Daniel Thiery

Melve Sasse

 

 

M E L V E

 

Melve Titre

 

 

Le territoire

 

 

Contrairement aux 23 autres communes de nos deux cantons, la commune de Melve ne fait pas partie d’un bassin ou d’une vallée. D’une superficie de 1411 hectares, elle est située à cheval entre les vallées de la Durance et du Grand Vallon sans les côtoyer. Elle est constituée par un grand plateau vallonné à l’altitude moyenne de 800 mètres. A l’est, il est dominé par des collines s’élevant à près de 1 000 mètres, au nord par la Montagne (1425 m) et s’abaisse légèrement vers l’ouest et le sud (750 m). Il bénéficie d’une exposition très salubre, bien exposé au midi et au couchant sans fonds de vallons humides et brumeux.

 

Le procès-verbal de l’affouagement du 11 août 1775 décrit ainsi le terroir : il confronte ceux de La Motte, Sigoyer, Thèze, Claret et Curban. Il est d’environ cinq lieues de circonférence. La plus grande partie en plaine, quelques vallons. Il y a beaucoup des amandiers. Partie en collines et le restant en cotteaux agrégés dans plusieurs endroits de petits chesnes blancs, fayards et arbustes, quelques uns pelés et stériles. Il est coupé vers les extrémités par quelques riols et quelques ravins [1].

 

Il n’y a pas à proprement parler de village constituant le centre communautaire, comme le constate l’affouagement de 1698 : le village est divisé en 2 hameaux dont la situation est assez commode. Les habitants ont de l’eau pour le ménage et pour arroser quelques prés et jardins, du bois et du pâturage [2]. La même année, lors des plaintes déposées par les habitants suite à l’affouagement, il est dénombré quatre quartiers habités, l’Huéry, le Serre, Vallauri et les Baudes [3]. En 1728, c’est l’Huéry qui est considéré comme village : le village est situé sur une pente qui se trouve sur la montagne, que l’on y perçoit des grains et quelque vin et fort peu de chanvre, n’y ayant point de bien arrosable [4].

 

Par contre, en 1775, c’est le hameau du Serre qui est considéré comme le centre communal : il est scitué sur une petite élévation. Il y a un puits appartenant à un particulier et une fontaine publique distante d’environ cent cannes (200 m). Les maisons sont dans un médiocre état, il y a quatre cazaux (écuries). Les rues ne sont point pavées. L’habitation est assez commode. Les habitants sont obligés d’aller faire leur farine aux lieux circonvoisins et de traverser la rivière de Sasse pour aller à Sisteron qui lors des crues leur en empêche la communication. Il est distant de trois lieues de cette ville. Le nombre des maisons habitées dans le lieu est de 12, celuy des inhabitées de 3. Il y a 5 hameaux composant 42 maisons habitées, une inhabitée et un cazal dans lesquels hameaux il n’y a que des puits. Il y a dans le lieu ou son terroir un tisseur à toile, cinq cardeurs à laine, deux fabricants de draps grossiers qui ne travaillent que fort peu, une tuillière et deux négociants en denrées.

 

Ces données font constater un habitat dispersé en plusieurs hameaux, dont deux principaux, le Serre et l’Huéry [5]. La carte de Cassini établie en 1777 indique Melve à l’Huery comme chef-lieu. Un seul de ces deux hameaux possède une fontaine publique, celui du Serre, appelée fontaine de Ribinele [6]. Chaque habitation des hameaux et chaque ferme isolée possèdent un puits, caractéristique que l’on peut observer encore aujourd’hui en partie. Le manque de cours d’eau a empêché la construction de moulins à farine et les habitants sont obligés d’aller moudre ailleurs, le plus proche étant celui de la Peyrerie sur la commune de Claret ou ceux de La Motte-du-Caire. On a vu dans la monographie de Valernes que l’accès à Sisteron pouvait se faire par deux itinéraires, l’un en descendant à La Motte et en empruntant le cours du Grand Vallon et de la Sasse, l’autre en passant par la montagne, par la Bréjonière, l’Homme Mort, Saint-Pierre et Valernes. Dans les deux cas on était toujours confronté aux crues de la rivière.

