Daniel Thiery

Gigors Bassin de T urriers

 

G I G O R S

 

Gigors Titre 

Le terroir et l’habitat

 

La commune de Gigors s’étend à l’ouest du bassin de Turriers sur 1360 hectares. Elle est à la jonction de deux territoires géographiques. Au sud-est, elle communique avec celui du Grand Vallon par le col de Sarraut et où elle possède la partie haute du vallon. A l’est, elle s’ouvre sur le bassin de Turriers jusqu’au pied de Bellaffaire. Sa position est incommode car encaissée dans deux vallons cernés de montagnes. Le village est situé dans un vallon borné par de grandes montagnes et beaucoup endommagé par les ravins et par les torrents. Les habitants ont du bois, du pâturage et de l’eau pour leur usage et pour arroser quelques prairies et jardins. Il y a dans le village38 maisons habitées dont 8 en état de tomber, celles qui sont habitables les habitants n’ayant pas les moyens de les réparer à cause de leur misère et grande pauvreté (1698). Le Riou Clar qui traverse le terroir sert à faire tourner par écluse un moulin à blé et que les habitants se servent pour l’arrosage de quelques prés, jardins et cheneviers. Ce moulin appartient à deux particuliers (1728) [1]. Il manque dans les archives le document concernant l’affouagement de 1775, nous privant ainsi d’une description plus détaillée. Quant à Achard et l’abbé Féraud, ils passent sous silence les conditions matérielles des habitants et les ressources du terroir. La statistique agricole dressée en 1836 sur les cultures semble erronée car elle recense 630 hectares de terres cultivées en blé froment et ignore toutes les autres. Seule, une partie des rives du Grand Vallon et du Riou Clar offrent quelques terres arables, le reste étant tout en montagnes avec peu de plateaux colonisables. Seul, le recensement du cheptel apparaît plus fiable.

 

1836

Bœuf

Bélier

Mouton

Brebis

Agneau

Porc

Chèvre

Mulet

Total

 

30

4

100

150

45

50

200

32

611

 

 

La population

 

Comme Turriers et Bellaffaire, Gigors connut son maximum d’habitants au milieu du XIXe siècle et dépasse le nombre de 1315. Après la grande crise de la peste, la communauté a perdu 53 % de sa population, un des taux les moins élevé sur les 24 communes avec La Motte et Valernes. Il ne subsiste cependant qu’une vingtaine de familles. Au cours des XVIIe et XVIIIe siècle, est décomptée une quarantaine de foyers, puis un peu moins de cinquante au XIXe siècle. A partir du milieu du XXe siècle, la population stagne avec une quarantaine d’habitants.

 

Population Gigors

 

La communauté est soumise au même seigneur que Bellaffaire et la paroisse est gérée par les moines de Saint-Victor. Le prieur, outre le prieuré, possède quelques terres qui, en 1698, rapportent 16 charges en semence, soit quelque 1000 kg de grains. En 1728, sont indiquées quatre terres contenant 12 charges en semence. On les retrouve lors de la vente aux enchères du 17 mai 1791, totalisant 14 794 cannes², soit 6 hectares. Elles sont situées à la Clastre, au Verger, à l’Auche et au Champ et acquises par Jacques Gervais de Gigors pour 14 000 livres [2].

 

 

Historique du peuplement

 

Nous avons développé avec les monographies de Bellaffaire, de Turriers et de Faucon-du-Caire les principales étapes de la reprise en main par les moines de Saint-Victor de leurs domaines de la vallée de Turriers à partir du XIe siècle ainsi que l’évolution de la féodalisation jusqu’au XIIIe siècle, avec ses conséquences sur le pouvoir des moines de Gigors. On peut maintenant décrire ce qu’était un domaine de l’époque carolingienne de type villa des VIIIe et IXe siècle, tel qu’il devait exister à Gigors, à Valernes et sans doute dans d’autres lieux non cités par les textes.

 

La question domaniale a été étudiée depuis le milieu du XIXe siècle aussi bien par les historiens allemands, italiens que français, l’empire de Charlemagne s’étendant sur cette grande partie de l’Europe occidentale. Diverses hypothèses et théories ont été émises sur le fonctionnement et l’impact de cette administration carolingienne. Nous n’entrerons pas dans leur analyse, mais livrerons le résultat des dernières recherches et synthèses [3]. Conjointement et à titre d’exemple, nous exposerons en partie l’étude que nous avons entreprise sur la Haute Bléone, siège d’une villa carolingienne dont la documentation précieuse illustre les données générales. Les vallées de Haute Bléone sont presque limitrophes à celle du bassin de Turriers, dans un contexte géographique encore plus montagneux et étaient aux mains du même monastère que celui de Gigors, Saint-Victor.

