Daniel Thiery

Piégut Durance

 

P I E G U T

 

Piégut Titre

 

 

Le terroir

 

Le terroir est semblable à celui de Venterol, composé essentiellement de montagnes et d’une étroite bande de terres bordant la Durance. Le nom de la commune évoque une montagne, du latin podium, suivi du qualificatif acuto, aigu, transformé en Piégu, Piégut. La situation de cette commune est désavantageuse, le terroir penchant et coupé par plusieurs ravins constate l’affouagement de 1698. Celui de 1775 le décrit plus précisément : le terroir confronte ceux de Bréziers, Gigors, Venterol et la Durance. Il est d’environ trois lieues de circonférence, partie en collines agrégées dans bien des endroits de fayards, petits pins et arbustes, partie en cotteaux presque touts stériles, partie en terres penchantes et berceaux en forme de vallons, et une petite partie en plaine. Il est coupé par plusieurs grosses eissarriades qui lors des pluyes abondantes entraînent biens des pierres et rochers vers la Durance, laquelle, lors des crues, emporte aussi du terrain. Les sieurs administrateurs nous ayant déclaré qu’il y a près de deux ans qu’elle emporta environ mille cannes de pred (4 000 m²) [1].

 

Quant au village, il est scitué vers le milieu d’un cotteau fort élevé du côté du septentrion. Il y a une petite fontaine publique formée avec une pièce de bois. Toutes les maisons, à l’exception de quatre, sont en très mauvais état, y ayant deux cazeaux. Il y a partie d’une rue qui est très mal pavée, le restant et les autres ne le sont point. L’habitation est incommode, les avenues (accès) fort pénibles de toute part. Les habitants sont obligés d’aller faire farine pendant l’été aux moulins de l’Estrech distant d’environ deux lieux (10 KM). Le village est éloigné de sept lieues de la ville de Sisteron, cinq de celle de Seyne et trois de celle de Gap. Le nombre des maisons habitées dans le lieu est de vingt six, celui des inhabitées de trois. Il y quatre hameaux composant dix maisons habitées, une inhabitée et une bastide habitée.

 

 

L’abbé Féraud, au milieu du XIXe siècle constate que le climat y est dur en hiver et il y tombe beaucoup de neige. Il dénombre les hameaux de Neyrac, des Moulins, du Planet, des Ponts et des Forest. A part les rives de la Durance à l’altitude moyenne de 650 m, le village et les autres hameaux de la montagne sont établis à plus de 1 000 m d’altitude. La grande difficulté, comme à Urtis et Venterol, est l’accès à la plaine, avec des avenues fort pénibles de toute part. Parcourir 20 KM par des sentiers muletiers pour aller moudre le blé à Tallard devait être très pénible pour les hommes comme pour les mulets. Plus proches de Tallard et de Gap que de Sisteron, les habitants étaient soumis à la douane et foraine en passant sur les terres du Dauphiné pour transporter leurs denrées (1698).

 

 

Les productions

 

Elles sont recensées en 1775 en bled, méteil, seigle, orge, avoine, épeautre, vin, huile de noix, chanvre, peu de fourrage et peu de menus fruits. Il y a quelques petites sources qui arrosent très peu du terrain. L’eau qui vient des riols de Venterol fait tourner le moulin à farine à écluse appartenant à un particulier. La même eau sert ensuite pendant trente heures chaque semaine à arroser quelques coins de terre, étant ensuite affectée pour le terroir dudit Venterol. Ce moulin devait être situé près du hameau des Forest, le vallon qui le côtoie étant appelé Ravin des moulins. On a vu plus haut qu’il ne fonctionnait pas en été par manque d’eau. Il faut remarquer la convention passée entre les communes de Piégut et de Venterol pour l’utilisation alternée de l’eau du Ravin des moulins qui d’ailleurs constitue la limite entre les deux communes jusqu’à la Durance.

 

En 1836 les productions sont plus détaillées [2] :

 

1836

Froment

Méteil

Seigle

Orge

Avoine

P. terre

Vigne

Jardin

Chanvre

Total

Hectare

40

50

50

2

1

3

5

2

1

154

 

Piégut est de loin la commune qui récolte le plus de méteil et de seigle, 43 % de la production totale des 24 communes. Pays de montagne, ce sont les céréales les mieux adaptées à ce milieu. Il est probable qu’une grande partie était écoulée en Dauphiné, à Tallard pays de plaine. L’orge est principalement employée pour l’engraissement des bestiaux et Piégut s’est fait une spécialité dans l’élevage des veaux comme il apparaît en 1836.

 

Le cheptel

 

L’on y nourrit 12 mulets, 15 bourriques, 24 bœufs gros ou petits, 150 brebis, moutons ou chèvres et 10 cochons constate l’affouagement de 1775. C’est en 1836 qu’il est mieux détaillé :

 

1836

Veau

Mouton

Brebis

Agneau

Porc

Chèvre

Mulet

Ane

Total

 

40

30

50

50

40

60

48

2

320

 

Urtis nourrit 16 veaux et Piégut 40. Ce sont les seules communes à pratiquer cet engraissement qui devait constituer une source de revenu dans ce pays de montagne difficile à cultiver à cause de l’altitude et du terrain escarpé. Ici encore on remarque l’aptitude de l’homme à s’adapter à son milieu.

