Daniel Thiery

Faucon-du-Caire Bassin de Turriers

 

F A U C O N - D U - C A I R E

 

 

Faucon Titre

 

 

Le terroir

 

 

La commune de Faucon-du-Caire s’étend sur 1993 hectares dans la partie haute du Grand Vallon. Sa principale caractéristique est d’occuper une vallée très étroite dominée de chaque côté par des pentes abruptes et des montagnes culminant à près de 1 500 mètres. L’altitude de la vallée varie entre 960 et 850 mètres. Elle présente cependant quelques espaces moins étroits, principalement à Sarraut et surtout à Saint-Barthélemy. Si le torrent qui forme la vallée procure de l’eau pour l’arrosage, il est aussi un inconvénient : il y a un torrent qui traverse le terroir de long en large et plusieurs ravins qui dégorgent audit torrent et qui oblige la communauté à une dépense d’environ 10 livres tous les ans pour des fortifications pour mettre à couvert les biens voisins constate l’affouagement de 1728. Celui de 1775 est encore plus explicite : le terroir confronte ceux de Gigors, Turriers, Bayons, Le Caire, Urtis et Venterol. Il est d’environ quatre lieues de circonférence, la plus grande partie en montagnes dont la plupart sont gazonnées et propres au pâturage, d’autres agrégées de pins, fayards et arbustes, partie en collines et cotteaux de même nature. Certaines montagnes, collines et cotteaux sont pelées et stériles ne présentant que le rocher dans certains endroits, partie en vallons dont le principal est resserré par les dites montagnes et coupé par plusieurs grosses eissariades et ravins qui lors des pluyes abondantes emportent et engravent (recouvrent de gravier) bien des terres. L’affouagement de 1698 faisait déjà le même constat : son terroir est petit, presque tout en pente et beaucoup endommagé par les ravines et torrents [1]. Le nom du torrent qui traverse la commune n’est pas cité. Ce n’est qu’avec l’abbé Féraud, en 1844, qu’il est dit Grand Riou.

 

La position du village est inconfortable car située à l’hubac, au pied de montagnes, dans un étroit passage du vallon, privé de soleil pendant l’hiver. C’est ce que décrit l’affouagement de 1775 : ledit lieu est scitué dans un vallon fort resserré par des montagnes qui le bornent presque de toutes parts. Il est bâti au pied d’une d’icelles visant au nord. Il y a une fontaine publique formée par une pièce de bois. Les maisons sont dans un mauvais état. Il y a trois cazeaux (écuries). Les rues ne sont point pavées et fort étroites. Les habitants sont obligés d’aller faire moudre leurs grains aux lieux circonvoisins, de cottoyer et traverser plusieurs fois la rivière de Sasse pour aller à Sisteron qui lors des crues leur en empêche la communication. Il est distant de quatre lieues de la ditte ville de Sisteron et de cinq de celle de Seyne. Le village est alimenté en eau pour le ménage par deux ravins, de la Piche et de Bouchouse, mais ils provoquent également des dégâts comme constaté en 1728 : ils viennent dégorger dans le village ainsi qu’il nous a apparu par les rochers et pierres que les eaux pluvialles ont entraînés dans ledit lieu, ayant laissé 4 pieds de graviers à la sortie du village du côté du couchant auprès des maisons.

 

 

Les productions

 

Les productions consistent en bled, seigle, avoine, orge, huile de noix, chanvre, peu de fourrage et quelques menus fruits. Il n’y a que quelques petites sources qui arrosent très peu du terrain (1775). En 1836, les statistiques agricoles dénombrent 112 hectares de terres cultivées, soit seulement 6 % du terroir [2]. L’espace est restreint dans la vallée et les montagnes offrent peu de plateaux à coloniser. On y remarque d’ailleurs très peu de fermes contrairement à Bellaffaire.

 

1836

Blé

Seigle

Orge

Avoine

P. terre

Chanvre

Total

Hectare

45

25

20

15

7

0.5

112.5

 

Le cheptel est composé en 1775 de 600 brebis, moutons ou chèvres en hiver et en été des troupeaux viennent dans la montagne du seigneur, 40 bœufs, 8 mulets, 25 bourriques et 8 cochons. Cette montagne du seigneur est celle de la Cassine, au quartier de la Cassine haute et basse. Quelques ruines, anciennes bergeries d’alpage, y sont signalées par les cartes modernes. Mais seul le seigneur en retirait un bénéfice puisqu’il en était propriétaire. Il ne semble pas que la commune ait profité de cette montagne après la Révolution car le nombre d’ovins recensé en 1836 est peu conséquent.