 

 

Les polyptiques

 

On connaît l’organisation des domaines carolingiens par deux sources documentaires. La première est livrée par les fisci qui recensent et décrivent les domaines appartenant au souverain carolingien dont le plus connu est le capitulaire De Villis. La deuxième est fournie par les polyptiques, une trentaine, qui concernent les domaines des grandes abbayes. A ces deux propriétaires, il faut en ajouter un troisième, les aristocrates, dont les biens n’apparaissent que lors de donations et qui n’ont pas fait l’objet d’une description. En Provence, on peut citer les patrices Nemfidius et Abbon, qui, au cours du VIIIe siècle, font don à deux abbayes de biens importants [4]. Nemfidius offre, au début du VIIIe siècle, sa villa Caladius aux moines de Saint-Victor. Elle est située en Haute Bléone avec son siège à Chaudol, commune de La Javie. Abbon, dans son testament rédigé en 739, fait don aux moines de l’abbaye de Novalaise de tout un lot de domaines répartis dans les Alpes et les Préalpes. La corte de Valernes en fait partie.

 

En 813-814, l’évêque de Marseille Vadalde, fait rédiger un polyptique afin de recenser les biens appartenant à l’abbaye de Saint-Victor [5]. Sont dénombrés 11 villae et 2 agri répartis dans les départements actuels des Bouches-du-Rhône, du Var et des Alpes-de-Haute-Provence [6]. Outre le nom du chef-manse, sont nommés les manses ou tenures qui en dépendent. Sont signalés les noms des tenanciers et de leur famille et les redevances versées au maître de la villa. En tout ce sont 265 exploitations qui sont décrites. En voici les noms et les répartitions :

 

Nom de la villa ou de l’ager

Lieu actuel

Département

Nombre d’exploitations

Villa Nono

Près de Cabriès

B-d-R

5

Villa Domado

Endoune

-

5

Villa Lambisco

Lambesc

-

23

Villa Tregentia

Trigance

Var

10

Villa Bergemulum

Bargemon

-

7

Ager Ciliano

Seillans

-

14

Villa Bedada

Sud du Lubéron

AHP

30

Villa Marciana

Sud du Lubéron

-

11

Villa Bettorida

Vers Forcalquier

-

45

Villa Sinaca

Vers Castellane

-

22

Villa Virgonis

Vergons

-

6

Villa Rovagnis

Rougon

-

7

Ager Caladius

Chaudol

-

80

 

Comme on peut le constater les domaines sont de grandeur variable, celui de Chaudol étant le plus important. Ces domaines couvrent, en général, un territoire géographique bien individualisé, soit une vallée, soit un ensemble de vallées, de plateaux et de montagnes. C’est ce que l’on observe pour la Haute Bléone et pour le bassin de Turriers, entités formant une unité géographique bien circonscrite. Le centre administratif est constitué par le siège de la villa ou corte. Son nom sert à désigner tout le domaine qui lui appartient et qui peut s’étendre sur des milliers d’hectares (50 000 à Chaudol). La villa de Gigors couvre tout le bassin de Turriers et la partie haute du Grand Vallon.

 

La villa

 

Elle est le centre domanial. Elle est formée d’une « cour » proprement dite autour de laquelle se dressent la résidence du maître, celle du régisseur, les cases pour les ouvriers agricoles et tous les locaux servant de stockage des denrées, de fabrication des produits laitiers, de tissage, ainsi que les pressoirs et cuves à vin, les loges à cochons, les écuries et étables, etc. C’est non seulement une grande ferme, mais un lieu où sont gérées les récoltes de tout le domaine qui peuvent être proposées sur un marché ou exportées et vendues à l’extérieur.

 

La villa possède en propre une partie du domaine, ce qu’on appelle la réserve domaniale. Elle est constituée de terres arables, de prés, prairies et pâtures, vignes, jardins et chènevières, bois et forêts, landes et incultes. La main-d’œuvre est assurée par des serfs domestiques, prebendarii, dont la subsistance, prebenda, est à la charge du maître, mais on peut rencontrer également des hommes libres, en particulier le régisseur de la villa.

