Daniel Thiery

Turriers Bassin de Turriers

 

T U R R I E R S

 

Turriers Titre 

Le terroir

 

 

Situation géographique et état du terroir

 

Le terroir de Turriers occupe la partie ouest du bassin couvrant une superficie de 1986 hectares. L‘altitude moyenne dépasse les 1 000 mètres, certains hameaux étant installés à plus de 1 110 mètres. Il est beaucoup plus vallonné que celui de Bellaffaire et les rapporteurs des affouagements [1] reconnaissent que le terroir est d’assez bon rapport mais de peu d’étendue (1698). Il confronte ceux de Bellaffaire, Astoin, Faucon et Gigors, il est d’environ cinq lieues de circonférence, partie en montagnes et collines dont quelques unes sont agrégées de petits chesnes blancs, fayards et arbustes, partie en cotteaux cultivés y en ayant très peu qui ne le sont point. Le restant en terres penchantes et vallons (1775). L’avant-dernière phrase indique bien que les habitants ont colonisé toutes les terres susceptibles d’être cultivées, très peu ne le sont point.

 

 

Le village est scitué vers le sommet d’un cotteau visant au midy. Il y a au pied d’icelui deux fontaines publiques formées avec une pièce de bois, distantes du lieu d’environ 120 cannes (240 m), et l’autre d’environ 150, assez pénibles (300 m). De même que les avenues (voies d’accès) les maisons sont dans un médiocre état. Il y a quatre cazeaux. Une petite partie des rues est mal pavée, les autres ne le sont point. L’habitation est incommode. Les habitants sont obligés d’aller une partie de l’année faire moudre leurs grains dans les lieux circonvoisins, les moulins à farine scitués dans le terroir ne tournant qu’une partie de l’année par le manque d’eau (1775). L’affouagement de 1728 est plus précis sur le problème des moulins : les habitants sont obligés d’aller deux lieues loin (10 KM) pour moudre leurs grains, les deux moulins qu’il y a au terroir ne pouvant suffire n’y ayant de l’eau que rarement lors de la fonte des neiges et lorsqu’il pleut. Le même problème se posait à Bellaffaire, mais les moulins de Gigors et de Rochebrune étaient plus proches. Les habitants de Turriers se rendaient, comme ceux d’Astoin, au moulin de Bayons. C’est ce que révèle l’affouagement de 1728 concernant Bayons : la communauté possède le moulin à blé. Ceux d’Astoin y viennent et ainsi ceux de Turriers quand il n’y a pas assez d’eau. Quand on sait que le moulin de Bayons était situé au Forest-Lacour, on comprend mieux la difficulté de s’y rendre par des sentiers muletiers en mauvais état.

 

Un autre handicap de la communauté est qu’elle ne possède pas de bois. D’ailleurs il n’y en pas dans le terroir constate l’affouagement de 1728. Les habitants sont obligés d’aller en chercher sur la commune de Faucon : la communauté fait une rente de 200 livres au seigneur de Faucon pour procurer aux habitants la faculté d’aller prendre du bois de chauffage dans une montagne dudit seigneur, elle fait ensuite payer cette rente aux habitants par répartition particulière (1775).

 

Il existe une mine de plâtre citée en 1775. L’abbé Féraud relate qu’elle est située au pied du bois de Gière et qu’elle est exploitée. On y trouve également de l’anidrite dont on se sert pour faire des objets d’art. Il signale également une source d’eau minérale qui n’est pas utilisée à cause de son peu d’importance.

 

L’habitat est, comme à Bellaffaire, dispersé. Le lieu est divisé en 5 hameaux peu éloignés les uns des autres constate l’affouagement de 1698. Celui de 1775 est plus explicite : le nombre des maisons habitées dans le lieu (le village) est de 58, il y 5 hameaux composant 67 maisons habitées, une inhabitée, un cazal, il y une bastide habitée. Le nombre des chefs de famille est de 138. Il y a dans le lieu dix tisseurs à toile qui ne travaillent qu’une partie de l’année, deux commerçants en grains et paille. L’abbé Féraud, en 1844, dénombre neuf hameaux : Crève-Cœur, Col-de-Rule, Forêt-Loin, Gière, Col d’Avril, Col-d’Allègre, Col-de-Paret, Les Aires et Mouriès.

