’acte est rédigé par Jean Carbonel, notaire public du lieu de La Motte, en présence des représentants de la communauté et du révérend père de la Sainte-Trinité Antoine Nairassy [15]. Il fait suite à une délibération du parlement public tenu dans ledit lieu de Mota le 22 du mois de novembre. La communauté fait don du cens et des services, des maisons, jardin et casal, des terres et pré de l’hôpital des pauvres du Christ du lieu de Motta. En contre partie les religieux sont tenus d’édifier un couvent en l’honneur de la Sainte Trinité et cela dans ledit pré dudit hôpital situé sous le bourg de Motta confrontant avec les chemins publics et avec le ruisseau de Segno. Quatre religieux devront y résider en permanence. Le couvent devra être construit d’ici cinq années. Les religieux devront célébrer la messe tous les jours et réciter les heures canoniques. Suivent plusieurs conditions dont celle de s’occuper de l’hôpital des pauvres du Christ. Lesdits religieux sont tenus et doivent tenir la maison dudit hôpital ouverte, bien et décemment et munie de deux lits et couvertures et linges, bien suffisamment pour les pauvres du Christ. Ils devront en outre dire et célébrer une messe et une autre messe plus tard tous les jours et perpétuellement dans ledit couvent à une heure appropriée et selon la volonté de ladite communauté de Motta et cela en l’honneur de la Sainte Trinité et de la bienheureuse Vierge Marie.

 

Ce texte fait apparaître qu’il existe déjà un hôpital des pauvres du Christ, qu’il appartient à la communauté et géré par elle sous l’égide du Saint-Esprit sous la forme d’une confraternitas, confrérie du Saint-Esprit [16]. Cet hôpital possède des maisons, des terres et le pré où les Trinitaires vont construire leur couvent avec une église dédiée à la Sainte Trinité. La laïcisation de l’institution hospitalière débuta, dès le XVe siècle, notamment dans les pays méditerranéens [17]. Auparavant, à partir du XIIe siècle qui vit une floraison multiple d’hôpitaux, ceux-ci étaient fondés et gérés par l’autorité ecclésiastique. Mais peu à peu, certains d’entre eux ne constituaient plus qu’une source de revenus pour le titulaire et non plus un service pour les pauvres et les malades. La crise du XIVe siècle en fit disparaître un grand nombre jusqu’à ce que les municipalités les reprennent en partie en main. Malgré cet état de choses, la communauté de La Motte cède son hôpital et les biens en dépendant aux Trinitaires, mais les multiples clauses de réserve émises dans l’acte par les représentants leur permettaient de reprendre leur donation si celles-ci n’étaient pas observées strictement par les religieux. Il faut croire qu’elles le furent puisqu’ils y demeurèrent presque 300 ans.

 

Le 10 janvier 1611, la cure de La Motte est confiée à frère Pons Cadenet, prêtre de Marseille, professeur de théologie, de l’ordre des Trinitaires. Le 5 avril 1696, voit la profession de foi monastique chez les Trinitaires de La Motte du Caire, de frère François Vachier [18]. Une chapelle dédiée à saint Joseph dans l’église du couvent est fondée par la famille d’Hugues. Deux collations la mentionnent expressément [19].

 

 

La période moderne

 

La fin du Moyen Age est marqué par la peste et les ravages provoqués par les bandes armées de Raymond de Turenne. Le siège du Caire en 1391 et le passage des milices de Sisteron pour en déloger Tristan de Beaufort ont déstabilisé le commerce et les échanges. La longue guerre entre Catholiques et Protestants au XVIe siècle provoque encore l’insécurité, les levées d’hommes, de bêtes et de fourrage. On sait seulement qu’en 1585, le village fut occupé par l’infanterie du ligueur de Vins [20]. Les maisons et les édifices publics ont souffert, non seulement par les destructions mais aussi par le manque d’entretien et de réparation pendant près de cinquante ans.

