Daniel Thiery

Bellaffaire Bassin de Turriers

 

B E L L A F F A I R E

 

Bellaffaire Titre

 

 

Le terroir

 

 

Situation géographique et incommodités

 

Bellaffaire occupe la partie est du bassin de Turriers s’étirant sur une longue bande de terre du nord au sud de 1312 hectares. Seule la partie centrale, entre le village et le hameau des Aguillons, offre une zone de plateaux et de vallons propices à l’agriculture. L’altitude y est comprise entre 850 et 1100 mètres. Au nord, le plateau est délimité par la montagne boisée du Pape et au sud par la montagne du Bois Noir (sommet de Tête Grosse à 1598 m). Achard, en 1787, en donne les confronts : le Hameau de la Fraissinié et la montagne nommée Bois Noir à l’Orient, Turriers au Midi, Gigors au couchant et Bréziers du Dauphiné au Nord, sont les confronts du territoire, qui est coupé par cinq ruisseaux. On les nomme rieou-Turriés, premier rieou de la Pinio, segound rieou de la Pinio, coumbo de Meaux, Valoun de Fourtais. Ces ravins coupent le territoire du Midi au Nord, et se jettent dans le ruisseau qui sépare les terres de Bellaffaire et de Breziers, et que l’on nomme Clapouse ; ce ruisseau passe ensuite à Rochebrune et va se jeter dans la Durance.

 

L’affouagement du 12 juillet 1775 complète encore la description du terroir : le terroir confronte ceux de Bréziers en Dauphiné, Saint Martin, Bayons, Astoin, Turriers et Gigors. Il est d’environ trois lieues de circonférence, la plus grande partie en terres plus ou moins penchantes, une petite partie en vallons, partie en montagnes, collines et cotteaux, les unes agrégées de petits pins, peupliers sauvages, quelques chesnes blancs, fayards et arbustes, d’autres stériles, coupé par plusieurs grosses eissariades (pentes abruptes et pierreuses) qui lors des pluyes abondantes ont emporté bien du terrain, de même que divers ravins [1].

 

 

Quant au village, nous disons que ce lieu est scitué sur le penchant d’un petit cotteau visant au midy. Il y a au pied d’icelui une petite fontaine publique formée avec une pièce de bois qui dans cette saison (l’été) flue très peu et manque parfois dans le courant de la journée, de manière que les habitants sont la plupart du temps obligés d’aller se pourvoir à une source dans le terroir de Gigors distante du village de deux cent soixante dix cannes (540 m). Les maisons sont dans un mauvais état, il y deux cazaux (écuries). La plus grande partie des rues n’est point pavée, le restant très mal. L’habitation est incommode. Les habitants sont obligés d’aller faire moudre leurs grains aux moulins des lieux circonvoisins. Ce village est éloigné de six lieues de la ville de Sisteron, et quatre de celle de Seyne. L’affouagement de 1698 fait le même constat : la situation du village est désavantageuse entre deux torrents qui endommagent les biens voisins de même que les ravines. Les habitants vont prendre de l’eau pour le ménage à 400 pas du lieu. Celui de 1728 constate également qu’il n’y a point de moulin, les habitants étant obligés d’aller moudre leurs grains en terre du Dauphiné éloigné d’une lieue (5 KM) ou à Gigors qui est d’un pareil éloignement.

 

 

Les productions

 

Selon l’affouagement de 1775, elles consistent en bled, méteil, seigle, avoine, légumes, vin, huile de noix, chanvre, fourrage et menus fruits. Il y a quelque petite source dans le terroir dont les eaux de même que celles qui coulent dans certaines eissariades arrosent quelques terres et preds. Achard résume et tempère en disant que le sol produit du blé, de l’avoine, des légumes et du chanvre. Il n’y a guère de fruits que dans le jardin du Seigneur. Le vin est de médiocre qualité. Les habitants sont pauvres ; le climat est froid. La même réalité est confirmée par Féraud : le climat y est froid, les habitants pauvres ; le sol produit du blé, de l’avoine, des légumes, du chanvre et du vin de médiocre qualité. En 1775, ledit lieu nourrit 26 mulets ou chevaux, 36 bourriques, 60 bœufs, 160 brebis ou moutons, 20 cochons.

