Daniel Thiery

Synthèse Bassin de Turriers

 

Synthèse

sur le peuplement

du bassin de Turriers

 

 

Au terme de l’étude des cinq communes du bassin de Turriers, des informations différentes sont apparues par rapport à celles que nous avons relevées sur les neuf communes riveraines de la rive gauche de la Durance. Elles sont issues non seulement d’un milieu géographique enclavé et plus montagneux, mais surtout de sources plus abondantes pour la période souvent mal connue du haut Moyen Age et des XIe et XIIe siècles. L’organisation domaniale carolingienne s’y révèle beaucoup plus lisible grâce à la comparaison établie avec la villa de Chaudol et le passage à l’état féodal s’éclaire dans toute sa complexité. Le bassin de Turriers, pour ces deux stades historiques, apporte une contribution déterminante pour la compréhension des autres entités géographiques moins documentées. Par contre, pour la période moderne, la faiblesse documentaire est flagrante, due aux sources défaillantes de l’archevêché d’Embrun et des rapports moins complets des affouagements.

 

 

L’Antiquité

 

Une seule prospection sur la commune de Gigors et aucune découverte fortuite ailleurs n’apportent une vision claire sur cette période. Les indices, trop rares et trop ténus, empêchent de dresser une carte d’occupation. Des traces ont été relevées seulement à l’emplacement du prieuré de Gigors, sur la butte de Bellaffaire et un toponyme avec le quartier de Romette à Bellaffaire. Le site de la Posterle à Faucon peut recouvrir une enceinte perchée de l’Age du Fer, en limite d’anciennes circonscriptions de peuplades alpines. C’est une hypothèse qu’il faudrait étayer plus sûrement, la mettre en relation, par exemple, avec la tour du Bedouin de Bayons et tenter une reconstitution des frontières proto-historiques. Sachant que les circonscriptions romaines se sont calqué sur elles et par la suite également les premiers évêchés.

 

 

Le haut Moyen Age (VIIIe-IXe siècle)

 

Les avatars de la villa

 

Le bassin de Turriers fut le siège d’un domaine carolingien dont le centre était établi à Gigors. Il portait le nom de villa Jugurnis. On ne connaît son existence qu’après coup, au moment où la villa est restituée aux moines de Saint-Victor, grâce au texte de 1045 où est reconstitué son historique. Fondée par Saint-Victor, elle est ensuite abandonnée et livrée au pillage. Tout son domaine est accaparé d’abord par des usurpateurs, anciens serfs et alleutiers. Ensuite, quand le calme revient vers 980, des seigneurs plus puissants, comme la famille de Mison, fidèles du comte de Provence, reçoivent de lui en récompense d’immenses biens terriens. Dans le même temps, les moines de l’abbaye de Brême, ancienne Novalaise, ont réinvesti la villa. 1045 voit la restitution à Saint-Victor aux dépens de cette abbaye.

 

L’empreinte domaniale sur l’habitat

 

L’analyse du polyptique de Vadalde de 814 avec la description de la villa Caladius offre un panorama illustré de ce qu’était la villa Jugurnis durant cette période. Gigors était le siège de la villa, centre administratif et religieux de tout le bassin. Il possédait son propre domaine, le reste étant réparti en manses et bergeries tenues par des tenanciers asservis ou des hommes libres. Les terres de Bellaffaire et de Turriers, on l’a vu, présentent encore un habitat très dispersé. Il est probable que toutes les fermes et petits hameaux actuels constituaient autant de colonges dépendantes de la villa. Ils sont, après tant de siècles, les témoins muets de cette première organisation territoriale. Le mouvement général de regroupement qui s’opère au XIIe siècle ne réussit pas à la fragmenter ni à la détruire. L’empreinte domaniale carolingienne est encore inscrite dans l’habitat d’aujourd’hui. Ce n’était pas une évidence au commencement de cette étude sur le bassin de Turriers.

 

 

Le Moyen Age (XIe-XIIIe siècle)

 

Au cours de la restitution partielle de la villa et des donations faites au XIe siècle, on assiste à l’émergence de l’aristocratie locale avec la seigneurie châtelaine. L’opposition entre leur pouvoir et celui des moines tourne à l’avantage des sires. Saint-Victor est obligé d’abandonner le tiers de la vallée qui lui appartenait, ne conservant plus que quelques biens et une partie de la dîme qu’elle partage avec l’archevêché d’Embrun. Le monastère hérite de la charge et des revenus des quatre paroisses. Son exercice de justice sur les hommes de la vallée passe dans les mains des seigneurs locaux. Au XIIIe siècle, le comte de Provence se l’approprie.