 

A Chaudol la réserve domaniale est composée de deux parts, dites indominicata. La plus importante est à Chaudol, Caladius, avec 2 fermes ou colonges et 4 bergeries et leurs habitats. Y vivent 72 personnes recensées dont un diacre, un artisan et un étudiant. A Durulo, il y a une bergerie dépendant directement de la villa. Elle est occupée par deux couples mariés et leurs enfants, de cinq femmes avec leurs enfants et de deux autres sans enfants, soit 11 adultes et une vingtaine d’enfants. En outre, les revenus d’une bergerie située à Casa nova assurait l’entretien de l’église Saint-Damien de Chaudol.

 

 

Les manses domaniales

 

Autour de la villa et de son domaine agricole et pastoral gravite la pars colonica, composée de manses ou colonges, fermes tenues par des familles de paysans tenanciers [7]. Chaque manse ou colonge est constitué d’une ferme avec les bâtiments d’exploitation et de terres de culture. Les produits récoltés servent à la subsistance de chaque famille et une partie est donnée en redevances au maître de la villa.

 

 

A Chaudol, le polyptique recense 56 colonges ou colonicae, 18 bergeries ou vercarias, 1 pâturage et un village, villare. 4 lieux-dits sont cités sans savoir en quoi ils consistent. S’il existe une majorité de fermes isolées, certains lieux présentent un petit groupe de fermes et/ou de bergeries, de deux à cinq pour le plus investi. Il existait également un autre centre important à Anana ou Nannas que l’on peut situer près du Mousteiret, commune du Brusquet avec 4 fermes, 2 bergeries, 1 pâturage et 1 village, dit villare. La population recensée se monte à 29, mais celle du villare n’est pas dénombré. Y réside un clerc dont la fille est mariée à un étranger avec ses 7 enfants.

 

La villa apparaît avant tout comme une source de revenus, en numéraire et en produits d’exploitation. Chaque ferme verse la tasque, la onzième partie des récoltes. Chaque année, elle paye le cens, le tribut et le pasquier. Le cens, jusqu’au XIe siècle où il deviendra numéraire, consiste à donner un porc et un mouton. Le tribut est un versement en numéraire, à cette époque en deniers d’argent. Enfin le pasquier concerne les brebis et les agneaux. Ces différentes redevances sont variables, calculées selon l’importance du manse. Ainsi, à Chaudol, le pasquier est prélevé entre une et dix brebis. Si l’exploitant d’un manse possède une certaine autonomie, il n’est cependant pas propriétaire du sol ni des bâtiments, tout appartient au maître de la villa.

 

 

La condition des hommes

 

Cette question est épineuse car les termes employés par les polyptiques sont sujets parfois à controverse. D’autre part, la conception du servage a évolué au cours des dernières décennies et évolue encore actuellement, si bien qu’aujourd’hui on émet autant de doutes que de certitudes. Le servage semble être divers selon les lieux et les époques. Loin d’être un esclavage à la romaine, il s’agit d’une dépendance d’un homme par rapport à un autre. Le serf carolingien est un tenancier, mancipium, dit chasé, c’est-à-dire jouissant d’une exploitation, casamentum, pour le compte du maître et dont il garde une partie pour sa subsistance et celle de sa famille. Il fait partie non seulement du domaine, mais également, pour notre cas, de l’église de Marseille qui le protège. Il n’est plus une chose ou une marchandise comme autrefois, mais il s’enracine dans une terre et un domaine qu’il fait fructifier et dont il tire profit.

 

Continuons de porter notre regard sur Chaudol pour voir ce qu’il en était réellement. On rencontre d’abord trois personnes qui possèdent en bénéfice, in beneficio, des propriétés. Puis trois autres dont le texte dit qu’ils possèdent leurs biens. Ces six personnes semblent êtres des hommes libres, des alleutiers, c’est-à-dire des tenanciers libres, non serfs. Deux d’entre eux font d’ailleurs fructifier leurs terres par des serfs. Ces alleutiers sont probablement des proches ou des fidèles de l’abbaye qui les récompense pour services rendus. Néanmoins, il ne faut oublier que leurs terres, même s’ils en jouissent pleinement, sont la possession de l’église de Marseille.