 

L’abbé Féraud observe que le gypse y est si abondant que les habitants ignorent l’usage de la chaux et se servent exclusivement du plâtre pour bâtir. La carrière d’où ils le tirent est située dans le ravin de Joussenoire, quartier de Malcombe. Et Achard remarque que l’on trouve dans les vallons, du marbre qui ressemble à la brocatelle d’Espagne, du poudingue, des cailloux roulés. La pierre réfractaire domine ; on y trouve aussi du gypse séléniteux.

 

Deux causes aggravent la situation économique, le seigneur et les impôts. Le seigneur possède son château, jardins et terres en culture contenant 100 charges (la charge équivaut à environ 160 kg) en semence compris la vigne, francs de taille, constate l’affouagement de 1698. Les particuliers dudit lieu desquels y en a plus de dix qu’ils sont en estat d’abandonner pour ne pouvoir pas payer les charges à cause des grandes impositions. Le peu de fonds qu’ils ont est si ingrat qu’il ne produit que de fort petites récoltes, le plus souvent leur en manque pour semer. Depuis le dernier affouagement il y a dix habitants qui ont déguerpis entièrement et il y a encore six ou sept qui sont en état d’abandonner leurs biens. Le seigneur possède les meilleures terres cultivables, y compris les jardins, prés arrosables et vignes. On a vu le détail de ses biens recensés lors de la Révolution dans l’introduction générale. L’ensemble des terres totalise 38 hectares pour un rapport de 427 livres. A cela s’ajoutent les droits féodaux et l’allivrement des biens-fonds lui procurant un revenu total de 750 livres. En outre tous les biens du seigneur sont francs de taille, non imposables.

 

Mais cela n’est pas tout. L’affouagement de 1775 poursuit l’inventaire des impositions : la plus grande partie de la dixme appartient au vénérable chapitre saint Victor de la ville de Marseille sur les grains, légumes, vin, chanvre, agneaux, à la quotité du douzième. Elle est affermée conjointement avec celle de Gigors. Par acte du premier mars 1771, la communauté tient en sous ferme la partie de ce lieu appartenant audit chapitre moyennant la rente de 700 livres par année, le restant de cette dixme appartient pour les deux tiers à monseigneur l’archevêque d’Embrun et pour l’autre tiers au sieur curé de Bréziers, sur les grains, légumes et vin, à la quotité du douzième. Cette dîme rapporte chaque année commune (moyenne calculée sur plusieurs années)18 charges de blé, 7 charges méteil, 15 charges seigle, 3 charges avoine, 6 panaux légumes, 18 charges de vin de 240 livres, 36 livres de chanvre et trois agneaux. Ce que l’on peut convertir en 2880 kg de blé, 1120 kg de méteil, 2400 kg de seigle, 480 kg d’avoine, 98 litres de légumes, 1640 litres de vin, 392 litres de chanvre. La communauté, tenant cette dîme en rente, pouvait être gagnante les années de bonne production quand le prix de vente des récoltes dépassait les 700 livres, elle était perdante lors des mauvaises années.

 

Le détail des charges de la communauté de Bellaffaire que nous venons d’exposer n’est pas unique et exceptionnel. Il en était de même pour toutes les autres communautés, à des degrés plus ou moins étendus. La pension féodale, l’allivrement des biens-fonds, les dîmes, étaient de mises partout, sans compter les droits féodaux comme les droits de fournage et de mouture, d’habitation et de préemption. Certaines communautés sont encore astreintes, au XVIIIe siècle, à des droits désuets, comme celui de prêter l’hommage lige, de payer sur les boeufs le droit de bouage, sans compter les journées de corvées d’hommes et de bêtes fournies gratuitement, etc.