 

 

Les productions

 

Elles consistent en bled, seigle, orge, avoine, épeautre, peu de vin, huile de noix, chanvre, fourrage et peu de menus fruits. Il y a quelques petites sources qui arrosent quelques terres. Le terroir est coupé par les riols de Dernier Piébes et de la Roubine. L’eau qui y découle sert à faire tourner une partie de l’année six moulins à farine appartenant à des particuliers. Il est aussi coupé par quelques petits ravins (1775). L’abbé Féraud qualifie de méchant vin le produit des vignes du terroir. Il reconnaît également que le climat y est assez rude et le terrain fort boueux.

 

La statistique agricole établie en 1836 est plus précise [2]. Le blé froment est cultivé majoritairement pour la nourriture des humains, vint ensuite l’avoine pour l’engraissement des animaux, principalement des bovins. Une partie du blé et de l’avoine était vendue à l’extérieur par l’entremise de deux négociants. La culture des légumes secs et les jardins ne dépasse pas un hectare.

 

1836

Froment

Orge

Avoine

P. de terre

Vigne

Chanvre

Total

Hectare

146

1

48

5

2

4

206

 

L’on y nourrit 76 mulets, 45 bourriques, 120 bœufs, 500 brebis ou moutons et 40 cochons (1775). Au XIXe siècle, la production des boeufs et des cochons est en nette augmentation, celle des ovins restant stable. De toutes les communes, c’est Turriers qui élève le plus de bovins, suivi de Reynier et de Venterol avec 100 bovins chacun. La forte production d’avoine sur 48 hectares, au deuxième rang après Thèze (50 ha), était nécessaire à l’alimentation de ces animaux. Le nombre de porcs et de mulets/ânes correspond à une tête de chaque espèce par famille ou foyer.

 

1836

Bœuf

Bélier

Mouton

Brebis

Agneau

Porc

Chèvre

Mulet

Ane

Total

 

180

10

100

400

90

130

130

100

30

1170

 

Malgré un terroir difficile, la situation des habitants était cependant relativement aisée. Ils avaient investi le maximum de leur terroir et adapté les productions en fonction du terrain. C’est la communauté dont l’estime des biens s’élevait à 155 279 livres en 1698, la plus forte des 24 communes. En fonction de la superficie, Turriers vient en seconde position après Thèze pour la richesse de son terroir.

 

 

La population

 

Ce n’est pas au Moyen Age, de même qu’à Bellaffaire, que Turriers connut le maximum de population. C’est une situation inverse par rapport à l’ensemble des communes. Il s’agit d’un phénomène pour lequel nous n’avons pas d’explications. Le bassin de Turriers fut peu vitalisé durant cette période et c’est durant les XVIIIe et XIXe siècles qu’il fut à son apogée. Turriers double sa population durant ces deux siècles par rapport à 1315. La peste et les guerres des XIVe et XVe siècles en éliminent 56 %, taux moins élevé que la moyenne générale de 64 %. La chute qui s’amorce à partir de la fin du XIXe siècle est moins brutale également et le siècle suivant voit une population se stabiliser autour des 300 habitants.

 

Population Turriers

 

 

Historique du peuplement

 

 

L’Antiquité et le Haut Moyen Age

 

Aucune découverte archéologique n’est signalée sur la commune constate la Carte Archéologique de la Gaule publiée en 1997. Il est vrai qu’aucune prospection systématique du territoire n’a été réalisée et on ne peut déduire, par ce vide documentaire, qu’il était totalement inoccupé. Il en est de même durant le haut Moyen Age où l'on ne peut que conjecturer une présence des moines de Saint-Victor. Comme pour Faucon-du-Caire et Bellaffaire, il est probable que les possessions de la Villa Jugurnis s’étendaient jusque dans le territoire de Turriers puisque au milieu du XIe siècle, ils possédaient le tiers de la vallée de Turriers.