 

Le processus de la première féodalisation se révèle dès le XIe siècle avec la citation des castra de Faucon et de Turriers. Elle est le fait de seigneurs locaux. Les textes, en particulier ceux concernant Faucon, ont mis en évidence les liens vassaliques qui se créent depuis le vicomte de Gap jusqu’au petit propriétaire alleutier. On les retrouve également lors des démêlés entre le seigneur de Bellaffaire et les moines. Le seigneur de Turriers va devenir le plus puissant, sans doute parce qu’il a compris très vite qu’il fallait faire allégeance au comte de Provence de la maison de Barcelone. C’était un pari gagnant à un moment où celui-ci ne s’était pas encore imposé pleinement vis-à-vis de ses adversaires et où sa réussite n’était pas assurée.

 

Si l’enchâtellement a été à l’origine de la création des villages, avec en corrélation l’édification de nouvelles paroisses, l’habitat dispersé a cependant subsisté. Seuls, Faucon et Gigors ont concentré leur habitat, mais pour une autre raison, leur situation géographique, en fond de vallée, ne leur offrant que cette possibilité. Les premières paroisses et leurs églises sont abandonnées, Saint-Geniès à Turriers et Sainte-Marie à Faucon, au profit des quatre paroisses liées aux castra. Les structures seigneuriales, communales et religieuses sont désormais en place pour un long temps.

 

 

Le Moyen Age (XIXe-XVe siècle)

 

Si la peste a causé une mortalité moins élevée que la moyenne générale des deux cantons, elle emporte cependant 60 % de la population. C’est à la suite de ce fléau que les églises paroissiales changent de titulaires, les habitants choisissant des patrons qui leur semblent plus efficaces. A Faucon, la titulaire de la première église, Sainte-Marie, est remplacée par saint Barthélemy, mais va rejoindre saint Pons dans l’église paroissiale. A Gigors, saint Laurent remplace saint Pierre. A Turriers, une église succursale dédiée à Saint-Antoine ermite efface, sans la supprimer, la titulature à Notre-Dame des Neiges. L’ancienne église Saint-Geniès paraît être abandonnée à la fin de cette période et ne donne pas lieu à un pèlerinage comme à Saint-Barthélemy de Faucon

 

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La période moderne

 

La revitalisation du bassin va être spectaculaire grâce à une appropriation totale des terres et une adaptation intelligente des productions liées aux conditions climatiques et géographiques du terroir. Il apparaît que l’ancienne organisation domaniale carolingienne était parfaitement appropriée pour favoriser cette expansion. Les hommes ne se sont pas trompés en se calquant sur elle, réinvestissant les anciennes colonges. Sous cet angle, nous pouvons mieux appréhender la réalité physique de la villa Jugurnis, ce qui est loin d’être négligeable au vu d’une simple citation.

 

 

Résumé de l‘histoire du peuplement et des lieux de culte

 

La villa Jugurnis aux VIIIe et IXe siècles

 

Villa Gigors Schéma

 

Un centre domanial à Gigors avec une église et des manses ou colonges répartis dans tout le territoire qui forme un tout, le domaine de la Villa Jugurnis. Peut-être une église succursale à La Freyssinie pour desservir le sud du bassin.

 

 

Les paroisses rurales aux XIe-début XIIe siècle

 

Paroisses rurales Schéma

 

Six églises paroissiales desservant un habitat dispersé et l’église du prieuré. Apparition de deux castra, Faucon et Turriers avec la seigneurie châtelaine. Possibilité d’une église à La Freyssinie. Lutte entre les pouvoirs laïc et religieux.

 

 

Le castrum, le village, la paroisse et les succursales, XIIIe siècle et suivants

 

Le castrum la paroisse Schéma

 

Au XIIIe siècle, quatre châteaux avec leur église paroissiale dans un village groupé. Création des communes. Au XVe siècle, édification d’une succursale dans le village de Turriers. Puis, avec le renouveau de la population au XVIIe et XVIIIe siècle, création de chapelles succursales, celle de La Freyssinie acquérant le statut de paroissiale en 1708. Saint-Geniès ne sert plus au culte, tandis que celle de Saint-Barthélemy de Faucon fait l’objet d’un pèlerinage annuel. La succursale Saint-Antoine de Turriers devient paroissiale en 1800. Celles de Gière et du Forest-Loin sont restaurées au XIXe siècle. Elles disparaissent ensuite au XXe siècle, de même que Notre-Dame des Neiges. Saint-Barthélemy à Faucon est abandonné et n’est plus qu’une ruine.

 

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