 

 

Les titulaires de l’église paroissiale

 

L’église paroissiale, lors de la visite de l’évêque en 1599, est commencée à rebastir à neuf, les murailles d’alentour estant faictes et le clocher en bon estat avec deux cloches dedans sans toutefois d’autel ni fonts basptismales. Elle est sous le titre de sainte Catherine. Les consuls proposent de bâtir un cimetière près de l’église paroissiale, attendu que le cimetière est hors la ville. L’évêque rappelle qu’il est interdit d’enterrer dans le cimetière des catholiques les adeptes de la religion prétendue réformée [21].

 

Lors de la visite paroissiale de 1641, les habitants vont en procession recevoir l’évêque proche du torrent de Sanion, à l’adret de l’oratoire Notre Dame de Pitié. L’église, sous le titre de saint Etienne et de sainte Catherine, est voûtée, blanchie et pavée [22]. La paroisse a ajouté à la titulature de sainte Catherine celle de saint Etienne car la première église et le cimetière sont maintenant abandonnés et les paroissiens ne veulent pas perdre la protection de leur premier patron. Le 3 mai 1687, une nouvelle visite nous apprend que l’église, sous le titre de saint Etienne et de sainte Catherine, est couverte de tuilles, voûtée en croisillons, blanchie, l’autel orné d’un tabernacle décent, d’un tableau de bois noier non peint. Derrière l’autel il y a une petite sacristie où est un coffre de bois noier. Du côté de l’évangile une chapelle de Notre Dame du Rosaire ornée d’un tableau où sont dépeints quelques pénitents ayant le visage couvert, une statue de la Ste Vierge de bois doré relevée en bosse. Plus bas, un autre autel sous le titre de saint Joseph agonisant avec un tableau. La chaire à prêcher est sans marchepied. Au clocher qui est de pierres en quarré sont trois cloches. Le cimetière joignant l’église est fermé de murailles avec une croix décente au milieu  [23]. L’édifice apparaît maintenant complètement restauré et bien orné. La confrérie du Rosaire a été érigée le 7 mai 1662 et les pénitents ont doté l’autel d’un tableau [24]. Il existe trois tableaux, un au maître-autel et deux sur des autels latéraux, au Rosaire et à saint Joseph. Aucun ne subsiste aujourd’hui.

 

On ne sait quand sainte Madeleine devient la titulaire de l’église, détrônant Etienne et Catherine, sans doute au cours du XVIIIe siècle. On a observé le même phénomène pour l’église de Valernes avec également sainte Madeleine. Mais on n’oublie pas les deux premiers car on institue deux chapellenies sous leurs titulatures [25]. Des terres leur sont attribuées au Pré Tourdet et aux Melves. Au XIXe siècle, après que la Révolution a supprimé le couvent des Trinitaires, on ajoute comme co-patron la Sainte-Trinité afin de perpétuer leur souvenir. Aujourd’hui, il ne subsiste plus que sainte Madeleine comme patronne, sainte Catherine a laissé son nom à la rue principale et la Sainte Trinité a disparu. Le couvent a été transformé en maison particulière. Quant à saint Etienne, il ne survit que par le nom d’un ruisseau qui se jette dans le Grand Vallon.

 

 

Construction de la nouvelle église, 1850-1854

 

On a constaté par le texte de 1687 que la voûte de l’église était en voûtes d’arêtes, voûtée en croisillons. Le devis de la nouvelle église établi par l’architecte Piettiny du 14 janvier 1850 nous apprend qu’elle comportait deux nefs séparées par d’énormes piliers [26]. En outre elle était très humide car en dessous du terrain voisin et d’une hauteur seulement de 6 mètres, ce qui la rendait insalubre. Les travaux sont confiés à Angelo Andreety de Turriers. Le procès-verbal de réception définitive est du 12 décembre 1854 pour la somme de 14 213,05 francs. La porte monumentale avait été adjugée au sieur Victor Bonnaud, tailleur de pierres à Melve, par acte du 8 octobre 1843, pour 350 francs et terminée le 27 janvier 1846. Lors des travaux, elle sera seulement déplacée. Le clocher qui avait été élevé en 1785 par l’entrepreneur Jean Raymond (plaque gravée sur le clocher), sera prolongé par une flèche octogonale en tuf de 10 mètres de hauteur surmontée d’une croix en fer et d’une girouette.