 

On rencontre d’autres catégories sociales. Il existe 4 ecclésiastiques, dont 2 prêtres, un diacre et un clerc. L’un des prêtres réside à Saint-Damien où se trouve l’église. Quatre enfants sont dits ad scola, étudiants. Trois d’entre eux habitent dans les mêmes lieux que les ecclésiastiques qui devaient donc les enseigner. Enfin, ce sont deux artisans dont l’un est faber, fabricant d’outils, forgeron, l’autre artifex, artisan plus spécialisé dans les multiples objets usuels et même d’art.

 

Le terme colonus est plus difficile à appréhender. D’abord ce n’est pas un exploitant nouvellement installé comme certains l’affirment et son statut est plus délicat à cerner. Pour les médiévistes modernes, c’est un tenancier libre, non serf, qui possède héréditairement son exploitation et attaché à elle. On en rencontre 7 dans le polyptique dans 5 colonges et 2 bergeries. Il faut y ajouter un quotidianus, ancien serf journalier et un accola, locataire.

 

Vient maintenant le gros de la population, les 28 mancipia et les 2 verbecarii, auxquels il faut joindre tous ceux dont le statut n’est pas précisé et qui sont cités dans la pars dominica et dans les domaines des tenanciers libres. Si l’on se réfère à l’organisation domaniale carolingienne, telle que nous l’avons décrite plus haut, nous venons de découvrir la pars dominica ou domaniale, puis celle de 6 manses ou tenures libres, ingenuiles, ainsi que 7 colons, libres également. Le terme employé pour les serfs est celui de mancipium qui en latin classique signifie « propriété » et également « esclave ». Au haut Moyen Age, il prend le sens de tenancier asservi. Il n’existe que 2 bergers à proprement parler, mais d’après les descriptions et dénominations, chaque exploitation possède une ou plusieurs bergeries.

 

Reste encore une dernière catégorie de personnes, les étrangers. Ce sont des personnes, hommes ou femmes, qui épousent des habitants de l’Ager Caladius. Ils sont étrangers dans le sens où ils ne font partie de l’église de Marseille. Ils viennent d’autres domaines et continuent d’être attachés à ces domaines. C’est pourquoi ils ne peuvent être chefs de colonges ou de bergeries. Quand une femme de l’Ager Caladius épouse un étranger, c’est elle qui devient la tenancière et non son mari. On en rencontre deux cas. 8 tenanciers ont aussi épousé des étrangères, ainsi que 13 femmes et 2 hommes sans qualificatifs. Le polyptique ne fournit jamais le nom de l’étranger pour bien marquer sa non appartenance à la villa mais il indique le nom de ses enfants pour signifier le contraire. Il existait en effet des compromis entre maîtres de domaines pour se « prêter » du personnel.

 

Enfin, il faut examiner le cas des ad requirendum, colonges, bergeries et personnes « à rechercher », expression que certains auteurs interprètent diversement. Les uns avancent qu’il s’agit d’un manque de renseignements de la part du rédacteur et qu’il demande des précisions, les autres qu’il s’agit de personnes ayant disparu dans la nature. D’après l’analyse du polyptique, nous sommes en présence des deux cas. En effet, le rédacteur cite 3 colonges et 2 bergeries. L’une est vide, mais il ne sait pas où la situer, une autre dont il ne sait rien, trois autres dont il connaît le nom des tenanciers, mais qu’il ne peut localiser. 19 personnes isolées sont « à rechercher », femmes, hommes avec ou sans enfants. Il ne s’agit jamais de tenanciers, mais de personnes vivant avec eux. On peut penser que ceux-là ont effectivement disparu. Ils ont été séparés de leurs conjoints, « prêtés » à un autre domaine et vont les rejoindre ou sont effectivement en fuite, en quête de liberté. La Haute Provence offre quantité de vallées et de petits plateaux perdus dans les montagnes pour s’y installer en toute tranquillité.

 

L’analyse des composants humains de la villa Caladius fait apparaître une grande diversité des statuts sociaux. Il n’existe pas seulement un maître, des serfs et quelques hommes libres, comme on l’a souvent proposé, mais une gamme beaucoup plus étendue, depuis le bénéficier, l’alleutier, le colon, les ecclésiastiques, étudiants et artisans, les tenanciers serfs et d’autres serfs sans qualification et sans responsabilité.

