Daniel Thiery

Historique du peuplement de l'Antiquité au XIIIe siècle

Deuxième partie

 

Le terroir de Haute Bléone

 

Historique du peuplement de l’Antiquité au XIIIe siècle

 


 

Chapître 1

 

L’Antiquité

 

 

La période préhistorique n’a laissé aucune trace en Haute Bléone et celle de l’Antiquité est pauvre en éléments d’appréciation. Il est probable que ce silence est dû au manque de recherches et de prospections systématiques. Les seuls maigres indices sont fournis par des découvertes fortuites. En outre, la configuration du terroir, ravagé par les éboulements et les débordements des torrents, n’a pas favorisé la conservation des traces d’occupation humaine.

 

On peut cependant tenter une approche de compréhension en comparant le terroir de la Haute Bléone avec ce que nous savons des peuplades alpines. Avant la conquête romaine, les Alpes et les Préalpes sont occupées par une multitude de tribus dont les noms ont été transmis par des documents épigraphiques et par divers auteurs latins. Une reconstitution de localisation de ces tribus a pu être élaborée par les historiens de la Provence depuis le 17e siècle, reconstitution sans cesse remaniée, réajustée, au gré des nouvelles découvertes archéologiques et relectures des textes antiques.

 

Pline l’Ancien, dans son Histoire Naturelle, donne la liste des 45 peuples des Alpes qui ont été soumis [1] par l’Empereur Auguste entre 25 et 14 av. J.C [2]. Il recopiait en fait l’inscription qui figure sur le trophée des Alpes à La Turbie (Alpes-Maritimes) élevé en 7-6 av. J.-.C. Cette inscription a pu être restituée au début du XXe siècle par Jules Formigé à partir des 145 fragments qui gisaient au pied du monument. Une grande partie de ces peuples a pu être localisée, soit parce que le nom plus ou moins déformé subsistait encore, soit par d’autres inscriptions complémentaires ou par un renseignement donné par un historien latin. C’est ainsi que pour les Suetri, Ptolémée indique Salinae (Castellane) comme leur capitale. Le nom de la peuplade des Vergunni s’est transformé en Vergons, bourgade du haut Verdon. Les (V)esubiani habitaient dans la vallée de la Vésubie, les Edenates à Seyne-les-Alpes (Sedena en 1146) et les Sentii à Senez. Les Bodiontici avaient pour capitale Digne, comme l’atteste Pline [3]. Une plaque en bronze découverte à Thoard en 1956 fait état des décurions, des édiles, des questeurs et du flamine de la cité des Bodiontiques [4].

 

 

1. Les Gallitae

 

Parmi les 45 tribus figurent les Gallitae. Le nom de cette tribu n’apparaît pas dans d’autres textes ni sur quelque monument épigraphique et leur localisation a variée selon les époques. Honoré BOUCHE, au XVIIe siècle, la situe à Colmars parce que cette ville est assez grande pour la contrée pour être chef, comme l’on dit de baillage. L’argument est un peu mince, mais il réfute qu’on puisse la placer à Guillestre, en Dauphiné, parce que ce lieu n’existe en état que depuis l’an 1200 [5].

 

 

L’abbé Jean-Pierre Papon place les Gallitae à Allos [6]. Le médecin marseillais ACHARD, en 1787, rappelle les opinions de Bouche et de Papon et avoue ne pas avoir de preuves décisives pour adopter l’une ou l’autre de ces opinions. Nous savons seulement qu’ils étaient à peu près dans les territoires voisins de ces deux villes. Par contre, il a lu le texte de Pline sur les Bodiontici de Digne, mais il a cependant un doute à cause d’un texte de Ptolémée qui donne Digne pour capitale des Sentii (habitants de Senez). Il conclut néanmoins que les Bodiontici étoient le peuple qui avoient Digne pour Ville Capitale et certainement Pline est plus digne de foi que Ptolémée dont nous avons eu plus d’une fois occasion de relever les erreurs [7].

 

E. GARCIN en 1835, rappelle d’abord les opinions de Bouche et de Papon, sans citer Achard. Il qualifie cette tribu de celto-ligurienne et mentionne qu’elle figure sur le trophée des Alpes. Il ajoute qu’elle devait se trouver à la fois à Allos et à Colmars, le peu de distance qu’il y a de ces deux lieux fait croire que les Gallitae les occupaient tous deux. Cependant je pense que le chef-lieu était près d’Allos. Pour les Bodiontici il estime qu’ils devaient occuper les deux rives de la Bléone. On pense que le nom de ce peuple a été corrompu et qu’il devait tirer son nom de celui de la rivière. Voilà aussi pourquoi plusieurs auteurs contemporains nomment ce peuple Blediontici et Blédonici [8].

 

L’abbé Féraud, en 1844, dans la première partie de son ouvrage, ouvre sa première leçon par les « Notions historiques sur les peuples qui habitaient les Basses-Alpes avant la conquête des Romains » [9]. Les Basses-Alpes étaient divisées en peuplades et en cantons. Il y dénombre 13 peuplades réparties dans 4 cantons (Alpes Cotiennes, les Albiciens, les Cavares et les Voconces). Dans le canton des Albiciens, il place les Gallitae qui occupaient la vallée de Colmars depuis la source du Verdon jusqu’à Riou doou Traouc ; ils avaient GALLITAE, Allos, leur forteresse, et plus tard Collis-Martis, Colmars, fondé par les Romains. Il y inclut également les Blédoniciens, habitants des rives de la Bléone, BLEDONA, avait pour chef-lieu DINIA, Digne. La leçon se termine sur la façon dont étaient gouverné ces peuples, leurs mœurs et leur religion où les druides tiennent une place primordiale ; se nourrissant de glands et de racines, toujours en guerre entre eux et leurs voisins, tableau peu historique dont on a eu beaucoup de mal à se défaire.

 

Avec ces deux derniers historiens du XIXe siècle, on constate la dérive qui s’opère sur le nom des Bodiontici, en voulant absolument le rattacher à la Bléone et n’hésitant pas à le transformer pour qu’il corresponde à leurs vœux. Une constante s’impose pour les Gallitae que tous placent dans la vallée du Verdon, soit à Allos, soit à Colmars, soit dans les deux pour être plus sûr de ne pas se tromper.

 

Il faut attendre 100 ans pour qu’une nouvelle proposition soit formulée au sujet des Gallitae. Elle émane de Nino LAMBOGLIA en 1944 [10]. Il propose un rapprochement toponymique entre Gallitae et l’ager Galadius ou Caladius cité en 814 par le cartulaire de Saint-Victor. Au haut Moyen Age, cet ager Galadius correspond au territoire de la Haute Bléone, c’est-à-dire au canton de La Javie actuel. Nous reviendrons plus loin sur cette circonscription territoriale. Les vocables Gallitae et Galadius/Caladius seraient issus de la même racine *Kal-, désignant le rocher, largement répandue en Provence [11]. Le passage du G au C ou inversement est également bien connu et se rencontre souvent.

 

Cette proposition est reprise par Guy BARRUOL en 1977 qui, tout en reconnaissant qu’il s’agit d’une hypothèse bien fragile, apporte cependant de nouveaux arguments en sa faveur [12]. La description donnée par le texte de 814 permet de reconstituer une entité territoriale couvrant tout le bassin de la Haute Bléone. La villa Caladius, située à Chaudol, en aurait été le chef-lieu antique et son nom aurait désigné l’ensemble du canton. Cette entité correspond à une circonscription administrative, d’abord préromaine, romaine ensuite, cette dernière s’étant calquée sur la précédente. Limitrophes avec les Bodiontici de Digne, les Gallitae de Chaudol auraient enfin formé avec eux le territoire du diocèse de Digne au IVe siècle, état qui a subsisté jusqu’à la Révolution (Voir notre carte n° 2 de l’ancien diocèse de Digne).

 

 

2. La vie dans les Alpes durant la période préromaine

 

Tout au long de la chaîne des Alpes existent des régions de collines parfaitement propres à l’agriculture et des vallées bien colonisées. Mais en général, et surtout vers les crêtes, où se concentraient précisément les populations pillardes, le pays est pauvre et stérile à cause des gels et du sol rocailleux. Aussi le manque de tout et notamment la rareté de la nourriture les ont-ils poussés parfois à ménager les populations de la plaine afin que celles-ci pussent leur fournir le nécessaire en échange de résine, de poix, de bois résineux, de cire, de fromage et de miel, produits qu’elles avaient en abondance. Ils vivent surtout de leurs troupeaux, de lait et d’une boisson à base d’orge. Le peu de vin qu’ils produisent eux-mêmes est résineux et âpre au goût. De cette région proviennent les mulets dits ginnes, à la fois chevaux et mulets. Inaptes comme cavaliers, ils font à la guerre de bons hoplites et de bons tireurs [13].

 

 

Ce récit de Strabon décrit deux sortes de population, celle de la plaine ou de la vallée et celle de la montagne, qui chacune produit des denrées complémentaires dont elles font échange. Les habitants des montagnes paraissent plus sauvages, mais l’instinct de survie les pousse à l’échange plutôt qu’au pillage. Malgré la dureté de leur condition de vie, froid et neige, ils ont colonisé les hauts pâturages pour y élever brebis et moutons et fabriquer des fromages. Miel et cire apportaient encore un supplément pour le troc. Strabon indique également qu’on trouve dans les Alpes des chevaux sauvages et des bovidés (Livre IV, 6, 10).

 

La forêt abondante permettait des exploitations diversifiées, bois de chauffage et de construction, résine et poix. Strabon indique encore qu’ils y ont en abondance du bois propre à la construction des navires, avec des arbres si colossaux qu’on en trouve d’une épaisseur de huit pieds au diamètre (2,46 m). On sait que le flottage était pratiqué sur les principaux fleuves et qu’à l’époque romaine la Durance était navigable jusqu’à Embrun.

 

L’exploitation minière était très importante dans les Alpes qui recèlent toutes sortes de minéraux, depuis l’or jusqu’au fer. De nombreux gisements ont été découverts et répertoriés ayant fait l’objet d’extraction durant l’Antiquité. Pour la Haute Bléone, Achard et ses successeurs en signalent plusieurs, comme nous l’avons découvert dans le premier chapitre : argent et plomb à Mariaud et à Verdaches, cuivre à Barles, Verdaches et au Vernet. Il est probable que le sel fossile et la source salée de Lambert furent également exploités. De même les mines de plâtre signalées à Barles et encore en activité en 1774, plâtre qu’on livrait à Seyne. En fut-il de même pour la source minérale de Barles, propre à guérir les écrouelles ?

 

Strabon indique que les habitants des Alpes fournissaient de bons fantassins, habiles au tir. On connaît ainsi trois mercenaires engagés dans la cohorte des Ligures portant comme cognomen leur lieu d’origine, Bodionius [14].

 

 

Les longues descriptions du pays de Haute Bléone que nous avons rassemblées dans le premier chapitre prennent ici une nouvelle dimension. Elles se calquent sur les descriptions antiques, mais en offrant plus de détails et leur répétition ne fait qu’accentuer et mettre en valeur ce qu’était ce terroir depuis des siècles. On y retrouve les mêmes contingences géographiques et climatiques, les mêmes productions diversifiées, l’exploitation des forêts et des minéraux, le flottage du bois et sans doute le même acharnement des hommes à s’attacher à leur sol, même s’il est ingrat et difficile.

 

 

3. L’habitat protohistorique

 

A l’époque préromaine, plus précisément protohistorique, l’habitat est à la fois groupé et perché. Ce phénomène est relevé dans toute la Provence depuis les recensements et découvertes effectués depuis la fin du 19e siècle. Appelés d’abord oppida, castellas ou castellaras, on leur préfère aujourd’hui le vocable enceinte, qualifiée fortifiée de hauteur ou perchée. Ces habitats sont établis sur des hauteurs présentant un relief favorisant la défense et la protection (éperon barré, sur à pic, en acropole). Un ou plusieurs murs protégent la partie exposée et abritent l’habitat. Ces sites perchés dominent plaines ou vallées où la population pratique les cultures vivrières. L’activité pastorale se développe sur les plateaux et les alpages.

 

Dans les Alpes-Maritimes et le Var, plus de 600 de ces enceintes ont été recensées. En Haute Provence, cet habitat semble moins nombreux mais surtout plus difficile à appréhender à cause du phénomène d’érosion très violent. Il est probable également que les lieux favorables à cette implantation, particulièrement dans les vallées encaissées comme celles de la Haute Bléone, sont peu nombreux et recouverts par les villages actuels. C’est ce que concluent les archéologues modernes : les bourgades et les villages actuels, édifiés dans les seuls endroits stables et à l’abri des avalanches ou de l’érosion occupent bien certainement les sites des implantations primitives [15].

 

 

En Haute Bléone, aucun site de cette nature n’a été reconnu, mais comme nous l’avons déjà dit, ce terroir n’a fait l’objet d’aucune prospection. Une tentative d’approche pour l’un d’entre eux peut être cependant avancée. Si l’on admet l’hypothèse que la tribu des Gallitae correspond à l’ager Caladius du Haut Moyen Age et que le site de Chaudol recouvre les deux entités, on peut supposer une primitive implantation à cet endroit. Il est en effet idéalement placé, au début de la plaine, à l’embouchure de l’Arigeol et de la Bléone, au sortir des gorges, non pas auprès de la rivière, à l’emplacement du village de La Javie, mais le dominant d’une quarantaine de mètres de hauteur.

 

Un indice est fourni par un texte de 1055 où dans la Villa Caladius se dresse le petit mont Castellare qui fut il y a longtemps le château [16]. Pour cette époque du milieu du 11e siècle, il n’existe pas encore de château à proprement parler, seulement à la rigueur une motte féodale. D’ailleurs, le texte du cartulaire n’emploie pas le présent, mais le passé pour signifier que ce « château » n’existe plus. Ce n’est que le 11 novembre 1236 que Raymond Bérenger V donnera la permission d’élever une fortification à Chaudol [17]. D’autre part, le terme employé, Castellare, fait référence, comme on en trouve de très nombreux exemples en Provence, à un habitat perché antique. Tous les toponymes, à base de castelar, avec ses variantes castelaras, castelaret, castelet, castel, se sont révélés recouvrir une enceinte perchée de hauteur [18].

 

Les cadastres napoléoniens de Haute Bléone, outre les toponymes « châteaux » correspondant aux constructions médiévales, livrent des toponymes de même nature que ceux que l’on attribue aux enceintes protohistoriques : Le Chastelar à Blégiers dans la section B de Chavailles-Hyère, à Beaujeu dans la section B de Saint-Pierre, à Mariaud (Section B de Saume Longe), à La Javie dans les environs de Chaudol, section A. Ce dernier toponyme subsiste encore sur les cartes actuelles, Derrière le Chastelar. Est-ce le même site signalé en 1055 sous le terme Castellare ? Un Castel apparaît à Blégiers dans la section D de Chanolles, un Castellet à Auzet et un Chastel à Mariaud (Section B, du Village) Un examen de ces sites apporterait peut-être une confirmation de cette hypothèse de recherche.

 

Les découvertes archéologiques concernant cette période se résument à un seul gisement. Il s’agit d’un dépôt d’objets métalliques découvert par hasard par des bûcherons en 1958 dans la commune d’Auzet, aux Clues de Verdaches, en bordure de la D 7. Ce dépôt contenait 42 pièces qui ont pu être recensées en 1963. Une prospection sur le site en 1964 se révéla négative. Parmi les pièces, figuraient 16 fers de lance, 11 coutelas en fer, 4 mors de chevaux et divers fragments, dont quelques-uns en bronze, difficilement identifiables (fourreau, cnémide, phalère ?). La datation pourrait être fixée entre le IVe et le Ier siècle avant notre ère, et peut-être du Bas Empire [19]. On ne sait s’il faut attribuer ce dépôt à un colporteur itinérant ou si ces objets sont de fabrication locale. Ce détail est important car il contribuerait à reconnaître un artisanat d’extraction de minerais et de fabrication d’objets durant cette période en Haute Bléone.

 

 

4. La période romaine

 

Cette période n’est guère plus documentée que la précédente, sinon par ce que l’on sait en général de l’organisation romaine dans les Préalpes. Les peuplades de cette région furent soumises par l’empereur Auguste entre 25 et 14 avant J.-C et le trophée de La Turbie témoigne que tous les peuples alpins ont été soumis à l’autorité du Peuple Romain.

 

Une nouvelle ère s’ouvre donc qui va durer pendant quatre siècles jusqu’à ce que la Provence passe aux mains des Ostrogoths de Théodoric en 508, puis sous l’autorité des Francs en 536. C’est donc une longue période de stabilité. Le pays est divisé en provinces dirigées par des gouverneurs. L’administration romaine crée des cités chefs-lieux de région. Ainsi, Digne devient la capitale des Bodiontici et des Gallitae, circonscription qui servira à créer le diocèse de Digne au IVe siècle.

 

Les implantations de la période protohistorique perdurent encore quelque temps, mais à la faveur de la pax romana, l’habitat abandonne progressivement les enceintes perchées pour s’établir sur des sites de plaine ou de petits plateaux, à côté des rivières, des points d’eau et des terres arables. L’habitat groupé est remplacé par un habitat dispersé dans de grandes fermes ou villae. Un découpage systématique des terres est réalisé à partir des voies de communications. Nous ne nous étendrons pas sur cette civilisation romaine qui a apporté tant de changements dans la vie des peuples alpins.

 

Il est sûr que les Romains mirent en valeur le terroir de Haute Bléone, tant dans les domaines agricole et pastoral que dans les ressources minières. Malheureusement, nous ne disposons d’aucun élément d’appréciation. Les découvertes archéologiques sont minces, sauf une d’importance, à Marcoux. Sur le plateau du Serre dominant le domaine de Saint-Martin, ont été repérés sur environ un hectare divers éléments gallo-romains. D’abord des fragments de tegulae, en grand nombre, puis des fragments de marbre blanc où sur l’un d’entre eux apparaît une inscription, des restes de statues également en marbre, des tessons de céramique, des fragments de tôle en bronze et une monnaie de Constantin. Enfin, des tombes à incinération et une nécropole à inhumation ont été décelées, cette dernière avec un mobilier archéologique composé de céramique indigène et de débris métalliques [20]. Ces nécropoles que l’on peut dater des Ier et IIe siècles de notre ère montrent le passage du mode d’incinération au mode d’inhumation. Une tombe sous tegulae du IVe siècle fut également mise au jour [21].

 

D’autres découvertes moins importantes viennent confirmer cette colonisation romaine, des fragments de tegulae sur les plateaux dominant la Bléone en rive droite, sur les communes de Marcoux et du Brusquet au Mousteyret, des tombes antiques (?) à Chaudol. Le secteur montagneux est moins riche, seulement une chaînette et une demi-bague en bronze à Saume Longue sur la commune de Mariaud.

 

Ici encore les toponymes peuvent être une source d’indices précieux. On a constaté avec les descriptions du terroir de Haute Bléone que les maisons étaient couvertes d’un toit en chaume et non de tuiles. On sait par ailleurs que ce n’est qu’au début du XXe siècle que sera construite la première fabrique de tuiles, au Brusquet [22]. Or les cadastres napoléoniens du début du XIXe siècle livrent une dizaine de quartiers portant le nom de Tuile, Tuilerie, Thuilerie :à La Javie (section C de Champ Renard), à Barles (section A du Château), au Brusquet (section A de Chauvet et section C de Curusquet), à Marcoux (section C Plan de Lauzière), à Draix (section A de La Roche et C du Serre), à Blégiers (section D de Chanolles), à Archail (section B de l’Areste). Ces sites ne révèlent pas nécessairement des fabriques de tuiles antiques, mais peuvent indiquer un habitat gallo-romain, ce matériel étant le plus souvent le seul témoin subsistant. On rencontre l’argile un peu partout en Haute Bléone et il est facile à extraire. Plusieurs poteries sont signalées au cours du XIXe siècle à La Robine, La Javie et au Brusquet. Ici aussi, on relève dans ces communes les toponymes l’Argile et l’Argilas.

 

 

5. Prospectives

 

Plusieurs pistes de recherches et d’approfondissement s’offrent donc pour mieux connaître la période antique en Haute Bléone. La reconnaissance systématique des sites qui ont livré des toponymes évocateurs comme Castelar et Tuilerie apporterait certainement des éléments nouveaux. Il faudrait également examiner les anciennes exploitations minières. Certaines ont fait l’objet de réactivation au XIXe et début du XXe siècle, mais sans relever s’il s’agissait d’ancienne mines abandonnées. Achard et Féraud signalent seulement des traces de minerais mais ne font mention d’aucune exploitation, à part celle du plâtre. Il y aurait lieu d’explorer les actes notariés pour tenter de rencontrer des indices de cette industrie minière. Un exemple est donné par Jeanine Cazères avec ce Gaspard Alhaud, commerçant d’outils de Digne, (qui) achète le 27 mai 1598 à Elzias Roet du Vernet 7 douzaines d’olames d’homme et 50 olames de femme, pour le prix et somme de 24 écus de soixante sous pièce, qu’il promet de payer à la foire de saint Julien de Digne [23]. Cet artisan du Vernet, fabricant de faucilles, olames en provençal, devait bien trouver la matière première sur place.

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[1] Gentes Alpinae devictae. On peut traduire également devictae par vaincus.

[2] Pline l’Ancien (23-79 ap. J.-C), Histoire Naturelle. Il mourut à Pompei lors de l’éruption du Vésuve, suffoqué par les exhalaisons sulfureuses, pour avoir voulu examiner de trop près le phénomène.

[3] Adiecit formulae Galba Imperator ex Inalpinis Avanticos atque Bodionticos, quorum oppidum Dinia : L’Empereur Galba ajouta à (la Narbonnaise), pris parmi les peuples des Alpes, les Avantici et les Bodiontici, dont l’oppidum (ville capitale) devint Digne.

[4] Sur les peuples préromains des Alpes, il faut consulter la synthèse de référence de Guy BARRUOL, Les peuples préromains du sud-est de la Gaule. Etude de géographie historique. CNRS, Paris, 1975. Voir également, BERARD Géraldine et collaborateurs, Carte Archéologique de la Gaule, Les Alpes-de-Haute-Provence, Paris, 1997.

[5] BOUCHE Honoré, La Chorographie ou description de la Provence et l’histoire chronologique du même pays, Aix-en-Provence, 1664.

[6] PAPON Jean-Pierre, Histoire générale de Provence dédiée aux états, Paris, 1776-1786 (réédition 1984).

[7] ACHARD, op. cité, T I, p. 343 et 559, T II, p. 359. Ptolémée, astronome grec du II siècle ap. J.C.

[8] GARCIN E., Dictionnaire historique et topographique de la Provence ancienne et moderne, Draguignan, 1835.

[9] FERAUD, op. cité, p. 5-8.

[10] LAMBOGLIA N., Questioni di topografia antica, I Gallitae e l’ager Galadius, R.E. Lig., 10, 1944, p. 18-21

[11] ROSTAING Charles, Essai sur la toponymie de la Provence, Paris, 1950, p. 117-121.

[12] BARRUOL G., op. cité, p. 387-389.

[13] STRABON, géographe grec (moitié Ier siècle av. J.-C.-25 ap. J.C.). La traduction est celle de LASSERRE F., Paris, 1966, extraits du Livre IV, 6, 2 et 9,

[14] Cité par BARRUOL, op. cité, p. 108.

[15] BOCQUET A., « L’Archéologie de l’âge du Fer dans les Alpes occidentales françaises »,dans Actes du 10e colloque de l’A.F.E.A.F, Paris, CNRS, 1991.

[16]CSV, n° 739, Castellare vero monticulum, in quo diu fuit castellum. .

[17] CSV n° 989, de Cloquerio : edificare munitionem castrum seu villam facere ubicumque volueritis in territorio de Chaudol.

[18] A titre d’exemples, en voici quelques uns recensés dans les Alpes-Maritimes : Castel Assout (Saint-Vallier), Castel d’Irougne, Castel Viel, le Castelet (Saint-Jeannet, Castagniers), Casteletto (Peille), le Castellaras (le Rouret), le Castellas (Andon, Escragnolles), Castelleretto (Monaco), Casteou (Clans), Castillon, Castellaras (Thorenc), Mont Castello (Contes), Lou Castel (Blausac), etc. BRETAUDEAU Georges, Les enceintes des Alpes-Maritimes, IPAAM, 1996. Voir également Enceintes et habitats perchés des Alpes-Maritimes, Collectif, Grasse, 2004.

[19] BERARD Géraldine et collaborateurs, Carte Archéologique de la Gaule, Les Alpes-de-Haute-Provence, Paris, 1997, n° 017, p. 81-82. Une partie de ces objets est exposée au Musée de Digne, le reste dans des collections privées.

[20] BERARD Géraldine et collaborateurs, Carte Archéologique de la Gaule, Les Alpes-de-Haute-Provence, Paris, 1997, n° 113, p. 290. Voir également Collier R. et alii, « Chronique archéologique. Commune de Marcoux (Domaine de Saint-Martin) », B.S.S.L., T XXXVIII, n° 238, 1964, p. 91-92, de Bernard CHABOT qui a observé le site.

[21] COLLECTIF, Massif du Blayeul et Haute Bléone, Les Petites Affiches, Digne, 2002, p. 126.

[22] Idem, p. 91.

[23] CAZERES Jeanine, « Saint-Benoît. Site du Centre de Géologie », Bull. Sté Sc. et Lit. des AHP, n° 350, 2003 p, 153.

 


 

Chapitre II

 

Le Moyen Age du VIIIe au XIIIe siècle

 

Autant la période précédente était pauvre en éléments d’appréciation, autant celle que nous abordons maintenant est plus riche. Pour un pays isolé comme celui de la Haute Bléone, la documentation permet de reconstituer ce qu’était la vie durant le haut Moyen Age, c’est-à-dire ici la période de 700 à 850. Les témoins reprennent ensuite à partir de l’an Mil jusqu’à la fin du Moyen Age, après la grande peste.

 

Ce chapitre se divisera en deux parties :

 

- l’ager et la villa Caladius, pendant la période carolingienne (VIIIe-milieu IXe s.)

- le renouveau des monastères et les paroisses rurales (XIe-milieu XIIe s.)