 

 

Historique du peuplement

 

L’Antiquité

 

Aucune découverte archéologique n’a été signalée sur la commune constate la Carte Archéologique de la Gaule publiée en 1997. Cependant, nous estimons que la colline sur laquelle le village est perché a pu devenir dès l’Antiquité un poste d’observation et de défense. Des fragments de tuiles romaines y ont été découverts ainsi que de nombreux débris de poteries. La position de cette colline est stratégique, à l’entrée du vallon descendant vers la Durance et sur le passage de la route venant de Sisteron et reliant Seyne. Un toponyme attire également l’attention, Ronette. Le quartier est situé à 1 KM au SSE du village offrant un beau plateau cultivable. Plusieurs fermes le vitalisent, Ronette, Théus, le Chaup, le Serre et les Jurans. Un parcellaire organisé apparaît sur les cartes modernes qu’il faudrait détailler avec le cadastre napoléonien. L’ancien chemin reliant La Freyssinie à Bellaffaire en est l’une des composantes avec son tracé rectiligne.

 

 

Le Haut Moyen Age

 

Durant le haut Moyen Age, le territoire de Bellaffaire fait partie de la villa Jugurnis aux mains de l’abbaye Saint-Victor de Marseille. Des manses exploités par des tenanciers sont sans doute recouverts par les fermes actuelles, l’homme s’installant toujours dans les meilleurs endroits. Le nom de la commune vient du latin médiéval bel affar, beau domaine, qualificatif indiquant combien sa possession était signe de richesse. L’aménagement rural devait être assez similaire à celui du XVIIIe siècle, le village excepté. La colline a pu être le siège d’une motte féodale au début du XIe siècle. Les moines absents, une grande partie de leurs biens ont été accaparés à la fin du Xe siècle par les moines de Novalaise, par le vicomte de Gap et quelques familles autochtones. C’est ce qui est apparu dans notre introduction sur le Bassin de Turriers. Nous avons également évoqué la possibilité d’une villa carolingienne à La Freyssinie grâce au toponyme Pré la Cour. Il est probable que Bellaffaire et La Freyssinie constituaient deux centres paroissiaux avec chacun une église et un cimetière.

 

 

La paroisse rurale et le castrum, XIe-XIVe siècle

 

En 1045, Saint-Victor récupère ses domaines dont une église paroissiale citée en 1113, eccelesia parrochialem de Bella Fare. A-t-elle été fondée par les moines de Novalaise au Xe siècle ou par Saint-Victor au VIIIe siècle ? La réponse n’est pas assurée, les deux possibilités étant envisageables. Elle devait occuper l’emplacement de l’église actuelle sur la colline avec le cimetière. De toute façon, elle a pu être reconstruite lors de la reprise en main par les moines, les 100 ans d’insécurité n’ayant pas été propices à sa pérennité. Malgré les nombreuses réfections effectuées au cours des siècles, elle en a gardé l’orientation vers l’est et le plan en croix latine.

 

Le premier texte qui la cite explicitement est en date du 23 avril 1113, ecclesiam parrochialem de Bellaffaire [2]. Elle est le siège d’une paroisse, mais sa titulature malheureusement n’est pas mentionnée. A cette date, Bellaffaire est seulement une paroisse. Son statut change au cours du siècle pour devenir un castrum ou village fortifié cité en 1193 [3]. Si la paroisse est toujours aux mains des moines, un seigneur est à la tête du castrum, Raimbaud de Beaujeu, Raimbaldus de Bello Joco. Il est cité en compagnie de sa femme Mathilde et passe un compromis avec les moines pour la possession de la troisième partie des biens de la vallée de Turriers. Le seigneur faisait des difficultés pour laisser percevoir par les moines les droits d’habitation et usait même de violences graves envers eux. Par le compromis, le seigneur leur abandonne la dîme qu’il percevait dans le territoire de Narbonce, leur demande pardon pour les violences et injustices commises et leur rend ce qu’il leur avait pris dans le territoire de la villa de Gigors.