 

Le mobilier sera entièrement renouvelé durant les années suivantes. Le maître-autel et l’autel de la Vierge en marbre blanc seront acquis par la Fabrique suite à un legs fait par Marie-Julie Roche en 1865. Il servira également à solder l’achat d’une cloche fait en 1855. Les sept tableaux actuellement dans l’église sont recensés en 1906 [27]. Trois d’entre eux sont de la main de Fidele Patritti (la Vierge aux raisins, la mort de saint Joseph et l’Assomption). Celui représentant saint François de Sales est daté de 1751, signé Giandomenico Lombardi et peint à Lyon. Le tableau du maître-autel figurant la crucifixion est un don de Napoléon III en 1853, copie d’un maître, ainsi que certainement celui de la résurrection. Le tableau de la pietà pourrait provenir d’un des couvents des Franciscains de Sisteron, transféré lors de la Révolution. Tout au long des XIXe et XXe siècles, des réparations seront effectués : crépissage des murs en 1876, toiture en 1889 et 1893, clocher en 1955 et 1976. A la fin du XXe siècle plusieurs tableaux seront restaurés par la municipalité.

 

 

La Révolution

 

Les biens du seigneur et du clergé vont être séquestrés et vendus aux enchères. Ceux du seigneur, François Armand Léonor HUGUES émigré à Pignerol (Italie), sont considérables. Outre de nombreuses terres, il possède tous les domaines importants [28] :

 

- Domaine du Bas Plan avec un bâtiment en deux corps, une megerie et un moulin à bled, le bois de Beauvet et une terre à Missipierre, le tout de 80 700 cannes², soit plus de 32 hectares

- Domaine du Haut Plan avec des terres alentour pour 85 234 cannes², soit 34 hectares.

- Domaine d’Abian de 109 130 cannes², soit 43, 65 hectares.

- Domaine du Haut et Bas Vermeil de 60 000 cannes², soit 24 hectares.

- Domaine de la Bréjonière de 86 088 cannes², soit 34,44 hectares.

- Domaine du village consistant en plusieurs propriétés dont une partie du château, une maison, deux pigeonniers, une glacière et plusieurs terres et vignes à Notre Dame, Chalavon et l’Auche pour un total de 22 085 cannes², soit presque 9 hectares.

A ces grands domaines, il faut ajouter quantité de terres, vignes, jardins, vergers et prés. L’ensemble couvre quelque 240 hectares qui seront vendus en 73 lots à des particuliers, la majorité à des habitants de La Motte et rapportera 230 185 livres. On a vu que le même seigneur possédait également 300 hectares dans la commune de Vaumeilh.

 

En comparaison, les biens des ecclésiastiques paraissent bien minimes [29] :

- L’ordre de la Trinité ne possède qu’une seule terre de 142 cannes², vendue pour 850 livres à Jean Antoine Chabrier.

- La chapellenie de Saint-Jean et de Saint-Etienne tient deux terres au Pré Tourdet.

- La chapellenie de Sainte-Catherine possède sept terres au quartier des Melves de 12 hectares qui seront acquises par Jean-Joseph Hodoul bourgeois de la Motte pour 3 275 livres.

- Le prieur décimateur possède le domaine du prieuré d’Entraix, désigné ainsi : terre sur le terroir de la Motte au hameau d’Entraix, déduit la chapelle, le cimetière, les clapiers, de 1958 cannes, ainsi que les droits de dîme perçus sur les fruits produits par les 4 à 5 habitants dudit hameau.

 

Le 22 pluviose de l’An II un inventaire du mobilier de l’église est dressé par l’agent national, le maire et les officiers municipaux de la commune [30]. Après avoir recensé les objets du culte de la ci devant église qui sera désormais fermée, ils trouvent quelques tableaux signes du fanatisme, que nous aurions laissé pendus où nous les avons trouvés, en attendant que le chef-lieu du district donne l’exemple de la destruction de pareil fantôme qui entretiennent toujours le fanatisme parmi le peuple.