 

 

Les productions

 

Elles consistent, selon l’affouagement de 1775, en bled, méteil, seigle, orge, avoine, épeautre, légumes, vin, beaucoup d’huile de noix, chanvre, peu de fourrage et beaucoup de menus fruits. Il y a peu de sources qui n’arrosent que peu du terrain. La statistique agricole de 1836 est plus précise :

 

1836

Blé

Méteil

Seigle

Orge

Avoine

P. terre

Lég sec

Vigne

Chanvre

Total

Hectare

250

1

1

1

2

2

1

2

1

261

 

Il est probable que le surplus en blé, huile de noix et fruits faisaient l’objet d’un négoce comme constaté en 1775 avec deux négociants en denrées.

 

Le cheptel est composé, en 1775, de 24 mulets, 12 bourriques, 60 bœufs, 375 brebis ou moutons et 22 cochons. Il est beaucoup plus important en 1836 :

 

1836

Bœuf

Bélier

Mouton

Brebis

Agneau

Porc

Chèvre

Mulet

Ane

Total

 

80

30

600

250

200

100

15

60

6

1341

 

L’abbé Féraud remarque que le sol est aride, mais les pluies le rendent fécond. On y recueille du blé, des légumes et des noix dont on fait de l’huile pour l’usage des habitants. Il y a en général beaucoup d’aisance parmi les habitants, on n’y trouve néanmoins aucune industrie particulière. Cette aisance se remarque lors de l’affouagement de 1698 où l’allivrement de la commune s’élève à 77 000 livres. Elle vient alors, en fonction de sa superficie, en quatrième position parmi les communes les plus riches des deux cantons après Thèze, Turriers et Bellaffaire. Son terroir conjugue en effet les productions céréalières et fruitières avec l’élevage des bovins et des ovins. Le seul inconvénient est le manque d’eau d’arrosage qui restreint les jardins et la culture du chanvre.

 

 

La population

 

En 1698, la population est composée de 72 chefs de famille établis dans 72 maisons, soit 360 habitants. Ce fut la période la plus prospère de la commune. En 1775, il en est recensé 68 soit 340 habitants et le déclin est déjà amorcé, car en 1851, on n’en dénombre plus que 286. La chute constatée au XXe siècle, comme partout ailleurs, se poursuit jusqu’en 1980, date à laquelle le redressement s’opère. Le Moyen Age connut une population un peu moindre qu’au XVIIIe siècle. La peste et les guerres atteignirent 70% des habitants, taux plus élevé que la moyenne relevée en Provence.

 

Population Melve

 

 

Historique du peuplement

 

Nous allons nous heurter pour certaines périodes à un manque de sources qu’il faudra compenser par d’autres données et sur ce que nous avons observé dans les autres communes des deux cantons. Nous venons de reconnaître le terroir et ses ressources ainsi qu’un habitat dispersé en plusieurs hameaux et bastides. Ces caractéristiques perdurent encore et remontent au moins à l’Antiquité.

 

La Préhistoire. La station de la Condaminasse.

 

Au tout début du XXe siècle, deux archéologues amateurs découvraient au quartier de la Condaminasse une station préhistorique. Elle était constituée de plusieurs foyers dont la teinte brunâtre se détachait de la terre végétale. Ces foyers ont livré en surface et dans les pentes de nombreux silex de diverses teintes, noir, jaune, gris et blanc, formant des outils : lames, pointes de flèche, racloirs, lames, couteaux. Furent découverts également un fragment de hache polie en serpentine et des poteries à pâte noire avec dégraissant [7]. Cette découverte ancienne avait été mal localisée et sa trace avait été perdue. L’Atlas préhistorique de 1984 la situait sur la rive gauche du torrent du Mouson. En 1988, après une semaine de vaines recherches dans ce secteur, nous sommes passés sur la rive droite et ce ne fut qu’à la fin de la deuxième semaine que nous avons retrouvé la station dont nous avons communiqué les coordonnées au Service de l’Archéologie.

 

SilexLe site subit une forte érosion et les outils continuent de s’éparpiller et à disparaître d’autant que la surface est piétinée par les chevaux d’un centre équestre depuis quelques années. Il subsiste cependant quelques petits tertres arborés encore plus ou moins protégés où l’on décèle une couche noirâtre et semble-t-il une ceinture formée de pierres. Si les différents auteurs sont d’accord pour y reconnaître la période néolithique et le début de l’Age du Bronze, il faut écarter la période moustérienne évoquée par V. Cotte. Par contre, certains outils, très petits, n’ont pas suscité une attention particulière. Il s’agit de microlithes d’une taille avoisinant les 7 millimètres.