 

Ce Raimbaud de Beaujeu, comme son qualificatif l‘indique, est seigneur de Beaujeu, communauté de Haute Bléone. Le prénom ici sert de nom, car toute la génération porte le nom de Raimbaud. Le père a rendu hommage à Raymond Bérenger III en 1147 dans la ville de Tarascon [4]. On retrouve le même Beaujeu cité en 1193 de nouveau en 1206 mais atteint d’une grave maladie à Faucon [5]. Il fait la paix avec les moines de Saint-Victor installés au Vernet et au Clucheret, leur promettant de ne plus leur imposer des exactions. En quelque sorte il renouvelle la même promesse qu’il avait faite en 1193 envers les moines de Gigors. Il apparaît comme un seigneur que rien n’arrête pour asseoir son pouvoir et son autorité. Vingt ans plus tard, en 1227, son fils, Raimbaud de Beaujeu, confirme la promesse de son père [6].

 

On retrouve le fils du dernier Raimbaud de Beaujeu en avril 1235 sous le nom de noble Guillaume de Turriers et pour les mêmes raisons, c'est-à-dire les exactions qu’il exerçait sur les hommes dépendant du prieuré de Gigors [7]. Les promesses faites par son père et son grand-père ne semblent pas avoir été tenues. Il exigeait des hommes du prieuré de construire les remparts de leurs châteaux. Il leur défendait de vendre leurs récoltes de vin et de blé hors de la vallée de Turriers. Il réclamait en outre les 500 sous viennois que lui devaient les moines sur la condamine de Celaus avec les terres et les vignes, somme qu’avait promis de verser le père abbé de Marseille Bonfils décédé. Le nouveau compromis, transcrit dans une charte, a lieu à Gigors dans le jardin qui est derrière l’église, en présence de l’évêque de Gap et de nombreux dignitaires, chanoines, sacristain, prêtres et moines de Gap et de Sisteron [8].

 

Une première partie énonce les droits que le seigneur accorde aux moines sur les hommes du prieuré. Il se désiste de percevoir les droits sur la cavalcade, les questes et d’exercer la justice sauf en trois cas, l’adultère, l’homicide et le duel judiciaire (ordalie). Il renonce à ce que les hommes du monastère participent à la défense de la vallée de Turriers et d’aider à la construction des remparts du castrum de Bellaffaire. Il permet au prieur, aux clercs, donats et frères de l’église de Gigors de vendre leurs produits où ils le voudront.

 

En contrepartie, le prieur de Gigors doit fournir une participation de ses hommes dans le cas où le comte en aurait besoin. Il doit partager en frérèche avec Arnulf, le fils du seigneur, la part qu’il a donnée aux moines. Il doit donner 60 sous viennois par an pour les frais de la cavalcade. Si le seigneur ou ses fils partent en guerre, si ses filles se marient et si lui et ses fils sont faits prisonniers, tous les hommes de la vallée de Turriers doivent participer aux frais de guerre, de mariage et de rachat. Enfin, pour l’abandon du tiers de la vallée de Turriers par les moines, le seigneur est tenu d’héberger le seigneur abbé ou le prieur majeur de Saint-Victor quand ils viennent dans ladite vallée, cela une fois par an, sans limitation de personnes et de donner de l’avoine aux chevaux qui les accompagnent [9].

 

Cette charte sera confirmée par le comte Raymond Bérenger V lors de son passage à Sisteron le 17 septembre de la même année 1235 [10]. Ces divers textes décrivent clairement, d’abord le passage de la paroisse rurale à la paroisse castrale, ensuite la prise en mains par l’aristocratie locale du pouvoir civil et militaire, conforté ensuite par le comte de Provence. La vallée de Turriers, d’abord sous la juridiction des moines, passe sous celle du seigneur. Gigors perd son monopole de commandement et de rassemblement au profit des seigneurs de Turriers et de Bellaffaire. Les moines ne perdent pas tout cependant puisqu’ils resteront jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, mais au fil des siècles, leur pouvoir et possessions partiront en lambeaux.