 

1836

Bœuf

Mouton

Brebis

Agneau

Porc

Chèvre

Mulet

Ane

Total

 

36

100

150

100

15

100

20

5

526

 

Le terroir possède quelques gisements de plâtre signalés en 1775. L’abbé Féraud est plus explicite : on trouve près du hameau des Bernards et à gauche de celui-ci, des couches de gypse dans une position très escarpée. Elles sont exploitées, malgré leur accès difficile, parce qu’on les a reconnues d’excellente qualité pour les constructions. Non loin de là, tout à côté des Bernards, il existe une autre masse gypseuse encore plus considérable que la première et plus facilement abordable. Une autre ressource est fournie par une carrière de marbre noir. Elle n’est citée qu’aux XIXe et XXe siècles. La commune loue cette carrière située au quartier de l’Adroit. Elle signe un bail de 30 ans avec un fermage de 300 francs par an en 1906 avec Mr Turettini François. En 1914, elle renouvelle le bail en faveur de Mr Albert Nizard de Marseille [3].

 

Enfin, les montagnes offraient également un revenu avec la vente du bois de chauffage. En 1728, la commune de La Motte-du-Caire expose que ladite communauté n’a presque aucun bois et ceux qu’elle a ne sont d’aucune valeur. Les habitants ne peuvent pas s’en servir. Toute la terre gaste est pelée et de mauvaises ravines comme cela se voit. Et ladite communauté par défaut de bois arrente de celle du lieu de Faucon leur bois appelé Le Pellissier depuis 20 ans et même long temps auparavant pour l’usage des habitants dud lieu. Et elle en fait de rente 84 livres annuellement ainsi qu’il paroit par les comptes des trézauriers. Led bois de Pellissier est éloigné de deux lieues dud la Motte, ce qui fait que lesd habitants n’y peuvent faire qu’un voyage par jour et même avec peine parce que les chemins sont presque tous impraticables et l’on n’y peut allez que depuis le commencement du mois de may jusques au commencement de celuy du mois novembre. Le reste du temps le chemin est tout à fait impraticable. Et les habitants qui n’ont pas fait leurs provisions alors sont obligés de couper leurs arbres pour leur usage [4].

 

Le Grand Vallon est vitalisé par un chemin de viguerie, mais on constate que ce chemin est impraticable en hiver. Au printemps et à l’automne, ce sont les orages qui provoquent des crues et le passage par la rivière Sasse pour se rendre à Sisteron est souvent aléatoire et retardé comme on l’a vu plus haut.

 

Au XIXe siècle, la commune vendra plusieurs fois des coupes de bois pour subvenir aux dépenses. En 1896, elle en vend une située dans la forêt communale du côté de l’ubac au quartier du Fangeas où il y a de beaux bois de construction, des hêtres tellement gros et vieux qu’ils ne grossissent plus et qui tombent et meurent de vétusté.

 

 

Historique du peuplement

 

 

Antiquité et Haut Moyen Age

 

Aucune prospection n’a été réalisée sur la commune et aucune découverte fortuite n’a révélé un quelconque site de la période antique. Pour la période carolingienne, on peut soupçonner la présence des moines de la villa de Gigors puisque leur domaine s’étendait jusqu’à Faucon, mais lors de la restitution de 1045, aucun bien n’est cité dans le terroir. Cependant, lors des donations suivantes, plusieurs domaines leur sont concédés à Faucon comme s’il était naturel de les réunir à la villa Jugurnis.

 

 

Le moyen Age, XIe-XIIe siècle

 

C’est à partir de cette période que l’on peut détailler les biens de Saint-Victor situés à Faucon, reconnaître les donateurs et le rôle du castellum de Falcone.

 

Les biens et les donateurs

 

Le premier bien concédé à Saint-Victor est fait vers 1050 par Etienne Roussin, Stephanus Russinus, du château du Rousset, castrum Rossetum [5]. En accord avec son épouse Marie il fait don de toute la propriété, alodem, qu’il possède consistant en deux pièces de vigne qu’il a planté dans le lieu dit Haute Rive, Alta Ripa. Il tient cette propriété de son seigneur Pierre de Roset et de ses frères Antoine, Helia, Hugues et Isoard. L’une des vignes est située sous la dite roche appelée Mons Celeus, l’autre confronte la vigne de Girberne (Gerbaud) Marron et une autre vigne de Primus qu’il tient de son père Senior. Ce texte appelle divers commentaires.