 

La présence de microlithes atteste une occupation que l’on peut situer à la charnière du Mésolithique et le début du Néolithique de l’époque du cardial ancien, aux environs des VIIe et VIe millénaires [8]. C’est le moment où l’homme, en plus de la chasse, de la pêche et de la cueillette, va devenir peu à peu d’abord pasteur puis agriculteur. Il va fabriquer les premières poteries modelées et se sédentariser. Les quelques fragments de poterie noire indiquent cette évolution. Quant au seul fragment de bronze signalé, il est trop isolé pour conclure à une réoccupation du site à l’Age du Bronze. Nous serions alors en présence d’une station de plein air concrétisée par un habitat dont seuls les foyers subsistent avec une industrie lithique fortement représentée. Les déchets de taille sont abondants et le matériau utilisé, de différentes couleurs, provient de sites exogènes, indiquant des provenances diverses et donc une circulation de la matière première.

 

 

L’Antiquité

 

Une prospection-inventaire a été réalisée en 2001 révélant pour la période antique de nombreux indices, répartis sur tout le plateau, indiquant une occupation importante de territoire, proche de l’axe durancien [9]. Au vu des données géographiques et des ressources du terroir que nous avons détaillé plus haut, il n’est pas étonnant que la période gallo-romaine soit bien représentée. Un habitat de type villa devait être établi en partie aux mêmes endroits investis par la suite et les productions ne devaient guère être différentes. Seul, le réseau routier était d’une autre nature, assez semblable à celui qui existait encore au XIXe siècle tel qu’il est figuré sur le plan du cadastre napoléonien de 1837.

 

 

La période carolingienne

 

Seuls deux toponymes révèlent une occupation au haut Moyen Age. Le hameau du Serre avec la Cour et sous Ville devait être le siège d’un domaine carolingien. Le site est implanté sur une colline dominant le plateau cultivable, bien exposé et alimenté en eau potable par des sources sourdant des collines à l’est. Il est très probable qu’il fait suite à une villa gallo-romaine, repris ensuite comme siège de la demeure seigneuriale lors des XIe et XIIe siècles. Une chapelle, encore signalée en 1837, desservait la villa et les manses réparties sur le plateau. Un puits, encore en état, et la fontaine de Ribinele assuraient l’approvisionnement en eau. On entrait dans la cour par un porche couvert qui a été restauré à maintes reprises. Autour de cette cour s’organisaient les bâtiments agricoles, de stockage et d’habitations des serfs prébendés. En matériau léger, bois et torchis, ils n’ont pas laissé de trace, mais l’emplacement existe encore. Sur l’organisation de ce domaine, il faut se référer à la description que nous avons donnée de la villa de Chaudol dans la monographie de Gigors.

 

Une tradition orale encore bien vivace situe un cimetière des Sarrasins au quartier de sous la Roche où des ossements apparaissent lors de chaque labour. Il semble que nous soyons en présence d’inhumations en pleine terre car aucune trace de coffrage en pierre ou en tuile n’apparaît. Il est difficile, faute d’indices suffisants, d’attribuer une date à ce cimetière. On peut seulement remarquer qu’il est situé dans un contexte isolé et retiré, loin de toute agglomération et passage et sans édifice religieux à proximité.

 

 

Le Moyen Age (XIe-XIIe siècle)

 

La tour-donjon

 

Tour Melve 1A partir du début du XIe siècle s’instaure la seigneurie châtelaine qui va se superposer et se substituer au domaine carolingien. Si le besoin devient vital de se percher et d’élever une fortification, il y a très souvent déplacement de l’habitat comme on l’a constaté dans plusieurs de nos communes. A Melve, au contraire, la seigneurie reprend le site de la villa comme centre de commandement. Mais elle élève une tour le dominant et le protégeant, tour que l’on peut qualifier de donjon. La Tour de Melve surplombe directement le hameau du Serre de quelques 150 mètres. Elle a été construite sur un plateau au plus près du Serre et non de Luerry, indice révélateur du rôle du premier.