 

Lors de l’hommage rendu par les nobles de la baillie de Sisteron au roi Robert en 1309, le seigneur Isnard de Bellaffaire le fait pour les châteaux de Gigors, de Bellaffaire et de Faucon. Dans le même temps, Guillaume Agnel rend hommage au nom de Delphine de Turriers pour le château de Turriers et une partie d’Astoin. La vallée de Turriers possède maintenant deux seigneurs sans savoir d’où est issu le premier. Est-il un descendant des Raimbaud de Turriers ayant pris le nom de son fief ? La population est prospère, aux alentours des 300 habitants. Le château et l’église se dressent au sommet de la colline, les habitants ont construit leurs maisons servant de rempart tout autour dans la pente. La Freyssinie est sans doute déjà une succursale que desservent les moines du prieuré. Mais c’est déjà la fin d’une époque, car les intempéries, puis les guerres, enfin la peste, vont mettre à mal cette organisation.

 

 

La période moderne

 

La population

 

Le maximum de population sera atteint au cours des XVIIe et XVIIIe siècles et dépassera largement celui de 1315. Le fait est à souligner car dans l’ensemble, c’est le cas inverse. La peste élimine 60 % des habitants, représentant la moyenne générale. Le milieu du XIXe siècle ne sera pas l’apogée de la population. Le déclin est déjà amorcé au cours du XVIIIe siècle. En 1698, il existe 90 foyers, en 1728 il n’y en a plus que 76 : il y a 10 habitants qui ont déguerpis entièrement et il y a encore 6 ou 7 qui sont en état d’abandonner leurs biens pour ne pouvoir pas payer les charges à cause des grandes impositions. 8 familles viennent de déguerpir du village et 7 des hameaux conclut l‘affouagement de 1728. On constate un léger redressement en 1775 avec 79 chefs de famille et 80 en 1787 avec Achard. Si la population se maintient encore au XIXe siècle, la chute sera ensuite sévère, mais conservant cependant plus d’une centaine d’habitants.

 

Population Bellfaffaire

 

L’habitat

 

L’habitat est composé du village et de nombreux hameaux et bastides. L’affouagement de 1775 en fournit le détail : le nombre des maisons habitées dans le lieu est de 27, il y a 8 hameaux composant 42 maisons habitées, 3 inhabitées, 9 cazeaux, l’un des dits hameaux est desservi par une succursale, il y a 10 bastides habitées, 5 inhabitées. Il y a dans le lieu quatre tisseurs à toile, un cardeur à laine qui travaillent fort peu, un muletier qui fait les voyages de la Basse Provence. Il y a une foire. Celle-ci n’est qu’une petite foire ou marché qui se tient le lundi d’après la saint Michel, de très peu de considération (1728). Achard fournit le nom des hameaux : cette Paroisse est composée de 80 habitants (foyers) dispersés en différens Hameaux, qui sont le Village, le hameau des Jureans, celui des Héritiers, et la Succursale appelée La Fraissinié qui comprend des petits Hameaux, nommés les Martins, les Pascaux, les Auphands, les Dauras et les Aguilhons. L’abbé Féraud ajoute que la commune se divise, sous le rapport du culte, en deux paroisses, desservies chacune par un curé. La paroisse de Bellaffaire comprend le village, les hameaux des Jurans et des Héritiers, la paroisse de La Freyssinie comprend les hameaux de la Freyssinie, des Martins, des Pascals, des Auphands, des Dauras et des Aguillons.