 

 

Le Moyen Age (XIe-début XIIe siècle)

 

Comme pour Faucon et Bellaffaire, Turriers apparaît lors des chartes de restitutions et de donations faites en faveur des moines de Saint-Victor installée à Gigors, in villa Jugurnis. Vers 1050, Pierre de Roset fait don d’un manse situé dans le castrum de Turriers, in castro quod vocatur Turrias [3]. Ce manse, outre la ferme et ses dépendances, est composé de prés, vignes, garrigues, terres cultes et incultes, arbres fruitiers et infructueux. Pierre de Roset reconnaît qu’il a reçu ce domaine de mon seigneur Pierre de Mison vicomte et c’est sous le conseil de mon seigneur Isoard son fils que je le donne volontiers au monastère. Nous avons déjà vu ce Pierre de Roset, fidèle et vassal du vicomte de Gap, souvent présent à ses côtés, lors des donations faites dans le territoire de Faucon en particulier. Il apparaît très lié au vicomte et tient plusieurs propriétés de sa main et il le reconnaît comme son seigneur. La fidélité et le lien vassalique qu’il reconnaissait à Pierre de Mison se sont reportés sur son fils Isoard. Il en de même d’un certain Rodolphe Broca que l’on voit plusieurs fois cité comme témoin. C’est à lui qu’appartenait le manse donné par Pierre de Roset. Le domaine était géré par un certain Girald de Brusco.

 

On reconnaît ici la même hiérarchie que celle observée lors de la donation effectuée à Faucon en 1054. En premier, le vicomte de Gap, délégué du comte de Provence dans la vicomté de Gap, seigneur tout puissant. En deuxième, un seigneur local, dit sire à cette époque, Pierre de Roset, possessionné par le vicomte, mais soumis à son pouvoir. En troisième, un alleutier, propriétaire libre, Rodolphe Broca, lui-même soumis au sire. Enfin, le tenancier du domaine, Girald de Brusco. Ce phénomène de féodalisation est caractéristique du XIe siècle avec la naissance de la seigneurie châtelaine [4]. C’est à cette époque, depuis la fin du Xe siècle, que s’élèvent les premiers châteaux. Turriers est un de ceux-là, sans doute en possession de Pierre de Roset. Il devait se dresser sur la colline dominant le village actuel.

 

En 1095, le pape Urbain II confirme que la paroisse de Turriers dépend des moines de Saint-Victor [5]. Elle est dans l’archevêché d’Embrun, in Ebridunensi archiepiscopatu parochiam de Turriis. On ne sait rien de plus sur l’église paroissiale et surtout où elle est située. Car peu d’années plus tard, à la fin du XIe siècle, on apprend qu’il existe deux églises, une dédiée à Sainte-Marie, l’autre à saint Geniès, ecclesia sancte Marie de Turries et aliam ecclesiam sancti Genesii [6] . Il s’agit d’une confirmation faite à l’occasion d’un différend, et même d’une discorde d’origine diabolique, diabolico instinctu, opposant le clergé d’Embrun et les moines de Saint-Victor. Mais, inspiré par la grâce divine et afin établir une entente perpétuelle entre eux, Lantelme, archevêque d’Embrun, en accord avec les membres du chapitre cathédral, confirme aux moines la possession de plusieurs églises, dont celles de Turriers. Il rédige la charte en présence du vénérable père abbé de Saint-Victor Ricard et de son prieur Guillaume.

