Daniel Thiery

Cadre Sasse

LES  VALLEES DE LA SASSE

 

ET DU GRAND VALLON

 

Le cadre géographique et historique

 

 

Le territoire

 

La troisième entité géographique constituant le terroir de La Motte-Turriers est composée de deux vallées, le Grand Vallon qui descend du nord et la Sasse provenant de l’est [1]. Les deux torrents se rejoignent pour ne former qu’un seul cours d’eau au nord de la commune de Nibles. Quelque trois kilomètres après cette jonction, en aval, une gorge sinueuse ferme en partie la communication avec la plaine durancienne à la hauteur des villages de Nibles et de Châteaufort. En période de sécheresse, la rivière, malgré les pierres charriées par les eaux, constitue une voie d’accès directe et relativement aisée. C’est pourquoi, deux postes d’observation, de défense et de repli, surveillent et protègent l’entrée dans la vallée vers le nord, Châteaufort et Nibles avec leur fortification postée de chaque côté des rives en surplomb de la rivière. En période de crue, le passage était interdit. Il fallait patienter ou passer par les collines et les montagnes. Ces deux vallées sont ainsi à demi-fermées, enclavées en partie selon les conditions météorologiques, formant un territoire spécifique, une micro région.

 

Un autre territoire, encore plus enclavé et fermé, est celui qui est constitué par le bassin de Bayons. En remontant le cours de la Sasse, la vallée se rétrécit de plus en plus pour aboutir à une clue beaucoup plus étroite et impraticable dès que la rivière est gonflée par les orages et surtout lors de la fonte des neiges et des pluies printanières et automnales. Passé la clue, un poste de surveillance, la tour du Bédoin, contrôle l’accès au bassin de Bayons, grand cirque entouré de hautes montagnes culminant à près de 2 000 mètres.

 

Les deux vallées et le bassin de Bayons offrent des pénéplaines évasées favorables à la culture et à l’habitat. Elles sont bordées d’abord de collines, puis de montagnes. L’altitude de la vallée nord-sud (Le Caire-Nibles) s’étage de 800 m. à 600 m., celle est-ouest à partir de 900 m. (Bayons). Un vaste plateau vallonné, les Melves, sépare le Grand Vallon de la vallée de la Durance à l’altitude moyenne de 850 m. Au sud de la rivière Sasse et du village de Clamensane, s’étagent des collines offrant des petits plateaux avant de partir à l’assaut de montagnes culminant à 1 800 mètres.

 

Dix villages ont investi ce territoire, à la fois de vallées, de collines et de montagnes. Dans le Grand Vallon, Le Caire, La Motte-du-Caire. Sur le plateau des Melves, Melve. Dans la vallée de la Sasse, Bayons niché dans son bassin, Clamensane, Nibles et Châteaufort. Trois villages perchés ont choisi la montagne comme site d’implantation, Esparron-La-Bâtie, Reynier et Valavoire. Nous verrons par la suite comment cet habitat s’est constitué et déplacé au cours des siècles. L’image actuelle qui nous semble figée depuis l’aube de l’humanité est loin de refléter la réalité.

 

 

Historique du peuplement

 

Préhistoire et Antiquité

 

Les sites concernant ces deux périodes sont livrés par la Carte Archéologique de la Gaule, le Bilan Scientifique de la DRAC PACA et une étude documentaire de Nicole Michel d’Annoville sur la commune de Nibles [2]. Très peu de communes ont fait l’objet de prospections systématiques et les découvertes fortuites sont quelquefois anciennes, mal documentées et mal localisées. Néanmoins, l’occupation du territoire apparaît dès le IXe millénaire av. JC avec une station néolithique à Melve, un tumulus de l’Age du Bronze à Nibles et une grotte sépulcrale d’époque indéterminée à Châteaufort.

