Daniel Thiery

Le Caire Sasse

 

L E   C A I R E

 

 

Le Caire Titre

 

 

 

Le terroir

 

 

La commune du Caire s’étend de chaque côté du Grand Vallon, au sud de Faucon-du-Caire et au nord de La Motte-du-Caire. D’une superficie de 1763 hectares, elle est composée essentiellement de montagnes qui s’élèvent de chaque côté du Grand Vallon. A l’ouest domine le sommet de Malaup à 1561 mètres, à l’est celui de la Colle des Graves ou de Bramefan à 1658 mètres où sont signalés une posterle et le toponyme les Quatre Bornes sur lesquels nous reviendrons par la suite. Le Grand Vallon, très étroit depuis la limite communale avec Faucon, offre cependant une petite bande de terres cultivables. En limite au sud avec la commune de La Motte, la vallée s’élargit côté ouest offrant un espace plus dégagé, mais cependant restreint.

 

L’affouagement de 1775 décrit ainsi le terroir : il confronte ceux de Faucon, Bayons, Clamensane, La Motte et Curban, il est d’environ quatre lieues de circonférence. La plus grande partie en montagnes, collines et cotteaux dont les unes sont agrégées de pins fayards et arbustes, d’autres gazonnées et propres au pâturage, d’autres ne présentent que des rochers et d’autres stériles. Une petite partie en plaine ou vallons et partie en terres ardues et penchantes. Il est coupé par les riols du Plan, celui de la Combe, par de grosses eissarriades et ravins qui lors des pluyes abondantes endommagent bien des terres. Achard et Féraud reconnaissent également un pays de montagne et qu’il est froid en hiver.

 

Quant au village, poursuit le même affouagement, il est scitué au pied d’un cotteau visant au midy. Il y a une fontaine publique formée avec une pièce de bois. Les maisons sont dans un mauvais état, il y a un cazal. Les rues ne sont point pavées, la pluspart étroites et en pentes. L’habitation est partie commode et partie incommode. Il est traversé par un chemin de viguerie. Les habitants sont obligés d’aller parfois dans le courant de l’été faire moudre leurs grains aux moulins des lieux circonvoisins. Ils sont également obligés de cottoyer et traverser plusieurs fois la rivière de Sasse pour aller à la ville de Sisteron qui, lors des crues, leur en interrompt la communication. Il est distant d’environ quatre lieues de la ditte ville. L’affouagement de 1698 ajoute que ce village est entouré de torrents qui ravagent la plus grande partie du terroir. Les habitants ont de l’eau pour le ménage et pour arroser quelques petits prés et jardins, du bois et du pâturage avec la liberté des fours. L’habitat est essentiellement concentré dans la vallée. Dans le village, en 1775, il y a 36 maisons habitées et 10 bastides à la campagne, la plupart au bord du vallon. Quelques rares fermes sont établies en montagne.

 

Deux exploitations minières, le charbon et le gypse, sont signalées par Achard et Féraud, mais paraissent ne pas avoir été très utilisées. Le charbon de pierre y abonde et on a autrefois exploité ses mines. On trouve à la surface des mines de ce lieu, une tourbe bitumineuse qui brûle au feu et qui répand une fumée abondante et désagréable. L’on pourroit et l’on devroit même, si j’ose parler ainsi, exploiter les mines qui restent et que les connoisseurs en ce genre ont reconnues devoir enfermer un charbon excellent, quoique celui que l’on découvre extérieurement soit pyriteux et friable. La disette du bois engagera sans doute à faire au plustôt cette exploitation (Achard). On trouve, au Nord, plusieurs masses gypseuses très considérables. Elles sont associées à des marnes irisées qui s’étendent elles-mêmes plus au Nord sur une longueur de plusieurs kilomètres. Ce gypse est faiblement exploité par les habitants. On y trouve aussi du charbon de terre autrefois exploité : à la surface des mines, est une tourbe bitumineuse qui brûle au feu et qui répand une fumée abondante et désagréable (Féraud). La remarque d’Achard sur la disette du bois indique qu’une très grande partie des montagnes avait perdu leur couvert forestier. La seule carrière exploitée pendant un court temps au début du XXe siècle sera celle de la carrière de pierre des Cheminées [1].