 

Une autre ressource de la commune était constituée, comme le relate l’abbé Féraud, par une mine de plomb : il existe dans son territoire et dans un rocher escarpé situé au-dessus du hameau de Neyrac, une mine de plomb sulfuré qui a été exploitée il y a une cinquantaine d’années. Sa puissance est très variable et peut être estimée moyennement à 0 m 70. D’après un essai fait en 1783 par le chimiste Sage, elle rend 61 pour 100 de plomb d’oeuvre renfermant environ de 0,00125 à 0,00156 d’argent. On y avait pratiqué deux étages de travaux consistant en puits et en galeries assez étendues. Lorsque l’exploitation était en activité, la partie la plus riche du minerai était triée et vendue comme alkifoux et le reste envoyé à Curban et traité pour plomb.

 

 

 

La population

 

L’affouagement de 1698 recense 48 chefs de famille et 40 maisons, celui de 1728 55 chefs de famille et maisons. En 1778, il existe 29 chefs de famille dont un seul est tisseur à toile. Milieu XIXe siècle, l’abbé Féraud dénombre une population de 219 âmes, dont 119 au village et 100 dans les hameaux.

 

Le Moyen Age, en 1315, fut la période la plus prospère pour la population de Piégut. Elle parvint presque à retrouver ce maximum au milieu du XIXe siècle. Mais la peste et les guerres des XIIIe-XIVe siècles furent une catastrophe humanitaire puisque 83 % des habitants disparaissent, alors que la moyenne se situe vers les 60 %. Malgré tout, le pays réussit à se relever pour de nouveau connaître une diminution moins dramatique, mais aussi spectaculaire au milieu du XXe siècle. Le redressement amorcé après 1982 se poursuit aujourd’hui régulièrement.

 

Population Piégut

 

 

Historique du peuplement

 

Antiquité

 

La Carte Archéologique de la Gaule signale plusieurs sites pouvant être attribués plus ou moins sûrement à l’Antiquité [3]. C’est d’abord un tronçon de voie antique, mais non localisé par l’auteur de la découverte. Puis L. Ode, instituteur à Piégut a signalé en 1893 des sépultures au lieu-dit Varamiane, près du hameau de l’Adrech. Constituées de dalles grossièrement façonnées, elles contenaient dans chaque fosse une urne funéraire, du charbon et parfois une pièce de monnaie. Les auteurs ne se prononcent pas pour une datation assurée, Age du Fer et époque romaine, ce qui couvre une période très large. D’après cette brève description, il semblerait qu’il s’agirait de sépultures à incinération puisqu’elles sont constituées de fosses, d’urnes et de charbon. Si ces éléments peuvent se rapporter à la dernière phase de l’Age du Fer, soit le premier siècle avant J.C, la présence de monnaies indique la marque romaine.

 

Un autre site, non signalé, pourrait faire référence à une implantation gallo-romaine par son indice toponymique, Neyrac. Le vocable est issu d’un nom d’homme gaulois Nerius auquel a été ajouté le suffixe latin -acum, évoquant un domaine gallo-romain, le domaine de Nerius [4]. Une petite chapelle orientée à 45 % est implantée au devant du domaine. Aucune mention n’en est faite lors des visites pastorales de l’Ancien Régime, mais elle est signalée par la carte de Cassini de 1776.

 

 

Le Moyen Age

 

Le nom de Piégut n’apparaît pas avant le XIIIe siècle, sous la forme de Castrum de Podio Acuto en 1237 [5]. ll fait partie des châteaux donnés en douaire à Béatrice de Savoie le 3 mai 1244. Le château devait être perché sur la butte dominant le village. La tradition orale rapporte encore que le premier village y était également installé. On y aurait découvert des traces d’habitations et de mobilier. Il est probable que nous rencontrons le même phénomène de sous-perchement observé à Venterol, avec la descente de l’habitat perché au pied de la butte, au cours du XIVe siècle. L’église actuelle devait déjà, avant le sous-perchement, servir de lieu de culte paroissial. Elle était desservie par le prieuré de Chardavon comme celles d’Urtis et de Venterol. On ne sait si auparavant les Hospitaliers, présents dans ces deux communes, occupaient également Piégut. Il ne restait plus que 8 chefs de famille en 1471 (40 habitants), nombre insuffisant pour former une communauté. Dispersée sur 1100 hectares dans des fermes, elle avait abandonné le site perché et le premier village avait perdu son rôle de regroupement par manque d’habitants.

 

 

La période moderne

 

Le nouveau village s’installe près de l’église et le seigneur s’y construit un nouveau château, grande bâtisse rectangulaire, à la fois ferme et demeure seigneuriale. Les Augier en sont les propriétaires, auxquels leur succèderont les Philibert à partir du XVIIe siècle, les mêmes qu’à Urtis et Venterol. On se sait si les guerres de Religion eurent un impact important sur la population.