 

La documentation repose essentiellement sur le Cartulaire de Saint-Victor qui fournit l’essentiel des données pour les deux premières périodes. Quelques historiens apporteront leur lot de renseignements. C’est cette synthèse que nous voudrions présenter maintenant.

 

Au cours du IIIe et IVe siècle, le christianisme s’impose dans tout l’Empire. La conversion de l’empereur Constantin en 313 fait du christianisme la religion officielle que ses successeurs Gratien et Théodose rendront même obligatoire pour tous. Les évêchés s’implantent dans les civitas, centres administratifs. En Provence, le premier apparaît à Embrun vers 368, suivi immédiatement de Digne. Parallèlement, des moines ermites s’installent dans des contrées isolées, puis édifient des monastères de cénobites, le premier à Saint-Honorat de Lérins en 410 puis à Saint-Victor de Marseille vers 415. Ces moines fournissent ensuite bon nombre d’évêques et commencent la christianisation des campagnes. Toute la Provence est vitalisée par un tissu d’églises et de paroisses rurales qui ont investi les domaines et les villae gallo-romaines. Le culte des saints et des reliques se diffuse largement, surtout sur les tombeaux des premiers martyrs et évangélisateurs.

 

Après la chute de l’Empire romain la Provence est d’abord aux mains des Wisigoths en 484, qui professent la religion chrétienne mais sous la forme de l’arianisme [1]. Puis elle passe aux mains des Ostrogoths de 508 à 536. Mais il y a peu de changement, car Théodoric représente l’autorité de l’empereur byzantin, successeur de l’empereur romain. A partir de 536, ce sont les Francs qui prennent le pouvoir et les lois et coutumes nordiques vont prendre progressivement le pas sur les lois romaines. La conversion au christianisme de Clovis en 496 n’oblitère pas cette nouvelle administration, mais la division de ses successeurs pour se partager la Provence va amener le chaos dans une province qui sera démembrée et laissée à l’abandon. En même temps les Lombards d’Italie viennent régulièrement la piller. Sous les derniers mérovingiens, seuls les maires du palais possèdent encore une certaine autorité, tentant de sauver cette monarchie. Charles Martel en sera le sauveur qui installera une nouvelle dynastie, celle des carolingiens. Nommé maire du palais en 717, il dirige le royaume sous les derniers rois mérovingiens Childéric II et III. Son fils cadet, Pépin le Bref, premier carolingien, est élu roi des Francs en 751, son fils Charlemagne lui succède en 768. C’est à ce moment qu’apparaît la Haute Bléone.

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[1] Doctrine niant l’unité de la Sainte Trinité et la divinité du Christ qui fut condamnée par le concile de Nicée en 325.


 

1. L’ager et la villa Caladius, pendant la période carolingienne (VIIIe-moitié IXe s.)

 

Deux textes essentiels tirés du cartulaire de Saint-Victor concernent la Haute Bléone. Le premier est un plaid tenu le 23 février 780 à Digne relatant l’implantation des moines de Saint-Victor dans la Villa Caladius. Le deuxième date de 814 et décrit les possessions des moines dans l’Ager Galadius [1].

 

Le plaid de 780

 

Le texte

 

L’action se passe dans la cité de Digne où se sont rassemblés les envoyés, missi dominici, du roi Charles, roi des Francs [2]. Sont présents également le comte de Provence Marcellin et les rachimbourgs royaux et scabins de la ville, c’est-à-dire les magistrats et échevins, assesseurs du comte au tribunal. Devant eux paraît Mauronte, évêque de Marseille, qui tient dans ses mains les archives du monastère de Saint-Victor. Il relate les évènements qui se sont déroulés au sujet d’une des chartes où il est stipulé que la villa Caladius appartenait au monastère et qu’elle lui a été retirée. Il est là pour prouver son bon droit et en demander la restitution.

 

Cette charte a été établie par Nemfidius, patrice de Provence et sa femme Adaltrude, dans laquelle il est écrit, que la villa Caladius, avec ses dépendances et toutes ses propriétés adjacentes, tant rurales qu’urbaines, avec les hommes libres, les paysans journaliers et les serfs, tant tout ce qui est dans ce lieu que tant tout ce qui a été transféré d’autre lieux en ce lieu, ce qui est situé dans la circonscription de Digne, et aussi dans les Alpes tout ce qui est situé dans la circonscription d’Embrun, soit toutes les choses que l’on sait appartenir à ladite villa, fut concédée à Saint-Victor. Cette donation fut ensuite confirmée par le patrice Abbon qui l’a signée, par un ordre légal, devant des prêtres et des personnes illustres, ainsi que l’exige une loi ferme.

 

Nous savons que le patrice Abbon fut d’abord patrice de Maurienne et de Suse vers 726, puis nommé par Charles Martel patrice de Provence vers 737. Il établit son testament en 739 en faveur de l’abbaye de Novalaise près de Suse. Nemfidius, dont on ne connaît pas les dates d’exercice, est cependant à placer avant Abbon. La donation à Saint-Victor doit donc se situer avant l’année 737 et même bien avant comme nous le verrons par la suite, car le prédécesseur d’Abbon, Metranus, lui aussi a confirmé ce bénéfice [3].

 

Mauronte continue son récit et raconte comment cette charte fut brûlée par le patrice Anténor. C’était au moment où des troubles et des tensions ébranlèrent la Provence et où, en ce même temps, la propriété fut expropriée ainsi que d’autres qui étaient dans le domaine royal et qu’Antenor avait soustrait à la faveur de ces troubles. C’est ainsi que ladite villa Caladius fut soustraite de la maison de Dieu. Le patrice Antenor, par un ordre mauvais et un méchant esprit, les a retirées du coffre de Saint-Victor et ordonné de les brûler, dont la charte que Gotricus et ladite Adaltrude ainsi que plusieurs autres personnes avaient donnée à la maison de Sainte-Marie et du très glorieux Saint-Victor de Marseille.

 

Les troubles dont il s’agit sont ceux qui survinrent entre 732 et 739 où d’abord Charles Martel bat les Sarrasins à Poitiers (732), puis soumet les Provençaux rebelles au pouvoir Franc, par la prise d’Arles et de Marseille (736). Alliés aux Musulmans de Septimanie, les Provençaux résistent encore. Alliés aux Lombards, Charles Martel soumet définitivement la Provence en 739. C’est durant cette période instable qu’Antenor soustrait à son profit, non seulement des propriétés royales mais également la propriété de Saint-Victor.

 

Adaltrude, alors veuve, était présente quand Antenor mettait son projet à exécution et au moment même où Magnus mettait les chartes sur l’autel et donnait l’ordre de les brûler, celle-ci, par une heureuse inspiration et grande ingéniosité, les cachât dans sa manche. Puis, les dites chartes qu’Adaltrude, dans ladite église, avait soustraites dans sa manche, elle les remit dans le coffre de Saint-Victor. L’évêque de Marseille, Magnus, avait déjà fait appel auprès de Charles Martel, mais sans succès, celui-ci étant occupé à pacifier la Provence.

 

Après le récit de Mauronte, les missi dominici ordonnent de réunir tous les hommes libres du pays (pagus) de Digne qui avaient connaissance de ces faits, leur firent jurer serment, pour qu’ils disent toute la vérité ici même. C’est ainsi que tous affirmèrent que ladite villa fut donnée en bénéfice par Metranus qui fut patrice de Provence, à la maison de Marseille et que ladite villa Caladius lui-même la céda en bénéfice. Par la suite, Abbon, patrice défunt, la concéda semblablement en bénéfice à Sainte-Marie et Saint-Victor de Marseille. Ils dirent aussi qu’Ansemond [4], vicomte de Marseille, fit une description des biens appartenant à Saint-Victor de Marseille [5].

 

Deux personnes, Taurinus et Sanctebertus, viennent témoigner de l’authenticité de la charte de donation, par laquelle ladite villa Caladius fut la propriété de Nemfidius, patrice décédé, et a été à Adaltrude son épouse, de laquelle il eut trois fils, et que le dit Nemfidius et Adaltrude et ses fils, la dite villa, fut cédée par charte à la maison de Dieu de Sainte Marie et de Saint Victor ; et tous voient et savent que Ansemond, vicomte, sous l’ordre d’Abbon, patrice défunt, en fit une description et en reçut le cens.

 

L’évêque Mauronte demande alors une nouvelle réunion pour qu’ici même, en leur présence, les dits envoyés et les rachimbourgs royaux, sous leur autorité, entendent, interrogent sous serment pour que soit dit ici même la vérité, si d’autres personnes s’élèvent contre ledit évêque et les dites chartes, ou qu’après tant d’années, ou par loi trentenaire en temps de paix, ladite charte de leurs ancêtres ils veulent qu’elle soit confirmée par le seigneur roi Charles [6]. Comme personne ne voulut contredire ni se dresser contre cela, les dits envoyés, sous leur autorité, firent transcrire ce que ici même fut exposé ou rejeté, réinvestirent l’évêque Mauronte pour que, par la suite, à ladite maison de Dieu Saint-Victor, ladite villa avec ses dépendances lui appartienne en toute propriété.

 

 

La Villa Caladius

 

L’assemblée réunie à Digne revêt un caractère exceptionnel puisque sont présents le Comte de Provence, Marcellin, l’évêque de Marseille, Mauronte, les envoyés de Charlemagne, les juges du Comte et plusieurs témoins dignes de foi du pays de Digne, dont deux ont eu connaissance de la charte de donation.

 

La donation semble avoir eu lieu dans le premier quart du VIIIe siècle au moment où s’installe le pouvoir carolingien avec Charles Martel. Elle concerne un territoire assez vaste compris dans l’évêché de Digne et dans celui d’Embrun d’après le deuxième paragraphe du plaid : ce qui est situé dans l’évêché de Digne, et aussi dans les Alpes tout ce qui est situé dans l’évêché d’Embrun [7]. Ce territoire porte le nom de Villa Caladius. Le terme villa, depuis la période mérovingienne, évoque un grand domaine, qui, lors de la période carolingienne, va devenir la structure essentielle de l’organisation économique et sociale des campagnes.

 

Ce domaine s’organise autour de la villa dite également curtis (cour), où réside le propriétaire ou son représentant régisseur (judex, major). On y trouve les bâtiments de résidence et de fonctions disposés autour d’une cour, avec les granges, celliers, écuries, étables, loges à cochons, ateliers pour la confection du chanvre et du tissage, les réserves de stockage, des cuves et des pressoirs, des cases pour la fabrication des fromages et du beurre. La villa possède des terres arables, culturae, où sont cultivées les céréales, des vignes, des prés de fauche, prata, des terres pastorales ou pâtures, pascua, des bois et des landes. La main-d’oeuvre est assurée, selon l’importance de la villa par des serfs domestiques, prebendarii, dont la subsistance, prebenda, est à la charge du maître, mais on rencontre également des hommes libres [8].

 

Autour de la villa et de son domaine agricole et pastoral, la pars dominica ou manse domaniale, gravite la pars colonica composée de manses, fermes tenues par des familles de paysans avec bâtiments et terres. Ces manses ou tenures sont exploitées par des hommes libres, ingenuiles, ou par des serfs. Ceux-ci sont astreints à des redevances coutumières, cens, ou à des corvées envers le maître de la villa sur la pars dominica. Lors des moments forts de l’année, labours, fauchages, vendanges et moissons, les tenanciers des manses fournissent des journées de travail ou de corvées. En Provence, le statut de serfs disparaît très vite, ceux-ci acquérant le statut de tenancier, dit mancipium en 814. Seules, la corvée et les redevances resteront le lien fondamental entre propriétaires et tenanciers [9].

 

Caladius, Chaudol, est ainsi le centre ou chef-manse de ce grand domaine donné aux moines de Saint-Victor par le patrice Nemfidius au début du VIIIe siècle. Son nom s’est étendu à tout le domaine compris dans les diocèses de Digne et d’Embrun que nous tenterons de circonscrire dans le chapitre suivant. Chaudol fait-il suite à une implantation romaine de type villa, cela est probable mais cependant incertain, par manque d’éléments objectifs. Succède-t-il également au chef-lieu de la tribu des Gallitae ? La réponse est ici aussi évasive. On sait cependant que, d’une façon générale, les Romains ont calqué leurs divisions territoriales sur les divisions préexistantes, surtout quand celles-ci correspondent à un territoire bien individualisé géographiquement, ce qui est le cas de la haute Bléone.

 

Qu’un aristocrate comme Nemfidius soit propriétaire, au haut Moyen Age, d’un tel domaine, n’est pas étonnant. Il était patrice de Provence, c’est-à-dire le personnage le plus puissant de la province, représentant légal de l’autorité royale. Ce domaine de Chaudol n’était qu’une parcelle de ses nombreuses possessions. Il n’est qu’à examiner le détail de la donation faite à l’abbaye de Novalaise en 739 par le patrice Abbon pour saisir l’étendue des domaines de ces grands propriétaires fonciers [10]. Dans le royaume, puis l’empire carolingien, plusieurs de ces grands domaines sont décrits, soit dans des fisci, textes dénombrant les propriétés relevant du domaine royal, soit par des polyptiques, pour les propriétés des abbayes, soit encore indirectement pour les propriétaires laïques lors de donations faites aux abbayes, comme celle d’Abbon.

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[1] CSV, T. I, n° 31, p. 41-46. Jugement pour la restitution de la villa Caladius à Saint-Victor du 23 février 780. CSV, T. II, H, p. 641-649. Voir en annexe la traduction complète du premier texte.

[2] Charlemagne, roi des Francs à partir de 768, puis empereur romain d’Occident de 800 à 814.

[3] MANTEYER G. de. La Provence du premier au douzième siècle, Paris, 1908, p. 72, fournit la date de 726. POLY J.P. La Provence et la société féodale, 879-1166, Bordas, Paris, 1976, p. 40, donne la date estimée de 737. Abbon sera le dernier à porter le titre de patrice, terme romain, remplacé par celui de comte. Marcellin, porte ce titre et est présent lors du plaid.

[4] Ansemond : vidame de Marseille, vers 730 (Manteyer, p. 330, qui cite le plaid de 780), ainsi que POLY J.-P. op. cité, p. 77-78).

[5] Il s’agit d’un polyptique (description des biens appartenant à un monastère) qui a été perdu. Il aurait été intéressant de le comparer au polyptique de Wadalde de 814 que nous examinerons par la suite. D’après POLY (p. 101, note 1), il a pu être dressé vers 740.

[6] Prescription trentenaire : loi romaine qui annule tout procès se prolongeant au-delà du sixième lustre, soit 6 x 5 ans.

[7] Nous tenterons de circonscrire ce territoire avec le texte du polyptique de 814.

[8] Le texte de 780 emploie pour les serfs le mot accolae et libertis pour les non serfs.

[9] Sur ce sujet dont nous n’avons esquissé que les grandes lignes, voir : TOUBERT Pierre, L’Europe dans sa première croissance. De Charlemagne à l’an mil, Fayard, 2004, p. 7 à 246 ; POLY J.-P ; op. cité, particulièrement p. 99-129 ; DUBY Georges (sous la direction de), Histoire de la France rurale, Seuil, 1975, p. 291-364.

[10] Cette donation est transcrite par MARION Charles, dans le Cartulaire de l’église cathédrale de Grenoble, Paris, 1869, p. 33-48. Les possessions offertes à l’abbaye s’étendaient de Genève à la Méditerranée en passant par les Alpes.


 

L’Ager Caladius en 814. Le polyptique de Wadalde

 

Le document suivant provient d’un texte qui tient une place à part dans le cartulaire de Saint-Victor[1].Il s’agit d’un polyptique ou description des biens d’une abbaye. Il a été rédigé sous l’autorité de l’évêque de Marseille, Wadalde, pour recenser les biens de son abbaye de Saint-Victor. Ces biens consistent en 11 Villae et 2 Agri répartis en Provence dans trois départements actuels, les Bouches-du-Rhône, le Var et les Alpes-de-Haute-Provence. Outre le nom du chef-manse, sont nommées les manses ou tenures qui en dépendent avec souvent leur nom toponymique. Sont signalés les noms des tenanciers et de leur famille, le cens qu’ils doivent verser au maître de la villa, ainsi que quelques détails particuliers.

 

Dans les Bouches-du-Rhône, sont recensés la Villa Nono, près de Cabriès avec 5 exploitations, la Villa Domado à Endoune avec 5 exploitations et la Villa Lambisco à Lambesc avec 23 exploitations. Dans le Var, il en est recensé 4 : la Villa Tregentia à Trigance avec 10 exploitations, la Villa Bergemulum à Bargemon avec 7 exploitations et l’Ager Ciliano à Seillans avec 14 exploitations. Les 7 autres se trouvent dans les Alpes de Haute-Provence. Les Villae Bedada et Marciana au sud du Lubéron avec 30 et 11 exploitations, la Villa Betorrida vers Forcalquier avec 45 exploitations, la Villa Sinaca (dite aussi ager) vers Castellane avec 22 exploitations, la Villa Virgonis à Vergons avec 6 exploitations, la Villa Rovagnis à Rougon avec 7 exploitations. Enfin, la plus importante, l’Ager Galadius avec 80 exploitations. En tout, ce sont 266 exploitations réparties dans 13 villae ou agri. L’étude générale de ces 266 exploitations fait ressortir un habitat dispersé, composé soit de fermes isolées (135) soit de 2 à 10 fermes groupées (131).

 

Ce polyptique a fait l’objet de plusieurs études depuis sa transcription par Guérard en 1857. Deux directions ont orienté les recherches. D’abord, la toponymie afin de tenter de localiser les 13 villae et les 266 exploitations. Puis, l’étude de la condition des hommes. Conjointement, s’y est greffé l’anthroponymie. Les premiers résultats d’enquête ont été revus et corrigés au fil du temps. Nous tenterons d’y apporter aussi notre part tout en sachant qu’il faudra encore affiner bon nombre de réponses et peut-être revoir en partie certaines affirmations. Victor LIEUTAUD en 1888, dans son article sur Esclangon, formait le vœu que quelqu’un, un jour, relève tous les toponymes des cadastres napoléoniens du canton de La Javie afin de localiser les lieux-dits fournis par le polyptique. Nous apporterons donc cette contribution avec le relevé de plus 3200 toponymes [2].

 

Nous avons formulé au départ de cette étude l’hypothèse que le canton actuel de La Javie ne suffisait pas à englober dans sa totalité le territoire de la villa de Chaudol. La limite de partage des eaux nous a ainsi autorisés à inclure 4 communes du canton de Seyne, (Auzet, Barles, Verdaches et Le Vernet), d’autant que ces communes font partie du diocèse de Digne. Ensuite, nous y avons joint quatre communes du sud, du canton de Digne, directement en contact avec Chaudol (Lambert, Ainac La Robine et Marcoux). Ce choix est peut-être erroné et malencontreux. Il subsiste en effet un doute à cause d’une assertion du plaid de 780 où la Villa Caladius englobe également des possessions dans le pagus d’Embrun, le terme pagus correspondant à une circonscription administrative et également à un diocèse.

 

Pour Caladius, le polyptique emploie le mot ager au lieu de villa. Sa signification, à cette époque, pose problème. Il semble que ce terme désigne un domaine plus étendu que la villa et plus petit que le pagus. Cela suppose que la villa Caladius d’origine se soit agrandie, intégrant dans son domaine des possessions extérieures prises sur d’autres villae. C’est ce que suggère d’ailleurs le texte de 780 par tout ce qui a été transféré d’autres lieux en ce lieu, en traduisant le mot lieu par villa. La phrase énigmatique de 780, mise en relation avec le texte de 814, prend alors tout son sens.

 

 

Colonicae et Vercarias [3]

 

Le polyptique décrit les 80 possessions du domaine. Voici le texte de l’une d’entre elles, relativement développé (H 2), à titre d’exemple :

Colonica in Primo Capa. Giso, mancipium. Uxor Muscula. Aldaltrudis, filia baccalaria. Ermentrudis, filia baccalaria. Tomas, filius, ad scola. Ilius, filius annororum VIII. Arsinda, annorum V. Dat tributo nummum I, pasco verbecem I. Maxima, vidua. Vibiana, filia annorum X. Magna, filia annorum VIII. Ermesindis cum infantes suos. Dominici, verbecarius. Maurobertus, mancipium. Uxor Superantia. Mauregotus, filius baccalarius. Scaenerus, baccalarius. Scolastica, vidua.

 

Colonge à Primo Capa. Giso, tenancier. Son épouse Muscula. Adaltrudis, leur fille, jeune fille célibataire. Ermentrudis, leur fille, jeune fille célibataire. Tomas, leur fils, étudiant. Ilius, leur fils de 8 ans. Arsinda, de 5 ans. Impôt de 1 denier et une brebis. Maxima, veuve. Vidiana, sa fille de 10 ans. Magna, sa fille de 8 ans. Ermesendis, avec ses enfants. Dominici, berger. Maurobertus, tenancier et son épouse Superantia. Maurobertus, leur fils, jeune homme célibataire. Scaenerus, jeune homme célibataire. Scolastica, veuve.

 

Cette colonge est composée de deux tenanciers mariés, Giso et Maurobertus, d’un berger célibataire, Dominici, de deux veuves, Maxima et Scolastica et d’une autre femme, Ermesendis, dont on ne sait si elle est veuve ou célibataire. Les deux tenanciers, une veuve et Ermesendis ont des enfants. Pour les enfants jusqu’à 15 ans, leur âge est indiqué. Les autres, au-delà de cet âge, sont dits baccalarius, baccalaria, jeune homme, jeune fille, non mariés. Au total, la colonge est composée de 8 adultes et de 9 enfants, soit 17 personnes. Mais il faut y ajouter les enfants d’Ermesindis non comptabilisés. Il devait exister dans cette colonge 3 ou 4 fermes ainsi qu’une bergerie avec les terres agricoles alentour et les terres pastorales.

 

Le polyptique recense 56 colonicae, 18 vercarias, 4 lieux-dits sans attribution, 1 pâturage et enfin 1 villare. Le mot colonica signifie à cette époque « exploitation agricole », synonyme également de casa, Le terme vercaria est issu du latin vervex, brebis, désignant une bergerie, le berger étant dit verbecarius. Villare désigne un « village », une localité plus importante qu’une colonge même composée de plusieurs fermes.

 

Parmi les 56 colonges, quelques-unes sont dites apsta, c’est-à-dire « vides », inhabitées. On en connaît parfois le tenancier mais il est ad requirendum, « à rechercher ». Par contre, certaines apsta sans tenancier doivent cependant un cens d’une ou deux brebis, ce qui laisse supposer qu’elles étaient exploitées par des non résidents. Dans certaines colonges, une ferme est exploitée et une autre est « vide ». Les tenanciers sont dits principalement mancipium. On rencontre également 7 colonus, « colon ». Pour certaines exploitations, est indiqué le cens, le tributum et le pasquier. Le cens, jusqu’au XIe siècle où il deviendra numéraire, consiste à donner par an au propriétaire un porc et un mouton. Le tribut est un versement en numéraire, à cette époque en deniers d’argent. Enfin, le pasquier concerne les brebis et les agneaux. Quant à la tasque, soit le 11e du produit des récoltes, elle n’est jamais citée, car elle concerne toutes les exploitations sans exceptions. Sont signalées des personnes, époux ou épouses, « étrangères », terme signifiant qu’elles ne font partie des possessions de l’église de Marseille. Dans ce cas, leur nom n’est pas indiqué. Les hommes étrangers ne peuvent pas être tenanciers d’une exploitation, en ce cas c’est leur femme « non étrangère » qui en est responsable.

 

Le polyptique n’a pas groupé les exploitations par lieux-dits, mais on les trouve dispersées sur la liste. Certains lieux figurent sous deux orthographes. En voici le résumé que nous avons classé par ordre alphabétique des lieux-dits [4].

 

Albarasco, Albarosco (H 4.14). 2 colonicae.

- A Albarasco, c’est une collonge tenue par un mancipium célibataire. Il a un fils de 10 ans, 3 jeunes hommes et 2 jeunes filles.

- A Albarosco, il n’est signalé qu’une brebis comme tribut.

Population : 7 personnes.

 

Albiano (H 23. 24). 2 colonicae.

- La première est tenue par un colonus et son épouse. Un de leur fils est à rechercher. Il y a encore 4 jeunes hommes et 2 jeunes filles. La colonge doit le cens et le tribut.

- La deuxième exploitation est « vide », mais doit 1 brebis. Le texte indique pour la 2e, inhibi, « dans le même lieu » que la première. On peut envisager deux fermes, dont une seule est occupée, les terres de la seconde exploitée par le tenancier de la première, en attendant que soit installé un autre.

Population : 9 personnes.

 

Alisino (H 64. 73). 2 vercarias.

- La première est la propriété de Dodo et de son épouse étrangère. Ils ont plusieurs enfants, dont un est à rechercher. Un nommé Lubus est également à rechercher avec ses enfants.

- La deuxième est la propriété de Maximus. Elle est tenue par un mancipium célibataire. Il y a une veuve dont une de ses filles est mariée à un étranger. Le tenancier a une fille également mariée à un étranger dont elle a 9 enfants.

Population : 33 personnes auxquels il faut ajouter 3 adultes avec des enfants non comptabilisés.

 

Almis (H 52). Colonica.

Elle est en bénéfice à Celsus, c’est-à-dire qu’il la gère en son propre nom, qu’il en récolte tout le bénéfice, en réservant une partie à l’abbaye. Cette colonge est certainement exploitée par des serfs qui ne sont pas nommés.

Population : inconnue.

 

Amproculo (H 50). Colonica.

Elle est composée d’une seule ferme, mais apsta.

 

 

Anana. Nannas (H 5. 6. 7. 9. 11. 17. 18. 19). 4 colonicae, 2 vercarias, 1 villare, 1 pâturage.

- H 5 : il s’agit du villare, que l’on peut comprendre par « village ». Il est entièrement en bénéfice à un certain Ebroinus. Il n’y a aucune description. Mais il faudrait peut-être joindre à ce « village » un autre toponyme Talpino qui est dit in Villare et que nous examinerons par la suite.

- H 6 : colonica inhibi (dans le même lieu). Elle est tenue par 2 mancipia, dont l’un est une femme mariée à un étranger. Y vivent également un clerc et sa fille mariée à un étranger avec ses 7 enfants. On remarque ici que l’étranger, même s’il est un homme, n’a pas le titre de tenancier, mais sa femme.