 

Un état des paroisses rédigé en 1807 indique que l’église paroissiale a souffert du vandalisme révolutionnaire : l’autel est sans croix et sans chandeliers. Il y a un tableau en assez bon état représentant la Magdeleine à la descente de la croix. La voûte ainsi que les murs a souffert pour n’avoir pas été à l’abri de la pluie. L’autel est souvent couvert des parties de crépissage qui se détachent de la voûte. Les fonts baptismaux totalement détruits viennent d’être réparés, mais mal. La chaire qui avait été abattue et en partie brisée vient d’être remise mais elle est en bien médiocre état [31].

 

 

La modernisation [32]

 

Fontaines et lavoirs

 

On a constaté plus haut combien le problème de l’eau pour le ménage était crucial. Pendant des siècles, les habitants du village devaient chercher l’eau dans le torrent du Saignon, gelé en hiver, pollué lors des pluies et la corvée d’eau était pénible. Ceux des campagnes bénéficiaient d’un puits proche de la ferme et étaient moins handicapés. La première adduction d’eau fut effectuée au milieu du XVIIIe siècle, mais la fontaine était intermittente : la seule fontaine que nous avons pour alimenter les habitants et les animaux de notre commune coule fort peu et se tarit assez souvent constate le conseil municipal le 15 mai 1842 et la nécessité d’avoir une fontaine qui donne aux habitants du village une eau saine et suffisante se fait sentir chaque jour. On propose d’acheter la belle source qui prend naissance dans la propriété d’Auguste Payan au quartier des Paravouns. Cet achat se monte à la somme de 1 200 francs. Un devis de 7 289 francs est proposé par M. Ricard, arpenteur forestier. Le financement serait assuré pendant 4 ans par une taxe sur les bestiaux qui vont pâturer dans les terrains communaux. Le 22 décembre 1845 est rédigé le procès-verbal de réception de la construction de trois fontaines. Les travaux sont exécutés par Margaillan François, suite à l’adjudication du 12 octobre 1844. Il y a une fontaine devant l’église, une au Pied de Ville et l’ancienne fontaine au coeur du village est conservée et réparée.

 

Le 13 février 1859, le conseil municipal décide de remplacer les tuyaux en bois de pin qui sont pourris par des tuyaux en terre de grand calibre et vote une taxe affouagère et deux journées de prestation. Puis il décide dans les années 1860 de reconstruire les trois fontaines et d’établir un lavoir à la fontaine Saint-Barthélemy, puis un autre à la fontaine du Pied de Ville. Mais les habitants proches de l’église ne sont pas satisfaits et demandent, eux aussi un lavoir. Il leur faut attendre 1887 pour voir leur demande exaucée. En 1888 il est projeté le rétablissement de la fontaine Saint-Barthélemy dont les habitants de ce quartier sont privés d’eau depuis longtemps. Dix ans seront nécessaires à cette réalisation. Entre temps, on constate que les fontaines sont alimentées actuellement par deux sources situées sur le bord nord du torrent du Grand Vallon se réunissant dans un même réservoir situé à 1350 mètres environ du village, sont à peine suffisantes aux époques pluvieuses du printemps et de l’automne, qu’elles diminuent beaucoup en été et en hiver et tarissent même quelquefois complètement. Il faudrait dériver une source au quartier du Thoron située à 724,35 m du réservoir, source d’un débit de 6 à 7 litres par seconde. Puis, on pense à la source Ayasse. Plus l’eau devient « facile », plus la demande devient exigeante et la municipalité se débat pour trouver de nouvelles sources et améliorer le confort des habitants. C’est ainsi qu’est inauguré le 15 juin 1901 la couverture des trois lavoirs publics. Puis c’est la construction de deux nouvelles fontaines en 1905 aux quartiers Sainte-Anne et de l’Auche.