 

On reconnaît un alleutier, Etienne Roussin, qui reçoit des terres en friches pour les mettre en valeur. Bien que propriétaire, il est soumis à son seigneur Pierre de Roset, lui-même soumis au vicomte de Gap. C’est ici qu’apparaissent en transparence les liens vassaliques de la première société féodale qui s’instaure au XIe siècle. Un seigneur local, dit alors sire, s’impose auprès des petits propriétaires alleutiers, libres, leur distribuant des terres autrefois du domaine du fisc royal, leur demandant en échange serment de fidélité et services. Pierre de Roset a-t-il fait pression sur Etienne pour qu’il fasse ce don ?

 

Les noms apportent également des informations. Stéphane Roussin est dit du castrum Rossetum. Il peut s’agit du château du Rousset sur la commune de Curbans, limitrophe avec celle de Faucon. Alta Ripa peut désigner la partie haute du Grand Vallon ou Grand Riou. Le domaine est sous la roche appelée Mons Celeus dont on a vu que le nom s’est transformé en Montsérieux. Cette propriété peut se trouver près du quartier de Saint-Barthélemy au lieu-dit Champ Rousset avec une exploitation agricole, le nom de son propriétaire ayant été sauvegardé depuis cette époque. Le lieu est alors planté en vignes puisqu’il en est cité quatre, dont une appartenant à un certain Gerbaud Marron. Le deuxième qualificatif, marron, rappelle que certains serfs se sont joints aux Sarrasins afin de retrouver la liberté et de pouvoir donner cours à leurs instincts de pillage. On les nommait les marrons. Autochtones et connaissant bien les sentiers des Alpes, ils leur servaient de guides. Le terme subsistait encore au XIXe siècle sous la forme de marronniers pour désigner les guides alpins [6]. Un village perché de la vallée du Champsaur, à l’entrée des pistes de montagnes, porte le nom Les Marrons.

 

La deuxième donation a lieu en 1054 faite par Bérald et son neveu Pierre pour le salut de leurs âmes et de leurs parents. Ils donnent une pièce de vigne située à Faucon, in Falcone. Le texte n’en dit pas plus, mais il s’agit encore d’une vigne [7].

 

Une troisième donation est faite en 1058 par le vicomte de Gap Isoard de Mison lui-même et dame Dalmatia [8]. Elle est plus importante que les deux premières puisqu’il s’agit de la moitié d’un manse, c’est-à-dire d’une ferme, de ses dépendances et de son tènement. Ce manse appartenait à Arambert. Le vicomte a sans doute usé de son pouvoir pour arracher la moitié de ce manse à son propriétaire et le donner aux moines. Le manse est in castro Falconem. C’est à cette date qu’apparaît pour la première fois le castrum de Faucon.

 

La quatrième donation est encore plus importante et a lieu en 1062 [9]. C’est encore le même Isoard qui fait don cette fois de la moitié de sa condamine située dans le territoire du castello Falcone. Il insiste bien sur sa condamine qu’il tient d’ailleurs par droit héréditaire, jure hereditario. C’est une propriété acquise de plein droit par ses ancêtres et qui est seigneuriale, condamine signifiant terre du seigneur. Il est assisté de son frère Bertrand, de son épouse nommée Pétronille et de sa grand-mère dame Dalmatia. Il en fait don au père abbé du monastère de Saint-Victor nommé Durand ici présent pour le salut de leurs âmes. Et c’est pour les moines de Saint-Victor qui sont dans la cella de sainte Marie de Gigors, à savoir la cella ou villa que mon père Pierre vicomte a donnée autrefois au dit monastère. Gigors est maintenant un prieuré, cella, mais on se souvient de son ancien titre de villa. Isoard rappelle ici la restitution faite par son père en 1045 de la villa Jugurnis où sa grand-mère Dalmatia était aussi présente. Isoard demande que la charte de donation soit rédigée puis signée de sa propre main. Les témoins sont Bertrand, Dalmatia, Pétronille femme d’Isoard et d’autres parmi lesquels Pierre de Roset et Pierre de Venterol.

 

Ici sont donnés les confronts ou termes et limites de la dite condamine : à l’orient le ravin de Combe Fère, à l’occident la moitié de la dite condamine, au midi ledit ravin, à l’aquilon le mont Solemiacus. On peut facilement situer cette condamine dans le quartier de Saint-Barthélemy. Le ravin de Combe Fère porte toujours ce nom. Le nom du Mont Solemiacus par contre a disparu. Le lieu est bien choisi et la donation de valeur car c’est l’endroit où la vallée offre la plus belle surface plane cultivable, arrosée par plusieurs ruisseaux et exposée au soleil levant et au midi.