- H 7 : colonica inhibi. Cette colonge est apsta, avec ferme inhabitée et terres incultes.

- H 9 : vercaria. Elle est tenue par une filia mariée à un étranger. Ils ont des enfants non comptabilisés.

- H 11 : pasco, un pâturage. N’est signalée que la redevance de 3 brebis et d’une mesure d’avoine.

- H 17 : colonica tenue par un mancipium célibataire. Il est accompagné de deux jeunes filles célibataires.

- H 18 : colonica apsta inhibi que doit régir Costantinus fils avec son épouse. Ils ont une fille de 6 ans et deux jeunes gens, garçon et fille. Le cens est ici détaillé : un porc, un autre à la mamelle, 2 poules, 11 œufs. Le tribut est de 1 denier.

- H 19 : vercaria inhibi tenue par un verbecarius et son épouse. Ils ont 3 filles et 1 jeune homme célibataire.

On peut distinguer 2 foyers d’exploitation : H 5, 6 et 7 sont dans le même lieu, de même que H 17, 18 et 19, H 9 est par contre une bergerie isolée. Il faut remarquer la présence d’un clerc. La population s’élève à 29 personnes. Mais tous les habitants ne sont pas comptabilisés, en particulier ceux du Villare (H 5) et les enfants de la bergerie H 9.

 

Ardonis, Ordanis (H 8. 15) 1 colonica

A Ardonis, la colonica est tenue par un mancipium marié. Le couple a 6 enfants, dont 4 sont jeunes célibataires. Deux autres filles sont mariées à des étrangers, l’une ayant un enfant au sein. Population de 11 personnes.

A Ordanis, on ne connaît que le pasquier d’une brebis.

 

Argario (H 76). 1 vercaria

Bergerie avec Joannes et ses enfants qui est à rechercher.

 

Bedata (H 30) 1 colonica

Cette exploitation est apsta dont on recherche Georgius le tenancier. Pasquier de 1 brebis.

 

Buxeto (H 61. 62) 2 colonicae

Elles sont toutes deux dans le même lieu, mais apsta.

 

Caladio, Caudulo (H 3. 51. 66. 67. 68. 72). 2 colonicae et 4 vercarias.

- H 3 : colonge tenue par un colonus marié, sans enfants. Est cité un artisan, faber, marié, avec 2 garçons dont l’un est étudiant, ad scola. Il y a également un diacre nommé Onoratus.

- H 51 : bergerie tenue par un couple dont l’épouse est étrangère. Ils ont 2 garçons de 10 et 11 ans, 4 jeunes hommes et 2 jeunes filles célibataires et une fille mariée à un étranger, soit 12 personnes.

- H 66 : cette colonge est dite indominicata, c’est-à-dire domaniale. C’est la villa-chef ou chef-manse. Elle est occupée par un certain Onoratus qui est à rechercher, par un jeune homme et par un couple avec 5 enfants en bas âge. Cette colonge ne doit que la moitié du cens.

- H 67 : bergerie inhibi tenue par un quotidianus, journalier, marié avec 5 enfants.

- H 68 : bergerie tenue par un couple marié avec 6 enfants dont l’aîné à 10 ans (âges : 10, 8, 5, 4, 3, au sein). Le cens n’est perçu que pour la moitié. Y vivent également une jeune fille célibataire, Paula, avec son fils de 8 ans et sa fille de 7 ans, ainsi qu’une autre jeune fille, Martina.

- H 72 : bergeries. Il semble qu’il y ait tout un groupe de bergeries et d’habitations. Il y a d’abord un groupe de 5 personnes avec des enfants dont 2 sont à rechercher. Puis vient un couple marié dont l’épouse est étrangère avec 6 enfants. Ensuite, deux autres couples, dont les maris sont étrangers, avec 2 enfants chacun. Enfin, un homme marié à une étrangère, une femme mariée à un étranger et deux femmes avec leurs enfants. Population de ce groupe de bergeries : 26 personnes recensées, plus un grand nombre d’enfants (8 x 3 = 24) non comptabilisés [5].

Population totale : 73 personnes recensées.

 

Campus (H 56). Colonica

On apprend seulement qu’elle est tenue par Lauterigus.

 

Cangnola (H 58. 63). 1 Colonica et 1 vercaria

- La colonge est tenue par deux mancipia mariés. L’un est signalé marié, l’autre non, mais a un fils marié. Il y a également une veuve ainsi que 2 femmes mariées à 2 étrangers qui sont à rechercher. Population de 17 personnes avec un groupe d’enfants non comptabilisés.

- La bergerie est apsta.

 

Carcas (H 41. 42). 2 Colonicae

- La première est tenue par un couple marié avec 4 enfants en bas âge (5, 4, 3, au sein). Elle abrite également une veuve et un couple dont le mari est étranger avec leurs enfants. Pasquier de 1 brebis. Population recensée : 9.

- La deuxième est inhibi, dans le même lieu, avec 3 mancipia mariés dont 2 avec une épouse étrangère. Le premier couple a 10 enfants, les deux autres n’en ont pas. On relève encore une veuve et une femme mariée à un étranger avec 2 enfants. Le pasquier est d’une brebis. Population de 21 personnes.

Ces deux colonges groupées étaient constituées d’au moins 4 fermes puisqu’il y a 4 tenanciers. Population totale de 30 personnes.

 

Casa Nova (H 75). Vercaria

Le texte indique qu’il s’agit d’une possession du presbiterato Sancto Damiano de Caladio, « de l’église Saint-Damien de Chaudol » [6]. Cette information est d’importance car on apprend qu’il existe une église à Chaudol sous le titre de Saint-Damien. Cette église percevait les produits de la bergerie pour son entretien. La bergerie est occupée par un célibataire ayant 3 enfants dont un est étudiant.

 

Castelione (H 79). Colonica.

Cette colonge est apsta.

 

Cavadenis (H 57). Colonica.

Une veuve, sans mention de fonction, est citée avec 3 enfants dont une fille est mariée à un étranger.

 

Cenas (H 54. 55). 2 Colonicae

- La première est apsta et le tenancier, Magincus, est à rechercher.

- La deuxième est tenue par un mancipium marié avec 3 enfants en bas âge. Il y a également une veuve avec ses 6 enfants. Puis sont cités 2 jeunes hommes et 4 jeunes filles. Cette colonge doit le tribut et le cens. Population de 18 personnes.

 

Curiosco (H 53) Colonica.

Cette colonge est apsta.

 

Dailosca (H 34). Colonica.

Elle est tenue par un couple marié avec 2 grands enfants. Il en est signalé un troisième, sans doute décédé, dont l’enfant est à rechercher. Population de 4 personnes.

 

Derveno (H 78). Colonica.

Cette colonge est apsta

 

Durulo (H 74) Vercaria.

Cette bergerie est dite indominicata, relevant directement du domaine, du maître. Elle est composée de deux couples mariés avec leurs enfants, de 5 femmes ayant également des enfants et de 2 autres sans enfants.

 

Fraxeno (H 26). Colonica.

Cette colonge est apsta mais doit cependant 1 brebis. Elle est dite inhibi que la colonge de Mercone.

 

Frondarias (H 20). Vercaria.

Elle est comme celle d’Almis (H 52) en bénéfice de Celse. Pasquier de une brebis.

 

Lebrosca (H 77). Colonica.

Cette colonge est apsta.

 

Mercone (H 25). Colonica.

Cette colonge abrite un artisan, artifex. Pasquier de une brebis. On recherche une femme avec ses enfants.

 

Mora (H 69). Colonica.

Cette colonge est apsta mais doit cependant 1 brebis.

 

Nezitenis (H 32. 33). 2 colonica.

La première est tenue par un colonus marié, sans enfants. Doit 4 brebis.

La deuxième, inhibi, est constituée de plusieurs bergeries, apstas, devant cependant 2 brebis.

 

Ulegelis. Olégolis (H 40. 43). 1 colonica et 1 vercaria.

- H 40 : colonge avec deux mancipia, le premier marié à une veuve. Il y a 4 grands enfants dont une fille mariée à un étranger. Elle doit le cens et 2 brebis. Le second tenancier est une femme mariée à un étranger avec 3 enfants.

- H 43 : bergerie appartenant à Dodo, le même qu’à Alisino (H 64). Doit une brebis. Cette bergerie est dite inhibi que la précédente située à Carcas. En ce cas il faut dissocier Ulegelis de Olegolis, étant deux lieux-dits différents, la deuxième à lier à Carcas.

 

Orsarias (H 12).

On ne sait de quel établissement il s’agit. On apprend seulement qu’il doit donner 3 brebis et une mesure d’avoine.

 

Prato (H 29). Colonica.

Pas de statut pour la veuve habitant cette colonge. Elle a 2 filles et un enfant de 6 ans. Doit une brebis.

 

Primo Capa (H 2. 21. 22). 2 colonicae et 1 vercaria.

- H 2 : voir le texte complet et son analyse en début de ce chapitre.

- H 21 : bergerie tenue par un colonus marié et ses 3 grands enfants. Le tribut est d’un denier, le cens est divisé par deux.

- H 22 : colonge dite inhibi que la précédente. Le fils d’une veuve en est mancipium. Elle a également encore 5 enfants. Le mari décédé devait être le tenancier, la charge est transmise à l’aîné des enfants.

Population totale à Primo Capa : 29 personnes.

 

Printino (H 16). Colonica.

Cette colonge est apsta.

 

Sancto Damiano (H 80). Vercaria.

La bergerie est tenue par un colonus. Sont cités ensuite plusieurs personnes sans lien de parenté : un prêtre et d’autres dits fils ou filles. En tout 9 personnes. On retrouve Saint Damien, lieu-dit correspond au lieu où est située l’église citée par H 75 à Casa Nova.

 

Sclangone (H 44. 45 .46). 3 colonicae.

- H 44 : colonge tenue par un mancipium et son épouse, avec 3 enfants dont un en bas âge, « au sein ». Doit une brebis. On y trouve également une femme avec son mari étranger et ses enfants.

- H 45 : est composée de 2 fermes dont l’une est apsta. L’autre est tenue par un colonus marié avec ses 5 enfants. Cette colonge doit le cens, le tribut et une brebis.

- H 46 : elle est gérée par un colonus marié à une étrangère. Mais c’est l’un des fils célibataire qui doit gérer la colonge. Il y a encore 3 autres enfants. La colonge doit le cens, le tribut et une brebis.

Les trois colonges sont dites « dans le même lieu ». Population totale de 20 personnes plus les enfants d’un couple non comptabilisés.

 

Sebeto (H 59. 60). 2 colonicae.

La première est apsta et Maria est à rechercher. Doit une brebis.

La deuxième est à rechercher.

 

Sinido (H 10. 13). 2 colonicae.

La première est une colonge qui doit 2 brebis et une mesure d’avoine.

Pour la seconde, on apprend seulement que le pasquier est de 2 brebis.

 

Stolegario (H 71). Vercarias.

Ces bergeries semblent dispersées, une est à rechercher qui doit une brebis. Deux couples mariés doivent chacun un tribut de 2 deniers. Sont cités ensuite, sans conjoints, 2 hommes et 6 femmes avec leurs enfants non comptabilisés

 

Sulauda (H 49). Colonica.

Elle est dite « à rechercher ». Elle est tenue par un mancipium avec son épouse étrangère et ses enfants.

 

Talpino in Villare (H 35. 36. 37. 38. 39) 5 colonicae.

- H 35 : colonge composée de deux exploitations apsta qu’Autramnus a en bénéfice. Le pasquier est de 3 brebis.

- H 36 : colonge inhibi dans le villare que Autramnus a en bénéfice. Pasquier de 10 brebis.

- H 37 : colonge apsta, dont le tenancier est connu mais a disparu. Pasquier de 1 brebis.

- H 38 : colonge sans aucune description.

- H 39 : colonge tenue par un mancipium marié, avec un enfant « au sein » et un autre de 2 ans. Le pasquier est d’une brebis. Sont également présents un couple marié sans enfants, un autre dont le mari est étranger et une jeune fille célibataire.

Population recensée : 9 personnes, toutes en H 39.

 

Teodone (H 27. 28). 2 colonicae.

- H 27 : il y a deux mancipia. Le premier a une épouse étrangère. Puis sont signalés une jeune fille célibataire et un « mari ». Le deuxième est célibataire, mais a 5 grands enfants dont un est à rechercher. Doit 2 brebis.

- H 28 : cette colonge est dite inhibi et apsta. Mais sont désignés 2 « fils », puis un « fils » et une « fille » avec ses enfants, tous deux à rechercher.

Ces deux colonges groupées sont difficiles à interpréter quant à leur population.

 

Travigio (H 31). Colonica.

N’est cité qu’un mancipium devant une brebis.

 

Tuda (H 65). Colonica.

Il est d’abord dit que Stephanus la possède.Il a un fils jeune homme et un autre est étudiant. Il doit une brebis. Vient ensuite une femme, Celsa, avec ses enfants, qui est à rechercher. De même pour Ermenbertus. Un autre, Eusebius, est présent, avec ses enfants. Est nommé enfin un mancipium, Maximus, avec son épouse, puis un prêtre avec son épouse et 3 jeunes célibataires.

 

Uledis. Viledis (H 1. 48). 2 colonicae.

- H 1 : il y a deux tenanciers dont le premier est dit accola. Il est marié avec une étrangère. Ils ont un enfant de 5 ans et doivent une brebis. Le deuxième est mancipium, marié, avec 6 enfants. Viennent ensuite 2 jeunes filles et un homme avec ses enfants qui est à rechercher.

- H 48 : la colonge est tenue par un mancipium. Celui-ci est accompagné d’un jeune homme et d’une jeune fille, sans relation de filiation. Il doit le pasquier.

 

Ventonis (H 47. 70). 1 colonica et 1 vercaria.

- H 47 : deux mancipia. Le premier est l’époux d’une étrangère. Ils ont un fils de 10 ans. Le deuxième est marié et a deux enfants de 5 et 8 ans.

- H 70 : cette bergerie doit une brebis. Il n’y a pas d’autres renseignements.

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[1] Coté H, dans le Tome II, p. 641-649, sous le titre de Description des tenures de l’ager Galadius, faite au temps du seigneur évêque Vualdade (discriptio mancipiorum de agro Galadio, factum temporibus domno Vuadaldo episcopo).

[2] Articles sur le polyptique de Wadalde, dans l’ordre chronologique :

- BLANCARD L. « Le polyptique de Vualdade, évêque de Marseille, étudié du point de vue de la condition des personnes en Provence aux VIIIe et IXe siècles », Mémoires de l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Marseille, 1877-1878, p. 461-499.

- LIEUTAUD V. « Esclangon », Bull. de la Sté Sc. et lit. des BA, 1887-1888, p. 137-151.

- ARBAUD D. « Etude sur le polyptique de Marseille (de l’an 814) ou dénombrement des possessions de l’Eglise de Marseille », Bull. de la Sté Sc. et lit. des BA, 1903, p. 189-203.

- BERGH A. Etudes d’anthroponymie provençale : les noms de personne du polyptique de Wadalde, Göteborg, 1941.

- BALON J. « La donation de la villa Caladius à l’abbaye de Saint-Victor de Marseille », Mélanges Tisset, 1970, p. 15-17.

- SAUZE E. « Le polyptique de Wadalde. Problèmes de toponymie et de topographie provençale au IXe siècle ». Provence Historique, janv-mars 1984, p. 17-21 et 26-33 (sur la Villa Caladius et conclusion)

- CRU Jacques, « Le polyptique de Wadalde (815-814) et l’occupation du sol. L’exemple de la villa Rovagonis, Bastides, bories, hameaux, l’habitat dispersé en Provence, Caco, Mouans-Sartoux, 1986, p. 75 à 96.

[3] Il faut traduire le mot colonica par « colonge » et non par « colonie », du latin colonia. Colonica a, en latin et ici le même sens de « maison de cultivateur, « ferme ». Colonge, Collongue subsistent encore en de nombreux lieux-dits et villages. Pour le latin médiéval consulter NIERMEYER J.F., Mediae Latinitatis lexicon medius, Leiden, 1976.

[4] Le polyptique a classé l’Ager Galadius sous la lettre H suivi d’un numéro, de 1 à 80, pour chaque exploitation. Devant chaque lieu-dit, il faut ajouter la préposition latine in signifiant « à » suivi de l’ablatif que nous avons conservé dans le nom du lieu-dit.

[5] La moyenne par couple s’établit à 3 enfants.

[6] Presbyteratus : à la fois « prêtre » et « cure », ce qui sous-entend une église. 


 

La condition des hommes

 

Cette question est épineuse car les termes employés par le polyptique sont sujets parfois à controverse. D’autre part, la conception du servage a évolué au cours des dernières décennies et évolue encore actuellement, si bien qu’aujourd'hui on émet autant de doutes que de certitudes.

 

La première constatation est celle que nous sommes en présence d’un très grand domaine. Il appartient à l’église de Marseille pour le compte de l’abbaye de Saint-Victor. Elle l’a reçu en bénéfice du patrice Nemfidius au début du VIIIe siècle. Ce domaine est avant tout une source de revenus, en numéraire et en produits d’exploitations. Chaque exploitation verse la tasque, la onzième partie de toutes les récoltes. Chaque année elle livre également le cens, le tribut et le pasquier, comme nous l’avons vu plus haut. Le reste de la production revient au tenancier et à sa famille. Mais le tenancier n’est pas propriétaire ni du sol, ni des bâtiments, tout appartient au maître de la villa, l’abbaye de Saint-Victor. Celle-ci s’est réservé une part qu’elle garde entièrement à son profit, la part dite ici indominicata ou pars Dominica, la part domaniale. Cette part est située en principe dans le lieu du chef-manse ou siège de la villa. On trouve deux parts, une à Caladio (H 66) et l’autre à Durulo (H 74). Caladio est composé de 2 colonges et de plusieurs bergeries avec une population recensée de 73 habitants. C’est l’ensemble le plus important de l’Ager Caladius. Caladius possédait encore une bergerie à Casa Nova (H 75) dont le bénéfice servait à l’entretien de l’église Saint-Damien de Caladius. A Durulo, il s’agit d’une bergerie dont les occupants ne possèdent aucun titre.

 

Le maître de la villa peut accorder en bénéfice, in beneficio, une partie de son bien. Ce sont des personnes proches de lui ou qu’il veut récompenser pour services rendus. On en rencontre trois, Ebroinus qui a en bénéfice le villare à Anana, Autramnus avec 2 colonges à Talpino (H 35, 36) et Celsus une colonge à Almis (H 52) et une bergerie à Frondarias (H 20). Trois autres personnes, Dodo, Maximus et Stephanus posent problème, car le polyptique dit qu’ils « possèdent » leurs biens, le texte latin employant le verbe « avoir ». Il s’agit pour Dodo de deux bergeries à Alisino et à Olegolis (H 64, 43), pour Maximus d’une bergerie à Alisino (H 73) et pour Stephanus d’une colonge à Tuda (H 65). Nous ne pouvons dire quel est le statut de ces trois personnages, sans doute des hommes libres comme les trois premiers. Mais le fait que leurs biens fassent partie du patrimoine de l’église de Marseille laisse sous-entendre cependant qu’ils en dépendent. On pourrait alors les considérer comme des alleutiers, c’est-à-dire des tenanciers libres, non serfs. Deux d’entre eux, Maximus et Stephanus, font fructifier leurs propriétés par des mancipia.

 

On rencontre cinq ecclésiastiques, un clerc à Stolegario (H 71), un autre à Anana (H 6) qui a une fille mariée à un étranger avec 7 enfants, un diacre à Caladio (H 3), un prêtre à Sancto Damiano (H 80) et un autre à Tuda (H 65). Quatre enfants sont dits ad scola, étudiants : à Primo Capa (H 2), à Caladio fils d’artisan (H 3), à Casa Nova (H 75) et à Tuda (H 65). Les trois derniers habitent les mêmes lieux que les ecclésiastiques. On peut estimer que ces derniers les enseignaient.

 

Il faut réserver également une place à part pour deux artisans. L'un est dit faber à Caladio (H 3), l’autre artifex à Mercone (H 25). On peut considérer le faber comme un fabricant d’outils, un forgeron, l’artifex étant un artisan fabricant des objets de toutes sortes. Caladius abrite un prêtre, un diacre, un artisan et un étudiant.

 

Le terme colonus est plus difficile à appréhender. D’abord ce n’est pas un exploitant nouvellement installé comme certains l’affirment et son statut est plus délicat à cerner. Pour les médiévistes modernes, c’est un tenancier libre, non serf, qui possède héréditairement son exploitation et attaché à elle [1]. On en rencontre 7 dans le polyptique dans 5 colonges et 2 bergeries. Il faut y ajouter le quotidianus, ancien serf journalier et l’accola, locataire[2].

 

Vient maintenant le gros de la population, les 28 mancipia et les 2 verbecarii, auxquels il faut joindre tous ceux dont le statut n’est pas précisé qui sont cités dans la pars dominica et dans les domaines des tenanciers libres. Si l’on se réfère à l’organisation domaniale carolingienne, telle que nous l’avons décrite plus haut, nous venons de découvrir la pars dominica ou domaniale, celle de 6 manses ou tenures libres, ingenuiles, ainsi que 7 colons, libres également. Le terme employé pour les serfs est celui de mancipium qui en latin classique signifie « propriété » et également « esclave ». Au haut Moyen Age, il prend le sens de tenancier asservi. Il n’existe que 2 « bergers » à proprement parler, mais d’après les descriptions et dénominations, chaque exploitation possède une ou plusieurs bergeries. On peut considérer ces deux bergers voués exclusivement à l’élevage d’ovins. Sur le problème du servage, le Moyen Age offre plusieurs lectures. Il est divers selon les lieux et les époques. Loin d’être un esclavage à la Romaine, il s’agit d’une dépendance d’un homme par rapport à un autre. Le serf carolingien est un tenancier dit chasé, c’est-à-dire jouissant d’une exploitation, casamentum, pour le compte du maître et dont il garde une partie pour sa subsistance et celle de sa famille. Il fait partie non seulement du domaine, mais également de l’église de Marseille qui le protège. Il n’est plus une chose ou une marchandise comme autrefois, mais il s’enracine dans une terre et un domaine qu’il fait fructifier et dont il tire profit.

 

C’est ici qu’apparaissent les « étrangers », hommes ou femmes qui épousent des habitants de l’Ager Caladius. Ils sont étrangers dans le sens où ils ne font partie de l’église de Marseille. Ils viennent d’autres domaines et continuent d’être attachés à ces domaines. C’est pourquoi ils ne peuvent être chefs de colonges ou de bergeries. Quand une femme de l’Ager Caladius épouse un étranger, c’est elle qui devient la tenancière et non son mari. On en rencontre deux cas. 8 tenanciers ont aussi épousé des étrangères, ainsi que 13 femmes et 2 hommes sans qualificatifs. Le polyptique ne fournit jamais le nom de l’étranger pour bien marquer sa non-appartenance à la villa, mais il indique le nom de ses enfants pour signifier le contraire [3].

 

Enfin, il faut examiner le cas des ad requirendum, colonges, bergeries et personnes « à rechercher », expression que certains auteurs traduisent diversement. Les uns avancent qu’il s’agit d’un manque de renseignements de la part du rédacteur et qu’il demande des précisions, les autres qu’il s’agit de personnes ayant disparu dans la nature. D’après l’analyse du polyptique, nous avons les deux cas. En effet, le rédacteur cite 3 colonges et 2 bergeries. L’une est « vide », mais il ne sait pas où la situer, une autre dont il sait rien, trois autres dont il connaît les mancipia, mais qu’il ne peut localiser. 19 personnes isolées sont « à rechercher », femmes, hommes avec ou sans enfants. Il ne s’agit jamais de mancipia, mais de personnes vivant avec d’autres. On peut penser que ceux-là ont effectivement disparu. Ils ont été séparés de leurs conjoints, « prêtés » à un autre domaine et vont les rejoindre ou sont effectivement en fuite, en quête de liberté. La Haute Provence offre quantité de vallées et de petits plateaux perdus dans les montagnes pour s’y installer en toute tranquillité.

 

La population s’élève à 416 habitants, auxquels il faut ajouter 3 bénéficiers et 126 enfants seulement signalés issus de 42 personnes, le plus souvent célibataires, la moyenne par couple marié étant de 3 enfants. On atteint un total de 545 personnes. Il existe 65 couples et 66 célibataires (32 hommes et 34 femmes). Pour les enfants, il y a 11 bébés et 81 de moins de 15 ans. Les plus de 15 ans sont 128. En y ajoutant les 126 enfants non comptés, on obtient une population de 346 jeunes, soit 63 %, proportion importante indiquant une forte progression future de la population [4]. D’autre part, il n’est pas sûr que l’abbaye possédait entièrement toutes les terres de la Haute Bléone. Il pouvait exister, çà et là, des lieux occupés par des paysans libres ou faisant partie d’autres domaines. L’église de Digne n’est pas loin et pouvait s’être également constitué un patrimoine foncier. C’est ce qui ressort lors de la confirmation en 1180 des biens du chapitre cathédral, la mense capitulaire, où figurent de nombreuses propriétés situées en Haute Bléone. S’agissant d’une confirmation et l’église de Digne étant présente depuis la fin du IVe siècle, il est probable que ce territoire était encore plus peuplé que le nombre livré par le polyptique de Vadalde.

 

Nous avons tenté de brosser le visage de cette société carolingienne telle qu’elle apparaît dans ce polyptique et qui correspond à ce que nous sachions en général de la Provence à cette époque. On pourrait encore affiner l’étude de ce texte pour mieux saisir la hiérarchisation des personnes et particulièrement leur situation matrimoniale. Cette dernière question soulève encore de nombreux problèmes actuellement [5].

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[1] Voir DUBY Georges (sous la direction de), Histoire de la France rurale, Seuil, 1975, p. 367-368. TOUBERT Pierre, L’Europe dans sa première croissance. De Charlemagne à l’an mil, Fayard, 2004, p. 134-137. Pour POLY, également, ce n’est pas un servus, op. cité, p. 102 et 109. Sur la question « domaniale » et le « servage », consulter le Dictionnaire du Moyen Age, Collectif, PUF, 2002, p. 426-428 et 1325-1327.