 

Mais l’eau est encore loin de couler dans les maisons. La Grande Guerre va anéantir tous les projets. Néanmoins, l’adduction d’eau pourra être réalisée avant la deuxième guerre mondiale, alors que les autres communes devront patienter encore plus longtemps, dans les années 1960. Le projet prend corps dès 1927 en procédant à l’analyse chimique et bactériologique de l’eau à capter. En 1929, il est confié à M. Jean, ingénieur adjoint des Travaux Publics à Sisteron. La dépense prévue est de 240 000 francs et le conseil adresse une demande de subvention au Ministre de l’Agriculture. Elle est accordée couvrant 60 % de la somme. En 1930, les travaux sont presque terminés et le conseil municipal demande aux particuliers qui désirent avoir des prises d’eau de se faire connaître.

 

 

Les écoles

 

Au milieu du XIXe siècle, il existe une école pour les garçons et une pour les filles, tenues par un instituteur et une institutrice rémunérés par la commune. Mais ces deux écoles sont surchargées et beaucoup d’enfants ne s’y rendent pas. Un état de la population rédigé en 1866 fait état de 29 % de la population ne sachant ni lire ni écrire et 6 % qui savent seulement lire [33]. Par son testament du 10 mars 1857, Zélie Chabrier fait un legs à la Fabrique de tous ses biens et immeubles situés sur la commune. Il est stipulé qu’une partie d’entre eux soit consacrée à l’établissement d’écoles dirigées par des religieux et religieuses. C’est pourquoi le 14 mai 1865, Charles Blanc, maire, expose au conseil municipal que : une grave question qui intéresse d’une manière toute particulière l’avenir moral et intellectuel du pays m’a préoccupé depuis que j’ai eu l’honneur d’être appelé à administrer votre commune, cette question si importante et dont je veux vous entretenir aujourd’hui est celle de l’instruction classique de nos enfants. Nos écoles communales sont dirigées l’une et l’autre par un seul individu, celle des garçons par un instituteur et celle des filles par une institutrice. Eu égard au nombre des enfants, il est difficile sinon impossible, malgré la meilleure volonté des titulaires, que l’instruction soit donnée d’une façon profitable ; elle est de loin, si je consulte l’opinion, de satisfaire les vœux du pays. Je viens vous proposer d’appeler dans votre commune des frères pour instruire vos garçons et des religieuses pour élever vos filles. La dépense s’élèverait à 1 800 francs, 1 000 francs pour les frères, 800 francs pour les sœurs. Cette somme serait couverte par les intérêts du legs de 20 000 francs de Mlle Chabrier

 

La même année, suite à la démission de l’institutrice Fanny Barrière, est engagée Marie Constance Jouve, en religion soeur Marie de Jésus. Mais le problème n’est pas résolu pour les garçons. Les instituteurs ne restent pas longtemps à cause de la surcharge de travail. Ils se succèdent rapidement, Paul Vinay, nommé le 26 octobre 1866 est remplacé par Jacques Touche le 17 février 1868. Le maire, en 1872 rappelle le legs de Zélie Chabrier et le désir des habitants de voir diriger les écoles par des religieux congréganistes. Mais rien n’est fait et le maire constate en 1879 que l’école communale de garçons à une moyenne mensuelle de 75 élèves et que cette école donne des résultats satisfaisants. Si les élèves en sortent bien préparés, ce n’est que grâce au zèle aussi exceptionnel qu’admirable de Mr l’Instituteur. Cet instituteur héroïque épuise ses forces et use sa vie dans un travail excessif. Un autre maître ne pourrait certainement pas suffire à pareille tâche et il est à craindre que Mr Nury, malgré toute sa bonne volonté, ne puisse pas y suffire longtemps. Il faut que l’instituteur soit aidé par un adjoint. La demande d’un adjoint est approuvée par le Ministre de l’Instruction Publique le 25 août.

 

La même année le conseil municipal considère qu’il serait d’un grand intérêt pour les familles et pour l’instruction des enfants d’établir dans les deux écoles publiques la gratuité absolue de l’enseignement. De cette manière, les portes de l’école seraient ouvertes à tous sans distinction de fortune, sans obligation pour les pauvres de se faire inscrire sur une liste bien délicate à dresser. Il suffit que la commune vote une imposition extraordinaire de 4 centimes additionnels sur le principal des 4 contributions directes, dont le produit serait de 159,29 francs par an, tandis que les familles paient annuellement une rétribution scolaire de 1 050 francs. Le conseil approuve et décide que la gratuité sera appliquée à partir du 1er janvier 1880.