 

En une douzaine d’années les moines de Gigors ont reçu quatre donations dans le terroir du Grand Riou que l’on peut situer entre le Col de Sarraut et Saint-Barthélemy, partie où la vallée présente les meilleures terres et la meilleure exposition. Le domaine le plus important est à Saint-Barthélemy où ils vont construire une église. Elle est mentionnée à la fin du XIe siècle lors d’une confirmation faite par l’archevêque d’Embrun Lantelme. Elle est sous le titre de Sainte-Marie [10].

 

 

Le castrum et castellum de Falcone

 

Il est cité en 1058 et 1062 sous les deux appellations. Suite à des recherches récentes, le castrum désigne un ensemble regroupant le château et le territoire qui l’entoure tandis que le castellum désigne plus volontiers le château, point de repère et centre du territoire et de l’habitat qu’il attire près de lui [11]. Qui dit château implique donc un seigneur, un territoire et un habitat. Le seigneur semble être le vicomte de Gap puisqu’il possède des biens à Faucon, en particulier une condamine. Mais n’y résidant pas il a pu déléguer son pouvoir à l’un de ses fidèles, en l’occurrence Pierre de Roset que l’on a rencontré déjà plusieurs fois à ses côtés et possessionné dans la vallée de Turriers [12]. C’est Pierre de Roset qui donne des terres sises à Faucon à Etienne Roussin pour les planter en vignes et que ce dernier remettra aux moines, sans doute sous sa pression.

 

Le château, qui pour l’époque n’était qu’une simple tour, était bâti sur la colline dominant d’une soixante de mètres le village de Faucon. Cette colline en pain de sucre ou motte est d’ailleurs encore appelée le Château. Le site est bien choisi, à un endroit où la vallée est resserrée, permettant de contrôler le passage et d’assurer la défense. La colline a été aménagée au midi et au couchant par de petites terrasses confortées par des murs en pierre sèche. Côté est, il subsiste encore quelques murs qui défendaient la partie la plus vulnérable. Ils sont en cours d’éboulement ainsi qu’une partie de la plate-forme sommitale. Celle-ci offre une surface de quelque 600 m² avec un mamelon gazonné pouvant recouvrir les restes de la tour bâtie en pierre. L’habitat s’est installé juste en dessous formant le village de Faucon. Début XIIe siècle, une église y est élevée sous le titre de Saint-Pons. Elle est citée en 1113 et 1135 [13].

 

Vue sur Combe Fère

 

Vue prise de la colline du château sur le quartier Saint-Barthélemy, le ravin de Combe Fère et le Montsérieux 

 

Château Faucon 1 Château Faucon 2

 

Les reliquats de murs protégeant la colline à l’Est

 

 

Le Moyen Age du XIIIe au XVe siècle

 

L’histoire de Faucon retrace bien les deux phases de l’évolution de l’implantation des hommes dans un territoire au cours de la dernière période du Moyen Age. Dès le début du XIe siècle on a vu la reprise en main du terroir par les moines et sa revitalisation après les troubles provoqués par l’épisode sarrasin. Ils reçoivent plusieurs domaines et construisent une église et un cimetière. On a observé également le début de la féodalisation avec la main mise par le vicomte et un seigneur sur les petits propriétaires. Elle se concrétise avec la construction d’un château qui va devenir le centre de commandement et grouper autour de lui une population éparse. Le processus de féodalisation sera définitivement achevé quand le comte de Provence assujettira par la force ou la conciliation tous les petits seigneurs locaux.

 

Un site défensif et de surveillance sera également créé sur la montagne dominant la rive droite du vallon au lieu-dit la Pousterle. Les Posterles sont mal connues archéologiquement par manque d’études et se rencontrent assez souvent par le biais des toponymes. Le mot vient de poste dont le premier sens est position [14]. Celle de Faucon est située sur un sommet à 1370 mètres d’altitude. Les limites communales entre Faucon et Le Caire passent en son centre, mais c’est surtout la séparation entre le diocèse de Gap et celui d’Embrun et également entre le comté d’Embrun et celui de Forcalquier, tels qu’ils existaient au XIe et XIIe siècle. Faucon était alors, comme l’atteste le texte de 1062 vu plus haut in comitatu Ebredunense, dans le comté d’Embrun. C’est un site de sommet sur une frontière. Il serait utile d’y opérer une prospection pour voir s’il subsiste une structure quelconque. Sur la carte IGN une sorte d’enclos dénudé est signalé en contrebas et au sud du sommet à l’altitude de 1359 mètres. Un sentier y mène provenant du village du Caire passant par Piéfourcha.