 

 

Les productions

 

Elles consistent, d’après l’affouagement de 1775, en bled, méteil, avoine, orge, épeautre, légumes, chanvre, huile de noix, fourrage, vin et menus fruits. L’eau des riols et quelques sources servent à arroser quelques terres, une des dittes sources fait tourner le moulin à farine et celui d’huile de noix sous le même toit à quelque éloignement du village, appartenant à la communauté. La statistique agricole établie en 1836 relève seulement 98 hectares de terres productives, dont l’essentiel est planté en blé.

 

1836

Blé

Méteil

Seigle

Orge

Avoine

P. Terre

Lég. sec

Vigne

Chanvre

Total

Hectare

80

1

1

1

8

2

1

3

1

98

 

La grande mutation de la production va s’opérer après la guerre 1939-1945. D’une économie basée essentiellement sur les céréales, la commune va s’orienter vers l’arboriculture. L’explosion des vergers va prendre le pas sur l’ancienne production. Le faible revenu jusqu’alors assuré par les céréales va bondir spectaculairement. De l’absence de vergers en 1938, la commune va en planter plus de 40 hectares dans les années 1960.

 

Revenu vergers Le Caire

 

Mais ce ne sera pas sans difficulté, car la nouvelle production demande beaucoup d’eau. En 1958, la commune adhère au syndicat intercommunal Sasse-Durance. Puis, elle demande une enquête en 1962 auprès du Génie Rural pour le captage des eaux du vallon de la Combe : considérant que la région du Caire est essentiellement à vocation fruitière, qu’il existe dans la commune une quantité d’eau considérable dans le vallon de la Combe qui n’est pas utilisée. Après enquête, il ressort qu’une superficie de 110 ha, dont la majeure partie est en vergers, pourrait être irriguée.

 

Mais l’irrigation n’est pas suffisante, il faut utiliser la méthode de l’aspersion pour répondre aux besoins du marché. C’est ce que constate le maire Rémi Martin le 10 octobre 1970 : considérant que la commune du Caire est composée exclusivement d’agriculteurs, que, par suite de la nature du terrain ils ont été depuis plus d’un siècle dirigés vers l’arboriculture ; que à l’heure actuelle la totalité des terres de ce village est plantée de poiriers, de pommiers et de pêchers ; que les fruits constituent l’unique ressource des habitants, mais que dans l’économie moderne il n’est plus possible de maintenir des vergers en production s’ils ne sont pas irrigués : que les fruits récoltés dans des terres privées d’eau atteignent un développement insuffisant, sont d’une dimension trop petite et ne sont pas admis à la commercialisation ; que l’année 1970 a été marquée par une sécheresse qui atteint les proportions d’un désastre ; que c’est ainsi que les arboriculteurs du Caire, malgré des investissements très importants, concernant notamment l’engraissement des terres et des sulfatages, malgré un travail opiniâtre, n’ont recueilli cette année que des fruits impropres à la vente ; qu’il y a extrême urgence à apporter remède à cette situation et à organiser sur la commune du Caire un réseau d’irrigation par aspersion qui seul peut contribuer à la sauvegarde de ce village.

 

Le cheptel, peu abondant, correspond aux besoins de chaque famille avec un mulet et un porc par foyer. L’affouagement de 1775 dénombre 400 brebis, moutons ou chèvres, 66 bœufs, 10 mulets, 30 bourriques et 12 cochons. En 1836, il y a moins de bœufs et plus de porcs.

 

1836

Bœuf

Mouton

Brebis

Agneau

Porc

Chèvre

Mulet

Ane

Total

 

12

100

100

60

40

100

40

8

460

 

 

Historique du peuplement

 

Del Caire, de Cadro

 

Le nom du Caire présente deux formes contemporaines. La première correspond à un nom d‘homme, Arnulfus del Caire cité en 1193, la deuxième, castrum de Cadro, à un nom de lieu indiqué en 1218. La langue provençale fournit de nombreux mots dérivés de caire pour désigner un rocher remarquable, un lieu pierreux, une montagne rocheuse, une carrière de pierres [2]. Pour les toponymistes, le vocable est issu de la racine pré-indo-européenne *Kar- désignant la pierre, l’une des plus répandues dans la sphère méditerranéenne. Pour cadrum, on a d’abord pensé à une origine latine, quadrum, signifiant pierre équarrie. Charles Rostaing propose plutôt un dérivé de la même racine *Kwar- dont est issu le Queyras avec le suffixe -iu [3]. Les deux termes vont cohabiter jusqu’au XVIe siècle où le nom de lieu va prendre sa forme définitive avec Lo Cayre, Lou Cayre, puis francisé en Le Caire.