[2] POLY, op. cité, p. 102, note 178.

[3] Il existait des compromis entre maîtres de domaines pour se « prêter » du personnel.

[4] Jacques CRU dans son article sur « Le polyptique de Wadalde (813-814) et l’occupation du sol. L’exemple de la villa Rovagonis », Bastides, bories, hameaux, l’habitat dispersé en Provence, Caco, Mouans-Sartoux, 1986, p. 80, reconnaît une moyenne de 56 % d’enfants et de jeunes pour l’ensemble des 13 possessions de Saint-Victor.

[5] Voir TOUBERT Pierre, L’Europe dans sa première croissance. De Charlemagne à l’an mil, Fayard, 2004, le chapitre « Familles : le moment carolingien », p. 321-356. C’est dans ce chapitre que l’auteur indique une moyenne de 5 personnes par famille, moyenne reconnue par l’analyse des polyptiques de l’Europe carolingienne. Nous trouvons le même coefficient pour l’Ager Caladius.


 

Les toponymes

 

 

Trois auteurs ont, à notre connaissance, tenté de replacer les toponymes fournis par le polyptique dans leur contexte géographique.

 

Le premier est Victor LEAUTAUD en 1888 [1]. Il postule que l’Ager Caladius est compris uniquement dans le canton de La Javie actuel. Il donne pour chaque lieu-dit un toponyme moderne correspondant, avec cependant quelques points d’interrogation, mais sans donner d’explications sur ce choix. Il est certain pour 5 d’entre eux trop rares noms dont la synonymie semble certaine : Prato / Prads, Travigio / Draix, Caudulo / Chaudol, Cagnola / Chanolles et Sclangone / Esclangon. Nous examinerons les autres par la suite.

 

Le deuxième est Damase ARBAUD en 1903 [2]. Il fait l’étude du polyptique tout entier. Pour l’Ager Caladius, il situe la majorité des toponymes dans le canton de La Javie, mais d’autres sur des communes ou hameaux plus lontains, comme Barras, Montclar, Courbons, Bellaffaire, Alaupe, Senez, Les Sièyès, La Mure, Seyne, Lambruisse. Il ne semble pas avoir lu LEAUTAUD alors qu’il fait paraître son article dans la même revue que lui quinze ans après.

 

Il faut attendre 80 ans pour que soit de nouveau examinée la localisation des lieux-dits du polyptique et de l’Ager Caladius en particulier avec Elisabeth SAUZE [3]. La science de la toponymie a évolué depuis ses débuts de la fin du XIXe siècle. On ne se base plus sur une hypothétique synonymie, mais sur l’étude linguistique des racines des mots et de leur évolution. L’apport de cette chercheuse ouvre de nouvelles entrées pour l’étude de l’Ager Caladius. Elle met en relation le texte de 780 que nous avons vu plus haut avec une vingtaine de lieux-dits qu’elle situe dans le canton de La Javie, la partie méridionale du canton de Seyne et l’angle nord-est du canton de Digne et correspondant exactement à la partie septentrionale de l’ancien diocèse de Digne. Cette localisation est soutenue par Guy BARRUOL et maintenant reprise par les historiens et archéologues locaux [4].

 

C’est le même contexte géographique que nous avons choisi, au vu des données fournies par les deux textes, de la situation géographique de la Haute Bléone et des données toponymiques. Quand E. Sauze a tenté de situer certains lieux-dits, elle s’est basée sur les cartes modernes de l’IGN qui fournissent un certain nombre de noms de quartiers. Mais ces cartes ne donnent qu’un faible pourcentage des lieux-dits d’une commune, 10% par rapport aux cadastres napoléoniens. C’est ainsi qu’un lieu-dit qui n’apparaît que dans une commune sur les cartes actuelles se retrouve dans d’autres communes. On peut donc commettre une erreur en le plaçant dans le seul endroit signalé par la carte. Mais surtout il en échappe un nombre considérable. Sur les 18 anciennes communes, nous avons relevé plus de 3 200 toponymes, travail fastidieux certes, mais instructif. Nous savons par expérience qu’il aurait fallu recenser également les noms de quartiers fournis par les cadastres de l’ancien Régime, du XVIIIe siècle en particulier. En effet, les contrôleurs du cadastre napoléonien, surtout quand ils n’étaient pas provençaux, ont francisé et déformé des mots inconnus pour eux. Les cadastres du XVIIIe siècle ont plus de chance de restituer le mot provençal, bien que lui aussi ait connu des transformations au cours des siècles. Une autre difficulté provient du fait que lors de la rédaction des textes en latin, le rédacteur a latinisé les noms de lieux. On peut le constater en 1055 quand le mot provençal recuech est traduit par le latin recocto, puis au XIXe s. par le français recuit. Nous sommes donc sur un terrain mouvant, instable qu’il faudrait encore consolider.

 

Une information importante et qui a été négligée par nos prédécesseurs est donnée par le terme inhibi, « dans le même lieu ». On le rencontre plusieurs fois, indiquant que telle exploitation se trouve dans le même lieu que la précédente, ou que tel lieu-dit est dans le même lieu que le précédant mais avec un autre nom de lieu-dit. C’est ainsi que la colonica in Fraxeno se trouve dans le même lieu que la colonica in Mercone. Si l’on sait par ailleurs que Mercone est Marcoux, on placera Fraxeno également à Marcoux.

 

Pour la reconnaissance des toponymes, nous reprenons le même ordre alphabétique que nous avons utilisé plus haut afin de pouvoir associer les renseignements qui y sont contenus.

 

Albarasco ou Albarosco.

Arbaud le place à Barras, Léautaud, avec un point d’interrogation, au Brusquet. Sauze rejette Barras et fait venir le toponyme du bas latin albarus, peuplier avec le suffixe -ascum. Elle ne propose pas de localisation. Le problème est que albarus n’a laissé aucun mot ni nom de lieu dans la sphère géographique de langue romane. En langue romane, « peuplier » offre entre autres variantes, pibo, pîbou, piboul, du latin populus. On trouve un Champ de Pibaou à Beaujeu et les Peupliers à Verdaches, signalés par les cadastres napoléoniens. Mais on découvre également Pubula en 1055, proche de la villa Caladius [5]. Il est probable que nous soyons en présence d’une « traduction » du rédacteur d’un nom d’origine romane en un mot latin.

 

Albiano.

Arbaud trouve Aubeine, ferme de la commune de Courbons. Léautaud pense qu’il correspond à Aubrée. Sauze fournit l’origine de ce mot d’un anthroponyme latin Albius avec le suffice -anum. Elle ne donne pas de localisation. Il n’y a pas de mot équivalent dans les cadastres napoléoniens et peut-être faut-il chercher ailleurs, en dehors des 18 communes prospectées.

 

Alisino.

Arbaud ne donne pas de localisation, mais fait venir le mot du provençal alsine, yeuse. Léautaud le traduit par Arijol, nom de la rivière Arigeol. Sauze le fait venir du gaulois aliso avec suffixe -inum, signifiant « bois d’alisiers ». Auzet en serait issu (Auseto en 1351). Ce n’est pas l’avis de Dauzat et Rostaing pour qui l’origine de Auzet viendrait du gaulois alès- avec le suffixe -etum, désignant une rivière [6]. Sans nous permettre de départager ces auteurs sur l’origine du toponyme, Auzet semble très vraisemblable.

 

Almis

Arbaud situe le lieu-dit à Alaupe dans la commune de Seyne parce que les formes Alpes et Alma étaient synonymes à cette époque. Léautaud suggère Aup. Sauze rejoint Arbaud en donnant la racine d’un oronyme prélatin *Alm-, variante de *Alp-, mais ne fournit pas de localisation. Rostaing fait remarquer que la forme *Alp- a remplacé à partir du XIIIe s. la forme *Alm-, donnant l’exemple du Plan d’Aups d’abord dit in Almis, puis in Alpibus à partir de 1238 pour aboutir à Aups en 1774 [7]. Le toponyme Aup fourni par Léautaud pourrait alors convenir mais il n’apparaît pas sur les cartes modernes ni dans les cadastres napoléoniens du canton de La Javie.

 

Amproculo

Arbaud ignore l’origine de ce mot et suggère cependant Archail. Léautaud avance Plage avec (?). Sauze fait venir ce toponyme du latin umbraculum, « lieu ombragé », sans donner de localisation. Le cadastre de 1829 fournit L’ombrelle dans le quartier du Curusquet au Brusquet qui se dit oumbriero en provençal. C’est dans ce cas qu’il faudrait consulter les cadastres antérieurs pour en avoir confirmation.

 

Anana. Nannas.

Arbaud fait référence à une église Sancta Maria de Mannano citée en 1180 et 1184. Il la place dans la vallée de Marcoux. Léautaud remarque que Nannas est dans un Villare, c’est pourquoi, à tout hasard, nous l’avons mis au Villar de la Javie, sur la route d’Esclangon. Sauze évoque seulement un vocable prélatin mal transcrit, donc obscur. Nous sommes d’avis d’établir la correspondance entre Anana et Mananno pour plusieurs raisons. Mais d’abord nous plaçons Mananno non pas à Marcoux mais au Mousteyret, au Brusquet. C’est déjà l’avis d’Emile ISNARD qui détecte deux églises dans ce lieu, une au Mousteyret, Notre-Dame de Mannano, une autre de Saint-André, près le Mousteiret [8]. Ces deux églises sont citées avec d’autres dans une bulle de 1180. Elles font partie de la mense du chapitre cathédral. Elles sont encore citées en 1320 avec un vicario de Magnano et Sancti Andrea [9].

L’abbé CORRIOL, dans son ouvrage de 1903, relate qu’il a trouvé un texte où un prêtre est installé comme curé du Mousteiret en 1683. La cérémonie débute à N.D. de Magninon, sive N.D. la Grande ou de Grand Nom, puis la procession se rend à l’église Saint-André du Mousteiret [10]. Mananno s’est transformé en Magninon ou Magnano prenant le sens de « grand nom ». Intrigué par cet édifice dont il ignore tout mais dont il connaît l’ancienneté, il se rend au Brusquet et demande au curé où il se trouve. Le curé l’ignore également mais l’envoie au Mousteiret auprès d’un habitant qui pourrait le renseigner. Celui-ci le conduit alors au milieu d’un bosquet de chênes où s’élève Notre-Dame la Grande, édicule de 6 mètres de long, sur 5 de large et 4 de haut. Corriol ajoute qu’il faut traverser la rivière sur une étroite planche pour y parvenir[11]. Il faut donc situer Mananno sur la rive droite de La Bléone au lieu-dit Notre Dame. D’après ces textes, il faut corriger l’assertion d’Isnard qui place les deux églises inversement, alors que l’église du Mousteiret est celle de Saint-André et non celle de Notre-Dame de Mananno qui est hors du village. Mais l’erreur vient de ce que Mananno est toujours cité avant Saint-André, comme si la première église avait la prééminence et l’antériorité sur l’autre. Ce détail n’est pas anodin.

A Anana, est cité un villare, un village (H 5) et plusieurs exploitations, 4 colonges, 2 bergeries et un pâturage. Un clerc y réside. Il faut y ajouter les 5 colonges de Talpino qui sont dans le villare. 4 de ces exploitations sont en bénéfice à 3 personnes libres, de confiance, proches des moines. Les habitants recensés sont au nombre de 38, mais ceux du villare et d’autres exploitations ne sont pas dénombrés. On a ici un centre important. Y avait-il déjà un lieu de culte, la présence du clerc le laisse envisager. Quant à villare, il correspond au Villard près de Notre Dame de Mananon.

 

Ardonis, Ordanis

Léautaud distingue les deux termes et situe Ardonis aux Erres et Ordanis à Heyres, mais avec suspicion. Arbaud n’en fait qu’un seul toponyme qu’il place probablement à Norante dans la commune de Chaudon. Sauze envisage un anthroponyme gaulois obscur *Ordus suivi du suffixe -anum sans donner une localisation. Nous ne pouvons en dire plus également.

 

Argario

Léautaud l’assimile sans conviction à Garette. Arbaud et Sauze l’attribuent à Archail. L’origine, d’après Sauze, serait issu du latin arca, « arche » avec suffuxe -arius. Rostaing propose également Archail mais issu de la racine *kal- : *are-cal-iu « devant les rochers »[12]. On trouve Argalen 1193, Archallo en 1351. Archail semble convenir.

 

Bedata

Léautaud propose Gadau, Arbaud Beynes suggérant un défends. Sauze reconnaît le même toponyme que la Villa Bedada dont l’origine est à rattacher au latin veto avec le suffixe -ata signifiant « réserve ». Elle évoque aussi un Défens qu’elle ne peut localiser. Nous sommes dans la même situation, les Défends étant signalés dans toutes les communes. Il faudrait cependant connaître le moment où les Défends sont apparus, semble-t-il plus tardivement, à la fin du Moyen Age. Y avait-il déjà, au haut Moyen Age, des terres « réservées », « défendues » ?

 

Buxeto

Léautaud envisage Bouisse ou Bouisset et Arbaud La Bouisse, hameau de La Javie. Sauze fait venir le toponyme du latin buxus avec suffise -etum  « buis » et le place au Bouisset sur la commune de Tanaron. S’il n’y a pas de doute sur la signification du mot, son emplacement est plus aléatoire. Il en a déjà été proposé 2, mais les cadastres napoléoniens en recensent encore d’autres : 3 à Draix et 1 à Beaujeu et à Mariaud. Le polyptique indique que les deux exploitations sont dans le même lieu. Nous avons une préférence pour les deux hameaux de Bouisse sur la commune de La Javie. A Bouisse-Basse, il y a une chapelle et en 1774 7 maisons habitées. Les autres lieux-dits sont seulement des quartiers où le buis est abondant.

 

Caladio, Caudulo

Tous les auteurs sont d’accord pour reconaître Chaudol, commune de La Javie.Le toponyme Galadius ou Caladius a évolué en Caudulus ou Caldulus. C’est ce qu’indique une charte du cartulaire en 1048 : la villa qui était dite autrefois Caladius, aujourd’hui Caldulus [13]. Devenu Caldol, le mot se stabilise en Chaudol en 1236 [14]. Lors de l’analyse du polyptique, nous avons remarqué l’importance de ce lieu avec plusieurs exploitations et 73 habitants recensés. Un diacre, un artisan et son fils étudiant y résident. L’une des colonges est indominicata, c’est la villa du maître. Avec Anana, c’est le centre le plus important de l’Ager Caladius.

 

Campus

Léautaud reconnaît Champasses, Arbaud ne sait où le placer ainsi que Sauze. Issu du latin campus « champ », il est difficile à localiser. Les cadastres en dénombrent plusieurs dizaines réparties dans toutes les communes.

 

Cangnola

Les trois auteurs sont d’accord pour Chanolles. Sauze en donne l’origine : oronyme prélatin *kan-eola. Rostaing fait de même. Le toponyme va ensuite évoluer en Canola (1122), puis Chanola en 1351.

 

Carcas

Léautaud trouve Sorcier sans dire pourquoi mais il doute. Arbaud pose un point d’interrogation. Sauze propose Charche, montagne entre Auzet et Verdaches, oronyme pré latin *Kar-k. La palatalisation du C duren Ch est courante comme nous l’avons déjà vu avec Chanolles et Chaudol, aussi nous optons également pour Charche.

 

Casa Nova

Léautaud choisit Grange Neuve, Arbaud Bastide-Neuve. Sauze ne se prononce pas. Il est évident que le nombre de toponymes pouvant convenir est important (une vingtaine) et il est difficile de choisir au hasard. Cependant, nous aurions une préférence pour la Grange Neuve de Champourcin située près d’une première église et centre d’un domaine appartenant au chapitre de Digne au XIIe, auparavant à l’évêque.

 

Castelione

Léautaud propose Coustellon, mais en doute. Arbaud ne sait pas. Sauze fait venir le toponyme du latin castellum, « hameau » suivi du suffice -ione. Nous suggérons Castellane sur la commune de Beaujeu signalé en 1830, mais nous aurions dû avoir Castellon à cause du suffixe -ione. C’est pourquoi cette propostion est hasardeuse. Mais il est possible qu’une attraction vers un nom bien connu comme Castellane se soit produite à un moment donné. D’où la nécessité de consulter les cadastres antérieurs. La proposition de Léautaud ne convient pas, couste signifiant « côte ».

 

Cavadenis

Léautaud avance Choudouvès sans dire pourquoi. Arbaud affirme La Javie car ce lieu est cité en 1120 sous le nom de Gavea, puis Gaveda. Sauze rejoint Arbaud pour La Javie, ainsi que Rostaing. La Javie semble très probable.

 

Cenas

Pour Léautaud il s’agit de Chouchès. Arbaud affirme le village de Senez et réfute Seyne. Sauze trouve l’origine du mot d’un oronyme prélatin *Ken- et propose Chine, montagne de la commune de Barles.

 

Curiosco

Léautaud propose curieusement Sériège alors que le toponyme se retrouve aisément dans Curusquet, quartier de la commune du Brusquet. L’origine, selon Sauze, provient d’un anthroponyme latin Curius avec le suffixe -oscum.

 

Dailosca

Léautaud avance avec un doute Lauzette, Arbaud ne sait pas. Sauze fait venir le mot d’un anthroponyme germanque Dahilo avec le suffixe -osca. Nous n’avons trouvé aucune correspondance.

 

Derveno

Léautaud suggère un Défens. Arbaud est plus précis avec le Défens de la Cadière. Pour Sauze, le mot est issu du gaulois dervos avec le suffixe -inus, signifiant « bois de chênes » et ne propose pas de localisation. Nous en sommes au même point.

 

Durulo

Lu d’abord Dunulo, Léautaud propose Colette. Arbaud l’ignore. Sauze procure la racine *Dur-, oronyme ou hydronyme prélatin. Un Ville Doire est cité en 1830 à Beaujeu, section B de Saint-Pierre qui peut correspondre, mais sans certitude. Ce Doire serait alors un hydronyme.

 

Fraxeno

Léautaud avoue son ignorance. Arbaud affirme La Freissinie dans la commune de Bellaffaire. Sauze donne l’origine, du latin fraxinus, « frêne ». Nous pouvons cependant localiser ce lieu-dit à Marcoux, car la colonge in Fraxeno est dite dans le même lieu que celle de Mercone.

 

Frondarias

L’Adret pour Léautaud, La Ramée sur la commune de Barras pour Arbaud. Sauze donne le latin fronde avec le suffixe -aria : secteur forestier, plein de feuillages. Aucune localisation n’est pour l’instant possible.

 

Lebrosca

Pour Léautaud Galèbre avec ( ?), pour Arbaud Lambruisse. Sauze fait venir le mot d’un anthroponyme latin Liber, suivi du suffixe -osca, mais déformé par rapprochement avec le provençal brusquet « bruyère ». Elle propose donc Le Brusquet.

 

Mercone

Léautaud propose Marcoux que Arbaud réfute et place dans le territoire de Dromont, commune de Saint-Geniès, à cause d’un texte qui cite une Villa Marconis. Sauze rejoint Léautaud avec Marcoux, issu d’un anthroponyme germanique Marculfo. C’est égalemùent l’avis de Dauzat et Rostaing [15].

 

Mora

Pour Léautaud, peut-être Pommeraie, pour Arbaud La Mure, dans la commune de Saint-Lions ou La Maure dans la commune de Seyne. Pour Sauze, c’est un oronyme prélatin et latin mora qui a donné le provençal mourre, « mufle, museau ». Elle le place à Maure dans la commune de Seyne. Cela est très vraisemblable.

 

Nezitenis

Léautaud propose La Rouine avec ( ?). Arbaud ne sait pas. Sauze indique l’origine, anthroponyme latin Nicetus ou sobriquet nitidus. Pas de correspondance.

 

Olegolis, Ulegelis

Léautaud doute pour Les Guesses, Arbaud ne sait pas. Sauze propose Auche sur la commune de Beaujeu, du latin olicula, petite marmite. Il n’est pas sûr que les deux formes soient le même toponyme et au même endroit. En effet Olegolis est dit inhibi, dans le même lieu que le précédent, Carcas, ce qui n’est pas dit pour Ulegelis qui est d’ailleurs dissocié dans la liste de Olegolis. On pourrait donc avoir deux localisations. Si Auche peut convenir à Beaujeu, Ouchis en 1218, avec une église au hameau de Saint-Pierre, il faut en chercher un autre ailleurs. Les cadastres napoléoniens en livrent plusieurs : Auche au Brusquet (au Mousteiret), à Esclangon, au Vernet, Les Auches à Tanaron, ainsi que 3 Auchette et 2 Auchon. Olegolis étant dans le même lieu que Carcas, Charche, au Vernet, on peut donc le placer dans cette commune.

 

Orsarias

Léautaud donne Champourcin sans explication, Arbaud Orcel dans la commune de Montclar. Sauze fournit l’étymologie, du latin ursus avec le suffuxe -aria, « lieu fréquenté par les ours ». Aucun lieu-dit n’a été décelé pour l’instant.

 

Prato

Tous s’accordent pour Prads, du latin pratus, « pré ».

 

Primo Capa

Léautaud et Arbaud l’ignorent totalement. Sauze en donne l’étymologie : du latin primus, « début », « entrée » et capa dérivé de caput, « tête, sommet » et propose Chappe, montagne du canton de La Javie. Les cadastres napoléoniens la citent sur les communes limitrophes de Beaujeu, Blégiers et Prads.

 

Printino

Pour Léautaud, il s’agit de Plâtrières et Arbaud avoue son incompétence. Sauze évoque le latin primitivus, « premier », probablement croisé avec primotinus, « hâtif, précoce ». Le cadastre de 1830 de Mariaud offre dans la section A de l’Adrech Pretoune ?

 

Sancto Damiano

Aucun commentaire de nos trois auteurs sinon de traduire par Saint-Damien. Le cadastre de Barles de 1825 présente bien Les Damian, mais il doit s’agir d’un nom de famille. Ce nom de saint n’apparaît plus au moment où les textes font mention d’églises à partir du XIe siècle. Nous avons vu plus haut que Saint-Damien est le nom de l’église de Chaudol par l’intermédiaire du toponyme Casa Nova. Un prêtre habite à Sancto Damiano. Il serait naturel de placer Sancto Damiano à Chaudol.

 

Sclangone

Le toponyme est trop proche d’Esclangon pour en douter.

 

Sebeto

Léautaud donne Lauzet avec (?), Arbaud La Sèbe, ferme dans la commune de Sièyes ou Seben, ferme de la commune d’Entrages. Sauze en donne l’origine, du latin sebum avec le suffixe -etum : plantation d’oignons et ne fournit pas de localisation. Le cadastre de 1830 à Beaujeu fait découvrir La Sebière dans la section D de Boullard, cebièiro en provençal signifiant « oignonière ».

 

Sinido

Léautaud doute avec Serène. Arbaud affirme Seyne. Pour Sauze, il s’agit d’un oronyme prélatin *Sin-etu. S’agissant d’une montagne, peut-on suggérer La Cine dans la commune de Draix, section D de La Roche en 1830. Les cartes modernes indiquent le Col de la Cine à 1505 mètres et la Cabane de la Cine à 1462 mètres.

 

Stolegario

Léautaud propose Blégier, Arbaud Logière à Beaujeu ou Saint-Léger à Montclar. Sauze ne se prononce pas, mais fournit l’origine, anthroponyme germanique *Stalli-garius.

 

Sulauda

Léautaud est pour Lauze, Arbaud ne sait pas. Sauze donne un anthroponyme germanique *Sul-oalda et ne trouve pas de localisation. Nous en sommes au même point.

 

Talpino

D’abord lu Tulpino, Léautaud le traduit par Trente-Pas et Arbaud ne sait pas. Sauze donne le latin talpa, taupe avec le suffixe -inus mais ne trouve pas de localisation. Nous avons vu plus haut qu’il faut lier Talpino à Anana.

 

Teodone

Pour Léautaud, c’est la Tèule. Arbaud donne Théous, ferme de la commune d’Authon qu’il associe à la Théopolis de Dardanus. Sauze fait venir le mot d’un anthroponyme germanique Theodo, sans localisation. Nous n’avons pas trouvé de correspondance.

 

Travigio

Léautaud soupçonne Draix et Arbaud Trévans. Sauze est également d’accord pour Draix, le mot venant d’un anthroponyme latin *Travicius, rhabillage d’un oronyme prélatin *Tr-ag-itiu.

  

Tuda

Pour Léautaud, c’est Le Tuvas. Arbaud : Tuvé et Tuvas à Esclangon et au Brusquet ainsi que la ferme de Tauze à Courbons. Sauze rejette cette étymologie à base de Tuve, et propose un anthroponyme germanique Doda ou le sobriquet latin tuta, « sûre ». Elle avance ainsi La Toue, source et vallon de la commune de Barles. Le problème est qu’il en existe un autre, La Tou à Blégiers, section B de Saint-Pierre.

 

Uledis, Viledis

Vèze pour Léautaud et ignorance pour Arbaud. Sauze donne le latin villa suivi du diminutif -ita et propose peut-être Vièret sur la commune de Mariaud. En effet les Vière sont nombreux mais Le Vièret de Mariaud qui a conservé le diminutif est le seul à se présenter sous cette forme.

 

Ventonis

Léautaud se décide pour Château Bel-Air, sans doute à cause du bon vent ! Arbaud préfère s’abstenir. Pour Sauze, c’est un oronyme prélatin *Vent-one qui n’a rien a voir avec le vent, mais avec une montagne. Aucune localisation ne peut être avancée. Il existe bien le nom de quartier Vente Bren à Verdaches (Section C du Villard en 1830), mais il faudrait expliquer la subsitution de -one par -bren.

 

 

On constate avec cette analyse des lieux-dits du polyptique combien la toponymie est une science difficile et qu’on ne peut s’aventurer au hasard comme le faisait Léautaud, à un moindre degré Arbaud. Mais l’apport d’Elisabeth Sauze est déterminant. Notre contribution est mince par manque d’éléments d’appréciation suffisants, mais nous en avons ajouté quelques-uns à une liste qui commence à s’étoffer. Des 5 toponymes facilement reconnaissables, on est passé à 19, puis à 28. Il en reste encore 17 sur 45. Nous avons tenté de découvrir si la liste des 80 exploitations avait été rédigée selon un ordre quelconque, géographique ou par catégorie d’exploitants ou de fonction. La tentative s’est révélée infructueuse.