 

Dans le même temps, la commune reçoit une lettre du Préfet du 15 novembre 1879 donnant communication d’une circulaire du Ministre de l’Instruction Publique proposant l’organisation dans les communes de plus de 500 âmes d’une salle d’asile qui serait formée avec les élèves de moins de 6 ans dans les deux écoles de la commune. Le conseil reconnaît le bien-fondé de cette décision, mais ne peut y souscrire par manque de ressources. Trois ans plus tard, la classe enfantine est ouverte, la commune offrant gratuitement une salle de classe et un logement pour la directrice.

 

Le débat sur la laïcité de l’école des filles a lieu le 17 novembre 1879. Un membre du conseil propose de demander la substitution de l’enseignement laïque à l’enseignement congréganiste de l’école des filles. Par 10 voix contre un absent, le conseil,

- considérant que l’enseignement laïque ne pouvant être donné que par des institutrices pourvues du brevet de capacité offre aux familles beaucoup plus de garanties que l’enseignement congréganiste,

- considérant que ce même enseignement laïque, sans être le moins du monde irréligieux, est mieux en rapport que l’enseignement congréganiste avec les institutions libérales et démocratiques de la France actuelle,

- considérant que le choix des maîtres et institutrices laïques échappe de fait à l’autorité civile pour appartenir toute entière à l’autorité ecclésiastique,

- considérant enfin que le budget municipal n’est nullement intéressé de la question, délibère de demander au Préfet de substituer le plus tôt possible l’enseignement laïque à l’enseignement congréganiste dans l’école communale des filles à La Motte-du-Caire. L’année suivante, la réaction du maire est encore moins nuancée : suite au don de Zélie Chabrier, la Fabrique contribue à l’entretien d’une école libre de filles, ouverte pour lutter contre l’école laïque fondée par la commune. Vous penserez comme moi, Messieurs, que nous devons nous élever contre cette prétention.

 

C’est à partir de 1882 que naît le projet de construction d’un groupe scolaire. Un premier devis est établi par l’architecte Mazan, mais le Préfet ne l’approuve pas. La commune refuse de payer en 1886 les honoraires à l’architecte alors décédé. Les héritiers font appel et en 1889 le conseil de la Préfecture condamne la commune à payer la somme de 996 francs due aux hoirs Mazan. Un nouveau projet est élaboré en 1889 consistant à l’agrandissement et aux réparations de la maison d’école qui est devenu indispensable par suite de l’insuffisance, de l’insalubrité et du défaut de convenance de l’édifice actuel qui manque de cours et de jardins ainsi que de lieux d’aisance. Le plan est dressé par M. Andreetty et le devis s’élève à 13 037,25 francs. De nouveau, le Préfet intervient en ne donnant pas son autorisation. Le curé lui aussi s’insurge sous prétexte que le presbytère, en cas de réalisation, deviendrait une sorte de dépendance des locaux scolaires à cause d’un escalier commun entre lui, les maîtres et maîtresses. En 1891, le conseil reconnaît que l’exécution des écoles étant ajournée à une époque indéterminée, il convient cependant de payer 192,70 francs à l’architecte Andretty pour ses honoraires.

 

Les années passent, mais la municipalité s’obstine. Elle reprend le projet de création en 1900 avec un devis de 31 000 francs. Une troisième fois le Préfet ne l’approuve pas parce que l’immeuble choisi pour l’emplacement de l’école n’est pas à la distance réglementaire du cimetière et ne peut être affecté à cet objet. La mairie décide de transférer le cimetière en un autre endroit et à une distance beaucoup plus considérable. Cela ne sera fait qu’en 1926. M. Pauguin, conducteur de travaux à La Motte est chargé de préparer les plans et l’entrepreneur Bouchet du Caire de réaliser les travaux. L’inauguration a lieu en 1907 mais le groupe scolaire ne sera vraiment terminé qu’en juillet 1908. 26 ans auront été nécessaires pour aboutir enfin.