 

Les communautés de Gigors et de Bellaffaire sont étroitement liées économiquement. On a vu que les habitants de Bellaffaire se fournissent en eau à Gigors et y vont moudre leurs grains. En outre, les habitants de Bellaffaire ont la faculté d’aller faire dépaistre leurs troupeaux dans certains quartiers du terroir de Gigors et d’y bucherer (faire du bois). La communauté paye à celle dudit Gigors 3 livres 2 sols 6 deniers pour cette faculté. Les habitants de Gigors ont aussi la faculté de faire dépaistre leurs troupeaux et de bucherer dans les bois de Bellaffaire (1775). Bellaffaire possède même une parcelle de bois dans le territoire de Gigors dans le quartier de l’Hubac de Sarrau ou Devant Ville.

 

Le seul domaine important que la communauté de Bellaffaire possède est une montagne agrégée de pins, petits peupliers sauvages, fayards et arbustes au quartier appelé Bois Noir d’environ trente mille cannes (12 hectares) de mauvaise qualité pour l’usage des habitants (1775). Cette propriété permettra, après la Révolution, de vendre des coupes de bois pour se procurer des revenus afin de réaliser certains travaux communaux.

 

Administrativement, les deux communes sont assujetties au même seigneur et dépendent toutes deux du monastère de Saint-Victor. C’est lui qui nomme les curés et desservants. L’archevêque d’Embrun dont dépendent les deux paroisses perçoit une partie des dîmes. Achard nous apprend que vers le milieu du quinzième siècle, les Dominicains de Seyne y établirent un hospice et y possédoient quelques fonds.

 

 

Le nouveau château

 

Le premier château était dressé au sommet de la butte de Bellaffaire, ayant succédé probablement à une motte castrale. On ne connaît rien de sa structure ni de sa durée de vie. Il n’en reste aucune trace. Fut-il endommagé, puis abandonné, lors des guerres du XIVe siècle comme celui du Caire où au moment des guerres de Religion du XVIe siècle, on ne sait. Le nouveau château est édifié au cours du XVIIe siècle au pied de la butte. C’est une grande bâtisse rectangulaire ornée de deux tours rondes à deux angles et munie d’un beau portail d’entrée ouvrant sur la cour. Une grande partie des salles a gardé les plafonds à la française du XVIIIe siècle. Il fut vendu à la Révolution. Il était accompagné d’une cour, d’une basse-cour, d’une écurie, d’un pré, d’un verger, d’un jardin et de terres, le tout joint ensemble totalisant 4,50 hectares. Le seigneur possédait encore dans le village une grange, une écurie et une cour ainsi que le domaine de la Bastide Noire de plus de 8 hectares.

 

 

L’église paroissiale

 

On a soupçonné sa fondation, soit par les moines de Saint-Victor au VIIIe siècle, soit par ceux de Novalaise à la fin du Xe siècle. Il n’y a pas de raison de chercher un autre emplacement que celui de l’église actuelle, la colline de Bellaffaire présentant un site privilégié. Elle est sous la titulature de saint Nicolas de Myre, mais sans savoir depuis quelle époque. Le transfert a dû s’effectuer au cours du XVe siècle, après le terrible épisode de la peste. Le phénomène est général pour un grand nombre d’églises, la population voulant se mettre sous la protection de saints protecteurs efficaces. Saint Nicolas, connu pour la protection qu’il exerce sur les enfants et les jeunes filles, est la figure bienveillante de la bonté envers les pauvres et les déshérités.