 

Il subsiste donc toujours un doute sur l’opportunité de ne pas avoir intégré dans l’Ager Caladius, des lieux compris dans le pagus puis l’ancien évêché d’Embrun, c'est-à-dire ceux qui sont compris dans les environs de Seyne. C’est ce que suggérait le texte de 780. Il faudrait alors poursuivre l’investigation dans ce secteur.

 

Ager Caladius

 

Les parties sud et centrale sont particulièrement bien étoffées, surtout les communes de Beaujeu, de La Javie et du Brusquet où la population est de loin la plus importante, comme on l’a remarqué plus haut. C’est la zone de transition entre la Basse et la Haute Bléone, entre la plaine et la haute montagne. Les communes de Tanaron, Ainac, Lambert et La Robine sont vides, mais on a vu dans le premier chapitre combien la vie économique y est restreinte.

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[1] LIEUTAUD Victor. « Esclangon », Bull. de la Sté Sc. et lit. des BA, 1887-1888, p. 137-151.

[2] ARBAUD D. « Etude sur le polyptique de Marseille (de l’an 814) ou dénombrement des possessions de l’Eglise de Marseille », Bull. de la Sté Sc. et lit. des BA, 1903, p. 189-203.

[3] SAUZE E. « Le polyptique de Wadalde. Problèmes de toponymie et de topographie provençale au IXe siècle ». Provence Historique, janv-mars 1984, p. 17-21 et 26-33 (sur la Villa Caladius et conclusion).

[4] La Carte Archéologique de la Gaule, Les Alpes-de-Haute-Provence, Paris, 1997, a intégré dans chaque commune les localisations proposées par E. SAUZE.

[5] CSV n° 739.

[6] DAUZAT, A et ROSTAING Ch. Dictionnaire étymologique des noms de lieux en France, Paris, 1963, p. 40.

[7] ROSTAING Charles, Toponymie de la Provence, Paris, 1950, p. 50-51.

[8] ISNARD Emile, « Essai historique sur le chapitre cathédral de Digne (1177-1790) », S.S.S.L. ,T. XVI, 1913-1914, p. 135.

[9] Idem, p. 299.

[10] CORRIOL J. (abbé), Essai de monographie. Lauzière, Le Brusquet, Le Mousteiret, Constans, Sisteron, 1909, p. 133.

[11] La seule visite pastorale qui signale l’édifice comme chapelle rurale est celle de 1865 : Notre Dame de la Miséricorde qui est très petite et hors d’usage. Visite pastorale du 23 novembre 1865 (AD AHP 2 V 88).

[12] ROSTAING, Toponymie …, op. cité, p. 120.

[13] CSV, n° 737.

[14] CSV, n° 989.

[15] DAUZAT, A et ROSTAING Ch. Dictionnaire étymologique des noms de lieux en France, Paris, 1963, p. 433.


 

Les anthroponymes

 

 

L’étude des noms de personnes est aussi ardue que celle des noms de lieux. Aussi nous ne pourrons pas apporter de lumières nouvelles sur ce sujet. Nous avons seulement relevé les noms en les classant par famille d’origine, quand cela nous a été possible. 345 personnes portent un nom livré par le polyptique, mais représentant 222 anthroponymes différents, car il y a des mêmes noms portés par différentes personnes.

 

Sur les 222, 26 anthroponymes nous échappent. 123 sont issus de la langue germanique, 73 du latin ou de l’hébreu transmis par le latin et la religion chrétienne. Les noms germaniques sont le plus souvent portés par un seul représentant et offrent donc une grande diversité. Seuls deux noms de femmes, Adaltrude et Adélaïde, sont portés par 3 femmes différentes. Les noms latins sont moins diversifiés et portés par un plus grand nombre de personnes. Ainsi, on rencontre 15 Dominica ou Dominicus, 9 Joanna ou Joannes, 9 Maria, 6 Maximus ou Maxima, 4 Marcella. On rencontre 3 Absalon.

 

Si l’on comptabilise le nombre de noms d’origines germanique et latine porté par l’ensemble des individus, on obtient 154 personnes portant un nom germanique et 157 un nom latin, soit un nombre à peu près égal. J.P POLY remarque pour l’ensemble du polyptique que les noms d’origines gallo-romaine l’emportent sur ceux d’origine germanique assez nettement, sauf à Chaudols où ils s’équilibrent justes. La prépondérance des noms romains est également plus nette chez les colons que chez les serfs [1]. Ce phénomène peut s’expliquer par la situation géographique de l’Ager Caladius qui est le domaine situé le plus au nord par rapport aux autres. L’influence germanique y serait alors plus importante que la gallo-romaine qui subsiste encore dans la Provence maritime.

 

A part Jean et Marie, on ne rencontre pas de noms d’apôtres ni des premiers martyrs du christianisme ou saints évangélisateurs. Faut-il y voir un signe du défaut d’évangélisation ou d’un phénomène de mode qui n’a pas encore intégré l’apport de noms chrétiens illustres ? Il semblerait que ce ne soit qu’à partir du Xe et surtout au XIe siècle qu’on assiste à l’abandon progressif des noms individuels germaniques au profit d’un nombre beaucoup plus restreint d’anthroponymes tirés du calendrier des saints [2]. Une partie des noms germaniques va se transformer par l’effet de la latinisation et une autre partie va complètement disparaître.

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[1] POLY, op. cité, p. 102, note 178.

[2] TOUBERT Pierre, L’Europe dans sa première croissance. De Charlemagne à l’an mil, Fayard, 2004, p. 361, dans le chapitre consacré à « Du nom de personne au nom de famille », p. 357-372.


 

 

La Haute Bléone carolingienne

 

 

 

Les deux textes de 780 et de 814 nous ont livré une vision de ce qu’était la Haute Bléone sous les carolingiens, mais ce n’est qu’une vision partielle. Elle est cependant essentielle par rapport à d’autres immenses terroirs pour lesquels le vide documentaire est absolu. Nous y reconnaissons une grande complexité dans la condition des hommes qui y résident. C’est également un grand domaine diversifié, à la fois dans ses capacités agricoles et pastorales, à la fois dans sa volonté d’investir tout le territoire, plaines, vallées, plateaux et haute montagne. La monnaie, le dernier d‘argent, circule, même chez les serfs, ce qui laisse envisager des échanges commerciaux. Des artisans, des étudiants, des clercs, en nombre restreint certes, viennent enrichir ces vallées reculées de leur art et de leur savoir.

 

Si les moines de Saint-Victor tirent de bons bénéfices de cette terre, ceux que l’on appellera plus tard les « paysans » en jouissent également. Ils s’enracinent dans un terroir qui les nourrit, qu’ils défrichent, qu’ils colonisent durant cette longue paix caroline. Leur héritage va se transmettre aux générations suivantes, non sans soubresaut comme nous allons le voir, mais toujours avec la même obstination d’apprivoiser une nature difficile.

 

Pièce justificative

  

Plaid du 23 février 780. La Villa Caladius (CSV n° 31)

  

Proposition de traduction

 

 

Comme quoi, au nom de Dieu, dans la cité de Digne, tinrent séance les envoyés (missi dominici) de notre roi Charles, roi des Francs et des Lombards et patrice des Romains, à savoir Vernarius et Arimodus, ensemble avec les rachimbourgs royaux, Marcellino, Jheronimo, Gedeon, Regnarico, Corbino, juges (scabins, échevins) de la dite cité, et autres « bons hommes » qui se sont joints à eux, pour entendre les réclamations de nombreuses personnes et par des débats contradictoires des causes d’y mettre fin par d’équitables et droits jugements.

 

Donc là, en leur présence, a comparu le vénérable Moronte, évêque de la ville de Marseille, avec les archives de Sainte-Marie et de Saint-Victor que Adaltrude, très vénérée et très sainte en Dieu, veuve du défunt Nemfidius, dans la dite église de Sainte-Marie et de Saint-Victor, lui avait confiées. Dans lesquelles (archives), il est écrit, que la villa Caladius, avec ses dépendances et toutes ses propriétés adjacentes, tant rurales qu’urbaines, avec les hommes libres, les paysans journaliers et les serfs, tant tout ce qui est dans ce lieu que tant tout ce qui a été transféré d’autre lieux en ce lieu, ce qui est situé dans l’évêché de Digne, et aussi dans les Alpes tout ce qui est situé dans l’évêché d’Embrun, soit toutes les choses que l’on sait appartenir à ladite villa, fut concédée à Saint-Victor.

 

Ainsi, voici comment ladite charte est ici même montrée devant vous, ainsi que cela va être prouvé par la suite, que le patrice Abbon l’a signée, par un ordre légal, devant des prêtres et des personnes illustres, ainsi que l’exige une loi ferme, comment les dites chartes, le patrice Antenor, par un ordre mauvais et un méchant esprit, les a retirées du coffre de Saint-Victor et ordonné de les brûler, dont la charte que Gotricus et ladite Adaltrude ainsi que plusieurs autres personnes avaient donnée à la maison de Sainte-Marie et du très glorieux Saint-Victor de Marseille.

 

Or dans le temps où Magnus était abbé, quand les dites chartes, que l’évêque Moronte présente ici même et qu’il tenait de Adaltrude, celle-ci, par une heureuse inspiration et grande ingéniosité, les cachât dans sa manche, au moment même où Magnus mettait les chartes sur l’autel et donnait l’ordre de les brûler. Et ainsi Magnus pu jurer que tant tout Marseille, il n’existait plus de chartes concernant Saint-Victor, si ce n’est celles qui étaient sur ledit autel. Antenor ordonna de les brûler toutes en sa présence. Les dites chartes qu’Adaltrude, dans ladite église, avait soustraites dans sa manche, les remit dans le coffre de Saint-Victor.

 

Or ledit évêque déjà cité demanda un jugement pour que, par ordre du seigneur Charles celui-ci ordonne que ses délégués (missi) restituent la propriété à Saint-Victor. Mais, c’était au moment où des troubles et des tensions ébranlèrent la Provence et où, en ce même temps, la propriété fut expropriée ainsi que d’autres qui étaient dans le domaine royal et qu’Antenor avait soustrait à la faveur de ces troubles. C’est ainsi que ladite villa Caladius fut soustraite de la maison de Dieu.

 

Donc, les envoyés (missi) ci-dessus nommés, sous leur autorité, ordonnent de réunir tous les hommes libres du pays (pagus) de Digne qui avaient connaissance de ces faits, leur firent jurer serment, pour qu’ils disent toute la vérité ici même. C’est ainsi que tous affirmèrent que ladite villa fut donnée en bénéfice par Metranus qui fut patrice de Provence, à la maison de Marseille et que ladite villa Caladius lui-même la céda en bénéfice. Par la suite, Abbon, patrice défunt, la concéda semblablement en bénéfice à Sainte-Marie et Saint-Victor de Marseille. Ils dirent aussi qu’Ansemond, vicomte de Marseille, fit une description des biens appartenant à Saint-Victor de Marseille.

 

Et ledit évêque demanda qu’on se réunisse de nouveau ici même en leur présence. Que les dits envoyés et les rachimbourgs royaux, sous leur autorité, entendent, interrogent sous serment pour que soit dit ici même la vérité, si d’autres personnes s’élèvent contre ledit évêque et les dites chartes, ou qu’après tant d’années, ou par loi trentenaire en temps de paix, ladite charte de leurs ancêtres ils veulent qu’elle soit confirmée par le seigneur roi Charles. Comme personne ne voulut contredire ni se dresser contre cela, les dits envoyés, sous leur autorité, firent transcrire ce que ici même fut exposé ou rejeté, réinvestirent l’évêque Mauronte pour que, par la suite, à ladite maison de Dieu Saint-Victor, ladite villa avec ses dépendances lui appartienne en toute propriété.

 

Ont témoignés Taurinus et Sanctebertus, sous serment, que ladite villa Caladius fut la propriété de Nemfidius, patrice décédé, et a été à Adaltrude son épouse, de laquelle il eut trois fils, et que le dit Nemfidius et Adaltrude et ses fils, la dite villa fut cédée par charte à la maison de Dieu de Sainte Marie et de Saint Victor ; et tous voient et savent que Ansemond, vicomte, sous l’ordre d’Abbon, patrice défunt, en fit une description et en reçut le cens.

 

Ont témoigné semblablement Transvarius et Amatus, Venantius prêtre et Vuilarius également. De même Hunoaldus et Theudolinus. Ont témoigné Christianus et Theudiligius. Tous ceux qui furent présents, tous ont corroboré et signé de leur marque.

 

Acte fait le jour de mercredi, aux huitièmes calendes de mars, l’année 12 du règne de notre seigneur Charles, à la 2e indiction.

 

Ont confirmés : le comte Marcellinus, Gédeon, Corbinus, Regnaricus, Hagimaris, Taurinus, Maguebertus, Sanctebertus.


 

2. Le renouveau des monastères et les paroisses rurales (XIe-fin XIIe s.)

  

 

Décomposition de l’empire carolingien, destruction des abbayes, le premier âge féodal

 

 

Du début du VIIIe siècle au milieu du IXe siècle, la Haute Bléone vit une période de paix et de prospérité assurée par la paix carolingienne sous la tutelle des moines de l’abbaye de Saint-Victor. Après la mort de Charlemagne en 814, son seul fils survivant lui succède sous le nom de Louis Ier dit le Pieux ou le Débonnaire. L’empire est ensuite partagé entre ses trois fils par le traité de Verdun en 843. Lothaire prend possession de la Provence. Sa succession va encore entraîner des divisions où les Provençaux et les Bourguignons s’affrontent pour la conquête du pouvoir et des domaines.

 

Dans le même temps, après quelques incursions en 838 où ils saccagent Marseille et détruisent le monastère de Saint-Victor, les Sarrasins s’installent en Basse Provence en 883, puis ils gagnent la Haute Provence. Tout est dévasté, en particulier les monastères et les villes, puis les bourgs et les campagnes. Ils ne sont pas seuls. Les Bourguignons s’unissent à eux afin d’accaparer les biens des grands propriétaires et des monastères. Il faut attendre la capture de Mayeul, abbé de Cluny, pour qu’une coalition autour du comte Guillaume se forme pour chasser les Sarrasins de Provence en 972. Guillaume dit « le Libérateur » et son frère Roubaud font alors de la Provence une principauté indépendante. En récompense, ils distribuent des terres et des biens à leurs fidèles qui les ont accompagnés dans la lutte contre les Sarrasins.

 

Les anciens domaines monastiques sont tombés aux mains de laïcs ayant plus ou moins pactisé avec les Sarrassins et les Bourguigons et qui se taillent de grandes propriétés dans l’ancien domaine royal et dans celui des monastères. Ils prennent en même temps le pouvoir des évêchés abandonnés, pouvoir épiscopal qu’ils se transmettent de père en fils. Pour protéger leurs domaines et montrer leur pouvoir, ils édifient les premiers châteaux, simples tours faites de terre et de bois. Tout un tissu de domaines se constitue autour d’une nouvelle aristocratie de « sires », « nobles » ou « chevaliers ». Des châteaux privés s’élèvent un peu partout sur les hauteurs, les mottes castrales. En Haute Bléone, deux subsistent avec le toponyme La Motte, à Chanolles et à Draix, signalés par les cadastres napoléoniens.

 

 

Le renouveau des monastères

 

Peu après le rejet des Sarrasins, les monastères se reconstituent. Un grand mouvement de restauration de l’Eglise va se propager au cours du XIe siècle avec la réforme grégorienne. Des évêques dignes, souvent issus des monastères, vont être installés sur les sièges épiscopaux. Un mouvement de ferveur religieuse, de rénovation et de purification va se diffuser grâce aux moines bénédictins de Cluny, de Saint-Victor et de Lérins. Ces moines vont créer de nombreux prieurés où ils pratiquent une règle stricte et diffuser autour d’eux ces nouveaux idéaux de vie religieuse. Cette influence spirituelle est accompagnée d’une influence temporelle par l’abondance des biens fonciers qui leur sont offerts.

 

L’abbaye de Saint-Victor, restaurée seulement en 1005, reçoit très vite des donations qui en font l’une des plus puissantes de la chrétienté. Elle devient le fer de lance de la Papauté et le ferment de la réforme de l’Eglise. Les donations proviennent des propriétaires laïques et des évêques. En même temps, apparaissent les premiers chapitres de chanoines gravitant autour des évêques diocésains. Ils assurent le service de la cathédrale et obtiennent de leur évêque ce qu’on appelle la mense canoniale ou capitulaire, constituée de biens fonciers importants ou de redevances en nature. En Haute Bléone, nous allons rencontrer de nouveau Saint-Victor et un nouveau venu, le chapitre cathédral de Digne.

 

 

Les biens de Saint-Victor

 

Restitution de la villa Caladius (Pièce justificative I).

 

C’est encore le cartulaire de Saint-Victor qui sera la source essentielle de nos renseignements. Saint-Victor a tout perdu de ses possessions dans l’Ager Caladius, mais il ne les a pas oubliées car le polyptique de Vadalde de 814 existe toujours, ainsi que la charte de donation du patrice Nemfidius de la villa Caladius du début du VIIIe siècle. C’est ce que nous révèle un texte du cartulaire de 1048 [1]. Isarn, le père abbé du monsatère de Saint-Victor, a fait interpellation auprès des frères Foulques-Geoffroy et Bertrand, comtes de Provence, pour que soit restituée au monastère la villa dite autrefois Caladius, aujourd’hui Caldulus [2]. Isarn affirme posséder une charte très ancienne dans laquelle il est écrit que Nemfidius, autrefois patrice, et son épouse Adaltrude, avec les trois fils qu’ils ont eu, ont donné la dite villa par une charte légitime au monastère de Saint-Victor. Après avoir pris conseil et parce que craignant en la colère de Dieu qui est effrayante et grandement redoutable, les deux frères rendent par déguerpissement la dite villa au monastère de Marseille.

 

Restitution de la moitié de la dîme par l’évêque de Digne (Pièce justificative II)

 

Le 16 mai 1038, Hugues, évêque de Digne, avait rendu au monastère la moitié de la dîme que celui-ci possédait par jugement antique sur les alleux qu’on appelle Caladium[3]. Ce Hugues, Hugo, est également cité en 1042 et 1066, sans connaître les dates exactes de son épiscopat. Le texte dit qu’il a été élevé au service de la sainte maison de Digne par son père Guigo, lequel par son pouvoir l’a fait évêque. La réforme grégorienne n’a pas encore fait son œuvre, car à Digne il est un personnage puissant et influent qui installe son fils sur le trône épiscopal.

 

Mais la crainte de Dieu et les peines de l’Enfer promises aux pécheurs les poussent tous deux à faire cette restitution pour que par les prières des serviteurs de Dieu et la miséricorde de l’ineffable Dieu tout puissant nous méritions ainsi la rémission de tous nos péchés. Le père de l’évêque de Digne possédait donc la moitié de la dîme qui était prélevée sur les propriétés (alleux) des hommes libres (alleutiers) du territoire de Caladius. Il restitue donc cette moitié de la dîme qui appartenait autrefois au monastère de Saint-Victor, ce que n’avait pas révélé le polyptique de Vadalde.

 

Restitution de la dîme par les alleutiers de Chaudol (Pièce justificativr III)

 

Entre 1021 et 1048, sous l’abbatiat d’Isarn, abbé de Saint-Victor, celui-ci signe une convention avec les alleutiers de la villa de Caldol [4]. D’abord, ils conviennent que les propriétés (alleux) de la villa de Caldol soient partagées par moitié entre eux et que les moines en reçoivent toute la dîme. Ensuite, pour le reste des terres qui sont incultes, les moines en possèdent 11 parts et les alleutiers 12 parts. Enfin, les alleutiers donnent à Saint-Victor la terre qui est aux confins de Cerasiolo et tout ce qu’ils ont dans ledit village. Ont signé : Raimbaldus prêtre donateur, ses fils et son frère Magnerius, personnages que l’on va retrouver en 1055.

 

Révolte des alleutiers (Pièce justificative IV)

 

Il semble que le retour des moines et la restitution de la dîme aient provoqué un phénomène de rejet et de révolte de la part des alleutiers. Sans doute étaient-ils moins surveillés et moins astreints aux redevances sous la domination du comte de Provence, loin d’eux et peut-être moins sourcilleux. Les moines présents, sur place, pouvaient mieux contrôler le versement des redevances et imposer leur loi depuis qu’ils avaient réinvesti leur domaine. La longue période d’anarchie avait favorisé aussi certainement un sentiment de liberté qui maintenant disparaissait. Ces petits propriétaires libres ne tenaient sans doute pas à retomber dans les mains de qui que ce soit. La convention signée précédemment par le prêtre Raimbaldus et ses fils n’avait pas dû être appliquée ou les alleutiers mettaient des obstacles qui empêchaient son application. En outre les moines avaient récupéré une partie de leurs terres.

 

C’est ce qui apparaît lors d’un plaid tenu en 1055 [5]. Sont présents, le seigneur Arbert accompagné de sa femme et de son fils, Pierre, abbé de Saint-Victor, assisté de ses moines et plusieurs alleutiers de la villa dont le nom antique est Caladius [6]. Les faits sont d’abord exposés. Les alleutiers, incités par le diable, sont venus dans le cimetière de Saint-Pierre et de Saint-Martin et ont détruit le moulin et deux paroirs, sans raison [7]. Puis, quand les moines apprirent ce méfait et qu’ils voulurent porter plainte, ils se précipitèrent sur eux, déchirant leurs vêtements, les fouettant, avec des injures ignominieuses et avec peine leur permirent de partir.

 

Les alleutiers sont déjà condamnés, parce qu’incités par le diable et sans raison pour leur sacrilège. Il n’y a personne pour les défendre, même Dieu sera contre eux. Car on fait appel au jugement de Dieu. Des fidéjusseurs, hommes dignes de foi, sont nommés pour surveiller le jugement par l’eau froide qu’emporte Saint-Victor. La peine est aussitôt prononcée. Les trois principaux accusés, Magnerius, Tassilo et Aimé sont condamnés à verser chacun 600 sous d’argent, somme très importante, ruineuse selon Poly.

 

Mais les moines ne sont pas satisfaits. D’abord parce que l’amende de 1 800 sous ne leur revient pas en propre et ensuite parce qu’ils veulent que la cause de tant de maux, c’est-à-dire que la dîme leur soit restituée. Ils demandent un second jugement de Dieu pour prouver leur bon droit. Ce qui est fait et exécuté scrupuleusement. Les alleutiers, encore perdants, sont condamnés à donner aux moines tout un lot de terres et de biens leur appartenant :

 

- la terre et le lieu dans lequel ils avaient détruit le moulin et les paroirs, 

- à Bodenicus, 3 modiées,

- dans le même mont Bodenicus, à la Colle Carpal, trois modiées,

- dans le lieu-dit Adelzeria, 4 modiées,

- à la vigne de Arpal, une demie modiée,

- à Pubula, 2 sétérées,

- près de la vigne des moines, qui est proche de la villa, à l’occident, 1 modiée,

- au mont Castellare, ils perdirent tout, excepté la sixième partie, ainsi que le jardin de Magnerius,

- à Villarone, que tient Magnerius avec Geirardo, 2 modiées,

- à Villarone, à Rover, 1 modiée,

- à Lobosa, 5 sététées qu’ils avaient avec Tassilone,

- à Serre Longue, 2 modiées [8].

 

Au total, ce sont plus de 43 hectares de terres ainsi qu’un hectare de vigne que perdent les alleutiers, plus tout ce qui n’est pas détaillé au mont Castellare ainsi que la terre où se trouve le moulin.

 

Les moines sont satisfaits, les propriétaires accablés. Ils se tournent vers le père abbé, le supplient par des prières de sa miséricorde. Un nouveau conseil se tient en présence du podestat et de ses chevaliers où les alleutiers prient le père abbé de leur retirer l’amende de 1 600 sous, mais garantissent le déguerpissement sûr et très ferme de leurs terres. En compensation des 1 600 sous, ils donnent la moitié de la dîme de leurs manses et de toutes les terres qu’ils possèdent dans le territoire de la dite villa. C’est ce que les moines voulaient obtenir, récupérer les terres et la moitié de la dîme qui leur revenait sur les terres des alleutiers. Aussi, ledit père Abbé Petrus et ses moines furent cléments, en leur pardonnant, leur ont remis la susdite amende et se sont embrassés réciproquement d’un ferme amour et sont repartis chez eux.

 

Parmi les chevaliers assistants et consultants est nommé un certain Raimbaldus de Verdachis, première mention du lieu de Verdaches dans les textes. Une dernière manifestation de révolte est encore relatée à la fin du récit. Les fils du prêtre Raimbaldus ou Rambert, interpellent les moines, le jour même, au sujet des terres que leur père avait donné à Saint-Victor quand celui avait pris l’habit de saint Benoît. Pons, le moine qui a transcrit le récit, conclut qu’ils furent ridicules alors qu’ils avaient perdu par le jugement de Dieu et qu’ils avaient fait déguerpissement.

 

 

Donation du château de La Javie et des droits sur Chaudol et Le Clucheret (Pièce justificative V)

 

Il apparaît peu de temps après que l’abbaye de Saint-Victor n’a pas récupéré la totalité de ses biens et que les Mison-Dromon possèdent encore des possessions dans la villa Caladius, en particulier à La Javie, dit Gaveda. Le 9 mars 1069, nous retrouvons Albert et sa femme faisant donation de la moitié du castrum de Gaveda au monastère de Saint-Victor[9]. Cette moitié du château est accompagnée également de la moitié de toutes les dépendances. Suit toute une liste détaillée : les eaux, les moulins, les prés, pâtures, jardins, les maisons isolées ou groupées, les sources, réservoirs, les eaux canalisées ou détournées, les arbres fruitiers et infructueux, les forêts et garrigues, les terres cultes et incultes. Ces biens sont parvenus par nos parents ou par acquisition ou par quelque autre voie.