 

 

L’église Sainte-Marie

 

On a longtemps pensé que l’église Sainte-Marie était située sur le sommet de la colline des Baumelles et ce à cause de trois historiens des XVIIIe et XIXe siècles. C’est d’abord l’abbé Albert en 1783 qui relate que l’église paroissiale de Turriers avoit été anciennement sous le titre de S. Geniez. On en bâtit dans la suite une autre qui est sous le titre de Notre Dame des Neiges. Cette seconde église qui subsiste encore en haut du village est presque aujourd’hui abandonnée et l'on fait depuis plus d’un siècle toutes les fonctions paroissiales dans l’église de S. Antoine, second patron de la paroisse [7]. Il faut relever que l’abbé Albert signale l’antériorité de Saint-Geniès sur Sainte-Marie.

 

Peu d’années après, le médecin marseillais Achard, en 1788, recopie en partie le texte d’Albert : l’église sous le titre de Notre-Dame des Neiges subsiste en haut du village, elle est presque aujourd’hui abandonnée, les fonctions se font dans l’église saint Antoine, second patron de la paroisse [8]. Le troisième, l’abbé Féraud, en 1844, recopie lui aussi, les deux autres mais en déformant le texte, faisant des deux églises un seul édifice ayant simplement changé de titulature : l’église paroissiale était anciennement sous le titre de Saint-Genest, puis sous celui de Notre-Dame-des-Neiges : elle était alors au haut du village ; mais depuis deux siècles environ, elle est tombée en ruines, et les offices divins sont célébrés dans celle de Saint-Antoine, patron du lieu [9] .

 

Il paraît évident qu’aucun des trois auteurs ne s’est rendu sur place afin de vérifier leurs assertions. Les deux derniers ont recopié le premier, sans vérification aucune. Alors que la carte de Cassini dressé antérieurement, en 1777, signale une simple croix sur le sommet des Baumelles dit Oratoire du Verger, une église dans le village et une autre dédiée à ND aux Neiges en contrebas du village près du hameau des Mouriers, c’est-à-dire à l’emplacement du cimetière. Dans son étude documentaire sur Turriers, Nicole Michel d’Annoville avance sans certitude que cette église se situerait près du cimetière actuel et non aux Baumelles [10]. Guy Andreetti est plus assuré grâce à plusieurs documents tirés des archives de la commune [11]. L’ancienne église paroissiale s’élevait au centre du cimetière actuel. Elle menace ruine au milieu du XIXe siècle et en 1920 une partie de la toiture étant tombée, le reste est enlevé pour récupérer les tuiles. Malgré l’opposition du curé et de l’évêché, la municipalité décide la démolition complète le 27 avril 1929. Lors de cette séance, il est relaté que cette ancienne chapelle nous a servi d’église paroissiale jusqu’en 1447.

 

Le cimetière de Turriers est situé en contrebas du village sur une petite butte dominant la plaine, à 800 mètres à vol d’oiseau du centre du village. Passé le portail d’entrée, on peut remarquer sur la gauche une légère mais très nette élévation du terrain garnie de tombes. Cette élévation de forme rectangulaire est orientée vers l’est et délimite l’ancien emplacement de l’église.

 

 

L’église Saint-Geniès

 

Sa localisation est fournie par la carte de Cassini, avec le symbole représentant une chapelle et le nom St Geniès. Le lieu-dit n’apparaît plus sur les cartes modernes, mais on peut le situer entre Crève-Cœur et Aco de Gangas. Les deux auteurs contemporains cités plus haut partagent la même opinion. Nicole Michel d’Annoville a repéré les restes sommairement conservés d’un petit bâtiment orienté d’environ 20 m² (5 x 4). Ils y auraient eu des sépultures aux abords. La carte de Cassini signale également deux moulins sur le ravin de Piebes proche de l’édifice.

 

 

Essai d’interprétation

 

Nous sommes en présence de deux églises déjà existantes lors de leur première citation à la fin du XIe siècle. Une seule cependant est paroissiale et correspond à l’église Sainte-Marie, dite des Neiges. C’est ce que suggère le même texte : l’église Sainte-Marie de Turriers et une autre église Saint-Geniès, mettant Sainte-Marie en position prééminente. L’abbé Albert, suivi par Guy Andreetti, affirme l’antériorité de Saint-Geniès sur celle de Sainte-Marie qui fut construite dans la suite près du village.

