Daniel Thiery

Synthèse Durance

 

Synthèse

sur le peuplement

de la rive gauche de la Durance

 

 

Au terme de l’étude des neuf communes riveraines de la Durance, nous pouvons esquisser une brève synthèse sur leur peuplement au cours de l’histoire. Si le cours de la Durance est à l’origine d’une certaine unité, celle-ci n’est cependant que partielle. En effet, le premier plateau bordant le fleuve n’est pas uniforme dans son étendue. Les communes les plus riches en production céréalière sont celles qui en sont le plus pourvues, comme Valernes, Vaumeil et Thèze. Les trois communes situées au nord, Urtis, Piégut et Venterol qui n’en sont pas favorisées ont un terroir avant tout montagneux. Une unité est cependant réalisée par la voie qui borde le fleuve constituant une artère vitale pour le commerce et les échanges.

 

 

L’Antiquité

 

A la charnière de la protohistoire et du monde romain deux éléments sont apparus : le glaive découvert à Thèze et la nécropole à incinération de Piégut. Celle-ci est la seule référencée sur nos 24 communes et est, à ce titre, capitale. Elle indique un peuplement de la montagne, typique de l’Age du Fer, dont les indices sont bien maigres dans notre région. Les enceintes perchées, si répandues dans les départements du Var et des Alpes-Maritimes, sont quasiment absentes dans les Alpes-de-Haute-Provence. Pourtant, on sait par les historiens latins que le pays était très peuplé. On attribue cette absence à la forte érosion et au défaut d’investigations. L’une d’entre elles a été cependant détectée par prospection aérienne sur la commune de Sigoyer. Il faudrait examiner en outre tous les sites portant comme nom de lieu-dit le Châtelar ou le Chastelar, toponymes souvent révélateurs d’un habitat protohistorique.

 

La période romaine est largement représentée, aussi bien sur la première terrasse de la Durance qu’en montagne. Les indices sont cependant beaucoup plus importants sur la bande riveraine, drainée par la voie et plus propice aux cultures. Claret apparaît comme le point central avec la station d’Alabon, commune avec Le Monêtier. Des domaines, de type villa, étaient établis aux abords de la voie, repris plus tard par les bastides. Plusieurs nécropoles ont été décelées et les dieux et déesses Mars et Minerve étaient vénérés. Il est probable que les carrières de gypse, de plomb et de marbre furent mises en exploitation dès cette époque, les Romains sachant exploiter toutes les richesses des terroirs.

 

 

Le Haut Moyen Age (VIIIe-IXe s)

 

La période carolingienne n’est attestée par les textes qu’à Valernes mais on ne peut guère imaginer que ce soit le seul site qui ait été vitalisé. Quand on connaît les 80 exploitations de la villa Caladius réparties en Haute Bléone dans un terroir beaucoup plus difficile, on peut raisonnablement estimer qu’il en était de même sur les bords de la Durance. Nous avons évoqué la possibilité d’exploitations à Claret, à Thèze et à Sigoyer, mais il doit s’en trouver d’autres. Les indices matériels étant inexistants, seules la toponymie et la relation avec un site antique peuvent les révéler.

 

La période sarrasine (IX-Xe s)

 

Période de dévastation et d’insécurité, elle n’a laissé pour seule trace que des lieux-dits portant le nom de cimetière des Sarrasins, relevé à Thèze et à Sigoyer. Le plus souvent, selon la tradition orale, ces cimetières sont liés à une bataille livrée entre les sarrasins et les chrétiens. A la faveur de ces troubles, les biens des monastères et du domaine royal ont été abandonnés par leurs propriétaires et accaparés par les autochtones. Ceux-ci vont devenir les premiers seigneurs des territoires qu’ils occupent.

 

Le Moyen Age du XIe au XIIIe siècle

 

Cette période se divise en deux phases. La première voit le retour des monastères avec la création de nombreux prieurés et l’implantation des premières paroisses en milieu ouvert. Dans le même temps, des mottes castrales permettent à quelques seigneurs locaux d’affirmer leur domination. La deuxième phase va être la mutation décisive du peuplement d’un milieu ouvert en un milieu groupé et perché avec la création des villages, du château seigneurial et de la paroisse castrale.

 

Sur les bords de la Durance, la première phase est bien représentée avec les abbayes de Cluny, d’Aniane, de l’Ile Barbe, de Psalmody, de Saint-Victor et l’Ordre des Hospitaliers. Toutes les communes sont investies, parfois même en plusieurs endroits comme à Valernes où l’on rencontre trois prieurés. Mais les textes n’ont pas livré l’ensemble des implantations monastiques. Nous en avons soupçonné d’autres pour des raisons bien précises que nous avons détaillées. Il s’agit des chapelles ou des sites de Saint-Marcellin à Vaumeilh, de Saint-Cézaire à Sigoyer, de Jean Clare à Thèze, de Saint-Jean des Auches à Claret, de Notre-Dame de la Visitation aux Roches (Claret), de Saint-Pierre de Curbans, de Saint-Jean des Tourniaires (Venterol) et de Saint-Pons de Vilarson à Urtis.