 

Les visites pastorales de l’évêché d’Embrun étant absentes, on peut cependant supposer que l’édifice a dû souffrir durant l’épisode des guerres de Religion. Le défaut d’entretien et peut-être le vandalisme ont sans doute provoqué des dommages comme pour toutes les églises de la région. Les documents la concernant ne datent que du XIXe siècle. C’est d’abord avec l’abbé Féraud, qui, en 1844, nous apprend qu’elle est bâtie en forme de croix et que l’on ignore la date de sa construction. Ce sont ensuite les délibérations du conseil municipal à partir de 1870 qui décrivent le processus des travaux à effectuer. La commune décide en 1870 de demander l’autorisation au Préfet, mais les choses traînent en longueur jusqu’en 1888 où la situation devient urgente. Le projet de reconstruction s’élève à 14 000 francs, mais la commune ne dispose que de 5 170 francs et demande une subvention au Ministre des Cultes. L’architecte est M. Pardigon et l’entrepreneur M. Andreetti. Les tuiles à crochets sont fournies par la tuilerie de Saint-Etienne d’Avançon. Le sol sera recouvert d’un plancher en lambourdes de mélèze. Le crépissage de dedans de l’église sera fait en mortier avec du sable de la Durance et le blanchissage au lait de chaux. On choisit du bois de tremble pour les charpentes. Les travaux commencent le 2 avril 1888 et devaient durer six mois. Ils sont achevés en novembre. Les vitraux sont commandés à Victor Gesta de Toulouse, payés pour la somme de 800 francs.

 

L’édifice est achevé, mais le 1er mars 1891, le conseil municipal constate que les habitants de la commune ont constitué dans une large mesure pour la reconstruction de l’église par une souscription volontaire s’élevant à 4 270 francs, et que par suite, lassés de voir les cloches suspendues à un arbre, ils ont voulu faire construire un clocher, ils ont dû à cet effet faire une nouvelle souscription qui s’est élevée à 1125 francs [11]La visite de l’évêque de Digne en 1890 fait état de la reconstruction effectuée et de l’achat du maître-autel en marbre sculpté et de plusieurs statues.

 

 

L’église de La Freyssinie

 

Comme pour l’église paroissiale, nous avons proposé une création originelle à l’époque carolingienne de cette église par le biais du toponyme Pré la Cour ou Pré de Fréchenie. Damase Arbaud dans sa localisation des lieux-dits de la villa Caladius fournis par le polyptique de Wadalde en 814 y reconnaît la colonica in Fraxeno [12]. Cela est impossible car cette colongue est dans le même lieu que celle de Mercone, Marcoux. Il nous faut donc avouer ici une simple hypothèse qui n’est étayée par aucun texte, sinon par un toponyme. Cependant le fait que le lieu ait été vitalisé par une église succursale au début du XVIIIe siècle au moment où la population avait retrouvé sa plénitude, que l’édifice soit parfaitement orienté et accompagné d’un cimetière, va dans ce sens. D’autant que l’abbé Albert nous informe qu’elle fut construite en 1708 sur une ancienne chapelle [13] . Une autre possibilité, sans éliminer la première, est une réhabilitation à l’époque des paroisses rurales au XIe siècle. C’est à ce moment que l’édifice fut orienté, cette caractéristique n’étant pas déterminante à l’époque carolingienne. Il est possible que son édification puisse être attribuée aux moines de Gigors, le toponyme Champ de la Clastre signalé par le cadastre napoléonien à La Freyssinie évoquant cette possibilité.

 

La restauration de l’édifice eut lieu peu de temps avant celui de la paroisse, à la fin du XIXe siècle, dans les années 1870. C’est ce que constate l’évêque de Gap en 1890. L’inventaire dressé par Caunes Louis-Joseph, receveur de Domaines à Turriers, le 5 février 1906, est très détaillé et nous apprend que tout le mobilier fut acheté par les paroissiens. En voici la liste :

 

- Autel en marbre, dans le chœur, don de Alphand Pascal.

- Statue de la Vierge, dans le chœur, don de Chauvet Marcellin.

- Statue de Saint-Joseph, dans le chœur, don de Turcan Marcellin.

- Statue du Sacré-Cœur, dans la nef, don de l’abbé Roux.

- Statue de saint Antoine de Padoue, dans la nef, don de Daumas Firmin.

- Statue de l’Enfant Jésus, dans la nef, don de Daumas et Turcan.

- Tableau de la mort de saint Joseph, dans le chœur, derrière l’autel, don de la Fabrique.