 

Le donjon a été bâti sur le plus haut du plateau, à 992 m d’altitude, sur une butte qui ne semble pas tout à fait naturelle. Une première levée de terre, renforcée par un mur dégradé, s’élève à 100 m au sud-est, endroit le plus exposé. Une deuxième entoure la tour marquée par une nette ondulation du terrain. L’éboulis de la façade sud a surélevé le sol de la plate-forme si bien que le niveau de l’intérieur se trouve à plus d’un mètre plus bas. Il n’en subsiste que deux murs, est et sud.

 

Quadrangulaire, le donjon présente en parement extérieur et intérieur un bel appareil lité de pierres équarries, de faces presque carrées et deTour Melve 2 copie moyen module [10]. Liés au mortier les joints sont fins, sans cales quelconques. La fourrure est un blocage de pierres brutes liées à un mortier jaune. Les parements présentent un appareil régulier sur toute la hauteur, depuis l’assise jusqu’à ce qui reste du faîte, indice d’une édification d’un seul jet. Le chaînage d’angle a disparu en grande partie, ce qu’il en reste offre le même type appareil.

 

Les dimensions extérieures sont de 8 m, l’épaisseur des murs est de 1,50 m. La hauteur approximative est de 12 m. L’espace intérieur offre une surface de 25 m². Une rangée de pierres formant un corbeau continu sur le mur sud devait soutenir un plancher en bois [11]. Elle n’apparaît pas sur les murs est et ouest, mais devait exister sur le mur nord, effondré aujourd’hui. Une meurtrière, en partie détruite, subsiste dans le mur est juste au-dessus de ce plancher. Une autre semble apparaître dans le mur sud concrétisée par une longue pierre formant le haut de l’ouverture comme dans celle du mur est. Cette pierre pourrait constituer cependant le linteau de la porte. Le haut du mur sud présente également une rangée de pierres en corbeau formant la partie sommitale du donjon, également planchée. La porte ne peut être localisée et il est probable qu’elle devait se situer au deuxième niveau comme on le constate dans les donjons romans [12]. Le donjon ne semble pas avoir fait l’objet de réparations ni de rajouts ultérieurs et à ce titre demeure un témoin exemplaire.

 

Tour Melve 3D’après ces éléments architecturaux, on peut avancer une datation au cours du XIIe siècle. C’est lors de ce siècle que les comtes de la maison de Barcelone soumettent progressivement les nobles de Provence. En 1147, Raimon Bérenger reçoit à Seyne l’hommage de plusieurs sires de la région. Les seigneuries sont alors bien établies et fixées. Chacune possède sa maison seigneuriale et son château.

 

Au sud-est de la tour subsistent deux murs en pierres sèches fortement dégradés et envahis par les broussailles. Près de l’un d’eux, aux abords de la pente, ont été découverts des tombes à inhumation en caissons de pierres. Visitées de nombreuses fois par des fouilleurs clandestins qui en extraient des ossements, sans protection, elles vont disparaître totalement sans livrer un renseignement quelconque. On ne peut mettre en relation ces tombes avec la tour, car elles lui sont antérieures. Elles paraissent contemporaines du cimetière d’Heyriès, sur le plateau des Melves sur la commune de La Motte-du-Caire, pour lequel on peut avancer une datation approximative des IXe-Xe siècle. La présence de ces tombes et des deux murs laisse envisager un site de refuge au cours de la période sarrasine. Cette hypothèse ne pourra être validée qu’à la suite d’une étude approfondie des tombes si elle a lieu.

 

Au sud-ouest et à 450 m. de la tour, au bord du plateau dominant Luerry, des fragments de tegulae apparaissent dans les murs et aux abords de la Bergerie de la Tour, aujourd’hui en ruine. Au sud, dans la pente, un mur en forme d’éboulis avec quelques éléments de parement en gros blocs, descend perpendiculairement sur plus de 200 mètres où l’on observe également de tels fragments. Aux abords de ce mur, nous avons remarqué des débris de poteries de couleur gris-noir avec dégraissant de mica. Ces indices nous projettent vers la période gallo-romaine et également vers l’Age du Fer.