 

Il est possible également qu’au niveau du village la vallée ait été barrée par une fortification. Juste en face du village, sur la rive droite du vallon, subsistent deux murs parallèles espacés d’une dizaine de mètres, prenant appui sur la falaise. Celui situé en aval montre une structure bâtie en pierre sèche, l’autre ne présente plus qu’un éboulis. La faible hauteur des murs devait être compensée en surélévation par un lacis de branches d’arbres et d’arbustes arrimé dans la muraille formant une armature impénétrable [15].

 

L’Eglise suivra le mouvement. De même que le château regroupe l’habitat, l’église paroissiale devient le centre spirituel, les deux étant dans le même lieu, intimement liés. Le premier lieu de culte était à Saint-Barthélemy avec une église dédiée à Sainte-Marie et un cimetière. Celle du village devient ensuite la paroissiale. C’est ainsi qu’elles sont recensées en 1351 : il y a un prieur qui dessert la première, en l’occurrence un moine de Gigors, l’autre est une église paroissiale desservie par un curé. Celui-ci est nommé par le prieur de Gigors. La charge de l’église de Saint-Barthélemy rapportait alors 50 livres tandis que celle de la cure n’en procurait que 7 livres. A partir du milieu du XIVe siècle va survenir le terrible épisode de la peste, des guerres et des disettes.

 

En 1315 la population atteignait les 220 habitants, soit plus d’une quarantaine de familles. En 1471 il n’en reste que 90, soit 18 familles, c’est-à-dire une perte de 60 % avec l’abandon de 26 maisons de village ou de fermes à la campagne. Contrairement à Bellaffaire et à d’autres communes, l’habitat est essentiellement groupé dans le village. En 1775, le nombre des maisons habitées dans le lieu (le village) est de 34, une inhabitée, il y a dans le terroir 4 bastides habitées et une inhabitée. Seule la vallée est propice à l’habitation, les montagnes qui l’enserrent étant trop abruptes pour s’y installer. Un seul quartier pouvait recevoir quelques familles, celui de la Cassine, domaine seigneurial avec deux métairies signalées en 1698. Il y avait encore 10 habitants en 1886 dont les enfants se rendaient à l’école temporaire de Rouinon sur la commune de Bayons [16].

 

L’année 1391 voit la prise du château du Caire par Tristan de Beaufort cousin de Raymond de Turenne. La vallée est sillonnée par le passage des troupes, subit des pillages et des réquisitions en nourriture et fourrage. On ne pouvait plus circuler, se rendre à Sisteron ou dans les villages voisins à cause de l’insécurité. Il est probable qu’une partie des habitants a trouvé refuge dans les montagnes attendant des jours meilleurs. On ne peut plus rentrer les récoltes, ni semer et labourer. Disette et famine aggravent encore le fléau de la peste noire. Quand le calme revient, la population exsangue doit tout reconstruire.

 

 

La période moderne

 

La reconquête sera longue puisqu’il faut attendre le XVIIIe et le XIXe siècle pour retrouver le taux de population atteint en 1315. Mais en trois quarts de siècle, entre 1851 et 1918, c’est de nouveau la chute avec la perte de 60 % des habitants. Les six morts de la Grande guerre n’en sont pas la cause. L’exode rural fut massif durant cette courte période, beaucoup plus important que pour l’ensemble des 24 communes. Est-il lié aux difficiles conditions de vie ? La légère reprise de 1990 est de nouveau stoppée pour repartir à la baisse.

 

Population Faucon

 

 

Les édifices religieux

 

L’église Sainte-Marie, puis chapelle Saint-Barthélemy

 

Dès que fut fondée l’église paroissiale dans le village, celle du prieuré dédiée à Sainte-Marie fut mise au rang de simple chapelle. Les terres qui l’accompagnaient étaient toujours en possession des moines de Gigors. En 1698, elles totalisaient 6 charges en semence pouvant produire quelque 5 000 kilos de céréales. En outre le prieur de Gigors percevait la dîme sur tous les produits du terroir. Le curé de Faucon possédait également à Saint-Barthélemy, selon l’affouagement de 1775, 355 cannes de terres, soit 1 hectare et demi. En contrepartie, il devait célébrer une messe dans la chapelle une fois par an. Cette messe annuelle était l’occasion d’un pèlerinage par toute la population. Ici encore, on remarque l’attraction exercée par le premier lieu où s’est formée la communauté.