- Fonts baptismaux, don de la Fabrique.

- Confessionnal, acquis par souscription.

- Chaire en noyer, don de Alphand et autres donateurs.

- Chemin de croix, dans la nef, don de Chauvet Mélanie.

- Grosse cloche, don de Alphand François.

- Petite cloche, don de Paret.

 

Même le bénitier, qui n’est pas cité, fut un don de deux paroissiens, leurs noms sont inscrits sous la vasque, Joseph Bonafoux et Joseph Payan, 1873. Le tableau représentant la Mort de Saint-Joseph est signé Patritti, daté de 1865. L’église fut de nouveau restaurée dans les années 1960 pour un coût de 8 000 NF entièrement financés par la commune.

 

 

Synthèse et perspective

 

Malgré deux courtes citations concernant Bellaffaire au XIIe siècle, l’histoire de son peuplement se dévoile cependant depuis l’Antiquité. Sa dépendance par rapport à la villa Jugurnis s’est ensuite effacée au profit d’un seigneur. On a vu la puissance et la richesse de ce dernier, le poids des impôts et des charges obligeant certains habitants à déguerpir, mais aussi leur ténacité à rester sur leurs terres. Bellaffaire présente un habitat dispersé dont le village ne constitue qu’une petite partie. Cette situation perdure encore aujourd’hui sans que les habitants en soupçonnent la pérennité.

 

Nous avons émis quelques hypothèses qu’il faudrait encore étayer et sonder d’autres documents pour mieux mesurer la vie des habitants. Des zones d’ombre subsistent, en particulier le passage des grandes compagnies au XIVe siècle et les conséquences apportées par les guerres de Religion au XVIe siècle. Une prospection attentive du terroir serait à effectuer, certainement révélatrice d’autres lieux de mémoire.

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[1] AD AHP 26.

[2] CSV n° 848.

[3] CSV n° 992, p. 444.

[4] POLY Jean-Pierre, La Provence et la société féodale, Bordas, Paris, 1976, p. 338. C’est l’une des familles que Poly qualifie faisant partie des grands lignages alpins du Nord-Est.

[5] CSV n° 986, T II, p. 438, gravi infirmitate laborans apud Falconum.

[6] CSV n° 987, juin 1227, T II, p. 438.

[7] CVS n° 993, T II, p. 445-448. Raimbaldus de Bello Joco, condam patris ipsius Willelmi, Raimbaud de Beaujeu décédé père dudit Guillaume. Le sens du mot « exaction » n’est pas le même que celui qu’il recouvre aujourd’hui, sévices, violence, pillage ; au Moyen Age, il signifie levée d’impôt, sans notion péjorative.

[8] Apud Gigors in viridario post ecclesiam.

[9] La frérèche est d’abord, comme son nom l’indique, une association familiale gérant un patrimoine commun. Elle s’est étendue ensuite vers une association entre étrangers unis comme des frères. La cavalcade ou chevauchée est le recrutement d’hommes imposé par le comte ou son représentant pour former une armée.

[10] CVS n° 994, T II, p. 448-449.

[11] Délibérations du conseil municipal, mairie.

[12] ARBAUD D. « Etude sur le polyptique de Wadalde (de l’an 814) ou dénombrement des possessions de l’Eglise de Marseille », Bull. de la Sté Sc. et Lit. des BA, 1903, p. 191. Le mot colonge est équivalent à celui de manse, ferme exploitée par un tenancier.

[13] Albert (abbé), Histoire géographique, naturelle, ecclésiastique et civile du diocèse d’Embrun, Gap, 1783, Tome I, p. 510 : on a établi depuis l’an 1708 une église succursale au hameau de la Freyssinié, pour la commodité des habitans de ce hameau et de ceux des Aguillons, des Pascals et des Marins. On a profité pour cela d’une ancienne chapelle qui est sous le titre de S. Joseph. 

 

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