 

La période gallo-romaine est particulièrement bien représentée avec des indices de tombes sous tuiles à Nibles et à La Motte-du-Caire. Plusieurs sites ont livré des tuiles plates à rebords (tegulae) et rondes (imbrices), de la céramique commune, des meules : au Caire, Melve, Châteaufort, La Motte-du-Caire, Bayons. Ces sites sont principalement situés aux abords des vallées et sur les plateaux plus favorables à l’implantation humaine, celui de Melve en particulier. Les sites de montagnes ne sont pas représentés, absents peut-être à cause de la forte érosion et du lessivage des pentes. Il est cependant difficile d’établir une carte précise d’occupation ne pouvant déterminer la nature exacte de chaque site. Les deux emplacements qui ont révélé des nécropoles à inhumations sous tegulae, Nibles et La Motte-du-Caire, sont situés aux abords même de la voie qui remonte la vallée. Cet indice d’implantation, propre à l’Antiquité et qui a perduré jusqu’au milieu du haut Moyen Age, signale une voie de passage vitalisant la vallée. Sisteron, Segustero, station romaine importante sur la via domitia, attirait déjà les produits des vallées, facilitait les échanges et procurait les articles de confort et de luxe.

 

D’autres tracés reliaient vallées et plateaux. Nous avons mis en évidence celui, en particulier, qui du plateau des Melves rejoignait Sisteron par La Bréjonière, l’Homme Mort, Saint-Pierre et Valernes [3]. Son tracé antique paraît assuré. Le cheminement vers la vallée de Saint-Geniez, plus direct que par La Baume de Sisteron, passait par Valavoire en venant de La Motte et par Châteaufort en venant de Nibles.

 

 

Le haut Moyen Age

 

La période carolingienne ne fournit aucune donnée sur le secteur. Cependant, il ne faut oublier que Gigors, au nord, était le siège d’une villa et Valernes, au sud, d’une corte. Il serait étonnant que la vallée de la Sasse n’ait pas été également investie, trait d’union entre les deux domaines. D’autant qu’elle présente un milieu favorable à la colonisation, déjà bien vitalisée durant l’Antiquité. Le testament du patrice Abbon de 739, outre Valernes, cite immédiatement après Tallard Calaico qui pourrait convenir pour Le Caire. La correspondance entre les deux toponymes semble cependant très aléatoire et hasardeuse.

 

D’autres indices sont donnés par les toponymes cour et ville que l’on rencontre à Melve par deux fois, à Bayons au Forest-Lacour, à Clamensane avec Devant Ville. Le Caire et La Motte fournissent Sous Ville et Devant Ville, toponymes liés directement au village, donc moins assurés. On ne peut donc avancer ces hypothèses qu’avec prudence et circonspection. Au cours de notre enquête plus détaillée sur certaines communes, un faisceau de données convergentes apportera cependant quelques éléments de réponses, en particulier avec les tombes et cimetières isolés.

 

 

Le Moyen Age (XIe-XIIIe siècle)

 

Cette période de réinvestissement par les abbayes est également peu documentée. Il s’agit de confirmations d’églises appartenant à des monastères, sans connaître leur origine ni quelquefois les donataires. C’est le cas des prieurés de Valavoire et de Nibles confirmés à Saint-Victor vers 1030 et 1079. A la fin du XIe siècle le prieuré de Saint-Etienne à La Motte leur échoit également. A Châteaufort, les Victorins, vers 1030, reçoivent un pâturage et un pré, puis dix ans plus tard, passent une convention avec les seigneurs locaux pour jouir de l’hubac de Châteaufort et de la montagne de Gache. La commanderie des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem de Claret fonde un membre à Clamensane pendant que l’abbaye de l’Ile Barbe de Lyon investit une autre partie du terroir. Cette dernière abbaye remonte la Sasse et s’installe à Clamensane et à Bayons. Melve semble appartenir à l’évêché de Gap, ainsi que La Motte. Le Caire n’est favorisé d’aucune citation, mais nous verrons comment contourner ce silence.