 

C’est sans doute à la suite des ravages provoqués par la guerre et la peste que les habitants lui donnent un nouveau titulaire, saint Barthélemy, jugé plus efficace pour la protection du terroir et de leur sécurité [17]. Dans le même temps, ils transfèrent sa première titulature à Sainte-Marie à l’église paroissiale où saint Pons devient le patron. Au cours du XIXe siècle, la chapelle est dans un tel état de délabrement qu’il serait urgent de faire dresser le plan et le devis pour la toiture, aux murailles et le malonnage intérieur (délibération du 16 février 1896). Le 2 avril 1895, Joseph Isnard de Faucon, rédige son testament où il lègue à la Fabrique la somme de 300 francs pour être affectés à la réparation et à l’ameublement de la chapelle votive rurale dite de Saint-Barthélemy. Il décède 10 jours plus tard. La chapelle sera alors remise en état, mais le pèlerinage ne survivra que jusqu’en 1914. Est-ce un effet du malheur des temps où le saint protecteur ne manifeste plus son efficacité ? A partir de cette date, l’édifice ne sert plus et tombe en ruine. Il en reste l’infrastructure sur deux mètres de hauteur envahie par les épineux. Une petite campagne de dégagement, comme cela a été fait à Saint-Benoît de Sigoyer, permettrait de retrouver le témoin le plus ancien de la commune puisqu’il remonte au XIe siècle [18]. En même temps qu’un lieu de mémoire à préserver et à mettre en valeur, l’examen de sa structure offrirait de précieux renseignements sur ce type de première église rurale dont il subsiste peu d’exemplaires.

 

 

L’église Saint-Pons, puis Notre-Dame

 

Elle a été construite quand le village s’est groupé au pied du château au début du XIIe siècle. C’est l’église paroissiale. Elle était dédiée à l’origine à Saint-Pons, martyr et évêque de Cimiez dans les Alpes-Maritimes au IIIe siècle. C’est un protecteur efficace pour les troupeaux de moutons. Elle a ensuite repris la titulature de la première église dédiée à Notre-Dame et Saint-Pons est devenu le patron du village. On ne sait rien de l’évolution de l’édifice et de son état au cours des siècles. Les visites pastorales des évêques d’Embrun au cours de l’Ancien Régime ayant été brûlées à la Révolution, on peut supposer seulement qu’elle eut à souffrir lors des guerres de Religion du XVIe siècle. Elle était située dans le village, son chevet orienté vers l’orient comme l’indique le cadastre napoléonien de 1837. Il n’en subsiste que des fragments de murs accolés à des maisons et il est difficile d’y reconnaître quoi que ce soit. Son état de délabrement durant le XIXe siècle va provoquer son abandon définitif au profit d’une église neuve. La seule visite pastorale effectuée en 1867 avant son abandon la décrit en très mauvais état et très humide. Il y a un clocher contenant une cloche [19].

 

 

La nouvelle église paroissiale Saint-Barthélemy

 

Elle est construite sur un site vierge, un peu à l’écart du village. Elle est financée en grande partie par une subvention de l’Etat et achevée en 1874. Elle est dédiée à Saint-Barthélemy, reprenant la titulature de la chapelle. Elle est orientée à 330 °. Depuis le XVIe siècle en effet on ne se soucie plus d’orienter les églises neuves. Son plan cependant est en forme de croix latine. Son architecture et sa décoration sont typiques de la fin du XIXe siècle. Les tableaux sont d’une simplicité extrême où le personnage est figuré comme une statue, sans mouvement. L’encadrement a perdu les dorures et les ornementations des siècles précédents. Ce n’est plus qu’un simple cadre en bois blanc peint. La statuaire sort d’ateliers industriels, au style stéréotypé, sans imagination, répétée à des centaines d’exemplaires. Elle reflète, avec les tableaux, les nouvelles dévotions, en particulier celles du Sacré-Cœur, de l’Immaculée Conception et de Saint-Joseph accompagné de l’Enfant Jésus. A ce titre, cette église est un témoin fidèle et non dénaturé de cette période. Si l’on munit le chœur d’un nouvel autel en marbre blanc, on a conservé de l’ancienne église les deux autels latéraux en bois peint.