 

Le 14 décembre 1924, l’Inspecteur d’Académie supprime un emploi d’instituteur car l’effectif n’est plus que de 68 élèves. Le maire Lucien Reynier constate avec amertume que lors de la construction du groupe scolaire en 1906, plus de 120 élèves fréquentaient l’école communale. La mévente des produits agricoles et par conséquence des propriétés rurales antérieurement à 1914, a fait diminuer d’une façon sensible la population de La Motte et par contre coup la population scolaire. La guerre de 1914 est survenue qui n’a laissé que très peu d’hommes mariés dans leurs foyers et qui a empêché les mariages. La mort a fait des ravages parmi les jeunes pères de famille. Le pays ne leur procurant que de maigres ressources, les veuves ont dû quitter le pays avec leurs jeunes enfants. 

 

 

Le redressement de la fin du XXe siècle

 

La population va encore continuer de s’amoindrir après 1918. Il n’y a plus que 362 habitants en 1962, plus de la moitié moins qu’au Moyen Age. Après les grandes réalisations effectuées au début du siècle avec l’adduction d’eau, le tout-à-l’égout, le groupe scolaire et la réfection complète de l’église, il faut maintenant retenir les habitants qui restent et en attirer d’autres.

 

C’est d’abord l’amélioration de la culture fruitière avec le projet en 1957 d’envisager l’irrigation de tous les terrains cultivables avec la création de un ou plusieurs lacs collinaires construits selon les méthodes employées en Italie. Au XIXe siècle, vignes et vergers couvraient 33 hectares. En 1975, les vergers, seuls, totalisent 147 hectares, puis 156 en 1993 et 160 en 2001 constituant 60 % du revenu des agriculteurs. Les vignes ont disparu entre temps. Un emprunt de 60 200 francs est voté en 1960 pour financer le projet d’irrigation, remboursable sur trente ans au taux de 4 %.

 

Puis naît le projet de construction de gîtes communaux en 1959 : il y aurait intérêt à construire des gîtes communaux destinés à la location à des familles domiciliées dans un centre urbain et qui pourraient ainsi bénéficier de l’agrément de notre site et de notre climat. Les six premiers gîtes du quartier de l’Auche sont achevés en 1962 auxquels s’en ajouteront encore trois autres. En 1965, on décide d’aménager l’immeuble Payan que la commune vient d’acquérir en quatre appartements. Puis, c’est le projet d’un village retraite au Truillas en 1966 et un centre de loisirs au Mousserein en 1975, terminé en 1979. La même année, en septembre, voit l’ouverture de l’école primaire intercommunale du Pré Long. La MARPA est ouverte le 1er février 1993. Entre temps, la commune a construit une gendarmerie, une mairie, une salle des associations en même temps que l’on rénove l’adduction d’eau et la station d’épuration. En 2006, la Maison de Santé regroupe tous les services médicaux [34]. Toutes ces réalisations ont permis à la population, non seulement de se stabiliser, mais de progresser d’années en années.

 

 

Synthèse et perspectives

 

La large vallée et le plateau des Melves constituent les deux atouts de la commune. Ils ont été colonisés dès l’époque romaine, puis à partir du XIIe siècle. Mais il est probable que le haut Moyen Age, malgré l’absence de sources, fut une période concrétisée par un nombre conséquent de villae ou de curtis. Un tel terroir, encore plus favorable que celui du bassin de Turriers, ne pouvait échapper à l’administration carolingienne et à l’appétit de grands propriétaires terriens. Le manque d’informations ne permet pas d’occulter certaines périodes historiques sous le prétexte du vide documentaire et ce n’est pas fantasmer que de relier entre eux des fils disjoints.