 

C’est Saint-Victor le monastère le plus implanté puisqu’il tient en partie le bassin de Turriers, la haute rive (alta ripa) du Grand Riou à Faucon, l’église du castellum de Falcone, les prieurés de La Motte, Nibles, Valavoire, des montagnes et des biens à Châteaufort et le prieuré de Saint-Heyriès à Valernes. Ces prieurés sont plus ou moins bien localisés et des questions subsistent encore que nous tenterons d’éclaircir, en particulier pour La Motte, Nibles, Valavoire, Châteaufort et également Le Caire, enclavé entre eux.

 

Dans le même temps, la première seigneurie châtelaine s’instaure avec l’émergence d’une aristocratie locale et la création des premiers châteaux. A côté de ceux de Turriers et de Faucon, est cité celui de Châteaufort, castrum Forte, vers 1040. La colline en tronc de cône qui domine le village de La Motte lui a donné son nom, témoin encore visible de ces premiers châteaux à motte. Le processus de féodalisation et l’opposition entre pouvoir laïc et pouvoir religieux va instaurer un équilibre entre les deux forces comme nous l’avons constaté avec le bassin de Turriers [4]. La transposition des évènements survenus pour le prieuré de Gigors peut s’appliquer de façon identique pour les prieurés des vallées du Grand Vallon et de la Sasse. Un pouvoir politique local met la main sur les institutions féodales, y compris la haute justice, abandonnant aux moines quelques terres, la dîme sur les récoltes et le service religieux.

 

A partir du milieu du XIIe siècle et durant tout le XIIIe siècle, les comtes de Provence de la maison de Barcelone vont instaurer sous leur autorité l’ordre seigneurial. C’en est terminé de l’autonomie et du pouvoir exclusif des aristocrates locaux. Eux-mêmes se soumettent, de gré ou de force, au comte. L’attraction du château et de son pouvoir va regrouper et cristalliser l’habitat à ses pieds formant la nouvelle communauté villageoise. Une nouvelle église paroissiale remplace les anciens lieux de culte liés aux prieurés. Début XIIIe siècle, les villages sont clairement identifiés sous l’appellation de castra : de Cadro, de Mota, de Nibla, de Forte, de Melva, de Valaoira, de Clamenzana, de Baions, de Raineiro et de Castelleto, de Sparrono et Bastita. Ces castra sont intégrés à la baillie de Sisteron. On en connaît les principaux seigneurs lors de l’hommage rendu au roi Robert en 1309.

 

 

La fin du Moyen Age (XIVe-XVe siècle)

 

Famine, guerres et peste vont se succéder et s’accumuler vidant le pays de sa substance humaine. Le terroir retourne en grande partie en friches, fermes et bastides sont abandonnées, les villages se resserrent autour de quelques maisons encore occupées. L’économie très vivace et prospère périclite, les voies de communications sont dangereuses. Les dix communes vont perdre 70 % de leurs habitants, chiffre plus élevé que la moyenne générale relevée en Provence de 64 %. Esparron, Le Caire et Nibles sont exsangues. Seule, La Motte, échappe en partie à l’effondrement avec seulement 45 % de perte. Le seul fait historique qui nous soit parvenu de cette terrible période est le siège du Caire en 1391 par les routiers de Raymond de Turenne. Le passage répété de bandes armées pillardes dans les deux vallées n’a laissé que ruines et désolation. Mais ce fut cependant la peste noire le fléau le plus meurtrier, car s’étendant sur une plus longue durée, frappant par à coups, semblant disparaître pour revenir encore plus forte dans un mouvement sans fin.

 

Population Sasse

 