 

Cette hypothèse nous paraît très vraisemblable et correspond au processus reconnu dans toutes les communes où, lors de l’enchâtellement, une nouvelle église est construite près du château et du village groupé, délaissant la première paroisse. Or, l’église Sainte-Marie est liée au castrum de Turrias et son édification lui est contemporaine, c’est-à-dire courant XIe siècle. L’église Saint-Geniès est liée par contre aux premières églises rurales, en milieu ouvert, desservant une communauté dispersée, églises qui se sont développées à partir de la fin du Xe siècle. Il est très probable qu’elle faisait partie du domaine de Saint-Victor et de la villa Jugurnis. En effet, le titulaire de l’église est saint Geniès, saint particulièrement honoré par les moines de Saint-Victor qui lui ont donné comme titulaire le patron d’un de leurs monastères le plus florissant. Ce qu’ils ont fait également à Saint-Geniez de Dromon tout proche. La fondation de cette église peut dater éventuellement de l’époque carolingienne quand Saint-Victor a créé la villa Jugurnis. Mais sans texte et sans aucun témoignage, cette hypothèse reste très fragile. Le territoire entourant l’église est propice aux cultures céréalières et à l’engraissement des bovins avec des prés et des pâtures abondantes. L’eau, toute proche, a permis l’installation de moulins. L’église, avec son cimetière, assurait la vie religieuse. Ce domaine a perdu son autonomie lors de l’enchâtellement, mais c’est ici que l’on peut placer l’origine de la communauté de Turriers.

 

 

Le Moyen Age (XIIe-XIIIe siècle)

 

On a vu durant le XIe siècle s’instaurer la seigneurie châtelaine avec les premiers liens vassaliques subordonnant les hommes les uns aux autres. Le pouvoir est alors dans les mains d’aristocrates locaux qui assoient leur autorité en construisant les premiers châteaux. Le comte de Provence n’arrive pas à les maîtriser ni à les contrôler, son pouvoir allant en s’effritant tout au long du siècle. Ces seigneurs qui ont acquis, de gré ou de force, un territoire, veulent en tirer tous les bénéfices et voient d’un mauvais œil un autre pouvoir en accaparer une partie. Or la vallée de Turriers est occupée pour un tiers par les moines de Gigors qui possèdent de nombreuses propriétés. Celles-ci et les hommes qui les habitent échappent au contrôle du seigneur. Celui-ci ne peut rien exiger du monastère, tant en redevances sur les produits récoltés qu’en services et taxes sur les hommes du prieuré.

 

Au cours des XIIe et XIIIe siècle, la rivalité entre les deux pouvoirs et propriétaires va s’envenimer [12]. Il faudra d’abord l’arbitrage de l’archevêque d’Embrun, puis du comte de Provence lui-même, pour tenter de calmer les esprits et établir un statu quo à peu près équitable. Cela commence en 1146 où Guillaume, archevêque d’Embrun, menace d’excommunication Isoard Bastart pour injures et injustices [13]. Sont présents les évêques de Digne, Senez, Glandèves et Vence ainsi que les chanoines du chapitre d’Embrum et le père abbé de Saint-Victor. La séance revêt un caractère exceptionnel avec la présence de ces hauts dignitaires. Il est reproché à Isoard Bastart de pratiquer d’injustes exactions envers la villa de Gigors, à savoir d’exiger les questes, les albergues et les droits de justice et d’obliger les hommes à être ses féaux [14]. De plus, il veut reprendre la condamine qu’il avait donnée en gage aux moines et en exige les dîmes. Devant la menace d’excommunication qui le condamnait à une peine éternelle, Isoard, accompagné de sept chevaliers, en présence de toute l’assemblée, met sa main dans celle du père abbé et jure de remettre la querelle et de ne plus exiger quoi que ce soit sur la villa de Gigors [15]. En compensation, il lui est accordé d’exercer la justice dans les trois cas d’adultère, d’homicide et de duel judiciaire (ordalie ou jugement de Dieu). A cette date, la paix et la trêve de Dieu sont encore exercées par la justice ecclésiastique dont la peine principale consiste en l’excommunication. Cette justice va passer, suite au concile de Latran II de 1139, dans les mains des princes. C’est cette évolution qui se dégage de ce texte où l’Eglise brandit l’excommunication, mais abandonne dans le même temps au seigneur ses pouvoirs de haute justice, ne gardant que la basse justice.