 

Une autre possibilité est offerte par le phénomène de latinisation des noms de lieux pratiqué par les rédacteurs des textes officiels durant le Moyen Age. Ecrivant en latin, devant un nom dont l’origine étymologique et le sens leur échappent, ils le « traduisent » sous une forme connue et signifiante. C’est ainsi que Valernes a été traduit en Valerignaca. Le sens de caire leur ayant été interprété comme un rocher remarquable, ils l’ont transposé en un mot latin de même signification. Cette interprétation savante n’a été appliquée qu’au nom de lieu et non à l’anthroponyme qui a gardé la forme originelle. Pour les autochtones, ils sont d’origine del Caire, pour les textes officiels, ils habitent in Cadro.

 

 

L’Antiquité et le haut Moyen Age

 

Aucune donnée n’est signalée pour la période antique, seulement une concentration importante de tegulae aux abords du cimetière. Il en est de même pour le haut Moyen Age, à part la mention de Calaico en 739 qui n’est pas assurée. Faute de preuves tangibles, on ne peut faire qu’une approche par déduction. Ainsi, le site gallo-romain du cimetière n’est qu’à 1 KM d’une nécropole sous tegulae située sur la commune de La Motte-du-Caire au lieu-dit les Vignes. On peut peut-être établir un lien entre les deux sites, entre un habitat et un cimetière. Si les nécropoles sont situées immédiatement le long des voies de communication, l’habitat, de type villa, est établi à l’écart et à quelque distance des passages. Celui du cimetière du Caire en est éloigné d’une centaine de mètres, desservi par un diverticule.

 

Le site est situé en milieu ouvert, non défensif, près d’un ruisseau, bien exposé au soleil levant, au pied d’une colline, dominant les faibles pentes du vallon. Devant lui s’ouvre le vaste espace de la vallée élargie, propice aux cultures de toutes sortes, céréalières, maraîchères et fruitières, vignes principalement. Il est probable qu’il fut réinvesti lors de la période carolingienne, la majorité des villae et curtis s’installant sur l’emplacement de sites antiques.

 

 

Le Moyen Age (XIe-XVe siècle)

 

L’ancienne et éloignée paroisse Notre-Dame

 

A part les premières mentions fournies à la fin du XIIe siècle et au début du XIIIe siècle qui signalent un personnage et le castrum, il faut avoir recours à des textes beaucoup plus tardifs pour reconnaître à l’emplacement du cimetière un établissement relevant des premières paroisses rurales des XIe et début XIIe siècle, précédant le regroupement de la population autour du château.

 

C’est en 1599, au sortir des guerres de Religion, qu’est donnée la première indication [4]. Il existe deux églises, l’une au village sous le titre de Saint-Michel, l’autre dans le cimetière dédiée à Notre Dame. Toutes deux sont également ruinées. Les habitants font savoir à l’évêque qu’il est plus facile de rebâtir l’église du village, d’autant qu’elle est dans le village et non éloignée comme celle de Notre Dame. Lors de la visite effectuée en 1602, l’église Notre Dame de Belay, est presque ruinée, n’y ayant que les quatre murailles [5]. Puis en 1664, apparaissent une nouvelle titulature et deux mots explicites : il y a une vieille masure, qu’estoit autrefois la paroisse, esloignée d’environ un quart de lieue, sous le titre de Notre Dame de Romessiés [6]. En 1708, nouveau rappel : l’ancienne et éloignée paroisse soubs le titre de Notre Dame de Romesias sive de Valconis, ayant esté jadis démolie [7].