 

On sait seulement qu’en 1599 l’église Saint-Colomban est entièrement voûtée mais sans aucun couvert, y ayant une chapelle à main gauche presque toute rompue. Nous apprenons ainsi que le plan actuel de l’édifice était le même à cette date, avec une nef accompagnée d’une chapelle à gauche. Des réparations sont effectuées par la suite puisqu’en 1685 l’église, sous le titre de Saint-Colomban, est couverte, partie d’ardoise, partie de tuiles, bien voûtée en dedans ayant besoin d’être blanchie et pavée de pierres brutes. La pierre sacrée d’autel est assez bonne, un tabernacle de bois fort vilain, un tableau représentant saint Colomban. Du côté de l’évangile il y a une chapelle sous le titre de sainte Catherine, couverte de tuiles, voûtée et pavée de même y ayant un autel orné d’un tableau. Un clocher en entrant dans ladite église avec une cloche cassée. Près de l’église, un cimetière fermé de bois. La chapelle, d’abord dédiée à Sainte-Catherine, le sera ensuite à Notre-Dame du Rosaire comme attesté en 1759 : la chapelle de la confrérie du saint Rosaire située du côté de l’évangile est très décente, il y a deux bustes dans lesquels sont enchâssés les reliques de saint Boniface et de saint Colomban [6]. Les deux tableaux signalés en 1685 sont encore cités en 1890 lors d’une visite pastorale, mais ne sont pas recensés lors de l’inventaire de 1906.

 

Cette église, que Raymond Collier estime ne pas remonter plus haut que le XVIIe siècle, nous semble plus ancienne. Elle existait à la fin du XVIe siècle et ce n’est pas durant les guerres de Religion qu’elle fut édifiée, l’époque ne s’y prêtant guère. Elle est parfaitement orientée, le chevet tourné vers l’est à 90 °, caractéristique qui aurait été ignorée aux XVIe et XVIIe siècles. La nef est voûtée en berceau, sans travées, donnant sur un choeur plus bas et plus étroit, voûté en arc brisé. Un arc brisé sépare la nef du chœur. La chapelle latérale est également voûtée en berceau avec un arc brisé la séparant de la nef. Cette architecture pourrait correspondre à la période de la fin du XIIIe siècle et du début du XIVe siècle, période d’ailleurs la plus favorable pour la population avec ses 235 habitants recensés en 1315. C’est la seule église de nos deux cantons qui présente un clocher-tour servant de porche d’entrée. Il est garni de quatre ouvertures en plein cintre et la corniche est ornée de quatre gargouilles.

 

Le seigneur possède quantité de biens fonds constate l’affouagement de 1728, que celui de 1775 situent au quartier de l’Auche. Ils seront vendus à la Révolution [7].

 

Synthèse et perspective

 

Malgré la pauvreté des sources, le peuplement du terroir de Piégut se révèle dès l’Antiquité avec des sépultures à incinération en milieu de montagne et l’implantation d’une villa gallo-romaine en plaine, non loin du fleuve. Un sous-perchement du village au XIVe siècle a été également révélé, comme à Venterol. Les conditions de vie sont apparues difficiles à cause de l’altitude et du terrain montagneux, mais n’ont pas empêché le développement de l’activité humaine.

 

Il reste à développer cette trame qui n’apparaît qu’en filigrane. Pourquoi, par exemple, les trois communes de montagne, Urtis, Venterol et Piégut, ont plus souffert que les autres de la grande crise du XIVe siècle, où la mortalité a été beaucoup plus importante. Il apparaît également une unité de destin de ces trois communes assujetties par les mêmes seigneurs et desservies par les mêmes prieurs. Les caractéristiques géographiques en sont-elles uniquement la cause ou faut-il envisager une unité territoriale façonnée dès la période antique.

_________________________________________

[1] AD AHP C 41 et 26.

[2] AD AHP 6 M 299.

[3] Carte Archéologique de la Gaule, les Alpes-de-Haute-Provence, CNRS, 1997, n° 150, p. 344-345.

[4] DAUZAT A. et ROSTAING C. Dictionnaire étymologique des noms de lieux en France, Paris, Guénégaud, 1963, p. 491. ROSTAING C., Essai sur la toponymie de la Provence, Paris, 1950, p.352.

[5] RACP, n° 275, p. 353. 28 décembre 1237.

[6] AD HA G 779, 786, et 789.

[7] AD AHP 1 Q 44, n° 55. Lestimation des biens est faite le 13 vendémiaire de l’An IV pour 67 500 livres. Ils consistent en un pré arrosable de 3739 cannes, d’une chenevière de 50 cannes et d’une maison avec écurie et grenier à fon. Ils seront adjugés le 3 brumaire pour 753 000 livres à Honoré Philip, Raymond Garcin, Jean-Baptiste Conilh, Etienne Reymond, Jean-Joseph Barnaud, François Chabran, Arnoux Allard et Jacques Saint-Martin.

 

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