 

Mais la donation ne s’arrête pas à cette moitié. Albert stipule ensuite qu'après sa mort ou celle de son fils, quiconque de nous deux sera mort le premier, l’autre moitié reviendra à l’abbaye et ainsi que l’intégralité de tout le château avec toutes ses dépendances devient le domaine dudit Saint-Victor. A cette donation, il ajoute encore les possessions et ce qu’il percevait sur les habitants de Chaudol et du Clucheiret, c’est-à-dire le reçeut comtal, soit l’albergue ou droit de gîte ou d’habitation, droit qu’il reconnaît injuste. Il renonce également à ce que nous prenions sur les porcs, ainsi que les services que nous avons requis jusqu’à ce jour. La charte de donation ou d’évacuation a été faite l’année 9, du règne du roi Philippe [10].

 

 

Confirmations des papes

 

Les papes vont confirmer les possessions de l’abbaye. D’abord, en 1079, le 4 septembre, Grégoire VII confirme la possession in episcopatu Dignensi, cellam de Cadol, cellam sancti Appolinaris ad Clocher, les prieurés de Chaudol et du Clucheret [11]. Nous apprenons que l’église du Clucheret est dédiée à saint Appolinaire. En 1113, le 23 avril, c’est le pape Pascal II qui confirme la cella de Caudol et la cella de sancti Clementis de Vernet [12]. Innocent II renouvelle la confirmation de ces deux prieurés le 18 juin 1135 [13]. Le prieuré Saint-Clément du Vernet apparaît donc pour la première fois, sans savoir depuis combien de temps Saint Victor y est installé puisqu’il s’agit de confirmation et non de création.

 

 

Le chapitre de Digne

 

Ce n’est qu’à la fin du XIIe siècle que nous prenons connaissance des biens appartenant au chapitre de l’église cathédrale de Digne. Il s’agit de deux confirmations faites par les papes Alexandre III en 1180 et Lucius III en 1184 par deux bulles identiques [14]. En voici la teneur intégrale [15] :

 

Le Bourg de Digne, où se trouve votre Eglise, avec toutes ses dépendances. L’église de Saint-Vincent au-dessus du Bourg. Les églises de la vallée de Marcoux avec leurs dépendances, c’est-à-dire les églises de Saint-Etienne, Saint-Marcellin, Saint-Martin, de Sainte-Marie de Mannano, Sainte-Marie d’Heuzière, Saint-Maurice, Saint-André. Les églises d’Entrages et de Bédejun avec leurs dîmes et autres dépendances. L’église de Sainte-Marie de Gaubert, avec tous ses droits. Les églises d’Aiglun avec tous leurs droits. Les églises des Sièyes. L’église de Sainte-Eugénie, avec tous ses droits (Courbon). L’église de Saint-Vincent de Garbesia et de Saint-Pons de La Robine sauf les droits de l’évêque sur l’église de Saint-Pons. L’église de Sainte-Marie de Salloë. L’hôpital du Bourg de Digne. Le tiers du mortalage de tout l’évêché. La procuration que vous avez sur l’église de Blégiers. La moitié des revenus synodaux. Le château d’Heuzière et le domaine de Saint-André, avec leurs dépendances. Tous les droits, tant ecclésiastiques que séculiers que vous avez sur le château de Digne, sur celui de Marcoux et sur leurs territoires. Tout ce que vous avez de droits sur le château de Dromont et son tènement. Tout ce que vous possédez au château de Barles et au château de Beaujeu et sur le tènement de celui-ci. Tout ce que vous possédez à la Roche des seigneurs de La Javie et tout ce que vous avez dans le village de Chaudol. Tout ce que vous avez sur le château des Dourbes, tant en dîmes qu’autrement. Tout ce que vous avez sur le château de Roquebrune et des Sièyes, ensuite de la donation de Pierre Isnard.

 

A cette longue énumération des biens du chapitre, il faut y ajouter la terre et la seigneurie d’Archail qu’il acquiert en 1193 d’un certain Tarion et de Raymond de Saint-Julien. Au mois de mai de la même année, Ildefonse, roi d’Aragon, comte de Barcelone et marquis de Provence, confirme cette acquisition du castrum quod appelatur Argal [16].

 

 

 

Notre-Dame des Près ou de Faillefeu à Prads

 

Une troisième composante s’introduit en Haute Bléone au XIIe siècle, l’abbaye chalaisienne de Boscodon. Première fille du monastère de Chalais, près de Grenoble, Boscodon, fondé en 1142, va essaimer en Haute et Basse Provence, d’abord à Prads et Lure, puis à Pailherol, Valbonne et Puyredon. Au début du XIIIe siècle, l’ordre de Chalais comptera 13 monastères, dont 10 abbayes et 3 prieurés. L’abbaye de Prads apparaît en 1176 lors d’une confirmation par le pape Alexandre III. D’abord nommée Notre-Dame des Prés, l’abbaye prend le nom de Faillefeu à partir de 1290, du nom de la forêt voisine [17].

 

Les moines de l’ordre de Chalais mènent une vie semblable à celle des Chartreux, sauf qu’ils la pratiquent en cénobite et non en ermite. C’est une vie communautaire organisée selon la règle de saint Benoît, autour de la prière, du travail et du repos. Ils fondent leurs abbayes dans les montagnes, retirés du monde. A la fois bûcherons et éleveurs de troupeaux d’ovins, les moines de l’abbaye de Prads exploitent la grande forêt de hêtres de Faillefeu et élèvent des moutons dans les alpages. Ils expédient en Provence maritime par flottage le bois de construction et font faire hiverner leurs troupeaux dans la Crau. Les Chalaisiens y ont fondé une abbaye à Puyredon près d’Arles pour faciliter cette transhumance qui était alors inverse de celle qui s’instaurera à partir du XIVe siècle [18]. La commune de Prads, comme on l’a vu dans le premier chapitre, continuera cette activité pastorale avec l’accueil de 2000 têtes de bétail durant la saison estivale. Mais la descente des éleveurs en hiver vers la plaine perdure encore au XVIIIe siècle comme on l’a constaté à Blégiers, Verdaches et au Vernet.

 

Nous verrons par la suite ce qu’il adviendra de cette abbaye. Mais il faut remarquer cependant que malgré sa situation retirée et isolée, elle était située sur le seul chemin faisant communiquer la Haute Bléone avec le Haut Verdon, détail qu’on ne peut négliger. L’abbé Féraud relate à propos de Prads qu’on voit, dans les précipices affreux, des restes de chemin qui communiquaient aux forteresses de Saint-Vincent et de Colmars, et qui aujourd’hui ne sont plus fréquentés que par les chamois.

 

 

 

Les chanoines séculiers de Saint-Ruf (Pièce justificative VI)

 

C’est en 1218 que nous apprenons que l’ordre de Saint-Ruf est également installé en Haute Bléone [19]. Cependant il semblerait qu’ils y soient depuis le XIe siècle [20]. Ils sont seigneurs de Ouchis et de Bello Joco, alors que Saint-Victor est seigneur du Clucheret [21]. Un différent les oppose sur plusieurs sujets : la dîme des vignes et des blés et le lieu des sépultures. Les vignes sont sises à Ponte, Condamina, Recocto supérieur et inférieur, Villa croso, Cerasia, Deveso, Ouchis, Scala et Colla Rotberti, les huit sétérées de terres à blé sont situées à Mariaud. Toutes ces terres sont les biens des chanoines, mais Saint-Victor veut récupérer la moitié de la dîme.

 

Le différent est arbitré par Bernard, archevêque d’Embrun, par Pierre abbé de Sainte-Croix et Pierre Robert chanoine d’Embrun, tous trois délégués par le pape [22]. Ils décident que pour les vignes et les terres précitées, la dîme soit partagée entre les deux parties. Pour les autres vignes, elle revient aux chanoines. Pour la sépulture, ces derniers devront l’élire au Clucheret et les paroissiens de Beaujeu ont la liberté de choix. Le texte donne les noms des cinq chanoines : André, prieur de Ouchis, Boson, Rostang Giraldi, Hugon Galfredi et Pons Rigaud. Le prieur du Clucheret se nomme Jordan. L’acte a été rédigé à Embrun dans l’église Saint-Saturnin en présence entre autres de plusieurs chanoines d’Embrun, du prieur des moines de Remolon et de ceux de Chorges.

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[1]CSV n° 737.

[2]Ces deux frères sont les petits-fils de Guillaume le Libérateur, mort en 993, et fils de Guillaume, mort en 1018. Bertrand décèdera entre 1050 et 1054, Geoffroy entre 1060 et 1062. On remarque que c’est ici que s’opère le glissement de Caladius à Caldulus, le toponyme ayant changé de sens, maintenant signifiant « chaud ».

[3]CSV n° 738. Dîme : dixième partie des récoltes.

[4] CSV n° 741. Cette charte non datée est établie sous l’abbatiat d’Isarn, 1021-1048. Il est probable cependant qu’elle soit postérieure à celle de 1038 et assez proche de la suivante de 1055.

[5]CSV, n° 739.

[6]Il s’agit d’Arbert de Mison, sa femme Guisla, son fils Guidone ; Pierre, abbé de Saint-Victor de 1047 à 1060 ; les alleutiers, Magnerius et son fils Garnulfus, Guido, Pons et Tassilo son neveu et Aimé, fils de Rambert prêtre. Arbert de Mison est dit podestat, soit un grand propriétaire foncier investi par le comte des droits publics, notamment de la justice (Poly, op. cité, p. 118). Cet Arbert ou Albert est un Mison-Dromon, famille locale possessionnée à Mison, Gigors, aux Mées et à Saint-Geniez-de-Dromon. Elle fera de mulptiples dons à Saint-Victor et à Cluny. Voir ESTIENNE Marie-Pierre, Châteaux, villages, terroirs en Baronnies, Xe-XVe siècle, PUP, Aix, 2004.

[7]Paroir ou foulon pour traiter les étoffes. Le « cimetière » correspond à l’enclos protégé de l’église de Chaudols (Poly, op. cité, p. 120). Sur les cimetières fortifiés ou lieux d’asile au Moyen Age, consulter L’Eglise, le terroir, Monographie du CRA Sophia-Antipolis, Valbonne, CNRS, Paris, 1989. Ces enclos fortifiés sont toujours accompagnés d’une église.

[8]La sétérée de labour : 22 ares, la sétérée de vigne : 16 ares. La modiée de labour : 2,6 hectares, la modiée de vigne : 1,9 hectare (Poly, op. cité, p. 103, note 185).

[9]CSV, n° 742, charte de Gaveda.

[10]Philippe Ier, roi de France, 1060-1118.

[11]CSV, n° 843.

[12]CSV, n° 848.

[13]CSV, n° 844.

[14]Alexandre III, pape de 1159 à 1181. Lucius III, pape de 1181 à 1185.

[15]Le texte est tiré de la Notice sur l’église de Digne, rédigée en 1654 par Pierre Gassendi avec la traduction de M.M VIRE, in BSSL des Alpes de Haute Provence, Digne, n° 316, 1992, p. 61-62. Nous reproduisons le texte intégral, comprenant des biens situés hors de la Haute Bléone, afin d’apprécier la totalité des possessions du chapitre dans le diocèse de Digne.

[16] Archives des B-d-R, B 1065.

[17]Peu d’études sur cet ordre chalaisien, à part trois plaquettes dont celle des Editions Zodiaque en 1975, Abbayes sœurs de l’Ordre de Chalais.

[18]Depuis l’Antiquité jusqu’au XIVe siècle, la tranhumance s’effectuait de la montagne à la plaine, transhumance hivernale. C’est à partir de ce siècle que va se mettre en place la transhumance de la plaine à la montagne, estivale.

[19]CSV n° 988, de Cloquerio. Ordre des chanoines réguliers de Saint-Ruf d’Avignon fondé en 1038, transféré à Valence en 1158. Ces réguliers vivaient comme des moines mais s’occupaient également de pastorale, d’éducation et d’assistance publique. C’est cette dernière fonction qui apparaît dans le texte, hospiciorum militum. Cette vocation d’hospitaliers inspirera la constitution des ordres hospitaliers. Voir COLLECTIF, Dictionnaire du Moyen Age, PUF, 2002, article Chanoine, p. 256-257.

[20] AD AHP H 4. Nomenclature de tous les prieurés de cet ordre avec les confirmations des papes, le premier étant Urbain II (1088-1099). Document de l’année 1488 qui fait rappel des privilèges accordés par les papes à l’abbaye de Saint-Ruf.

[21]Ouchis : Auche, église du quartier de Saint-Pierre de Beaujeu. La carte IGN signale un prieuré.

[22]Bernard Chabert, archevêque d’Embrun de 1212 à 1235.

 

 

Les communautés et paroisses rurales du XIe au XIIIe siècle

 

 

Il est possible à partir des données que nous venons de découvrir de tenter une reconstitution des paroisses de Haute Bléone pendant la période du XIe au XIIIe siècle. Qui dit paroisse, dit communauté rassemblée autour d’une église et d’un pasteur. La paroisse est le seul indicateur, pour cette période, de la présence de villages ou d’habitats dispersés. La période précédente nous a fait découvrir un terroir exploité et humanisé, celle-ci nous livre un terroir spiritualisé. Nous le découvrons encore grâce à ceux qui le possèdent. Le polyptique recense des biens et des hommes, le texte concernant le chapitre énumère des églises avec leurs dépendances. Car au-delà de leur sèche énumération de biens terrestres, ces textes livrent, en transparence, l’organisation humaine de la Haute Bléone.

 

Il faut d’abord relever la multiplicité des acteurs. Nous avons reconnu Saint-Victor, le chapitre de Digne, les moines de Faillefeu et l’Ordre de Saint-Ruf. Il ne faut pas oublier l’évêque de Digne qui n’a pas tout donné à son chapitre des biens et droits qu’il possède en Haute Bléone. On le retrouvera plus tard comme baron de Lauzière. Mais il y a encore des seigneurs laïcs. On a rencontré les deux seigneurs d’Archail, mais il y en a d’autres, comme les Amalric, seigneur de Tanaron depuis 993, les Mison-Dromon, le chevalier Raimbaldus de Verdaches cité en 1055, Pierre Chanolle à Chanolles en 1122, les Lauzière à Lauzière en 1146, Guillaume Marcoux à Marcoux en 1122 [1], et sans doute encore d’autres pour lesquels la documentation fait défaut.

 

Quand les comtes de Provence, en 1048, rendent la villa Caldulus aux moines de Saint-Victor, cette restitution apparaît très amoindrie par rapport à l’étendue du territoire qu’ils possédaient en 814. Il semble qu’elle se résume à ce qui semble être le siège de l’ancienne villa Caladius, c’est-à-dire Chaudol, avec comme annexe Le Mousteiret, Le Clucheret et Le Vernet. Et encore, les moines ont un mal fou à récupérer la dîme et parfois seulement la moitié de celle-ci sur les terres qu’ils possèdent. Il leur faut batailler contre l’évêque de Digne, les alleutiers de Chaudol, les Mison-Dromon et les Chanoines de Saint-Ruf.

 

Il leur aura fallu 70 ans pour récupérer seulement une petite partie de leurs anciens biens. Les terres de Chaudol sont partagées entre eux et les alleutiers. Ces derniers abandonnent la terre de Cerasiolo, Sériège à Beaujeu. Mais le plus gros morceau est celui donné par les alleutiers en 1055, constitué de terres et de vignes situées au Brusquet, à La Javie et à Beaujeu. On y reconnaît les lieux-dits suivants cités en 1830 :

- à Beaujeu : Colle Carpal Colle d’Arpaud, Arpal Arpaud, Pubula Pibaou,

- au Brusquet : Adelzeria, Euseria Lauzière, Villarone Villaron, Serre Longue Serre Longue,

- à La Javie, à Chaudol : Castellare Chastelard, Lobosa La Bouse.

On ne sait où se trouve l’enclos du cimetière de Saint-Pierre et de Saint-Martin qui a été profané, mais il faut l’associer au moulin et aux deux paroirs, donc près d’un ruisseau ou d’une source abondante [2].

 

Parmi les toponymes livrés en 1218 à Beaujeu, on reconnaît : Ouchis L’Auche, Bello Joco Beaujeu, Ponte Le Pont, Recocto Recuit, Cerasia Sériège, Scala L’Escale. Quant aux terres qui sont à Mariaud, nous estimons qu’elles ne sont pas dans l’ancienne commune de Mariaud, mais dans le quartier de Champ Mariaud au nord de Beaujeu [3].

 

Nous allons maintenant reprendre chaque commune afin d’y intégrer toutes les données que les textes nous ont livré afin d’apprécier la vitalité de la Haute Bléone en cette fin du XIIIe siècle.

 

 

Ainac. Le prieuré de Notre-Dame de Salloë

 

Aucune possession de Saint-Victor en 814. Ainac n’apparaît qu’en 1180, avec une église appartenant au chapitre de Digne, sous le titre de Notre Dame de Salloë ou de Sallac. Emile ISNARD, en 1914, pense que cette église est à Ainac, mais pose un point d’interrogation car il n’a pas d’autres renseignements [4]. M.M. VIRE, en 1992, fait de même en citant Isnard [5]. Il faut d’abord noter que l’église d’Ainac a toujours été sous la titulature de Notre Dame. Mais, lors de l’affouagement de 1698, il est dit : Il y a un seigneur qui est l’évêque de Digne et qui perçoit le quart de la dîme et un prieur qui en perçoit les trois quarts. Le prieur d’Aynac possède une terre dans laquelle est bastie la meyson clastralle situé au terroir d’Eynac au cartier de Sallouye depandant du prieuré, franche de taille n’ayant jamais esté encadastrée pour estre de l’antien domaine de l’église et avoir esté toujours possédée par les sieurs prieurs dudit lieu.

 

Ce texte est explicite, Notre-Dame de Salloë est bien à Aynac et il s’agit d’un prieuré. L’évêque de Digne a récupéré le quart de la dîme sur le chapitre, Isnard avoue ne pas savoir quand. Le prieur en reçoit les trois quarts et il possède une terre où est bastie la meyson clastralle et pour laquelle il ne paye pas la taille pour estre de l’antien domaine de l’église.

 

Archail. L’ancienne paroisse Notre Dame

 

Saint-Victor en 814 possède une bergerie située in Argario. En 1193, le chapitre de Digne acquiert la terre et seigneurie de deux seigneurs, Tarion et Raymond de Saint-Julien. Au mois de mai de la même année, Ildefonse confirme cette acquisition de la terre et du castrum d’Argal. On ne connaît pas le nom de l’église. Il en est de même en 1351 où les pouillés signalent seulement à Archallo que le chapitre perçoit 30 livres de prébende et le chapelain 10 livres [6]. Cette situation perdurera jusqu’à la Révolution. C’est ce que révèlent l’affouagement de 1775 et Achard (voir la 1e partie à Archail).

 

A Archail, il existe deux lieux de culte, un au village et un autre au cimetière situé à 700 mètres au nord du village. La visite pastorale de 1684, Achard et Féraud indiquent que la chapelle du cimetière est l’ancienne paroisse [7]. Dédiée à Notre Dame, elle faisait l’objet d’un pèlerinage au mois d’août, ce qui indique qu’elle était dédiée à l’Assomption. Nous sommes ainsi en présence de l’église primitive et de son cimetière, sis sur une petite butte, desservant un habitat dispersé. On peut situer sa construction au moins au XIIe s, peut-être antérieurement. Cette église, isolée, est le type même de l’église rurale rassemblant une communauté dispersée. Lors de l’enchâtellement et du groupement de la communauté en un village au XIIIe s., sa fonction paroissiale sera transférée à l’église du castrum, mais son cimetière continuera d’être utilisé. Les habitants transmettront au cours des siècles, par la mémoire et un pèlerinage, l’origine de leur communauté (Photo 1).

 

Auzet. L’ancien cimetière Saint-André

 

Saint Victor en 814 possède deux bergeries bien peuplées, une quarantaine de personnes, in Alisino. Nous ne possédons pas de textes au cours des XIe et XIIe siècles. Il est probable qu’il existe un seigneur et que l’évêque de Digne perçoit la dîme. C’est ce que nous apprenons beaucoup plus tard, en 1698, puis confirmé par Achard. Le pouillé de 1351 cite un cappelanus de Ausito. L’église d’Auzet n’est donc pas desservie par un monastère.

 

Un minime renseignement nous est donné par Achard en 1788 : on nous a dit qu’il y avoit anciennement une Maison des Templiers dans ce Village. On prétend qu’elle était située auprès d’un ancien cimetière où l’on va chaque année au jour de l’Ascension, faire l’Absoute, cérémonie qu’on n’ose abolir à cause du peuple. Si la présence des Templiers est sujette à caution, comme bien d’autres signalées un peu partout par Achard et Féraud en Haute Bléone, elle indique cependant la présence d’un ordre religieux, sans pouvoir dire lequel. Mais l’évocation d’un ancien cimetière où l’on se rend tous les ans le jour de l’Ascension en pèlerinage, pratique qu’on n’ose abolir à cause du peuple, est significative. On retrouve la même situation qu’à Archail avec un lieu de culte ici disparu, seulement concrétisé par le cimetière. Les paroissiens se souviennent que c’est là que sont enterrés leurs ancêtres et que ce lieu est à l’origine de leur communauté.

 

De nombreuses questions restent en suspens. Ce vieux cimetière est-il encore visible ? Féraud, en 1844, dit que l’absoute se fait alors au cimetière de l’église du village, donc que l’ancienne cérémonie ne se fait plus. A qui était dédiée l’église disparue du cimetière ? La paroisse a, selon Féraud, comme titulaire saint André et comme patron saint Barthelémy. En 1684, lors de la visite pastorale, puis avec Achard, le titulaire est saint Barthelémy. Deux lieux-dits signalés par le cadastre de 1825 portent le nom de Saint Andrieu. La carte IGN moderne nous fait découvrir le Ravin de St-André qui se jette 1500 mètres au SSO du village dans La Grave. C’est là qu’est signalé également le Vieux Moulin figuré aussi par la carte de Cassini. Il est probable que c’était là que se trouvaient l’ancien cimetière et le premier lieu de culte de la communauté sous le titre de Saint-André, transféré ensuite à la nouvelle église.

 

Barles. Les églises Sainte-Marie et Saint-Pierre, le prieuré de Saint-André

 

En 814, Saint-Victor possède 2 colonges à Cenas (montagne de Chine) et une autre à Tuda (la Toue) où réside un prêtre. Le chapitre en 1180 y possède des droits ecclésiastiques, mais on ne sait lesquels, sans doute une partie de la dîme. La situation se complique par la suite avec la présence de deux églises, d’une chapelle et de deux prieurés. En effet, en 1351, les Pouillés recensent la prébende du chapitre, un chapelain de Saint-Pierre, un autre de Sainte-Marie, deux recteurs, un de Saint-Clément, l’autre de Saint-André, enfin un hôpital dit de la Clusa de Barulis. Sans nous attarder pour l’instant sur ces différents lieux, nous allons tenter de découvrir la réalité du XIIe siècle.

 

Sont cités deux chapelains desservant une église dédiée à saint Pierre, l’autre à sainte Marie. Lors de la visite pastorale de 1677, il est dit que l’église paroissiale est dédiée à saint Pierre, mais que l’église paroissiale nostre dame avoir esté desmolie despuis un fort long temps ny ayan que le presbitaire qui soit en estat, le curé de nostre dame avoir esté obligé de faire ses fonctions curiales dans l’église saint Pierre. Le même constat est décrit en 1684, mais encore plus explicitement. Et désirant de monter à l’ancienne paroisse sous le titre Nostre Dame pour y continuer nostre visite, il nous a esté dit par les curés, consuls et plus aparents dudit lieu que le service de lad église avoit esté entièrement uni et transféré à l’église de la paroisse de saint Pierre de l’autorité des seigneurs évesques nos prédécesseurs et du consentement universel de tous les habitans, pour estre icelle beaucoup plus comode à tous le peuple, eu égard à l’esloignement qu’il y a du village à lad’ paroisse nostre dame, à laquelle le peuple va en procession tous les ans les festes de la Vierge, que on y célèbre la messe et qu’à présent les sacremens sont administrés par l’un et l’autre desdits curés à la paroisse de st Pierre.

 

Ici encore, nous relevons une ancienne paroisse, celle dédiée à Notre Dame. Elle est éloignée de l’église Saint-Pierre du village, mais on y va en procession les jours de la fête de la Vierge. L’église Saint-Pierre n’est pas celle qui est élevée aujourd’hui dans le village de Barles, seulement construite en 1853 sur l’emplacement d’une chapelle dédiée à saint Roch [8]. C’est celle qui se trouve dans le cimetière, un peu à l’écart du village. Selon Collier, cette église est d’origine romane. Mais où se trouve l’ancienne église Sainte-Marie ? Sans doute au château, c’est ce qu’indique la carte de Cassini. Les textes des deux visites pastorales laissent entendre également qu’il s’agirait de deux paroisses, possédant chacune un curé, mais que les offices se font dans l’église Saint-Pierre. Cela correspond aux deux chapelains rencontrés en 1351. Il ne faut pas s’en étonner, Barles en 1315 étant la commune la plus peuplée de Haute Bléone avec 665 habitants.

 

Il est donc très probable qu’il y ait eu deux lieux de culte au XIIe siècle, desservant deux communautés, une perchée, au château, une autre près de la rivière. Mais il pourrait encore y en avoir une troisième, celle que l’évêque décrit en 1683 comme prieuré rural : une chapelle sous le titre de saint André à présan possédée par messire Joseph fermier bénéficiaire de nostre église cathédrale où il y une chapelle entièrement ruinée à l’entour de laquelle il y a un cimetière profané et où tous les ans le jour de la pentecoste on y va en procession, le revenu duquel consiste en deux charges blé, une panal lentille. Cette chapelle est celle qui est signalée en 1351 avec le rector de sancti Andree de Barulis. Là aussi, quoique la chapelle soit entièrement ruinée et le cimetière profané, les habitants s’y rendent en procession le jour de la Pentecôte. Le cadastre napoléonien de 1825 cite un quartier Saint-André dans la section E du Forest. Les cartes IGN modernes livrent près du Forest le lieu-dit Le Prieuré, à 600 mètres au SSO du village de Barles, sur la rive droite du Bès. C’est là qu’il faut placer le prieuré de Saint-André.

 

Le deuxième prieuré rural est sous le titre de saint Clément. Il est signalé en 1351 et décrit par l’évêque en 1683 comme possédé par messire François Geofroi de la Tour Carrée en Dauphiné qui est abattu, le revenu duquel consiste en deux charges de blé, ne faisant aucun service. Il subsiste aujourd’hui sous forme d’un hameau appelé St Clément avec une croix. La carte de Cassini y place une église.