 

 

Situation matrimoniale et natalité

 

Une autre constatation importante est donnée par le nombre de couples mariés et de célibataires. Il est presque identique, 65 couples, 32 hommes célibataires et 34 femmes célibataires, dont quelques-unes sont veuves. La moitié de ces célibataires a cependant des enfants, dont 22 femmes et 9 hommes. Ils font tous partie de la dernière catégorie sociale, celle des serfs sans qualification. Nous ne possédons pas d’explication sur ces deux données qui peuvent être issues de facteurs très divers.

 

Enfin, le cartulaire livre encore une autre source de renseignements, celle concernant les enfants et les jeunes. Ils sont classés en trois catégories, les enfants à la mamelle, ad uber, puis les enfants jusqu’à 15 ans dont l’âge réel est indiqué, enfin les jeunes gens et jeunes filles, baccalarius et baccalaria, au-delà de 15 ans. La population s’élève à 416 habitants, auxquels il faut ajouter 3 bénéficiers et 126 enfants seulement signalés issus de 42 personnes, le plus souvent célibataires, la moyenne par couple marié étant de trois enfants. On atteint un total de 545 personnes. Pour les enfants, il y a 11 nourrissons et 81 de moins de 15 ans. Les plus de 15 ans sont 128. En y ajoutant les 126 enfants non comptés, on obtient une population de 346 jeunes, soit 63 % de la population totale, proportion importante indiquant une forte progression future.

 

D’autre part, il n’est pas sûr que l’abbaye de Saint-Victor possédait entièrement toutes les terres de Haute Bléone. Il pouvait exister, çà et là, des lieux occupés par des paysans libres ou faisant partie d’autres domaines. L’église de Digne n’est pas loin et pouvait s’être également constituée un patrimoine foncier. C’est ce qui ressort lors de la confirmation en 1180 des biens du chapitre cathédral, la mense capitulaire, où figurent de nombreuses propriétés situées en Haute Bléone. S’agissant d’une confirmation et l’église de Digne étant présente depuis la fin du IVe siècle, il est probable que ce territoire était encore plus peuplé que le nombre livré par le polyptique de Vadalde.

 

 

Datation de la villa Jugurnis

 

La description et l’analyse des composantes de la villa Caladius permettent de mieux appréhender ce qu’était la villa Jugurnis, aux mains de la même abbaye et dans le même contexte géographique et historique. Reste en suspens la date de sa création. En 813-814, date de la rédaction du polyptique de Vadalde, elle n’y figure pas. Nous avons expliqué plus haut pourquoi elle ne peut faire partie de la villa de Chaudol. Le seul toponyme qui pourrait correspondre, Fraxeno, La Freyssinie, est sur la commune de Marcoux. D’autre part si Gigors était une dépendance de Chaudol, elle n’aurait pas le titre de villa. Il est difficile d’admettre que cette villa ait été « oubliée » par le polyptique et l'on peut peut-être estimer que sa création lui est postérieure. Il existe cependant une autre possibilité, que la villa Jugurnis soit alors dans d’autres mains, l’archevêché d’Embrun par exemple, et qu’elle a été cédée par la suite à Saint-Victor.

 

 

A paganis destructo, détruit par les païens

 

La belle organisation domaniale va s’effondrer complètement à partir de la fin du IXe siècle. Dévastation, pillages, anarchie vont la réduire totalement. Il n’y a plus de moines, le monastère de Saint-Victor est détruit, ainsi que tous les autres, comme celui de Novalaise. Les évêchés sont également abandonnés, les biens des églises pillés. Une partie des habitants va se joindre aux pillards sarrasins, les marrons, d’autres resteront dans le pays. Tous les serfs attachés aux domaines trouvent la liberté et l’indépendance. Il est probable que la plupart reste dans les fermes qu’ils cultivaient pour le compte du maître de la villa. Certains, plus entreprenants, s’approprient les meilleures terres et se constituent un patrimoine foncier important. C’est ce qui apparaît lors des restitutions faites aux moines au milieu du XIe siècle quand le calme est revenu. On en a rencontré quelques-uns plus haut.