 

Carte des prieurés des XI-XIIe siècles

 

Carte Prieurés Durance

 

Tous ces prieurés sont établis en milieu ouvert. Accompagnés de terres et de bâtiments dont on retrouve l’énumération pour certains lors de la vente des biens nationaux à la Révolution, il n’en reste plus que des ruines et parfois même plus de trace. A l’origine des premières paroisses, les édifices conservés sont rares et ont été remaniés au cours des siècles. C’est le cas de Saint-Pierre de Curbans, l’édifice le plus remarquable, des chapelles Saint-Marcellin à Vaumeilh, de Notre-Dame des Roches à Claret et de Saint-Jean des Tourniaires à Venterol. Il subsiste les ruines de Saint-Marcellin à Valernes et de Saint-Benoît à Sigoyer ainsi qu’un fragment de Notre-Dame de Chane à Vaumeilh. Tous les autres édifices ont disparu.

 

Pour les mottes castrales, aucune mention n’est donnée et on ne peut que conjecturer des implantations possibles à l’emplacement des villages actuels. Nous avons proposé Valernes, Vaumeilh et Thèze, mais sans aucune certitude. L’énigme risque de s’éterniser encore longtemps.

 

La deuxième phase avec le village groupé autour du château et de l’église est attestée avec certitude. Elle a donné naissance aux villages et aux communes actuels. Cependant, des zones d’ombre subsistent dans la liste des castra donnée au XIIIe siècle. Pour la vallée de la Durance, l’un pose un doute, le castelletum de Roais ou de Rochas. Les auteurs divergent sur la lecture de ce castelletum.. Roais serait la ferme de Roast, sur la commune de La Motte-du-Caire, près de la route menant à Clamensane. Rochas correspond au hameau des Roches sur la commune de Claret. L’hypothèse en faveur des Roches qu’aucun historien n’a formulée nous paraît cependant préférable à Roast qui n’est qu’une simple ferme. Aux Roches, l’habitat est beaucoup plus conséquent, groupé autour d’un noyau central avec plusieurs bâtiments imbriqués les uns dans les autres formant une sorte d’îlot fortifié par les murs extérieurs des maisons. Une chapelle, sans doute ancienne église, le dessert accompagné du cimetière. Un autre castrum, Valauzam ouValansano n’a pu être identifié par les historiens. Nous l’avons assimilé au castrum de Vilarzano cité en 1309 en bas de la commune d’Urtis. Lui aussi devait être accompagné d’une église dédiée à Saint-Pons. Enfin le château du Rousset, sur la commune de Curbans, apparaît en 1055 sous le terme de castrum de Rosseto. Il n’est pas cité sur la liste des castra de 1244, mais réapparaît sur la liste donnée par Antonius de Arena en 1537 sous la forme Rosset de Cestarum.

 

Carte des castra

 

Carte Castra Durance

 

 

Le Moyen Age du XIVe au XVe siècle

 

L’organisation du territoire en seigneuries et communes ne subit pas de changements, à part la multiplicité des petits fiefs qui se constituent un peu partout. Il n’est qu’à consulter la liste des nobles du baillage de Sisteron qui prêtent hommage au roi Robert en 1309 pour s’en convaincre. Le phénomène s’amplifiera encore au cours des siècles au gré des partages, héritages et mariages. La commune, par contre, reste stable. Les limites communales vont être clairement définies tout au long du règne des Angevins. La paroisse également est bien structurée avec un ou plusieurs desservants selon son importance. Les anciens prieurés ont perdu leur fonction paroissiale. Certains perdurent encore quelque temps quand ils sont au centre d’un grand domaine, comme celui de Chane, d’autres ne gardent que l’usage du cimetière comme à Saint-Heyriès à Valernes. La plupart vont disparaître suite à la peste noire, aux guerres et à la famine.

 

Population Durance XVe

 

Les neuf communes de la vallée de la Durance totalisaient 3430 habitants en 1315. Il n’en subsiste que 1400 en 1471, soit une perte de 60 %. Les communes les plus touchées sont les trois communes de montagne, Urtis, Piégut et Venterol qui perdent 82 % de leurs habitants, Urtis se trouvant même dépeuplé. Le même phénomène se retrouve pour l’ensemble des deux cantons. L’étude que nous avons menée sur la Haute Bléone apporte le même constat, les communes de montagne ont plus souffert que celles de la plaine. On peut peut-être expliquer ce phénomène par le fait que la peste a atteint une population déjà affaiblie par la disette et la famine. Les cultures en montagne ont été plus touchées par les intempéries, amoindrissant les récoltes et la subsistance. A cela il faut ajouter la rudesse du climat, les hivers longs et rigoureux, la difficulté des cultures en terrain accidenté qui exigent des habitants bien nourris et en bonne santé.