 

Beaujeu. Les trois paroisses de Clochario, Bello Joco et de Ouchis

 

Saint-Victor en 814 est bien implanté à Beaujeu, 2 colonges à Buxeto, La Bouisse Haute et Basse, 2 colonges et 1 bergerie à Capa, Chappe, 1 colonge à Castelione Castellane, 2 colonges à Sebeto La Sébière et 1 colonge et 1 bergerie à Olegolis Auche. Nous avons vu qu’au XIe siècle, ils récupèrent la terre de Cerasia ou Cérasiolo La Sériège, puis tout un lot de terres à Arpaud, la Colle d’Arpaud et Pibaou. Enfin, ils sont seigneurs du Clucheret et obtiennent la moitié de la dîme sur les vignes situées au Pont, à la Condamine, à Recuit, entre autres.

 

Il existe trois communautés avec chacune leur église. Au Clucheret, Saint-Appolinaire ou Sainte-Marie, est un prieuré desservi par Saint-Victor [9] (Photo 2). Les deux églises de Bello Joco et de Ouchis, Beaujeu et Auche, sont des prieurés aux mains des Chanoines de Saint-Ruf. Celle de l’Auche est dédiée à saint Pierre qui donnera son nom au hameau de Saint-Pierre. Primitivement, cette église était située sur un mamelon 200 mètres à l’ouest du lieu-dit le Prieuré jouxtant l’emplacement d’une enceinte protohistorique réinvestie par les gallo-romains (murs en gros blocs et fragments de tegulae. Photo 3). Celle de Beaujeu est sous la titulature de Notre Dame. Ces trois églises formeront trois paroisses jusqu’au XVIIe siècle, puis celle du Clucheret deviendra simple succursale. Au même moment seront fondées deux chapelles pour desservir les hameaux de Boulard et de Fontfrède. La paroisse du Clucheret possède un statut particulier car elle ne dépend pas de celle de Beaujeu, mais de celle La Javie qui est l’église-mère des moines de Saint-Victor en Haute Bléone. Même après la Révolution, on constate ce fait lors des visites pastorales de la fin du XIXe siècle. Le partage des paroisses issu du Moyen Age perdure encore bien après la disparition de ceux qui l’avaient façonné.

 

Blégiers. Chanolles. Chavailles. Champourcin

 

Saint-Victor en 814 possède 1 colonge et 1 bergerie à Cangnola Chanolles. Le chapitre de Digne, au XIIe siècle, possède des droits sur l’église de Blégiers et a des biens à Champourcin et à Chanolles. En 1476, le chapitre cède à l’évêque son domaine de la Roche-de-Blégiers [10]. N’est donc cité qu’une église, celle de Blégiers. Pour en savoir plus, il nous faut recourir à des textes plus récents.

 

- Blégiers. Le village et l’église de la Roche-de-Blégiers.

Il y a une église au XIIe siècle, mais ce n’est pas celle qui existe actuellement. Nous apprenons en effet, lors de la visite de 1683, que l’église paroissiale est esloignée dudit village, sous le titre de Notre Dame de Bojeu. Puis, l’évêque est descendu à la maison claustrale au dessous de laquelle nous avons trouvé une chapelle sous le titre de sainte Barbe dans laquelle le service se fait le plus souvent pour la plus grande commodité des habitans attandu l’éloignement et les mauvais chemins qu’il y a pour aller à la paroisse. Féraud, en 1844, complète cette première information : l’église paroissiale de Blégiers est de construction récente. Ce n’était d’abord qu’une petite chapelle que l’on a agrandie à différentes reprises, et dont la dernière ne date que de quatorze ans. Il y en a une autre qui paraît fort ancienne ; elle est bâtie sur une hauteur, et l’on trouve, dans ses environs, beaucoup de décombres qui portent à croire que le village y était aussi construit dans le principe.

 

Ces deux textes indiquent un transfert d’habitat, d’une hauteur au bord de la Bléone. Le premier village était perché et peut correspondre à cette Roche-de-Blégiers qu’Isnard ne sait où placer. Il existait en 1476, date où il apparaît dans un texte (cité par E. Isnard). La population s’étant déplacée en contrebas, l’église a continué de fonctionner comme paroissiale. Elle était en état lors de la visite de 1683, mais les paroissiens préféraient utiliser la chapelle Sainte-Barbe du village plus commode, attandu l’éloignement et les mauvais chemins qu’il y a pour aller à la paroisse. Cette chapelle Sainte-Barbe est devenue ensuite l’église paroissiale mais a repris la titulature de la première, Notre Dame.

 

Reste à situer ce premier habitat. La carte de Cassini, les quartiers du cadastre napoléonien ne livrent aucun élément de réponse. Seule, la carte IGN ouvre une possibilité, le cimetière. Il est situé sur une colline au nord du village, le dominant d’une soixantaine de mètres. Mais la pente est trop forte pour la gravir du village, il faut faire un long détour en remontant le ravin du Mardaric vers l’ouest, puis revenir vers l’est pour parvenir au cimetière. Il est sans doute le seul témoin de ce premier habitat et de son église. Un sacristain du monastère de Lérins en était issu, Aldebert de Bligerius. Il est cité cinq fois entre 1110 et 1137 [11].

 

La visite du site en septembre 2006 a permis de reconnaître ce qui subsiste de l’ancienne église. Seule une partie de la façade est encore en place sur une hauteur de 3 mètres, avec une porte dont l’encadrement est constitué par un arc plein cintre en pierre de tuf (Photo 4). L’emplacement de l’église est encore visible et offre une contenance de 68 m². Dans le cimetière qui jouxte, les habitants nous ont relaté la découverte de cinq tombes alignées dont la partie haute était recouverte de tegulae disposées en bâtière. L’une d’entre elles a été repérée sur le site.

 

- Chanolles. La Motte

Cangnola en 814, quelques biens au chapitre au XIIe siècle qui continue de percevoir la dîme au XVIIe siècle. L’église Saint-Jean-Baptiste et le cimetière sont dans le village. Le seul indice révélateur d’un site du premier âge féodal est fourni par le toponyme La Motte livré par le cadastre de 1825. Il serait situé au sud du village, mais il n’en subsiste aucune trace.

 

- Chavailles

Rien n’apparaît de son existence au Moyen Age. En 1683, est citée une chapelle sous le titre de saint Sauveur, succursale de l’église de Blégiers. Féraud avance une pierre datée de 1233 sur le mur d‘enceinte. En 1865, lors de la visite pastorale, il s’agit d’une église sous le titre de saint Laurent. La documentation, comme pour Chanolles, ne permet aucune avancée.

 

- Champourcin. Notre Dame de Beauvezer et la Grange Neuve.

Le chapitre y possède des biens en 1180. Le village, dépeuplé lors de la peste, n’a pu récupérer son fonds de population. La paroisse est rattachée à celle de La Javie, bien que le lieu soit lié d’abord à Chanolles, puis à Blégiers, maintenant à Prads. Un indice est fourni en 1683 lors de la visite pastorale : l’église de Champorcin est au dela la rivière de Bleone, fondée sous le titre de Nostre Dame de Beauvezer. Serions allé au village pour y visiter une petite chapelle que les habitans ont fait bastir à leurs frais et dépans et qu’ils entretiennent.

 

On a ici une église paroissiale délocalisée du village par la Bléone qui les sépare sans aucun pont pour franchir la rivière, encore aujourd’hui. Cent ans après cette visite, la carte de Cassini signale l’église paroissiale au village et une chapelle succursale de l’autre côté de la Bléone. La chapelle du village citée en 1683 s’est transformée en paroissiale, l’ancienne en simple chapelle.

 

A côté de cette première église, s’étend un vaste terrain plat, arrosable, favorable aux cultures vivrières, accompagné d’un bâtiment d’exploitation dit la Grange Neuve. Ces granges apparaissent au XIe siècle, fondées par des moines colonisateurs et défricheurs [12]. Ce sont des bâtiments dépendant d’une seigneurie ou d’un monastère où l’on emmagasinait les récoltes et en même temps les produits de la dîme et de la taille. Il est probable que c’était là qu’étaient situés les biens du chapitre de Digne.

 

 

Le Brusquet et ses quatre églises

 

Saint-Victor en 814 possède une colonge à Lebrosca, Le Brusquet. Mais c’est à Anana, Mannano, près du Mousteiret, à Talpino et Saint-Damien que sont concentrées ses principales exploitations en Haute Bléone avec un village, 9 colonges et 3 bergeries. En 1055, les moines récupèrent quelques biens au Brusquet : à Euzière, Villaron et Serre Longue. Ils ne semblent pas en avoir au Mousteiret.

 

Cette multiplicité d’habitats relevée en 814 se retrouve en 1180 où les biens du chapitre sont constitués de quatre églises, Sainte-Marie de Mannano, Sainte-Marie d’Euzière (Photo 8), Saint-Maurice et Saint-André. En 1448, le chapitre abandonne la prébende d’Heuzières-Mousteiret au sacristain de la cathédrale. Elle consiste en une partie de la dîme des blés, des légumes et des agneaux, en la moitié du produit des vignes, du four et du moulin de Valette. En 1476, le chapitre se dessaisit de ses biens en faveur de l’évêque de Digne en échange du prieuré de Courbon. Les biens du sacristain reviendront à l’évêque au cours du XVIe siècle, avant 1526 [13]. L’évêque prend le titre de Baron de Lauzière, seigneur de Draix, Mousteiret, Marcoux, Tanaron et Le Brusquet.

 

Un problème se pose à propos du Mousteiret. Son nom indique une propriété monastique. Il apparaît en 1320 Mosterii Sancti Andrea. Mais depuis le XIIe siècle, il est une possession de l’église de Digne. De quel monastère peut-il s’agir si ce n’est pas Saint-Victor ? Isnard avance que Saint-André du Mousteiret était une possession de l’abbaye de Lérins. La carte de l’Atlas Historique indique également que Lérins est à Saint-Jean du Mousteiret [14]. Le cartulaire de Lérins cite plusieurs fois le prieuré de Notre-Dame du Mousteiret entre 1333 et 1441 qu’il localise au Brusquet, mais dans l’index géographique l’auteur place ce prieuré dans le diocèse de Senez [15]. En fait, il faut situer ce Mousteiret dans la commune de Peyroules, à l’est de Castellane, diocèse de Senez. Le prieuré sera réuni en 1443 à celui de Gratemoine, commune de Séranon.

 

Sainte-Marie de Mannano citée en 1180 fait suite aux exploitations d’Anana de 814. Elle est située sur la rive droite de la Bléone, en face du Mousteiret au lieu-dit actuellement Notre Dame et non au Mousteiret comme l’affirme Isnard. Elle est l’église originelle, lieu de rassemblement de la communauté. C’est pourquoi, elle est toujours citée avant Saint-André du Mousteiret. Quand est nommé un nouveau curé dans la paroisse, celui-ci y est conduit en procession pour son intronisation [16]. En 1684, lors de la visite pastorale de François Le Tellier, le curé lui dit que la chapelle Nostre Dame de grand nom est la titulaire de la paroisse ny ayan qu’un tableau où on y va dire la sainte messe le jour de notre Dame de demi-aoust. Car l’église paroissiale sous le titre de saint André a été transférée de l’église Nostre Dame de Grand Nom [17]. Quand l’abbé Corriol vient la visiter au début du XXe siècle, elle est en ruine, édicule de 6 mètres de long sur 5 de large et 4 de haut. Sans doute vendue à la Révolution comme bien national, elle passe dans les mains de particuliers. Les propriétaires actuels viennent de la restaurer. D’une surface totale de 28 m², orientée à 70°, elle est voûtée en berceau. Seul vestige de l’ancien mobilier, une très belle pierre sacrée posée sur un autel en plâtre et maçonnerie (Photo 6).

 

L’église Saint-Maurice est l’église paroissiale primitive du Brusquet. Elle est située sur un petit mamelon, à l’écart du village, entourée par le cimetière (Photo 6). Elle restera paroissiale jusqu’en 1845 où sera élevée une nouvelle église dans le village [18].

 

 

Draix. La Motte et La Roche-de-Draix

 

En 814, Saint-Victor possède 1 colonge à Travigio, Draix et 2 autres à Sinido, Cine. Le lieu n’apparaît pas dans les textes avant le XIIIe siècle sous l’appellation castrum de Drais. Par la suite, sont cités plusieurs seigneurs dont l’évêque de Digne à partir du XIVe siècle qui l’intégrera à sa baronnie de Lauzière. Au XVe le fief de La Roche-de-Draix est réuni à celui de Draix [19].

 

Pour connaître la situation aux XI et XIIe siècles, il faut encore avoir recours à Achard et à Féraud. Achard relate que la fête de S. Pons qui a lieu le 11 du mois de mai, est célèbre. Les jeunes gens sous les armes accompagnent la procession à une demi-lieue du Village, et le soir il y a des danses, des jeux et des prix. Féraud ajoute que l’on trouve, sur une éminence au Levant, les ruines d’un ancien couvent que l’on attribue aux Templiers. Les décombres que l’on découvre autour des habitations, annoncent que ce pays s’est dépeuplé peu à peu, à la suite de quelque désastre occasionné par l’éboulement du terrain ou par les avalanches de la neige. Si l’on examine une carte IGN, à l’est de Draix, au levant pour Féraud, se rencontre le toponyme Défens de la Motte, vocable évocateur renvoyant aux premiers châteaux de l’an Mil. Mais il n’existe aucune ruine d’un ancien village, sinon celle d’un bâtiment nommé Pellet Ruines à la cote 974. Quant au couvent des Templiers signalé par Féraud, friand de cet ordre qu’il voit partout, on n’en possède aucune preuve. Son explication d’abandon suite à un éboulement est également farfelue, il s’agit d’un transfert d’un habitat perché en un milieu ouvert.

 

Au hameau de La Rouine, le dominant à l’est sont signalées les ruines d’une tour au lieu-dit La Roche à 1070 m d’altitude. C’est là qu’était située La Roche-de-Draix. Une chapelle rurale dessert le petit hameau de La Rouine.

 

Encore ici on remarque une procession festive le jour de la fête patronale vers le premier habitat, à l’origine de la communauté. Mais pas de chapelle, ni nom de saint, seul subsiste le toponyme la Motte. Une prospection sérieuse serait à effectuer pour retrouver ce site. Quant à la tour de La Roche, seule une analyse architecturale pourrait peut-être apporter quelques lumières.

 

 

Esclangon. Le Viel Esclangon

 

Sclangone en 814 où Saint-Victoir possède 3 colonges composées de plus de 20 habitants. Esclangon n’est plus cité avant le début du XIIIe siècle comme castrum de Sclango. Plusieurs seigneurs se succèdent sur sa terre jusqu’à la Révolution et l’évêque de Digne en est décimateur [20].

 

Il n’existe aucune tradition de transfert d’habitat transmise par les historiens. Seule la carte IGN permet de le retrouver à 1 800 mètres au nord du village actuel où sont signalées les ruines du Viel Esclangon et de son cimetière à 1050 m d’altitude. C’est là qu‘il faut situer le castrum d’Esclango cité au XIIIe siècle.

 

 

La Javie. La Roche des seigneurs de Gaveda et la cella de Caudol

 

C’est à Caladio ou Chaudol qu’il faut situer la villa qui a donné son nom à l’ager Caladius, possession des moines de Saint-Victor en Haute Bléone en 814. C’est le centre administratif de cet immense domaine de plus de 50 000 hectares. C’est là qu’est concentré le maximum de population. Il existe encore une colonge à Cavadenis La Javie et une autre à Curiosco Curusquet.

 

Au cours du XIe siècle, Saint-Victor récupère avec difficulté une partie de ses biens de Chaudol, mais l’évêque puis le chapitre de Digne en possèdent également à la Roche des seigneurs de Gavea ou Gaveda (La Javie) et dans le village de Chaudol. Les paroisses de Chaudol et de La Javie forment avec Le Clucheret un prieuré unique desservi par les moines de Saint-Victor, cela jusqu’à la Révolution. Le sieur prieur réside à La Javie.

 

Les textes des XIe et XIIe siècles ne livrent pas le nom des églises de La Javie et de Chaudol. On ne sait même pas s’il y en avait. On peut cependant en repérer une à Chaudol où est citée la cella de Caudol ou Caldol en 1079, prieuré de Saint-Victor. Il est probable que l’église de Chaudol était d’abord sous le titre de saint Pierre, puis ensuite de sainte Colombe [21]. Quant à la Roche des seigneurs de Gaveda, on peut la situer sur la colline qui domine le village de La Javie où est implantée la chapelle Notre-Dame. Achard et Féraud, comme bien souvent ailleurs, y signalent les ruines d’un château des Templiers.

 

 

Marcoux. Les trois communautés de Saint-Etienne, Saint-Martin et Saint-Marcellin

 

A Mercone, en 814, il y a une colonge ainsi qu’une autre à Fraxeno. Apparemment, Saint-Victor ne récupérera aucun de ses biens par la suite. C’est le chapitre de Digne, au XIIe siècle, qui possède trois églises dans la vallée de Marcoux avec leurs dépendances, c’est-à-dire les églises de Saint-Etienne, Saint-Marcellin et Saint-Martin. On ne sait quand l’évêque reprend une partie des biens du chapitre. En 1698, lors de l’affouagement, c’est l’évêque qui est seigneur de Marcoux, le chapitre ne possède plus qu’une bastide à Saint-Martin. En 1728, on apprend que l’évêque a un château ou maison seignoriale avec un pigeonnier qui en est éloigné d’environ deux cent pas. Les chanoines du chapitre de Digne possèdent le fief de saint Martin de 50 000 cannes.En 1775, la dixme revient à l’évêque de Digne. Le seigneur possède noblement un château en mauvais état et un pigeonnier et jardin attenant au château de 120 cannes de bonne qualité. Féraud ajoute qu’on trouve presque sur le sommet de la montagne qui domine le village, des restes d’un ancien château fortifié et notamment les pierres qui supportait un pont-levis. On croit que cet édifice appartenait aux Templiers. Cet auteur est incorrigible sur la présence des Templiers.

 

Au XIe siècle, il existe donc trois communautés avec leur lieu de culte. L’église Saint-Etienne est celle qui dessert la communauté villageoise. L’église Saint-Martin fait partie du fief de Saint-Martin. Ce fief reprend le site gallo-romain romain dont nous avons reconnu l’importance. Quant à l’église Saint-Marcellin, on ne sait où la placer, des auteurs comme Emile Isnard et Viré avouent leur ignorance. Aucun toponyme de ce nom n’apparaît nulle part. Les visites pastorales de la fin du XIXe siècle font état de deux chapelles rurales, une dédiée à saint Antoine, l’autre à Saint-Martin, propriété de la famille Foresta. Mais la chapelle Saint-Antoine, dite rurale, se trouve dans le village selon la visite de 1684. Achard fournit cependant un élément supplémentaire : il y a dans cette Paroisse un Prieuré sous le titre de S. Raphael. Il ne peut s’agir du prieuré de Saint-Martin qui n’a jamais changé de nom. On a peut-être ici l’ancien prieuré Saint-Marcellin qui a changé de nom mais qu’on ne peut situer. Deux sites pourraient correspondre. A 1300 mètres à l’est du village figure le toponyme la Chapelle près des fermes de Cougourde, Champ Réon et les Bues, ensemble pouvant constituer un domaine prioral. Une autre possibilité est offerte avec ISNARD M.Z. qui cite la petite seigneurie de La Peirière à 2 km au SSO de Marcoux.

 

 

Mariaud. L’église Saint-André. La baronnie de Beaujeu

 

Rien n’apparaît à Mariaud en 814 ni aux XIe et XIIe siècles dans les textes. On ne peut tenter une approche qu’à partir de textes postétérieurs. En 1683, lors de la visite pastorale, il est cité une église dédiée à saint Etienne. Il est également dit que Mariaud dépend du prieuré de Beaujeu et que c’est l’église Saint-Pierre de Ochis qui est la paroisse la plus ancienne dudit prioré. Et bien que cette église soit démolie, l’évêque ordonne que les offices se fassent dans une chapelle élevée à son emplacement. Le prieuré de Beaujeu, nous l’avons reconnu lors du différend opposant Saint-Victor aux Chanoines de Saint-Ruf en 1218. Isnard M.Z nous informe que ce prieuré formait une baronnie composée de l’église de Beaujeu, de celle de Saint-Pierre de Beaujeu et de Mariaud.

 

Féraud affirme que Mariaud dépendait des Templiers. Il ajoute que sur le sommet du roc qui domine l’ancien village de Mariaud on trouve des restes de forte bâtisse, appelée communément le fort. Les uns croient que c’était une petite forteresse bâtie pendant les guerres de la Savoie et de la France. D’autres disent que les Templiers, établis à Faille-Feu, y avaient construit un observatoire, du haut duquel ils transmettaient leurs ordres aux chevaliers disséminés dans les environs. La carte IGN moderne l’appelle le Chastel.

 

L’église de Mariaud est maintenant ruinée, le village abandonné. Raymond COLLIER qui l’a vu il y a une quarantaine d’années dit qu’elle peut dater du XIIIe siècle [22].

 

 

Prads. L’ancienne église et Notre-Dame de Faillefeu

 

En 814, Saint-Victor possède une colonge à Prato. Au XIIe siècle, Prads n’est pas cité dans les biens du chapitre. Ce n’est que par l’affouagement de 1698 que l’on apprend que le sieur archidiacre du chapitre de Digne est prébandé audit lieu et qu’en 1775 la dixme appartient au chapitre de Digne. L’église paroissiale Sainte-Anne n’a pas toujours été dans le village. C’est ce que nous apprend Féraud : son église paroissiale était bâtie sur un rocher escarpé de 200 mètres d’élévation. L’église actuelle est bâtie dans le village et date du quatorzième siècle. Un texte inédit, rédigé par le curé de Prads Paul Charpenel en 1844, nous informe que l’église paroissiale, sous le titre de Saint-Marcel, était bâtie sur la colline dominant le village. Elle était accompagnée du cimetière. A cette date, il ne restait que quelques fondements de murs difficiles à interprétrer. L’auteur avance qu’elle aurait été abandonnée au profit d’une chapelle dédiée d’abord à la Sainte-Trinité construite dans le village, puis sous le titre de sainte Anne [23]. Il compare la situation de cette église perchée à celle de Blégiers dans le même contexte.

 

Prads est surtout connu au Moyen Age par l’abbaye de Faillefeu. Tous les historiens sont d’accord pour reconnaître sa fondation avant 1176 par les moines chalaisiens de Boscodon. Cette date n’est en effet qu’une mention de son existence dans une bulle du pape Alexandre III [24]. L’abbaye de Boscodon fut fondée en 1142. C’est peu d’années après qu’elle essaime d’abord à Prads en 1145, puis à Lure. L’abbaye de Prads fera de même vers 1200 en créant une abbaye à Valbonne dans les Alpes-Maritimes. Cinquante ans plus tard, mal gérée par un abbé, elle périclite et cherche à s’affilier à une autre abbaye. Elle passera en 1298 dans l’ordre de Cluny, puis en 1448 dans les mains du Collège Saint-Martial d’Avignon. Pillée lors des guerres de Religion, elle sera abandonnée, mais son domaine subsistera encore. C’est ce qu’on apprend lors de la visite de 1683 : tout le terroir dudit Faille Feu qui est d’une grande estandue appartient en toute juridiction à la manse collégiale de saint Marcial d’Avignon. C’est ce qui est encore confirmé par l’affouagement de 1698, le prioré et seignorie de Failhe feu laquelle libre et seignorie appartient au recteur du collège St Martial d’Avignon. Féraud ignore toutes ces données : on trouve, dans le territoire de Prads, les restes d’un couvent des Templiers, au pied de la belle forêt de Faille-Feu [25].

 

ZODIAQUE relate qu’un sondage fut pratiqué en 1971 qui a confirmé l’existence d’une église à une seule nef, avec un chœur à chevet plat orienté à l’Est. Les différentes mesures pratiquées lors du sondage par rapport à la sacristie laissent présumer qu’il n’y avait pas de chapelle latérale sur le croisillon Sud. Du monastère, il ne reste que des éléments du moulin, les murs de la sacristie utilisée comme cave et d’innombrables pierres taillées ou sculptées éparses en réemploi dans trois bergeries. Cette description où il n’existe pas de chapelle latérale sur le croisillon sud, alors qu’il en existe une côté nord, est démentie par la description de l’évêque en 1683 : nous avons trouvé une voûte presque toute ruynée et deux chapelles aux deux costés en mesme estat, des fondemens d’un cloistre et cellules. Malgré son délabrement, le prieur ou son fermier fait dire une messe annuellement au mois d’aoust à ladite église à laquelle n’y a aucun ornement. La première phrase est capitale, car elle nous décrit le plan de l’église qui est d’ailleurs identique aux églises de l’ordre de Chalais : nef à chevet plat avec deux chapelles latérales. Le cloître devait être situé contre le mur sud de la nef si l’on se réfère au monastère de Valbonne. La sacristie et la salle capitulaire étaint accolées à la chapelle latérale sud [26]. Il faut noter la présence d’un moulin.

 

 

La Robine. Saint-Pons et Saint-Vincent le Vieux ou de Garbesia

 

En 814 Saint-Victor ne semble pas avoir de possessions à La Robine. Ce n’est qu’en 1180 qu’apparaissent deux églises, Saint-Vincent de Garbesia et Saint-Pons appartenant au chapitre de Digne, mais l’évêque conserve des droits sur l’église Saint-Pons. Ces droits consistent dans la récolte de la dîme et le chapitre est prébendé audit lieu, comme stipulé lors de la visite de 1683. L’église Saint-Pons est l’église paroissiale, elle n’a pas changé de titulaire depuis 1180.