 

Le texte ne dit pas qui est cet Isoard Bastart (le bâtard) et sur quelle partie de la vallée de Turriers il exerçait son pouvoir. Il semblerait cependant qu’il soit le seigneur du castrum de Turriers. En effet, en 1183, Guillaume de Turriers confirme à l’archevêque d’Embrun, la sentence prononcée entre son prédécesseur Guillaume et Isoard son père [16].

 

De nouveau, en 1235, un jugement est prononcé par l’évêque de Gap dans les mêmes termes et mêmes conditions qu’en 1146 [17]. C’est Guillaume, seigneur de Turriers, qui s’oppose aux moines de Gigors. Nous avons décrit, dans la monographie de Bellaffaire, les détails de cet arbitrage. Depuis cette date, la donne politique a changé. La première maison des comtes de Provence s’est éteinte et a laissé place à la maison des princes de Barcelone depuis 1112. Ceux-ci vont progressivement remettre la province en ordre. Ils vont s’assujettir, un à un tous les seigneurs et aristocrates locaux au cours de plusieurs campagnes guerrières. De nouveaux châteaux sont construits sous leur autorité et les seigneurs viennent se soumettre et rendre hommage au comte. C’est ce que fera Guillaume de Turriers en février 1147 à Seyne, rendant hommage à Raimond Bérenger III. La seigneurie châtelaine a fait place à l’ordre seigneurial et féodal. C’est pourquoi, la même année 1235, Raimond Bérenger V, de passage à Sisteron, confirme et scelle de son autorité les termes de l’arbitrage conclu entre Guillaume de Turriers et les moines de Gigors [18]. Mais c’est à lui désormais qu’appartient la haute justice et non plus au seigneur comme auparavant.

 

 

Le Moyen Age (XIVe-XVe siècle)

 

Succédant à la maison de Barcelone, la maison d’Anjou devient maîtresse du comté de Provence à partir de 1245 et les trois premiers comtes vont poursuivre l’oeuvre d’unification et d’administration de la Provence. Charles Ier d’Anjou réalise d’abord une enquête en 1251-1252 sur l’état de ses biens et de ses droits. Il conforte et réglemente les statuts des baillies dont celle de Sisteron à laquelle sont rattachés tous les castra de nos deux cantons. On en connaît la liste exhaustive lors de l’hommage des nobles du baillage de Sisteron rendu au roi Robert en 1309. Parmi eux figurent Guillaume Agnel au nom de Delphine de Turriers pour le castrum de Turriers et une partie du castrum d’Astoin, Hugues de Turriers pour une autre partie du castrum d’Astoin et Isnard de Bellaffaire pour les castra de Bellaffaire, de Gigors et de Faucon [19]. Deux seigneurs dominent sur la vallée de Turriers et se sont constitué un patrimoine foncier important. Celui-ci est détaillé lors des inventaires des biens des émigrés lors de la Révolution. Le prieuré de Gigors ne possède plus aucun droit sur les hommes de la vallée, il lui reste cependant quelques propriétés et surtout le droit de dîme qu’il perçoit sur l’ensemble du territoire des quatre châteaux. Il nomme également les curés et vicaires dans chaque paroisse, mais en contrepartie a la charge de l’entretien des édifices religieux. Il y a quelquefois des contestations entre le prieur et l’archevêque d’Embrun au sujet des nominations, car le choix par le prieur doit être entériné par l’archevêché d’Embrun.