 

Ces formules, était autrefois la paroisse, ancienne paroisse, apparaissent quelquefois lors des visites pastorales quand l’évêque se trouve en présence de deux édifices. Le premier, qui est dans le village, est la paroissiale. Ce sont les habitants qui lui apprennent, lors de la visite, du second quand il est encore en état qu’il s’agit de la première église paroissiale, celle qui a précédé celle du village. Les exemples sont nombreux en Provence et l’on pourrait en citer des dizaines. Cette ancienne paroisse est toujours éloignée du village, implantée en milieu ouvert, avec rarement traces d’habitat aux abords proches. Elle est associée à un cimetière qui, soit est encore utilisé, soit abandonné. Il arrive même que seul le cimetière subsiste, l’édifice ayant complètement disparu ou inversement. Dans un grand nombre de cas, le site de la première paroisse fait ou faisait l’objet d’un pèlerinage annuel, les habitants se souvenant plus ou plus confusément qu’ils se rendent sur le lieu d’origine de leur communauté [8].

 

Mais déjà le souvenir s’estompe, on ne sait plus quand elle a été démolie, c’était jadis, autrefoisIl subsiste cependant encore quelques murs de l’église, mais on a oublié son rôle de paroissiale comme relaté en 1759 : il y a dans le cimetière un bâtiment qui tombe en ruine et qu’on nous a dit être les restes d’une ancienne chapelle [9]. Un cadastre du XVIIe siècle cite l‘ancienne église comme confront : la gleyse nouestre Dame de bouen secours. On doit la dernière citation à l’abbé Féraud en 1844 : on voit dans le cimetière les débris d’une ancienne église : un arc de la voûte subsiste encore. On croit que c’était la chapelle d’un ancien couvent de Templiers. Pour cet auteur, la majorité des églises du département sont d’origine templière. Puis l’édifice disparaît totalement, seuls quelques habitants transmettent encore son souvenir, sans connaître son rôle fondateur.

 

 

Le castrum de Cadro

 

Castrum de CadroIl apparaît en 1200 et est cité par la suite de nombreuses fois sous la même forme pour se transformer en Caire, reprenant le vocable d’origine. Par castrum il faut entendre un village groupé, mais pas nécessairement fortifié. Le village peut être défendu par une tour construite sur un mamelon comme à Faucon. C’est le même cas au Caire. On a profité d’une petite colline dominant la vallée d’une centaine de mètres, à l’endroit où elle se resserre, pour y établir une fortification pouvant servir à la fois de poste d’observation et de tirs de projectile, à la fois de refuge pour une petite garnison de quelques hommes en cas d’attaque. Mais il est impossible, comme on l’a écrit souvent, d’y installer un village. La place est très restreinte, simple petite plate-forme arasée où l’on a pu seulement édifier une tour. L’accès en est fort difficile par des pentes très abruptes et une arête rocheuse en lame de couteau dissuasive. De forme quadrangulaire, une partie s’élève encore à près de six mètres de haut, les broussailles empêchant toute visite de l’intérieur.

 

Le village s’est groupé en contrebas sous la protection de la tour, celle-ci étant en même temps le symbole de la puissance seigneuriale. Il est possible que le Arnulfus del Caire cité en 1193, soit le premier reconnu par un texte. En 1309, lors de l’hommage rendu au roi Robert par les nobles du baillage de Sisteron, dame Mobilie (Mabille I) de Cadro, tutrice de Pierre de Cadro, rend hommage pour une partie de la seigneurie du castrum de Cadro. Le frère de Pierre, Guillaume de Cadro, rend hommage pour l’autre partie [10]. La seigneurie du Caire est alors partagée entre deux frères. Mabille II épouse Guillaume Remusat et lui apporte la moitié du Caire. L’autre partie échoit à Pierre de Pontis au cours du XIVe siècle. Ces deux familles vont connaître un sort funeste lors du siège du château en 1391.