 

Les moines revenus tentent de restaurer l’ancien ordre carolingien, dans lequel ils étaient largement pourvus. Mais on a vu que leur pouvoir est contrecarré par les aristocrates locaux. Une nouvelle société s’instaure où ils perdent progressivement une grande partie de leur monopole, à la fois sur les terres et à la fois sur les personnes. On a décrit cette évolution dans les monographies de Faucon, de Bellaffaire et de Turriers avec l’emprise, d’abord de la seigneurie châtelaine, puis de l’ordre féodal. Mais les documents concernant la vallée de Turriers ne nous parlent que très peu des petits propriétaires, ceux que l’on appelle les alleutiers. Ici encore, Chaudol va nous servir d’exemple.

 

 

La révolte des alleutiers

 

Le processus de restitution de la villa Caladius aux moines de Saint-Victor est le même que celui de la villa Jugurnis. En 1048, trois ans après Gigors, a lieu une restitution globale par le comte de Provence [8]. Mais cette restitution apparaît très amoindrie par rapport à l’étendue du territoire que l’abbaye possédait en 814. Elle se résume à ce qui était le siège de l’ancienne villa Caladius, c’est-à-dire Chaudol, avec comme annexe Le Mousteiret, Le Clucheret et Le Vernet. Et encore, les moines ont un mal fou pour récupérer la dîme et parfois seulement la moitié de celle-ci sur les terres qu’ils possèdent. Il leur faut batailler contre l’évêque de Digne, les alleutiers de Chaudol, les Mison-Dromon et les Chanoines de Saint-Ruf.

 

Entre 1021 et 1048, sous l’abbatiat d’Isarn, abbé de Saint-Victor, celui-ci signe une convention avec les alleutiers de la villa de Caldol. D’abord, ils conviennent que les propriétés (alleux) de la villa de Caldol soient partagées par moitié entre eux et que les moines en reçoivent toute la dîme. Ensuite, pour le reste des terres qui sont incultes, les moines en possèdent 11 parts et les alleutiers 12 parts. Enfin, les alleutiers donnent à Saint-Victor la terre qui est aux confins de Cerasiolo et tout ce qu’ils ont dans ledit village. Ont signé : Raimbaldus prêtre donateur, ses fils et son frère Magnerius, personnages que l’on va retrouver en 1055 [9].

 

Il apparaît que le retour des moines et la restitution de la dîme aient provoqué un phénomène de rejet et de révolte de la part des alleutiers. Sans doute étaient-ils moins surveillés et moins astreints aux redevances sous la domination du comte de Provence, loin d’eux et peut-être moins sourcilleux. Les moines présents, sur place, pouvaient mieux contrôler le versement des redevances et imposer leur loi depuis qu’ils avaient réinvesti leur domaine. C’est ce qui apparaît lors d’un plaid tenu en 1055. Sont présents, le seigneur Arbert accompagné de sa femme et de son fils, Pierre, abbé de Saint-Victor, assisté de ses moines et plusieurs alleutiers de la villa dont le nom antique est Caladius. Les faits sont d’abord exposés. Les alleutiers, incités par le diable, sont venus dans le cimetière de Saint-Pierre et de Saint-Martin et ont détruit le moulin et deux paroirs, sans raison. Puis, quand les moines apprennent ce méfait et qu’ils veulent porter plainte, ils se précipitent sur eux, déchirant leurs vêtements, les fouettant, avec des injures ignominieuses et avec peine leur permettent de partir [10].

 

Les alleutiers sont déjà condamnés, parce qu’incités par le diable et sans raison pour leur sacrilège [11]. Il n’y a personne pour les défendre, même Dieu sera contre eux. Car on fait appel au jugement de Dieu. Des fidéjusseurs, hommes dignes de foi, sont nommés pour surveiller le jugement par l’eau froide qu’emporte Saint-Victor. La peine est aussitôt prononcée. Les trois principaux accusés, Magnerius, Tassilo et Aimé sont condamnés à verser chacun 600 sous d’argent, somme très importante, ruineuse selon Poly. Mais les moines ne sont pas satisfaits. D’abord parce que l’amende de 1 800 sous ne leur revient pas en propre et ensuite parce qu’ils veulent que la cause de tant de maux, c’est-à-dire que la dîme leur soit restituée. Ils demandent un second jugement de Dieu pour prouver leur bon droit. Ce qui est fait et exécuté scrupuleusement. Les alleutiers, encore perdants, sont condamnés à donner aux moines tout un lot de terres et de biens leur appartenant. Les moines sont satisfaits, les propriétaires accablés. Ils se tournent vers le père abbé, le supplient par des prières de sa miséricorde. Un nouveau conseil se tient en présence du podestat et de ses chevaliers où les alleutiers prient le père abbé de leur retirer l’amende de 1 600 sous, mais garantissent le déguerpissement sûr et très ferme de leurs terres. En compensation des 1 600 sous, ils donnent la moitié de la dîme de leurs manses et de toutes les terres qu’ils possèdent dans le territoire de ladite villa. C’est ce que les moines voulaient obtenir, récupérer les terres et surtout la moitié de la dîme qui leur revenait sur les terres des alleutiers. Aussi, ledit père Abbé Petrus et ses moines furent cléments, en leur pardonnant, leur a remis la susdite amende et se sont embrassés réciproquement d’un ferme amour et sont repartis chez eux.