 

Les paroissiens ont participé activement et financièrement à l’ameublement de leur église. L’inventaire dressé le 12 mars 1906 par Pierre Eugène Tellier, percepteur à Turriers, cite quelques donateurs : Mr Féraud offre trois statues, Rose Martin fournit le maître-autel en marbre, Mr Davin le tableau de saint Barthélemy, Mr Mouret les 14 stations du chemin de croix et Pierre Aguillon la grosse cloche [20]. A peine trente ans après la construction il faut déjà faire de grosses réparations. C’est ce que relate une délibération du conseil municipal du 12 février 1899 : Le sieur Bouchet Joseph, maçon, entrepreneur au Caire, a rapporté de vive voix qu’il avait été obligé d’étayer toutes les poutres du faîte de la charpente de la toiture qui sont complètement pourries et vermoulues malgré qu’il n’y avait pas encore trente ans que l’église a été construite et que pour restaurer et réparer la toiture et mettre une clef à la voûte de la chapelle latérale de droite, il faudrait compter sur une dépense d’environ 300 francs. Le conseil municipal reconnaît qu’il ne peut supporter une telle dépense attandu que par suite de la grêle qui est tombée le 27 juillet 1898, laquelle a emporté les trois quarts de la récolte en blé et en jardinage. On comprend mieux par ce texte combien les toitures sont fragiles et que durant les périodes de guerres, d’épidémies et d’insécurité, le manque d’entretien ruine très vite un édifice. De même qu’une simple grêle, même de courte durée, peut anéantir tout le travail du cultivateur pendant une année.

 

L’édifice sera entretenu régulièrement par la suite et ne subira aucun changement dans le mobilier. Seul, un autel face au peuple sera installé à l’entrée du choeur, mais sans détruire l’ancien. Tous les objets sont aux mêmes places décrites par l’inventaire de 1906. Cette église est dans le même état que lors de son inauguration en 1874 et à ce titre est un témoin fidèle de cette période.

 

 

Le village

 

Au XIXe siècle le village est dans un état déplorable. On a déjà vu l’état de la chapelle Saint-Barthélemy et de l’église, il en de même de l’habitat. La prise de conscience par la municipalité s’effectue à partir de la fin du siècle. La chapelle est restaurée et une église neuve est construite. Mais le presbytère et l’école sont en ruine en 1878. Le cimetière est dans un état déplorable, que les murs qui en forment l’enclos sont tombés en ruine ainsi que la porte d’entrée (1883). Le four communal est dans état déplorable, que la voûte s’écroule (1884). La fontaine publique se trouve sans eau en hiver à cause du peu de profondeur des tuyaux et de leur mauvais état (1885). Les cloaques que quelques habitants entretiennent dans le sein du village et à ses abords pour servir de réceptacle aux immondices des rues y entraînés par les eaux pluviales dans le but de fabriquer des engrais, ce qui serait bien avantageux pour l’agriculture, mais que comme pendant l’été il s’en dégage des odeurs délétères, l’hygiène publique impose l’obligation de les faire combler (1889). Le pont en bois sur le ravin de Bouchouse qui traverse l’enceinte du village et divise ce dernier en deux parties, l’une appelée la Village proprement dit et l’autre la Bourgade où se trouvent la mairie et l’école, est dans un tel état de vétusté et de délabrement qu’il peut arriver des accidents d’un jour à l’autre et qu’il est urgent de procéder à sa reconstruction, soit en bois, soit en fer (1895).

 

Les aménagements et les réparations seront longs et coûteux. La commune manque d’argent et il faut demander des subventions qui tardent à arriver, des autorisations de reconstruction auprès du Préfet, examiner des plans et des devis. La nouvelle école est achevée en 1878. Les murs du cimetière sont reconstruits en 1886 pour la somme de 330 francs et 8 centimes. Le projet de la fontaine qui s’élevait à l’origine à 800 francs en 1886 s’élève à 1150 francs en 1887 et il manque de l’argent. Elle est terminée en 1888 comme en témoigne la date gravée RF 1888 (République Française 1888). La commune se procure un peu d’argent en vendant l’ancienne école jointe au four communal pour 140 francs. Depuis 1861, la route départementale ne passe plus dans le village, mais il faut réparer le pont qui franchit le ravin pour la rejoindre. Après la construction du lavoir public, on le couvre d’une toiture en 1913, travaux exécutés par l’entrepreneur Joseph Bouchet du Caire. Depuis le 15 février 1908 un réverbère avec une lampe à essence système Gazéol éclaire la place publique. Puis ce sera l’électricité installée entre les deux guerres et la modernisation de l’habitat à la fin du XXe siècle.