 

De 686 foyers ou chefs de famille on est tombé à 280, c’est-à-dire que plus de 400 maisons de village ou de fermes à la campagne sont abandonnées. C’est de cette époque que datent les nombreux villard qui conservent par un nom de lieu-dit le souvenir de leur abandon. Plus de la moitié des terres cultivées est retournée en friche par manque de bras. Les édifices religieux ne sont plus entretenus. C’est également la fin de la majorité des anciens prieurés qui tombent en ruine, certains ne devenant plus qu’un tas de pierres que la végétation recouvre. C’est le cas des deux prieurés de Saint-Benoît et de Saint-Cézaire à Sigoyer, de Saint-Heyriès à Valernes. Celui de Saint-Pons à Urtis n’a même pas été retrouvé, mais on ignorait jusqu’à présent son existence. Un doute subsiste pour celui de Saint-Jean des Auches à Claret, tant que l’on n’aura pas la preuve probante de sa réalité. Celui de Saint-Marcellln à Vaumeilh est en ruine, le domaine de Chane est inhabité et le prieuré tombe en décrépitude. Il en est de même pour Saint-Jean des Tourniaires, Saint-Marcellin à Valernes et Notre-Dame des Roches à Claret. La seule église du premier réseau paroissial qui subsiste, mais très dégradée, est Saint-Pierre de Curbans.

 

 

Les guerres de Religion du XVIe siècle

 

On a suivi, par quelques récits circonstanciés fournis par l’abbé Féraud, quelques épisodes de cette guerre dévastatrice, à la fois pour les esprits et pour les biens. Une recherche plus approfondie mériterait d’être menée pour en mieux connaître les évènements et leurs répercussions. Occupation et siège des villages, incendies et destructions n’ont guère favorisé la reprise économique et le renouveau de la population. Guerre fratricide où les familles se déchirent prenant partie pour l’un ou l’autre camp, pour l’une ou l’autre religion. Ici, on ne peut que soupçonner les drames internes survenus dans les villages par manque de documentation adaptée. On a seulement pu constater l’état des églises paroissiales à la fin de cet épisode par la visite pastorale effectuée en 1599. Toutes sont plus ou moins en ruine, les couvertures semblent avoir particulièrement souffert, voûte entr’ouverte - il pleut dans la nef. Le mobilier est en mauvais état ou il a disparu, les cloches sont brisées, il n’y a plus de porte, les cimetières sont tout ouverts, etc.

 

 

Du XVIIe à nos jours

 

A partir du début du XVIIe siècle, le pays va se revitaliser. Il faudra du temps pour reconstruire les édifices, tant privés que religieux et reconquérir les terres abandonnées. L’augmentation de la population, en progression constante, va atteindre son point culminant aux XVIIIe et XIXe siècles retrouvant presque le taux atteint en 1315. Le déclin amorcé dès la fin du XIXe siècle va être très rapide. En un siècle, la population chute de 70 %.

 

Population Durance XVIII

 

Les maisons de villages, les fermes et les bastides de la campagne sont rénovées. Les seigneurs se bâtissent de nouveaux châteaux dont la plupart subsistent encore aujourd’hui. L’Eglise, au cours du XVIIIe siècle, ouvre des succursales dans les hameaux éloignés de la paroisse. C’est la restauration des chapelles Saint-Marcellin et Saint-Didier à Valernes, la création de la chapelle des Roches, sans doute sur un ancien édifice, de Notre-Dame du Pin et de celle du Col de Blaux à Curbans, de la chapelle du hameau des Tourniaires suivi de la restauration de l’ancienne église de Saint-Jean à Venterol.

 

La Révolution va rendre aux habitants les terres tenues par les seigneurs. On a vu, par quelques exemples, l’étendue et la richesse des biens nobles. Ceux de l’Eglise, par contre, sont apparus beaucoup moins importants qu’on aurait pu l’estimer. A partir du milieu du XIXe siècle, commence une ère de progrès dans tous les domaines. L’agriculture s’enrichit de nouvelles espèces cultivables, l’école atteint tous les enfants et les travaux d’amélioration de l’habitat accaparent les municipalités. Les routes carrossables remplacent les chemins muletiers, les ponts se substituent aux bacs et au passage à gué. Nous avons vu, par quelques exemples tirés de certaines communes, combien ce fut long et difficile.

 

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