 

On constate, à Gigors comme à Chaudol, que si les moines ne peuvent récupérer la totalité de leurs anciennes possessions, ils se battent, bec et ongles, pour récupérer la dîme, seul produit à leur portée désormais et d’un très bon rapport. C’est une rente assurée n’exigeant aucun investissement. Elle est confiée à un fermier ou rentier qui la prélève auprès des récoltants et qui en garde une partie comme fruit de son travail.

 

 

Le prieuré de Gigors

 

Gigors va garder encore quelque temps son nom de villa, mais insensiblement ne sera plus qu’un simple prieuré, une cella. En 1193, il est encore nommé sous son ancien titre, en 1235 il est cité comme prieuré. La villa Jugurnis a été anéantie sous les coups des païens et des usurpateurs et l’ordre nouveau n’a pas voulu la rétablir. De son ancien domaine, il lui reste :

- à Bellaffaire : l’église paroissiale dont on ignore le titulaire primitif, puis à saint Nicolas,

- à Faucon : l’église paroissiale dédiée à Saint-Pons puis à la Vierge, la moitié de la condamine avec une église dédiée d’abord à la Vierge, puis à Saint-Barthélemy,

- à Turriers : un manse donné par Pierre de Roset, les deux églises Sainte-Marie et Saint-Geniès,

- à Gigors : le prieuré et son église dédiée à Sainte-Marie et l’église paroissiale d’abord dédiée à Saint-Pierre, puis à Saint-Laurent, et quatre pièces de terres, dont l’une est située près de l’église au lieu-dit la Clastre [12].

 

Si les propriétés foncières sont peu nombreuses, le prieuré a réussi, comme on l’a vu, à conserver la dîme. Mais il doit la partager avec l’archevêque d’Embrun. Guy Andreetti produit deux textes de 1779 et de 1787 dans lesquels un nommé Siméon, après enquête, conclut que les revenus du prieuré de Gigors ne couvrent pas les charges. Il conseille donc l’abandon que Saint-Victor entérine le 13 juin 1787. Il ne reste plus que les quatre parcelles de terres situées à Gigors qui seront vendues aux enchères le 17 mai 1791, acquises par Jacques Gervais de Gigors. L’une d’elles est située à la Clastre, quartier situé autour de l’église et du cimetière. C’est là qu’est cité, en 1235, le viridarium, le jardin du prieuré, où a lieu un arbitrage entre le prieur de Gigors et noble Guillaume de Turriers [13]. Quant au prieuré lui-même, que l’on ne sait où placer, il semble être en contrebas de l’église, dans le village. Un cadastre du XVIIIe siècle cite plusieurs fois, comme confronts la terre du prieuré. Une seule fois il cite le prieuré comme confront au f° 47 pour la propriété de Jean Guibaud à feu Joseph : maison, grenier, écurie et régale, chemin entre deux, au village, confronte de levant maison de Jean Baptiste Ricard, du midi et septentrion les chemins et le prieuré, du couchant bâtiment et régale des hoirs de François Tournatory [14].

 

 

L’église paroissiale

 

Elle est citée pour la première fois, comme on l’a vu, en 1045, sous le titre de Saint-Pierre ou saint Jean. Nous avons émis l’hypothèse d’une fondation à l’époque carolingienne par les moines de Saint-Victor et/ou reprise par les moines de Novalaise au cours du Xe siècle. Quand Saint-Victor revient, elle redevient et dessert la population. Il n’y a pas de raison de la chercher ailleurs que sur le site actuel. Pour plusieurs raisons.