 

 

Le castrum

 

Il est cité pour la première fois aux environs des années 1200 [13]. Le fief est alors constitué, mais on ignore qui en est le seigneur ou les seigneurs. En effet, en 1309, ils sont trois à se le partager, Philippe de Lavena, Pierre de Reynier et Isnard de Saint-Vincent tuteur des héritiers de Guillaume de Barracio (Barras, près de Digne) [14]. Mais aucun des trois ne possède le dominium, la seigneurie avec tous les droits qui en découlent, mais seulement quelques terres dans le terroir. Faut-il alors se tourner vers l’évêque de Gap, probabilité qu’il faudrait confirmer. On le voit apparaître en effet au XVIe siècle faisant un acte d’arrentement des droits et revenus qu’il possède à Melve [15]. La maison seigneuriale est au plus haut du hameau du Serre, reprenant l’ancien site de la villa carolingienne. Une église dessert la population sous l’autorité d’un chapelain chargé de la capellania, lacure.

 

 

La période moderne

 

L’église paroissiale

 

Il n’est pas facile de démêler l’historique de son établissement, car nous sommes en présence de deux édifices. Le premier est établi au Serre, le second à Luéry. Nous ne possédons aucune donnée sur celui du Serre, à part qu’une chapelle y est mentionnée par le cadastre de 1837, dont aujourd’hui il ne subsiste que l’emplacement [16]. C’est ce qui ressort des premières données concernant l’établissement situé à Luéry. Au XVIe siècle, il est qualifié de chapelle, ce qui sous-entend que l’église paroissiale est au Serre. Le 11 mai 1532, Gabriel de Clermont, évêque de Gap, donne en collation la chapelle Notre-Dame à Elzéar Lagier, sacriste de l’église de Digne. Le texte indique que cette chapelle a été fondée par Guillaume de Turriers de Vaumeilh [17]. Une nouvelle collation est effectuée en 1558 où la chapelle est sous le titre de Notre-Dame de Belvezer[18]. Cette fois c’est Jean de Turriers de Thoard, qualifié de patron, qui présente son candidat, Guillaume Allard, prêtre de La Motte-du-Caire.

 

En 1599, Notre-Dame de Bellevue est qualifiée d’église. Elle est presque toute ruinée, ensemble le clocher [19]. Les guerres de Religion viennent de se terminer et les édifices religieux sont tous en ruine. Faut-il admettre que celui du Serre est tellement endommagé que l’évêque transfère la paroisse à Luéry ? Au Caire, les habitants, en présence de deux édifices, décidèrent de n’en restaurer qu’un, abandonnant l’autre. A partir de cette date, Notre-Dame de Bellevue à Luéry restera la paroissiale. Il semble que l’édifice a été édifié au début du XVIe siècle par Guillaume de Turriers qui le dote de terres pour subvenir aux besoins de son entretien et du chapelain. Ce sont ses descendants qui proposent leur candidat à l’évêque de Gap qui lui confère la collation.

 

A l’origine, la chapelle ne possédait qu’une seule nef, celle de gauche, aujourd’hui désaffectée. Orientée à 50°, elle est formée de trois travées couvertes en voûtes d’arêtes dont la troisième constitue le chœur. En 1641, l’église Notre-Dame de Bellevue, sous le patronage de saint Clair, est en assez bon état [20], ce qui indique qu’elle a été réparée. C’est à cette date qu’apparaît saint Clair comme patron, la Vierge restant la titulaire [21]. L’épisode des guerres de Religion a amené les habitants, comme dans de nombreux autres cas, à se mettre sous la protection d’un saint efficace. Il a été choisi parce que son nom évoque une bonne vue correspondant à Notre-Dame de Bellevue. Et également parce que le prieuré dépendait de l’abbaye Sainte-Claire de Sisteron, sainte Claire étant patronne des aveugles, son nom étant en homonymie avec celui de saint Clair. Le tableau du maître-autel le représente guérissant un aveugle, avec l’assistance de la Vierge et de l’Enfant Jésus dans les nuées célestes.

 

D’après la description suivante de 1687, l’église n’est toujours composée que d’une seule nef. Elle est couverte de tuilles, voûtée, blanchie, carrelée, l’autel orné d’un tableau propre, d’un tabernacle en bois noier et des gradins de plâtre non peints. Il y a une fenêtre dans le presbytère (le chœur) et une autre dans la nef sans grille de fer. Du côté de l’évangile un autel de Notre Dame du Rosaire entretenu par les confrères sur lequel est une statue de la Ste Vierge en bois doré relevé en bosse. Les deux portes ferment bien à clef. Le cimetière joignant est entouré de murailles avec une croix au milieu. Au clocher, il y a deux cloches pesantes environ 6 quintaux [22] . La confrérie du Rosaire a été érigée en 1666 [23].