 

 

Le siège du château du Caire, 1391

 

On a coutume de raconter que c’est Raymond de Turenne qui met le siège et prend le château du Caire. En réalité, il s’agit de son neveu Tristan de Beaufort qui, suite au ralliement d’un des seigneurs du château, est assiégé par les milices de la baillie de Sisteron. Trois auteurs vont nous apporter quelques précisions [11]. Deux seigneurs se partagent la seigneurie du Caire, Raibaut de Rémusat et Guillaume de Pontis. Raymond de Turenne a divisé sa bande de pillards en deux groupes. Celle qu’il commande ravage alors la région de Riez, de Senez et de Colmars, son neveu, Tristan de Beaufort, Sisteron et sa région. Il met le feu à Thèze et à Claret.

 

Tristan envoie des émissaires auprès des deux seigneurs du Caire afin que l’entrée de la vallée lui soit facilitée. Raibaut de Rémusat se laisse gagner par leurs arguments, mais Guillaume de Pontis refuse toute négociation. Le 20 juin 1391, Raibaut l’assassine et jette son corps du haut de la tour. Tristan de Beaufort, posté au Col de Blaux, est averti par son de trompe que la place est libre. Il rejoint l’assassin pour festoyer avec lui. Installés au Caire, les deux compères ravagent la vallée et ses environs jusqu’au mois d’août. A Sisteron, l’on s’émeut de voir tant de destructions. Tristan, sentant le vent tourner, envoie des ambassadeurs le 23 août afin de négocier son départ. Les trois états du baillage se réunissent le 28 et décident de se rendre sur les lieux avec la milice municipale. Elle est armée de bombardes pouvant envoyer d’énormes pierres ainsi que des graviers. Début septembre, l’armée atteint Le Caire. On cherche d’abord à composer, mais les assiégés du haut de la tour répondent par des flèches et des jets de pierre. Il est impossible à des hommes armés et cuirassés de grimper les fortes pentes. Les assiégeants, manquant de recul à cause de l’étroitesse de la vallée, ne peuvent rester aux abords de la colline fortifiée.

 

La situation s’éternisant, on décide de part et d’autre de négocier. Le 7 octobre, un accord est conclu, le baillage verse 1 000 florins, soit 20 000 francs d’or de Provence, aux rebelles et leur fournit une escorte pour leur départ. Raymond de Turenne, dans le même temps, renonce à ses brigandages. La reine Marie fit poursuivre les criminels. Raibaud de Rémusat fut enfermé au château de Digne, puis exécuté à Sisteron avec ses trois fils. Ses biens du Caire furent attribués au chevalier Raimond de Bernard [12]. Quant à Tristan de Beaufort, il fut destitué de sa qualité de chevalier et privé de détenir un quelconque fief. Raymond de Turenne, retiré on ne sait où, disparaît noyé, semble-t-il, dans le Rhône en 1399.

 

 

La posterle et les Quatre Bornes

 

Comme à Faucon-du-Caire et sur la même frontière une posterle (postelle sur la carte IGN 3339 ET) est située près d’un sommet, celui de Bramefan, à 1531 mètres d’altitude. Elle est postée aux confins de quatre communes, Faucon-du-Caire, Le Caire, Clamensane et Bayons. L’appellation les Quatre Bornes souligne cette position remarquable. Elle fait pendant, sur la rive gauche du Grand Vallon, à celle située à Faucon-du-Caire sur la rive droite. Limite entre les anciens diocèses de Gap et d’Embrun, elle se poursuit au sud, formant la séparation entre les communes de Clamensane et de Bayons, passe par la chapelle Saint-Amand, autre poste de contrôle, pour aboutir à l’entrée de la clue de Bayons.

 

Si le terme posterle n’apparaît qu’au XIe siècle pour désigner une position située sur une hauteur et sur une frontière, la posterle succède à une division administrative bien antérieure. Nous sommes en présence ici de trois sites disposés sur la même frontière, espacés du NO au SE respectivement de 5 et de 3 KM. Leur conjonction n’est pas fortuite et un seul site n’aurait pas été suffisant pour en tirer une certitude. Quand les Romains créent la Provincia en 117-118 av. JC, il leur faudra attendre l’empereur Auguste pour qu’elle soit entièrement pacifiée en 52 av. JC. pour prendre le nom de Province Narbonnaise en -22. Ses limites sont assez bien connues entre Embrun et la mer, mais certaines portions sont encore floues. C’est le cas pour la moyenne Durance où la rive gauche en faisait partie, mais sans connaître exactement son tracé [13]. Il est possible que les deux posterles et Saint-Amand restituent ici cette ancienne frontière entre la Provincia et le royaume de Cottius. Ce royaume, allié dès le début à Rome, fut rattaché sous Néron ou au début du IIe siècle, à la province des Alpes Maritimae.