 

 

La chapelle Saint-Antoine

 

L’église paroissiale Notre-Dame des Neiges est excentrée par rapport au village et les habitants se plaignent de son éloignement et de la difficulté de s’y rendre en hiver à cause de la neige. Elle est à trois traits d’arbalète, tribus tractibus balistae [20]. Une demande est rédigée à l’archevêque d’Embrun par le curé et les syndics afin d’édifier une chapelle dans le bourg de Turriers, infra burgum dicti loci de Turreriis. L’autorisation est donnée le 5 février 1477 par l’archevêque qui permet également qu’elle soit sous le titre de Saint-Antoine. Cette chapelle pourra remplir toutes les fonctions d’église paroissiale, y compris les messes solennelles. Si l’édifice assure bien les fonctions paroissiales, elle n’en reste pas moins qu’une chapelle et ne possède pas le titre d’église. Son édification pour la commodité des habitants ne pouvait enlever à l’église-mère Notre-Dame des Neiges son statut de paroissiale. Dans les actes officiels, comme le registre des baptêmes, mariages et sépultures, on rappelle toujours la titulature de Notre Dame des Neiges dans l’annexe Saint-Antoine [21].

 

Les habitants ont choisi un nouveau titulaire pour leur nouveau lieu de culte, saint Antoine. Il s’agit du saint ermite et non celui de Padoue. Il vécut en Egypte de 251 à 356, plus que centenaire. Ermite, sa renommée se répandit dans toute la chrétienté par les guérisons qu’il effectuait et son ardeur à défendre la doctrine de l’Eglise, en particulier contre l’arianisme. Il vivait la plupart du temps en solitaire, cultivant son jardin et tressant des nattes. Il est considéré comme le père des moines et sa protection s’étend sur les vanniers, bouchers, charcutiers et animaux domestiques. A ce dernier titre, il est particulièrement bien choisi pour les habitants de Turriers dont le principal élevage consistait dans celui des bovins. Il était également le bienvenu pour ses dons de guérisseurs après le terrible épisode de la peste qui avait décimé plus de la moitié de la population.

 

 

La période moderne

 

A la fin du Moyen Age, suite à la peste, Turriers atteint son minimum de population avec 145 habitants, soit une trentaine de familles. Une grande partie des fermes et des maisons du village est abandonnée. En deux siècles la population va passer à 152 familles en 1698, soit cinq fois plus, la plus importante progression sur l’ensemble des 24 communes. A cette date, c’est la communauté la plus riche avec Thèze. Il est difficile d’expliquer ce phénomène. Est-il dû à une pression fiscale moins forte, à une emprise seigneuriale sur le terroir moins envahissante comme on l’a constaté à Bellaffaire ? La spécialisation dans l’élevage des bovins et la culture intensive de l’avoine ont-elles entraîné un commerce lucratif, concrétisé par des négociants signalés en 1775 ? L’analyse des actes notariés apporterait certainement des réponses à ces questions.

 

Certains hameaux éloignés se voient dotés de chapelles annexes pour subvenir au service religieux. La première paroisse, Saint-Geniès, ne semble pas avoir été rétablie et poursuit sa lente dégradation. Par contre, deux chapelles sont bâties à Gière et au Forest-Loin. On ne connaît pas la date de leur construction. Guy Andreetti signale cependant qu’en 1713 une cloche est installée dans celle de Gière et qu’en 1862 on y pose un chemin de croix. Celle du Forest-Loin est munie d’une cloche en 1806 et reconstruite par les habitants en 1863. Aujourd’hui, il ne subsiste plus que le chevet de la chapelle du Forest-Loin, celle de Gière ayant disparu complètement.

 

La chapelle Saint-Antoine devient enfin l’église paroissiale en 1800 mais a besoin de réparations et surtout d’être agrandie. Elle ne peut accueillir, lors des grandes fêtes, tous les paroissiens. Le projet sera long à exécuter et n’aboutira qu’en 1870 après de nombreuses difficultés que relate Guy Andreetti vers lequel nous renvoyons le lecteur. Nous faisons de même pour ce qui concerne l’école et les travaux d’urbanisme.