 

Il semble que la nef servant au culte actuellement ait été construite vers le milieu du XVIIIe siècle. La visite de 1759 signale en effet une chapelle du Rosaire du côté de l’évangile, c’est-à-dire à gauche du maître-autel, et non plus un simple autel comme en 1687. L’évêque remarque que le retable de l’autel qui est doré fort décent et très propre [24]. Le terme propre est très souvent employé par les évêques pour signaler un objet « neuf, récent ». La belle chaire en bois noyer, avec ses deux panneaux sculptés, porte la date de 1751. Les stalles et le siège du célébrant, le maître-autel en bois sculpté peint et doré ainsi que le tabernacle leur sont contemporains. C’est la période où la communauté villageoise est la plus nombreuse et la plus prospère comme on l’a vu plus haut. Le 19 octobre 1772, l’évêque demande que la voûte de la sacristie sera recrépie et blanchie. Il sera fait une balustrade de bois entre le sanctuaire et la nef. Le mur de face de l’église qui menace ruine sera refait et la voûte sera réparée et rebouchée [25].

 

La Révolution causera de grands dégâts à l’édifice, principalement à la nef principale. Un état des paroisses établi en 1807 constate que l’autel est fort beau mais il a été dégradé dans le tems de la Révolution. Un tableau a été mis en lambeau par les meschans, les vitraux détruits. Les fonts baptismaux ont été détruits par la chute du toit et de la voûte. La voûte est tombée, il n’y a point de plancher. Il n’y a qu’une petite cloche, l’autre a été enlevée [26] . Les réparations entreprises en 1844 ne seront achevées qu’en 1848 par l’entrepreneur Angelo Andreety de Turriers [27]. En 1865, il faudra effectuer de nouvelles réparations car par suite de la rupture de trois poutres, une partie de la toiture et de la voûte a dû être refaite à neuf pour une dépense de 235,25 francs [28].

 

 

Le prieuré de Melve

 

L’évêque de Gap, coseigneur de Melve, est à la fois prieur et décimateur, c’est-à-dire que c’est lui qui nomme le prieur et qui récolte la dîme sur les produits de tout le terroir. Ce prieuré est situé au Serre sous le titre de Notre-Dame de Beauvoir desservi par un prieur déjà cité en 1350, prior de Melva [29]. En 1584 l’évêque donne une procuration à noble Jehan de Vachières du Revest pour conclure un arrentement avec Pierre Gervais et Jean Chastillon de Vaumeilh pour quatre années sur les dîmes et le domaine de Melve. Cet arrentement lui rapporte 34 charges de seigle, soit quelque 5000 kg, la première année. Les trois années suivantes, il recevra 70 écus au soleil [30].

 

A la Révolution les biens du prieuré seront vendus aux enchères. L’estimation est faite le 27 janvier 1791. Ils consistent en une terre à Rabinelle de 1425 cannes, trois terres à Saint-Etienne de 1330 cannes, trois terres au quartier de la Tour de 334 cannes et une terre au Champ de l’église de 1952 cannes, soit un total de 5051 cannes² équivalent à 2 hectares 20. L’enchère a lieu le 14 mars 1791 et les biens sont acquis au premier feu par Pierre-Paul Bontoux boulanger pour 2000 livres alors qu’ils avaient été estimés à 912 livres [31].

 

Quant au seigneur, selon l’affouagement de 1775, il possède une bastide, une grange, un pré de 4000 cannes, un jardin de 300 cannes et une terre de 18 charges en semence, le tout joignant au quartier de la Cour, ainsi qu’une terre au quartier du Champ d’Astoin de 12 charges en semence.

 

 

Synthèse et perspectives

 

La commune de Melve présente une unité géographique bien individualisée qui a conditionné un peuplement de type dispersé qui s’est maintenu lors des grandes étapes historiques, depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours. Seule, la Tour de Melve reste le témoin du processus d’enchâtellement mais sans avoir entraîné un regroupement de la population dans un castrum. Si le hameau du Serre est le siège de la seigneurie et du prieuré, celui de Luéry devient le centre paroissial succédant à une chapelle. La maison de ville, puis l’école, sont également délocalisées, à Sous Ville.