 

 

La population

 

En 1315, la population est de 490 habitants représentant une centaine de familles. Peu de temps après surviennent de graves intempéries entraînant disette et famine. Puis la peste se répand, meurtrière. A la fin du siècle, plus de trois mois d’occupation du village par Tristan de Beaufort et les milices de Sisteron vont ruiner les paysans. Y eut-il des morts parmi eux, on ne sait, mais les réquisitions de nourriture et d’avoine les laissèrent sans réserves au début de l’hiver. En 1471, il ne restait plus que neuf familles avec un taux de 90% de perte. Jamais la commune ne pourra se remettre de cette hécatombe.

 

 

La période moderne

 

Un renouveau tardif et limité

 

Il faudra du temps pour que la communauté se reconstitue. Le XVIe siècle ne fut guère favorable avec les cinquante années de guerres de Religion. Ce n’est qu’à la fin du XVIIe siècle qu’elle retrouve enfin un taux raisonnable avec 39 chefs de famille, soit 200 habitants. Puis a lieu une belle progression avec 61 chefs de famille en 1728, soit 300 habitants. Mais de nouveau c’est la rechute avec 51 foyers en 1775. L’exode rural est déjà amorcé. Jusqu’au milieu du XIXe siècle, la population ne progresse plus (250 habitants en 1851) alors que la grande majorité des villages de Provence voit leur population atteindre les sommets. Le XXe siècle va voir la population se réduire et se stabiliser autour des 80 habitants.

 

Population Le Caire

 

L’église paroissiale ou la victoire du Bien sur le Mal

 

Il est difficile d’avancer une date de fondation pour l’église paroissiale. Logiquement elle a pu être édifiée lors de la création du village et du château au cours du XIIe siècle, comme cela fut le cas à Faucon-du-Caire et ailleurs. Mais la première église, dans le cimetière, a pu continuer son rôle de paroissiale pendant quelque temps encore. Elle ne semble pas relever d’un monastère, aucun texte n’apportant une quelconque indication. L’évêché de Gap semble en être le possesseur comme il apparaît durant les siècles suivants. D’autre part, l’édifice est orienté à 40%, mais son édification sur une petite plate-forme rocheuse dirigée dans cette direction interdisait une orientation vers l’est comme ce fut le cas pour l’église de Curbans. L’architecture ne laissant apparaître aucun élément de la période romane, il est difficile de conclure.

 

Au sortir des Guerres de religion, l’église, sous le titre de Saint-Michel, est presque toute ruinée et démolie n’ayant qu’un peu de murailles alentour  [14]. Il en est de même de l’église du cimetière. Se pose alors la question de savoir laquelle on va restaurer. Les habitants choisissent celle du village car ladite église Saint Michel scituée dans le village qui est la paroissiale est plus propre et plus aysé à bastir. Les réparations sont entreprises mais difficilement. En 1664, ladite église est couverte de tuiles, sans voûtes ni lambris ; le presbytère (le chœur) seul est voûté [15]. Il en est de même en 1684 : elle est couverte de tuilles, en méchant état, le presbytère voûté, blanchy et pavé de plâtre sans marchepied, la nef ni voûtée ni lambrissée, pavée grossièrement, un tableau au dessus de l’autel fort vilain [16].

 

Ces deux textes indiquent que seul le chœur est voûté. Il n’est cité qu’une seule nef, celle-ci étant seulement couverte de tuiles, sans voûte ni lambris. Ce n’est qu’en 1759 que l’on apprend qu’il existe un collatéral : l’autel qui se trouve dans la petite nef où les Pénitents Blancs font leurs exercices est décent et assez bien orné. La voûte de la petite nef où se trouvent plusieurs fentes menace ruine  [17]. On peut donc estimer la création du collatéral et de la voûte des deux nefs entre ces deux dates, plus proche cependant de la fin du XVIIe siècle, car en 1759, la voûte de la petite nef menace déjà ruine. Les deux voûtes sont construites en voûte d’arêtes tandis que le chœur est formé d’un berceau déprimé.