 

Le 3 mars 1932 le Préfet propose à la commune de s’appeler Faucon-du-Caire pour la distinguer des autres localités portant le même nom, ce qui occasionne parfois une fausse direction dans l’envoi de la correspondance. Malgré plusieurs tentatives demandant à être rattachée au canton de La Motte-du-Caire, la commune essuiera toujours des refus. Ministres et préfets connaissaient-ils si bien l’histoire de Faucon ?

 

 

Synthèse et perspective

 

Grâce à son rattachement au prieuré de Gigors, nous avons pu suivre l’évolution du peuplement du terroir de Faucon-du-Caire depuis le XIe siècle. Les trois premiers siècles du deuxième millénaire sont bien documentés. Il n’en pas de même par la suite faute d’archives, jusqu’au XVIIIe siècle où la documentation reprend. Mais ces trois siècles retracent de façon exemplaire l’évolution qui s’est accomplie de la paroisse rurale à la paroisse castrale, de l’habitat dispersé à l’habitat groupé avec l’émergence de la première féodalité, de la motte au château.

 

Il reste à définir plus précisément le rôle de la posterle, site perché sur une frontière dont l’origine peut remonter à l’Antiquité, les diocèses et premiers comtés s’étant calqués sur les divisions administratives romaines et des peuplades pré-romaines. Un dernier souhait est à formuler, la réhabilitation de l’ancienne église Sainte-Marie au quartier Saint-Barthélemy, siège d’un prieuré et de la première communauté de Faucon.

 

Rosace

 

                                                          La rosace de l’église représentant saint Barthélemy

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[1] Affouagements de 1698, 1728, 1775. (AD AHP C 41, 44, 26).

[2] AD AHP 6 M 299.

[3] Délibérations du conseil municipal, archives communales.

[4] Affouagement de 1728 de La Motte-du-Caire, AD AHP C 23.

[5] CSV n° 696, T II, p. 37-38.

[6] Sur les marrons, voir J.-P. POLY, La Provence et la société féodale, 879-1166, Bordas, Paris, p. 26-27.

[7] CSV n° 693, T II, p. 35-36.

[8] CSV n° 694, T II, p. 36-37.

[9] CSV n° 692, T II, p. 34-35.

[10] CSV n° 699, T II, p. 42. Cette charte non datée est établie par l’archevêque d’Embrun, sur le siège entre 1080 et 1105.

[11] Estienne Marie-Pierre, Châteaux, villages, terroirs en Baronnies, Xe-XVe siècle, PUP, 2004, p. 73.

[12] Pierre de Roset a laissé son nom à un quartier de Bellaffaire signalé par le cadastre napoléonien, section B, parcelles 380 à 395.

[13] CSV n° 848 et 844, T II, p. 226-227.

[14] Du bas-latin posterula, porte de derrière. Le mot apparaît au XIe siècle et donnera le mot poterne. On en rencontre une autre sur la commune du Caire au lieu-dit les Quatre Bornes. Le cartulaire de Saint-Victor (n° 718, vers 1035) cite à Saint-Geniez la posterula de rocha Cardaonis.

[15] Cette fortification barrant une vallée ne serait pas unique. Estienne NICOLAS, La guerre et les fortifications du Haut-Dauphiné. Etude archéologique des travaux des châteaux et des villes à la fin du Moyen Age, PUP, 2005, en cite plusieurs exemples, p. 104-111. Un toponyme pourrait rappeler cette fortification : blache au vallon dou riou despuis le chemin en haut jusqu’à la barrière du Collet (AD AHP E dépôt 085/CC1, cadastre de 1659). Le Collet, aujourd’hui Ravin de la Colle, là où se trouvent les deux murs.

[16] Délibération du conseil municipal de la commune de Bayons du 16 mai 1886.

[17] En 1688, au quartier Saint Barthelémy, l’église est disrupte (AD AHP E dépôt 085/CC1, cadastre de 1688, f° 520).

[18] Le cadastre de 1837 indique une contenance de 36,92 m², parcelle 139 A.

[19] AD AHP, 2 V 89, visite du 13 septembre 1867. L’abbé Fauré est curé.

[20] AD AHP 1 V 68, Antonin Mayen étant curé.

 

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