 

 

Les questions en suspens restent encore nombreuses. L’analyse des témoins de la station de la Condaminasse ne semble pas avoir été effectuée. Elle permettrait d’affiner la datation de ce gisement, très rare dans notre secteur. La Tour de Melve mériterait d’être dégagée des broussailles et des décombres et de stabiliser également les deux murs encore en état. Sa structure et son implantation remarquables demeurent un témoin de l’architecture militaire médiévale. Enfin, les deux sites révélant des tombes demeurent dans un anonymat frustrant.

_____________________________________

[1] AD AHP C 26.

[2] AD AHP C 41.

[3] AD AHP C 19.

[4] AD AHP C 44.

[5] Luerry, d’après le cadastre de 1836.

[6] Délibération du conseil municipal du 5 février 1854 (Archives communales).

[7] FOURNIER et DESCHAMPS, « Nouvelle station néolithique en plein air dans la Haute-Provence à Condaminasse », Bull. Soc. Arch. de Provence, 1909, n° 13, p. 73-75. V. COTTE reprend ces données in Documents sur la préhistoire de Provence. III. Stations néolithiques et Protohistoriques, Aix, Dragon, 1924, p. 65-66, n° 229. Atlas préhistorique du midi méditerranéen, CNRS, Paris, 1984, p. 33, n° 29. Carte archéologique de la Gaule. Les Alpes-de-Haute-Provence, CNRS, Paris, 1997, p. 292, n° 118. Bilan scientifique 2001, DRAC PACA, 2002, p. 34-35.

[8] COURTIN Jean, Le Néolithique de la Provence, Paris, 1974. GUILAINE J., La Préhistoire française, Paris, CNRS, 1976. CAMPS G. « La Provence préhistorique », in La Provence des origines à l’an mil, Ouest-France, 1989, p. 55-164.

[9] Prospection réalisée par Philippe Bertone. Bilan scientifique 2001, DRAC PACA, 2002, p. 34-35.

[10] La pierre équarrie est seulement taillée en forme de parallélépipède et non comme la pierre de taille dont les arêtes sont dressées.

[11] Le corbeau n’est pas formé d’un quart-de-rond comme certains l’affirment, mais d’une rangée de pierres plates non moulurées.

[12] POTEUR Jean-Claude, Les grands donjons romans de Provence orientale, Centre d’étude des Châteaux-Forts, Nice-Strasbourg, 1995.

[13] ALBANES abbé J.-H., Gallia christiana novissima, Histoire des archevêchés, évêchés et abbayes de France. I. Province d’Aix, Apt, Fréjus, Gap, Riez et Sisteron, Montbéliard, 1899.

[14] Philippe de Fos dit de Lavena était seigneur de Serres et de Valernes. Marié à Béatrice de Castellane, une de ses aïeules était de la famille de Mévouillon. Il fut baille de Gap de 1276 à 1279.

[15] AD HA G 831. Acte d’arrentement par Gabriel de Clermont, évêque de Gap, du 2 avril 1529.

[16] En 1843, au Serre, l’église sert de chapelle de secours (AD HAP 1 V 13. 1).

[17] AD HA G 831.

[18] AD HA G 834. 31 août 1558.

[19] AD HA G 779, f° 524.

[20] AD HA G 784, f° 163.

[21] Le titulaire d’une église est le saint ou le mystère auquel elle a été consacrée. Le patron est le saint protecteur du lieu (Glossaire, Ed Zodiaque, 1989, p. 418).

[22] AD HA G 786, f° 175 et ss.

[23] AD HA G 939.

[24] AD HA G 789, f° 19.

[25] AD HA G 790, f° 62.

[26] AD AHP 2 V 74.

[27] Délibérations du conseil municipal, archives communales.

[28] Idem.

[29] Pouillés.

[30] AD AHP G 915. Egalement arrentement du 2 avril 1529 (G 831).

[31] AD AHP 1 Q 40 et 70.

 

Retour au choix

 

 Vallée Sasse  Monographie des Communes  Histoire du peuplement et des lieux de culte