 

L’épisode meurtrier de la peste, l’occupation du village en 1391, la chute spectaculaire de la population ont laissé des traces profondes chez les rescapés et leurs descendants. Pendant près de deux siècles, il est apparu que le Mal triomphait sur le Bien, le Diable sur Dieu. La protection divine ne s’exerçait plus, les calamités s’enchaînant les unes après les autres dans un cycle sans fin que rien ne pouvait arrêter. Il fallait réagir, réactiver en quelque sorte la puissance triomphatrice du Bien. Pour cela les habitants choisissent deux protecteurs les plus qualifiés pour affronter et vaincre de Mal.

 

C’est d’abord saint Michel à qui l’église est dédiée. Il est le chef de l’armée céleste qui combat l’Antéchrist, le démon. Un combat s’engagea dans le ciel, Michel et ses anges combattirent le Dragon [18] . Le tableau du maître-autel le représente, figure d’ange mais guerrier redoutable, un pied posé sur la tête du démon qu’il tient enchaîné et qu’il menace de son épée. Une bannière reprend la même figuration mais avec un énorme dragon terrassé par saint Michel brandissant une épée de feu. S’il vainc le Mal, Michel est également celui qui, lors du Jugement Dernier, pèse les âmes. Dans ce rôle il remplace les dieux antiques, Anubis, Hermès et Mercure. Une statue le représente terrassant un dragon et le transperçant de sa lance. Dans la main droite, il tient une balance à deux plateaux. Enfin, lors de la mort de chacun, il est présent pour repousser les « mauvais morts » qui veulent entraîner vers l’enfer celui qui trépasse.

 

Le deuxième protecteur est la Vierge Marie dans son état de conception immaculée. Un grand signe apparut dans le ciel : une femme, revêtue du soleil, la lune sous ses pieds et sur sa tête une couronne de douze étoiles [19]. La Vierge de l’Immaculée Conception est représentée dans l’église comme décrit par le Livre de l’Apocalypse par un tableau, une statue et une bannière. Debout, les mains jointes, elle écrase de son pied nu la tête du serpent enroulé autour d’elle, comme chanté lors de la messe du 11 février : heureuse êtes-vous, sainte Vierge Marie, et digne de toute louange, vous qui avez écrasé de votre pied virginal la tête du serpent. Nouvelle Eve, Marie met fin au règne du Mal et abrite sous son manteau l’humanité délivrée du péché originel.

 

L’association de la Vierge et de saint Michel est issue d’une légende grecque où Marie, accompagnée de Michel, descend en Enfer pour adoucir le sort de Damnés et où elle intercède auprès de son Fils pour les sauver. On rejoint alors le thème de la Vierge tutélaire, médiatrice et de miséricorde qui a donné naissance à l’invocation à Notre-Dame du Bon Secours, vocable que l’on a reconnu pour l’ancienne église sous le titre de nouestre Dame de bouen secours. L’ancienne et éloignée paroisse subsiste encore aujourd’hui dans la nouvelle.

 

Quand en 1854, le choléra atteint nos deux cantons, cinq communes sont atteintes. Le Caire, pendant le mois d’août, perd sept personnes adultes [20]. L’année suivante, les habitants élèvent une grande croix de 7 mètres de haut sur la colline du château. Il fallait sans doute conjurer au plus tôt ce nouveau fléau, fort de l’expérience passée.

 

Quelques habitants du Caire adhérèrent au protestantisme. On ne l’apprend qu’indirectement quand l’évêque de Gap en 1664 s’en informe [21]. Les habitants lui disent que le cimetière sert à la fois aux catholiques et aux Protestants et qu’il n’y a pas quinze jours ou trois semaines que l’on a enterré un de ces derniers. L’évêque reprouve cette promiscuité, mais n’exige cependant pas que les Protestants soient enlevés du cimetière comme ce fut le cas de nombreuses fois. La tolérance semblait de mise dans cette paroisse, mais il est probable que le curé a dû se faire sermonner par l’évêque.