 

Son emplacement s’appelle la Clastre. Des tombes sous coffres y ont été découvertes, indices d’une présence au haut Moyen Age. L’édifice actuel, malgré de nombreux remaniements et restaurations, a gardé certaines caractéristiques de l’époque médiévale. Il est parfaitement orienté, le chevet tourné vers l’est. La nef est voûtée en berceau brisé, sans pilastres ni corniches. L’abside en hémicycle est plus basse et plus étroite que la nef et voûtée en cul-de-four. A l’extérieur, le chevet a été surélevé par la suite pour y dresser un clocher mur. Les murs latéraux ont été renforcés par des contreforts, signe que l’édifice originel était simplement charpenté. Celui du sud présente quatre vastes ouvertures, elles aussi postérieures. Un détail apparaît encore avec la division établie entre le choeur et la nef au moyen d’une marche. Elle se trouve presque à dix mètres du fond de l’abside et semble délimiter un bas-chœur. Cet espace jusqu’à l’entrée de l’abside, elle-même formant le chœur proprement dit, offre une longueur de 6,50 m. Il pourrait correspondre à l’emplacement où se tenaient les moines lors de leurs offices, installés dans des stalles disposées le long des deux murs latéraux. En effet, cet édifice servait à la fois aux moines du prieuré et aux paroissiens.

 

D’abord dédiée à Saint-Pierre, on trouve ensuite l’église sous le titre de saint Laurent. Le changement de titulature a dû s’opérer, comme pour les autres églises au cours du XVIe siècle après le terrible épisode de la peste. Le saint choisi, Laurent, comme à Châteaufort, est renommé pour la protection qu’il étend sur les pauvres, les soins qu’il procure aux personnes atteintes du mal de reins et de garantir contre les incendies.

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[1] Affouagements de 1698 et 1728 (AD AHP C 41, 44 et 19).

[2] AD AHP 1 Q 40.

[3] Le dernier ouvrage traitant de cette question est de Pierre TOUBERT, professeur au Collège de France et membre de l’Institut, sous le titre L’Europe dans sa première croissance, de Charlemagne à l’an mil, Fayard, 2004, 477 pages.

[4] Le titre de patrice sera remplacé par celui de comte.

[5] CSV, H, T II, p. 633-654.

[6] La différence entre les mots villa et ager n’est pas encore bien assurée. Il semblerait que l’ager désigne un territoire plus étendu que celui de la villa. Pour Chaudol, il est possible que le territoire de la villa d’origine se soit agrandi par l’adjonction de domaines extérieurs, pris sur d’autres villae. C’est ce que pourrait suggérer un texte de 780 où la villa Caladius est citée avec tous ses biens propres et de tout ce qui a été transféré d’autres lieux en ce lieu (CSV, n° 31, T I, p. 41-46, jugement pour la restitution de la villa Caladius à Saint-Victor, du 23 février 780).

[7] Colonge ou colongue est la traduction du mot latin colonica employé par le polyptique signifiant terre cultivée par un colon. Il est distinct du mot colonia, colonie. Il a laissé de nombreux toponymes comme Collanges, Collonges, Collongues, etc.

[8] CSV n° 737, T II, p. 83-84.

[9] CSV n° 741, T II, p. 89.

[10] CSV, n° 739, T II, p. 85-87.

[11] L’enclos du cimetière était alors un lieu d’asile et inviolable.

[12] Les textes distinguent la cella dédiée à Sainte-Marie et l’église paroissiale dédiée à Saint-Pierre ou saint Jean. Le prieuré n’a pas connu le même développement en monastère comme ceux de Ganagobie ou de Rosans. A Rosans, on rencontre comme à Gigors les deux titulatures, le prieuré est dédié à Saint-André, l’église paroissiale à saint Arey. Une seule fois est cité le monasterium de Gigorz en 1183 (CSV n° 991, T II, p. 443), mais en 1193 c’est de nouveau le prieuré de Gigornis (CSV n° 991, T II, p. 443).

[13] CSV n° 992, p. 443-445.

[14] AD AHP E dépôt 093 / 1. C’est le seul cadastre antérieur à la Révolution. Il semble être du milieu du XVIIIe siècle. Il serait peut-être possible de localiser précisément le prieuré en relevant les confronts de chaque maison du village, puis de les comparer avec ceux du cadastre napoléonien.

 

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