 

 

Synthèse et perspective

 

 

L’analyse des quelques textes concernant Turriers dans le cartulaire de Saint-Victor a permis de mieux appréhender le processus de féodalisation au cours de la période du XIe-XIIIe siècle. Cette trame qui n’apparaît pas dans d’autres communes, par manque de documents, peut servir de modèle, le phénomène s’étant généralisé partout et de la même manière. Chaque étude de commune apporte des éléments d’appréciation et de compréhension que l’on peut reporter aux autres. C’est pourquoi l’étude des 24 communautés de La Motte-Turriers tisse des liens entre chacune, les données éparses et fragmentaires rassemblées dégageant une vue d’ensemble plus cohérente et surtout plus lisible.

 

Il y aurait lieu d’affiner certaines données, en particulier celle concernant l’église Saint-Geniès. Une interrogation que nous n’avons d’ailleurs pas soulevée plus haut se lève sur l’origine de la fondation de Notre-Dame des Neiges. Il est curieux en effet que, lors de l’enchâtellement, l’église paroissiale n’ait pas été élevée au centre de l’habitat, comme cela eut été logique. Le hameau des Mouriers, sur un site non perché, est peut-être préexistant au village, centre d’un domaine muni déjà d’une église, comme c’était le cas à Saint-Geniès. Lors de la création du village, cet édifice, pas trop éloigné, aurait alors continué son office de rassemblement de la communauté et serait devenu la paroisse. Cette hypothèse expliquerait l’éloignement de l’église, à 800 mètres du castrum. Il faudrait alors admettre une création antérieure au village.

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[1] AD AHP. Affouagements de 1698, 1748 et 1775 (C 41, 19, 44, 26)

[2] AD AHP 6 M 299.

[3] CSV n°695, T II, p. 37.

[4] Sur ce sujet, consulter L’ordre seigneurial, XIe-XIIe siècle de BARTHELEMY Dominique, Seuil, 1990.

[5] CSV n° 840.

[6] CSV n° 699, T II, p. 41-42. Cette charte n’est pas datée, mais est établie par Lantelme archevêque d’Embrun de 1080 à 1105.

[7] ALBERT (abbé), Histoire géographique, naturelle, ecclésiastique et civile du diocèse d’Embrun, Gap, 1783.Tome I, p. 515-516.

[8] ACHARD Claude-François, Description historique, géographique et topographique des villes, bourgs, villages et hameaux de la Provence…, Aix, 1787-1788.

[9] FERAUD J.J.M., Géographie historique et biographique du département des Basses-Alpes, Digne, 1844, p. 464.

[10] MICHEL D’ANNOVILLE Nicole. Etude documentaire du terroir de Turriers, SIVOM, janvier 2001.

[11] ANDREETTI Guy, Turriers – Recueil de notes, Turriers, 1994, p. 61-62 et 69.

[12] Sur ce thème voir POLY Jean-Pierre, La Provence et la société féodale, 879-1166, Bordas, Paris, p. 269-285.

[13] CSV n° 990, T II, p. 441-442.

[14] Queste : synonyme de taille ou tolte, impôt sur les biens et les personnes. Albergue : taxe d’habitation.

[15] Outre la peine éternelle, les vassaux du seigneur excommunié étaient délivrés de leur serment vassalique.

[16] CSV n° 991, T II, p. 443. Le nom d’Isoard est accompagné du qualificatif bastard signifiant bâtard, fils illégitime. Il a cependant hérité de la seigneurie de son père et a pu la transmettre à son fils Guillaume.

[17] CSV n° 993, T II, p. 445-448.

[18] CSV n° 994, T II, p. 448-449.

[19] Cité par DE LAPLANE Edouard, Histoire de Sisteron, Digne, 1843, T I, p. 467-472.

[20] L’arbalète avait à cette époque une portée d’environ 230 mètres.

[21] Cité par Guy ANDREETTI, p. 63.

 

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