Les habitants tentent de se protéger par tous les moyens, mais ils sont aléatoires. N’ayant aucun remède, il fallait s’isoler, empêcher la maladie de s’introduire et refouler tout étranger. Les habitants qui revenaient au pays étaient parqués pendant quarante jours à l’écart, comme à Clamensane, près du Rocher de la Quarantaine. A l’entrée du village de La Motte, près du torrent du Saignon, ils érigent un oratoire dédié à Notre Dame de Pitié. On élève dans les églises des autels aux saints protecteurs, Sébastien, Roch, Antoine et Blaise. On change même le titulaire de la paroisse se tournant vers d’autres jugés plus efficaces. L’église du Caire présente par son iconographie et ses dévotions cette lutte acharnée entre le Bien et le Mal. Car si le fléau est physique, sa source provient de forces invisibles que l’on ne maîtrise pas. Si la mort est inéluctable, l’angoisse d’un au-delà incertain suscite la dévotion aux Ames du Purgatoire et entraîne les gestes de charité envers les déshérités et les malades. Les confréries se multiplient dans les paroisses, à la fois tournées vers les prières et les mortifications et également adonnées au service des pauvres et des mourants. Elles sont des mouvements collectifs, de toute la communauté villageoise, car c’est elle dans son entier qui est touchée par le Mal, sans distinction de classes et de fortune.

 

 

La période moderne

 

Très peu de communes retrouveront le taux de population atteint au début du XIVe siècle. Même la commune de la Motte, moins touchée que les autres, n’y parviendra pas. Bayons, la plus peuplée, n’arrive pas à se redresser. Seules, Châteaufort, Reynier et Valavoire sauveront les apparences quelque temps avec une légère progression. Sur 4 500 habitants en 1315 dans les dix communes, on en comptera 1 000 de moins au milieu du XIXe siècle, période la plus prospère.

 

L’impact des cinquante années de guerres de Religion du XVIe siècle est surtout reconnaissable à l’état des édifices religieux au sortir de la crise. Contrairement au bassin de Turriers, les visites pastorales des évêques de Gap sont bien documentées et permettent d’appréhender les destructions et les troubles suscités par cet épisode. Quelques familles adhèrent au protestantisme, on en relève les traces au Caire et à Clamensane, mais dans l’ensemble les communautés restèrent catholiques. Cependant les données sont trop fragmentaires pour en tirer quelque conclusion.

 

Population Sasse 2

 

Les quelques descriptions fournies par les affouagements des XVIIe et XVIIIe siècles permettent une meilleure connaissance des terroirs et de la vie de tous les jours. Les conditions matérielles s’y dévoilent ainsi que les productions vivrières. La quête de l’eau pour le ménage, la déforestation par le déboisement intensif, les inondations et les intempéries, les impôts de plus en plus lourds marquent la vie quotidienne des communautés. Les édifices religieux sont reconstruits et sont dotés de tableaux neufs issus des nouvelles dévotions. Cette iconographie, encore présente en partie dans les églises, reste le seul témoin encore visible de cette forte empreinte religieuse.

 

Le pouvoir seigneurial avec ses contraintes multiples et sa mainmise sur les meilleures terres du terroir va s’effondrer à la Révolution. La libération des terres et des esprits va susciter un élan vers l’entreprise individuelle avec la création de moulins, de fabriques de tuiles. Le mouvement va aller en s’amplifiant au cours du XIXe siècle malgré le commencement d’un exode qui va devenir irréversible et s’aggraver durablement. En 1982, la population est encore plus amoindrie que lors de la peste avec à peine 1 000 habitants sur les dix communes. Reynier et Esparron-la-Bâtie ont été rattachés à Bayons en 1974 à cause de leur population trop réduite.

 

Cette trame historique retracée à grands traits va nous servir de guide au cours de l’examen de chaque commune. Des données complémentaires fournies par chacune d’elles vont enrichir l’ensemble et permettront une vision plus claire de la vie des deux vallées du Sasse et du Grand Vallon.

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[1] Nous employons volontairement le féminin pour qualifier la rivière Sasse au vu de la citation la plus ancienne remontant à 1040.

[2] - Carte archéologique de la Gaule. Alpes-de-Haute-Provence, CNRS Paris, 1977 n° 23, 37, 117, 134, 137.

- Bilan Scientifique 2001. DRAC PACA, 2002, p. 33-35.

-MICHEL D’ANNOVILLE Nicole,Le terroir de Nibles au Moyen Age, SIVOM de la Motte-Turriers, août 2000.

[3] Voir la monographie de Valernes.

[4] C’est la raison pour laquelle nous avons traité le Bassin de Turriers avant celui des vallées de la Sasse.

 

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