 

 

Synthèse et perspective

 

Si la commune du Caire n’est pas favorisée au Moyen Age par des textes explicites comme pour le bassin de Turriers, l’évolution de son peuplement apparaît cependant clairement. Le lieu du cimetière et de ses environs immédiats paraît avoir été investi dès l’époque romaine, sans doute repris à la période carolingienne pour donner naissance au début du deuxième millénaire à une première paroisse avant la création du village groupé et du château. Cette évolution n’a rien d’exceptionnel et est conforme aux données générales. Les renseignements fournis par les visites pastorales de l’Ancien Régime ont été une source essentielle ajoutée à ceux apportés par l’archéologie

 

Reste en suspens la date de création de l’église du village que l’on ne peut pour l’instant bien déterminer. Y eut-il d’abord une chapelle castrale, dépendante du château, devenant peu à peu le lieu de rassemblement de la communauté, par commodité vu l’éloignement de la première église ? La tour mériterait d’être dégagée des broussailles et réhabilitée. Son examen architectural serait une source d’informations pour ce genre de construction. Tant de témoins ont disparu que le peu qui subsiste mérite quelque attention. Enfin, il faudrait confirmer l’hypothèse de la frontière antique que nous avons soulevé à propos des deux posterles et du site de Saint-Amand.

 

L’iconographie de l’église du Caire évoquant la victoire du Bien sur le Mal

 

Michel Le Caire Vierge Le Caire

 

Bannière La Caire 1 Statue Michel Bannière La Caire 2

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[1] Une location est accordée par la Mairie à Mr Curi, entrepreneur à Sisteron, le 10 avril 1933 pour 1 franc par mètre cube emporté (Délibérations du CM).

[2] Voir MISTRAL Frédéric, Lou Tresor dou Felibrige, T. I, p. 420-421. Egalement MORLET Marie-Thérèse, Dictionnaire étymologique des noms de famille, Paris, Perrin, 1997, p. 184-185.

[3] ROSTAING Charles, Essai sur la toponymie de la Provence, Paris, 1950, p. 146-147.

[4] AD HA G 779, f° 526. Visite pastorale de l’évêque de Gap.

[5] AD HA G 780, p. 94.

[6] AD HA G 1854.

[7] AD HA G 1105.

[8] C’est le cas à Vaumeilh pour l’ancienne église Saint-Marcellin et à Faucon-du-Caire pour Saint-Barthélemy.

[9] AD HA G 789, f° 21.

[10] Texte cité par LAPLANE Edouard de, Histoire de Sisteron, Digne, 1843, T I, p. 469.

[11] - NOSTRADAMUS César, Histoire et Chronique de Provence, Lyon, 1614.

- LAPLANE Edouard de, Histoire de Sisteron, Digne, 1843, T I, p. 194-198. Et Essai sur l’histoire municipale de la ville de Sisteron, Paris, 1840, p. 127 et 211-213.

- REMUSAT Paul de, « Le crime de Raybaut Rémusat, 20 juin 1391 », in Revue des Etudes Historiques. Ce texte est accessible sur Internet, mais ne figure ni la date ni le numéro de la revue, seulement les pages, 421-450.

- Egalement RUFFI Antoine de, Histoire des Comtes de Provence, Aix, 1655, p. 324-333.

[12] C’est le 18 novembre 1391 que la reine Marie donnait, par lettres patentes, la seigneurie du Caire à Raimond de Bernard, déjà seigneur de Bellaffaire.

[13] Sur ce sujet, BARRUOL Guy, Les peuples préromains du sud-est de la Gaule. Etude de géographie historique. Paris, de Boccard, 1969, p. 167-172, 180-182.

[14] AD HA, G 779, f° 526, visite pastorale du Ier août 1599.

[15] AD HA G 1854.

[16] AD HA G 786, f° 167 et ss.

[17] AD HA G 789, f° 21.

[18] Apocalypse XII, 7.

[19] Apocalypse XII, 1.

[20] AD AHP 5 M 34.

[21] AD HA G 1854.

 

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