 

Si l’histoire du peuplement se révèle relativement continue depuis l’Antiquité, il subsiste cependant des zones d’ombre. En particulier, la période carolingienne n’est documentée que par un seul toponyme. La motte castrale, si elle semble relativement assurée, n’est cependant pas prouvée absolument. Seul, un sondage permettrait de la reconnaître. L’église Saint-Etienne, si elle apparaît à la fin du XIe siècle, existait déjà, mais depuis quand ? On ignore également la date de fondation de l’église paroissiale actuelle.

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[1] AD AHP C 26.

[2] AD AHP C 19.

[3] AD AHP C 23.

[4] AD AHP E Dépôt 134, délibérations du conseil municipal.

[5] Carte archéologique de la Gaule. Alpes-de-Haute-Provence,. CNRS, Paris, 1997, p. 315-317, n° 134.

[6] Cité lors de l’encadastement des biens de l’émigré Hugues en 1790 : terre au quartier des Melves appelée le Champ de la Ville dépendante du domaine de la Bréjonière de 5690 cannes (AD AHP 1 Q 45).

[7] Cette donation ne figure pas dans le cartulaire de Saint-Victor. Le texte est reproduit dans le Catalogue des chartes antérieures au XIIe siècle (687-1112), AD BdR, Marseille, 1998, de VILLARD André et BARATIER Edouard : donation par Matfred de Valernes, sa mère et son cousin Raymond, de l’église Saint-Etienne de la Motte, avec les chapelles et les biens en dépendant.

[8] CSV n° 717, T II, p. 63. Ego Isoardus et uxor mea Adalax et filii mei Isnardus et Matfredus, Moi Isoard et mon épouse Adalax et mes fils Isnard et Matfred.

[9] Ces deux toponymes évoquent un habitat du haut Moyen Age, un en plaine, l’autre perché.

[10] AD HA G 779, f° 530, visite pastorale du 2 août 1599.

[11] CSV 848 et 844.

[12] PROU et CLOUZOT, Pouillés des provinces d’Aix, d’Arles et d’Embrun, Paris, Imprimerie Nationale, 1923

[13] ESTIENNE Marie-Pierre, Châteaux, villages, terroirs en Baronnies, Xe-XVe siècle, PUP, 2004, p. 200-212.

[14] AD HA G 784, p. 154. Visite pastorale de 1641.

[15] AD AHP E dépôt 134/10. Texte de 12 folios en latin. Il s’agit d’une copie effectuée le 9 mars 1649.

[16] Cette confrérie du Saint-Esprit subsiste encore dans l’image d’une colombe figurée sur la voûte du chœur de l’église.

[17] Dictionnaire du Moyen Age, Collectif, PUF, 2002, article « Hôpital », p. 690-691.

[18] AD HA G 852.

[19] AD HA G 865 (1673) et G 870 (1711).

[20] Rapporté par LAPLANE Edouard de, Histoire de Sisteron, Digne, 1843, T II, p. 115-116, texte recopié par l’abbé Féraud. Bibliographie de Hubert de Garde seigneur de Vins, ACHARD, Dictionnaire de la Provence et du Comté Venaissin, Marseille, 1787, T II, p. 336-341.

[21] AD HA G 779, f° 530, visite pastorale du 2 août 1599.

[22] AD HA G 784, p.154.

[23] AD HA G 786, f°,170 et ss.

[24] AD HA G 939, confréries.

[25] Collations des chapellenies de Saint-Etienne et de Sainte-Catherine, AD HA G 873 (1716), G 875 (1732), G 878 (1734).

[26] Devis de la construction de l’église, du 14 janvier 1850, Archives communales, Série M.

[27] AD AHP 2 V 68.

[28] AD AHP 1 Q 45, 64, 60 et 121.

[29] AD HAP 1 Q 40.

[30] AD AHP 1 Q 88, art. 82.

[31] AD AHP 2 V 74.

[32] Archives communales. Délibérations du conseil municipal à partir de 1855.

[33] Archives communales, Série F.

[34] Nous avons relevé les principales réalisations, mais il y en eut beaucoup d’autres. On peut consulter à la Mairie un abrégé des délibérations municipales que nous avons dressé de 1855 à 1995.

 

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