 

L’église Saint-Vincent est dite de Garbesia, mais aucun élément toponymique ou autre ne permet d’expliquer ce vocable. Emile ISNARD avoue qu’il ne reste aucune trace de ce nom. M.M. VIRE indique que cette église est en face de La Robine. En 1351, les pouillés citent le chapelain de La Roubine et un chapelain de Saint-Vincent le Vieux. On retrouve le même saint. Féraud rapporte qu’une tradition glorieuse pour la Robine porte que cette vallée a été évangélisée et desservie, pendant plusieurs années, par saint Vincent, apôtre et second évêque de Digne. Cette affirmation semble plausible bien que ce Vincent soit le premier évêque de Digne (374). C’est un évêque et non le Vincent mieux connu qui fut martyrisé et dont la fête se célèbre le 22 janvier. L’église paroissiale de La Robine, dédiée à saint Pons, a comme patron saint Vincent et depuis 1683 est ornée de tableaux, de bannières représentant le saint en évêque. La fête du saint évêque, célébrée uniquement dans le diocèse de Digne, a été fixée le même jour que celle du martyr, le 22 janvier. Les encrines ou petites étoiles noires que les bijoutiers enchâsent dans une monture en argent et qui constituent les jolies bijoux du terroir sont appellées les pierres de saint Vincent [27].

 

La visite pastorale, les affouagements, Achard et Féraud ne citent pas cette église Saint-Vincent. Seule, la carte de Cassini indique une chapelle en ruine St Vincent, en face de La Robine, sur la rive gauche du Galabre. Les cartes IGN modernes signalent au même endroit un sommet, un vallon et un ravin de St Vincent, ainsi que le Serre du clastre. C’est donc là qu’il faut situer ce Saint-Vincent le Vieux dont le qualificatif en 1351 indique déjà l’ancienneté et pourrait accréditer la sujétion de Féraud. Il pourrait s’agir d’un ermitage créé au IVe siècle par saint Vincent avant qu’il ne devienne évêque de Digne.

 

 

Tanaron. Roche Rousse

 

Aucun renseignement en 814 ni durant les XIe et XIIe siècles. Ce n’est que plus tard que l’on apprend que le seigneur du castrum de Tanerone sive de Rocca Rossa est l’évêque de Digne [28]. On ne sait depuis quand remonte cette possession. Elle est confirmée lors de l’affouagement de 1698 et Achard reconnaît que l’évêque de Digne est collateur de la Cure, et Seigneur spirituel et temporel de Thaneron. Le seul indice de Rocca Rossa est fourni par la carte IGN où figure à 300 m au nord de Tanaron le sommet dit La Tour dominant de 60 m le village.

 

 

Verdaches. Le transfert d’habitat et d’église

 

En 814, Saint-Victor possède 2 colonges à Carcas, Charche, composées d’au moins 4 fermes rassemblant plus d’une quarantaine de personnes. Saint-Victor ne récupère aucun bien au XIe siècle. En 1055, Raimbaldus de Verdachis est cité comme témoin parmi les chevaliers accompagnant le podestat Arbert de Mison lors de la révolte des alleutiers. Il est sans doute possessionné à Verdaches comme un des fidèles des Mison-Dromon. L’affouagement de 1698 nous apprend que l’évêque de Digne est l’un des seigneurs et qu’en 1728, il en perçoit la dîme.

 

La première communauté n’est pas installée au village actuel de Verdaches, mais à l’emplacement de la chapelle Saint-Domnin et du cimetière, sur la butte qui domine le village au NNO (Photo 9). Le transfert va s’effectuer au cours du XVIIe siècle. En 1677, ladite église est en haut et la chapelle de saint Jean Baptiste qui est en bas pour la commodité du peuple. En 1683, l’évêque relate que nous serions descendu de ladite paroisse sainct Donin en la chapelle nouveleman construite par notre permission au hameau des Jauberts sous le titre de sainct Jean Baptiste dans laquelle il y a un autel. C’est ce hameau des Jauberts qui va former le nouveau village et la chapelle Saint-Jean va devenir l’église paroissiale reprenant la titulature de la première. Cette dernière sera alors transformée en simple chapelle.

 

 

Le Vernet. Villevieille et le prieuré de Saint-Clément

 

En 814 Saint-Victor possède une bergerie à Olegolis, Auche. Ce n’est qu’en 1113 qu’on apprend par une confirmation du pape Pascal II que Saint-Victor possède l’église Saint-Clément du Vernet. En 1206, le seigneur Raimbaldus de Beaujeu fait don à l’église Sainte-Marie de Clochario, alors à Saint-Victor, des tailles qu’il percevait sur les hommes de Saint-Clément du Vernet [29]. Saint-Victor gardera Le Vernet jusqu’à la Révolution.

 

Le prieuré de Saint-Clément n’a pas été à l’origine des deux villages du Vernet. En effet, en 1683, lors de la visite pastorale, l’église paroissiale est située au Bas Vernet et a comme titulaire sainte Marthe. Au Haut Vernet, il y a également une église, celle-ci dédiée à saint Pancrace (Photo 10). Ce n’est pas celle qui est aujourd’hui dans le village, mais la chapelle Saint-Pancrace située par les cartes modernes 300 m au sud du village. En 1683, l’évêque se rend à la paroisse du plus haut Vernet dont l’église est sous le titre de saint Pancrace, esloignée dudit village, mais ladite église avoit esté ruinée pendant les guerres civiles et les habitans ont demandé que le service de ladite paroisse feut transféré à une chapelle sous le titre de saint Martin que les habitans ont fait bastir à leurs frais et dépans contre le village, que Mgr de Bollogne a visité en 1651, ce transfert fut confirmé en 1662. Cette chapelle Saint-Martin devient paroissiale reprenant la titulature de la première église, Saint-Pancrace. Jusqu’à la fin du XIXe s., les paroissiens du Haut Vernet continueront d’aller en procession à l’ancienne église, le jour de la fête de saint Pancrace le 12 mai.

 

L’évêque ajoute ensuite qu’il y a un prioré rural monacal possédé par Mr de Lisle religieux de l’abbaye de Saint Victor les Marseille sous le titre de saint Clément, la chapelle estant ruinée où il y a un cimetière sur le grand chemin sans estre fermée la terre s’éboulant dans le grand chemin ; on y trouve quantité d’ossements ce qui estant profanés par les passants ce qui cause un grand scandale. Le prieuré est encore cité lors de l’affouagement de 1698, le sieur prieur de Lislle possède une chapellanie sous le titre de st. Clément. Puis il disparaît définitivement.

 

Pour tenter de retrouver cet ancien prieuré, il faut consulter le cadastre napoléonien de 1825. Dans la section B de Saint-Martin, est cité un quartier Saint Clément joint au quartier le Priorial et proche du quartier de Villevieille. Ces quartiers sont situés au sud du Haut Vernet. Les trois toponymes sont assez clairs pour permettre d’identifier dans ce secteur le premier habitat et la première église. Des recherches seraient donc à effectuer et plus précisément le long de l’ancien chemin du Moyen Age, dit en 1683 le grand chemin [30].

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[1] ISNARD M.Z. Etat documentaire et féodal de la Haute-Provence, Digne, Vial, 1913 (in 8°, 496 pages).

[2] La carte n° 75 de l’Atlas Historique, op. cité, indique Saint-Pierre de Chaudol comme possession de Saint-Victor, alors que l’église est par la suite sous le titre de Sainte-Colombe.

[3] Le différend qui oppose Saint-Victor aux Chanoines concerne uniquement des possessions situées à Beaujeu. Il ne faut donc pas tenir compte de ce texte, comme on l’a fait, pour intégrer la commune de Mariaud dans les biens de l’abbaye. Il s’agit d’ailleurs de seulement 8 sétérées de terres, c’est-à-dire à peine 2 hectares, 1 ha 76 précisément.

[4] ISNARD Emile, « Essai historique sur le chapitre cathédral de Digne (1177-1790) », S.S.S.L. ,T. XVI, 1913-1914.

[5] VIRE M.M. op. cité, p. 61.

[6] Prébende : revenu perçu par le chanoine d’une cathédrale ou d’une collégiale.

[7] Les visites pastorales de l’ancien Régime se résument seulement à deux. Une, incomplète, en 1677 effectuée par le Vicaire Général, l’autre en 1683-1684 par Mgr Le Tellier (AD AHP 1 G 5).

[8] COLLIER Raymond, La Haute-Provence monumentale et artistique, Digne, 1986, p. 383-384.

[9] En 1079 cellam sancti Apollinaris ad Clocer, en 1206 Sainte-Marie de Clochario. A partir de cette date, l’église sera toujours dédiée à la Vierge, Notre-Dame de Beauvezer en 1683, de l’Assomption en 1844 (Féraud). Curieusement, Achard avance qu’elle est dédiée à saint André.

[10] ISNARD Emile, op. cité, p. 141. L’auteur avoue ne pas savoir où situer ce fief de la Roche-de-Blégiers.

[11] MORIS H. et BLANC E., Cartulaire de l’abbaye de Lérins, Paris, 1883, p. 81, 83, 123, 173 et 183.

[12] Grange est issu du latin populaire granica, du latin granum, grain.

[13] ISNARD Emile, op. cité, p. 141, 298-299. Les biens du sacristain sont décrits en 1320 quand ils sont encore aux mains du chapitre. Voir note 3 sur le Mousteiret.

[14] Atlas Historique. Provence, Comtat, Orange, Nice, Monaco. Baratier, Duby, Hildesheimer, Paris, 1969, carte n° 75.

[15] MORRIS Henri, Archives ecclésiastiques, série H, Nice, 1893, H 80, 81, 887.

[16] Cérémonie du 16 janvier 1683 décrite par CORRIOL, Essai de monographie, Le Brusquet, Lauzière, Le Mousteiret, Sisteron, 1909, p. 133-135. Il évoque la procession de fidèles portant statues et bannières et traversant la Bléone sur une planche.

[17] AD AHP 1 G 5, f° 79-81.

[18] CORRIOL, op. cité, p. 135, confirmé par l’inventaire de 1906 : chapelle Saint-Maurice qui est l’ancienne église paroissiale dans le cimetière.

[19] Informations tirées de l’Atlas Historique et d’ISNARD M.Z., op. cités.

[20] L’évêque perçoit la dîme, mais en contrepartie doit entretenir l’église, sauf les murs et le clocher qui étaient à la charge de la communauté.

[21] Voir note 134. C’est dans le cimetière Saint-Pierre que les alleutiers ont détruit le moulin en 1055.

[22] COLLIER R., op. cité, p. 140-141.

[23] Cahier contenant plusieurs documents, dont le Livre de la Fabrique et Annales de la paroisse de Prads. Archives particulières.

[24] ZODIAQUE (1975 et 1980) op. cités, p. 57. COLLIER R. (1986), p. 143. ATLAS, carte 77. Dans son commentaire sur les communes, ATLAS commet cependant une erreur : abbaye de ND de Faillefeu, abandonéne peu après sa fondation, unie à Valbonne, puis à Boscodon au XIIIe.

[25] Il est regrettable que la seule « Histoire des Basses-Alpes » de Féraud serve d’unique référence pour les amateurs du passé historique de leur département.

[26] Voir le plan des abbayes chalaisiennes dans ZODIAQUE, Abbayes soeurs de l’Orde de Chalais, op. cité, p. 17 et 44-45.

[27] TROUCHE F. (chanoine), Ephémérides des saints de Provence, Semaine Religieuse, 1923-1924 (repris par Marcel Petit, 1992, p. 16) Cet auteur évoque comme Féraud la vocation d’ermite de Vincent dans la solitude des montagnes. D’abord déclaré par les historiens comme le deuxième évêque de Digne, successeur de saint Domnin, Vincent est aujourd’hui considéré comme le premier évêque. Domnin, compagnon de Vincent et de Marcellin, mourut avant que ne soit créé le diocèse de Digne. Il est cependant le patron de la ville épiscopale, tandis que Vincent est le patron du diocèse.

[28] ISNARD M.Z., p. 403.

[29] CSV, n° 986, ainsi que 987 daté de 1227 (confirmation par le fils de Raimbaldus). Les deux textes du cartulaire emploient la formule taliis et quistis (toltes et questes),deux mots pour exprimer la taille, imposition sur les personnes et les biens.

[30] Pour ce faire consulter la carte de Cassini qui présente deux voies parallèles.


 

 

Pièces justificatives

 

Proposition de traduction

 

I. Charte de Chaudol, 1048

Restitution de la villa Caldulus

CSV 737

Au nom de la sainte et indivisible Trinité, moi Gosfredus et Bretrannus mon frère, marquis et comtes de Provence, et les illustres personnes Guilielmus, Guigo, Isnardus, Dodonus, Pontius et Hobertus, avec nos épouses et héritiers, suite à la plainte et interpellation que le seigneur Isarnus, abbé du monastère de Saint-Victor de Marseille et des moines dudit lieu ont faites contre nous, au sujet de la villa dite autrefois Caladius, aujourd’hui Caldulus, laquelle nous tenons en notre possession, pour examiner une charte très ancienne, en présence des hommes ci-dessus, dans laquelle il est écrit que Nemfidius, autrefois patrice, et son épouse Adaltrude, avec les trois fils qu’ils ont eu, ont donné la dite villa sus nommée, par une charte légitime de donation, sur l’autel qui est consacré en l’honneur de Dieu et de Sainte-Marie toujours Vierge et de Saint-Victor, martyr, au monastère ci-dessus nommé ; et nous avons craint en la colère de Dieu, qui est effrayante et grandement redoutable, nous en sommes tombés et avons tremblé.

 

C’est pourquoi, après un sain conseil salutaire, nous rendons par déguerpissement ladite villa à l’autel de Sainte-Marie toujours Vierge et de Saint-Victor élevé dans le monastère de Marseille, ainsi que les habitants dudit lieu, tant présents que futurs, à savoir que, par cette manière ceux-ci l’aient, la tiennent et la possèdent sans aucune contre interpellation et inquiétude, et pour que nous et nos héritiers et à plus forte raison ceux qui sont nés de notre progéniture ou qui sont à naître, ne demandent, ne fassent rapine ni fassent subir nul cens et nul service au sujet de ladite villa. que ce soit par nous ou par une autre personne à notre place, à moins peut-être que les dits habitants dudit lieu ne veulent donner quelque chose par seule charité.

 

Si quelques marquis, comtes, vicomte ou quelque autre personne, homme ou femme, tentaient d’annuler cette donation et déguerpissement ou d’inquiéter en quoique ce soit, il n’aura aucune « société » de notre part, mais devra payer 60 livres d’or auxdits habitants du lieu. De plus, que toutes les malédictions qui sont écrites dans le nouveau et l’ancien Testament tombent sur lui, à moins qu’il ne satisfasse une légitime pénitence.

 

La charte de cette donation ou déguerpissement a été faite l’année de l’incarnation du Seigneur Mil XLVIII, 2e indiction, 3e épacte, lune 18. Obertus a confirmé.

 

 

II. Donation du 16 mai 1038

CSV 738

L’autorité antique d’une loi ordonne qu’elle soit un devoir en n’importe quel lieu, lorsque deux ou trois hommes la confirment sous serment, quelqu’un, poussé par une quelconque nécessité, a besoin des écrits d’un autre temps. Vraiment, en ces temps modernes, sans chartes et sans écrits, il faut croire les serments.

 

C’est pourquoi, moi, appelé Hugo, dignitaire élevé par la grâce de Dieu dans le service de la sainte maison de Digne, et mon père Guigo, lequel par son pouvoir m’a fait évêque, poussé par ma prière, touché par l’amour de Dieu, pour la rémission de nos péchés passés, présents et futurs, au sujet des alleux qu’on appelle Caladium, que par jugement antique la moitié de la dîme appartient à l’église de Saint-Victor, nous en faisons aumônes et donations à Dieu tout puissant et au monastère de saint Victor martyr de Marseille, ainsi que cela est dit, pour que par les prières des serviteurs de Dieu et la miséricorde de l’ineffable Dieu tout puissant nous méritions ainsi la rémission de tous nos péchés.

 

Et pour que cette charte de donation ne soit pas abolie en aucun temps, nous l’établissons sous la constitution de deux (cent ?) livres de cens, donnés aux moines à chaque anniversaire, par serment à perpétuité, sur l’autel de la sainte église de Digne. Ainsi, si quelqu’un, nous ou nos successeurs dans les temps futurs, voulait aller contre cette charte, qu’il soit poursuivi par la colère de Dieu tout puissant, à moins qu’il ne fasse pénitence. Donc, moi, par la grâce de Dieu, élevé à la dignité, de nom propre appelé Hugo et mon père Guigo, sous la tutelle duquel il m’a élevé à l’épiscopat, poussé par ma supplication, j’ai confirmé de ma propre main cette constitution et des témoins que nous avons appelé ont confirmé, au sujet de la constitution dont nous avons parlé plus haut.

 

Cette donation ou charte a été faite l’année de l’incarnation du Seigneur Mil XXXVIII, 6e indiction, aux 17e calendes de juin, 3e jour.

 

 

III. Charte de Chaudol. Entre 1021 et 1048

CSV 741

Notice de convention et de juste division des biens qui fut faite entre le seigneur abbé Isarn avec ses frères moines de Saint-Victor et les alleutiers, a savoir Raimbaldus et son frère Magnerius et Ermenricus.

 

Donc ils ont convenus entre le seigneur abbé et eux pour que de tous les alleux qui sont dans la villa de Caldol, Saint Victor et ses moines servants en possèdent la moitié, excepté les manses de leurs pères. De ces dites manses ils doivent toute la dîme à Saint-Victor. En outre, ils ont convenus que de toute la terre inculte, les moines en possèdent 11 parts et eux 12, excepté ce que les alleutiers possèdent en leur propres, pour leurs manses, au sujet desquelles ils peuvent fournir des témoins garants. En plus, ils donnent à Saint Victor la terre qui est aux confins de Cerasiolo, tout ce qu’ils ont dans le dit village.

 

Si quelqu’un voulait rompre ce dit don, que ce soit par la permission ou le pouvoir de ceux-ci, ou par nous ou quelqu’un de nos héritiers, ou par un autre homme ; alors que tombe sur eux la malédiction qui fut proférée sur Core, Dathan et Abron et sur le traître Judas qui trahit de Seigneur.

 

Que ce don soit ferme et stable et perdure dans les siècles des siècles, amen. En outre il est donné 30 sous et que la dite convention soit ferme et stable en tout temps.

 

Ont signés : Raimbaldus prêtre donateur, ses fils et son frère Magnerius.

 

 

IV. Villa Caladius – 1055

CVS n° 739

Relation des faits et des preuves éclatantes, comment, en présence du seigneur Arbert, de sa femme et de son fils Guidone, de Pierre, abbé de Saint-Victor et des moines et des alleutiers de la villa dont le nom antique est Caladius, ont fait et tenu un plaid entre eux, au sujet des injures, rapines et offenses.

 

Les noms de ces alleutiers sont, à savoir, Magnerius et son fils Garnulfus, Guido, Pons et Tassilo son neveu et Aimé, fils de Raimbert prêtre. Tous ces hommes ont fait de nombreuses rapines dans leurs diverses possessions et de grandes offenses et injures envers les moines de Saint-Victor justes possesseurs de ladite villa Caladius, lorsque, un certain jour, incités par le diable, ils ont convenus également de faire ladite rapine et injure, et de montrer leur hostilité contre le Seigneur et les moines de Saint-Victor, dans le cimetière de Saint-Pierre et de Saint-Martin, ils ont détruit le moulin et deux paroirs, sans raison.

 

Quand les moines dudit lieu apprirent cela, avec leur prêtre furent stupéfaits, ensuite ils prirent la décision de rechercher pour injure de justice, (comment cela avait eu lieu). Vraiment ceux-la, alors qu’ils avaient l’esprit captif, aussitôt se précipitèrent sur eux, déchirant leurs vêtements et les fouettant, avec des injures ignominieuses, et avec peine leur permirent de partir.

 

Quand la chose parvint aux oreilles du susdit podestat, à savoir le seigneur Arbert, son épouse Guisle et leur fils Guidone, remplis de colère, ils ordonnent aux deux parties de se présenter devant eux. Donc recherchant de quelle façon une action si inique fut accomplie, ils ordonnent que des fidéjusseurs soient donnés réciproquement (aux deux parties) en sa présence, et que le jugement par l’eau froide les partagent et les amendent, le jour même. Ce qui fut fait. Ce qui est certain et ostensible c’est que par ce jugement de Dieu, Magnerius, à cause du sacrilège qu’il a commis, doit une amende de 600 sous, semblablement Tassilo, 600 sous et Aimé, 600 sous.

 

(….) Après cela, ledit père abbé Petrus et les moines venant devant ledit podestat, font interpellation pour que la cause de tant de maux soit devant tous déplorée. Raisonnablement il demande que la cause de tant de maux soit reconnue devant tous par un jugement de Dieu. Ce qui est fait et exécuté scrupuleusement.

 

Premièrement, les dits alleutiers perdirent la terre et le lieu dans lequel ils avaient détruit le moulin et les paroirs. Ensuite, dans le lieu qui est dit Bodenicus, trois modiées ; dans le même mont Bodenicus, à la colle Carpal, trois modiées ; d’autre part dans le lieu dit Adelzeria, quatre modiées ; à la vigne de Arpal, une demie modiée ; à Pubula, deux setérées ; près de la vigne des moines, qui est proche de la villa, à l’occident, une modiée ; au mont Castellare, dans lequel fut depuis longtemps le château, ils perdirent tout, excepté la sixième partie, ainsi que le jardin qui était en possession de Magnerius, à Villarone, que tient Magnerius avec Geirardo, deux modiées ; à Villarone, à Rover, une modiée ; à Lobosa, cinq sétérées qu’ils avaient avec Tassilone ; à Serre Longue, deux modiées.

 

Voyant ceux-ci qui avaient (accompli) une si grande et durable rapine, par des prières prient le seigneur abbé et les moines de leur miséricorde et de remettre la peine. Donc, ayant tenu conseil, devant le podestat et ses chevaliers, ils prient ledit père abbé et ses moines, par l’amour du Tout-Puissant et de tous les saints, de leur retirer toute l’amende de trois fois 600 sous, et que telle convention au sujet des terres qu’ils ont perdu par le jugement de Dieu, ils en feraient déguerpissement sûr et très ferme. Ce qu’ils font dans la main dudit abbé et des ses moines.

 

En outre, par la même convention, ils donnent la moitié de la dîme de leurs manses et de toutes les terres qu’ils possèdent dans le territoire de la dite villa. Cette moitié, ils la donnent à Saint-Victor et aux moines tant présents que futurs. Que si par la suite, eux et leurs héritiers voulaient rompre le déguerpissement susdit des terres ou ledit don, en présence des susdits podestats, de leur conseil et de leur instance, il soit statué définitivement et fermement que tous les alleutiers ou leurs héritiers règlent les trois fois 600 sous à Saint-Victor et à ses moines.

 

Donc par cette convention de déguerpissement faite et le don de Mainerius, de Tassilone et de Aimone et de leurs héritiers, ledit abbé Petrus et ses moines furent cléments, pour que ceux qui étaient redevables, après leurs prières suppliantes, en leur pardonnant, leur ont remis la susdite amende, à savoir les trois fois 600 sous. Par telle convention comme dit plus haut, se sont embrassés réciproquement d’un ferme amour et sont repartis chez eux.

 

Cela fut fait en présence et sous la conciliation du seigneur Arbert, de son épouse Guisla et de son fils Guidone, de leurs nombreux chevaliers assistants et consultants, dont voici les noms : Raimbaldus de Verdachis et Johannes prêtre, Pontius son frère, Geraldus vicaire, Rotlandus, Rostagnus, Ronninus, Stephanus Ruffus, Willelmus, Pontius Guinardus, Brunitus, Isnardus, Helias, Flodulfus et de nombreux autres hommes, dont les noms, décrivant brièvement, nous nous sommes abstenu de transcrire.

 

Au sujet des terres du prêtre Raimbaldus, lesquelles, quand admirablement il avait pris l’habit de saint Benoît, il avait donné à Saint-Victor et à ses moines, il est manifeste à tous les hommes que ses fils firent ridicules lorsqu’ils interpellèrent les moines de Saint-Victor, le jour même, alors qu’ils avaient perdu par le jugement de Dieu et qu’ils avaient fait déguerpissement.

 

La relation de cette convention fut faite le 8e jour des calendes de novembre, l’année de l’incarnation du seigneur 1055, 8e indiction, sous le règne du roi Henri.

Poncius, moine, a transcrit.

 

 

V. Charte de Gaveda – 1069 9 mars

CSV 742

Au nom du Seigneur. Moi Arbertus, mon fils Guido et son épouse Aloiis et mon neveu Arbertus, lesdits Guilelmus et Petrus, sommes donateurs au Seigneur Dieu et à Sainte Marie et Saint Victor du monastère de Marseille, de la moitié du château (castrum) de Gaveda. Et ladite moitié avec toutes ses dépendances qui dépendent dudit château, à savoir les eaux, les moulins, les prés, pâtures, jardins, maisons isolées ou groupées, les sources (caput aquis), les réservoirs (aquariis), les eaux canalisées ou détournées (vie ductibus vel deductibus), avec les arbres fruitiers et infructueux, les forêts, garrigues, les terres cultes et incultes (hermes), avec les chemins, toutes les choses, tant ce que nous avons ici et devons avoir, qui nous est parvenu par nos parents ou par acquisition ou par quelque autre voie. Ainsi toute cette moitié, avec les bâtiments et toutes leurs dépendances, nous les donnons au Seigneur Dieu et à Sainte Marie et Saint Victor du monastère de Marseille, au seigneur abbé Bernardus présent et à tous les abbés ses successeurs et aux moines demeurant dans ledit monastère, présents et futurs, en perpétuelle et intègre possession, pour le rachat de nos âmes.

 

Or s’il arrivait que je meure avant mon fils ou que mon fils meure avant moi, quiconque de nous deux soit mort le premier, ladite moitié dudit château ainsi que l’autre moitié décrite plus haut,semblablement et puissamment demeurent audit monastère de Saint Victor en propre, sans nul agrément humain et ainsi de l’intégralité de tout le château avec tous ses dépendances soit le domaine (dominium) dudit Saint Victor.

 

Donc, moi et tous ceux nommés plus haut nous faisons évacuation et cession au Seigneur Dieu et à sainte Marie et Saint Victor martyr du monastère précité, que, depuis ce jour et par la suite, durant toute la vie de notre temps, soit à Saint Victor et aux hommes précités, à savoir Caldium et Clocherium, soit toutes les possessions et leurs dépendances, que en quoi que ce soit nous ne reprendrons ni appréhenderons ni rapinerons, que nous ne ferons aucune invasion par violence, que nous n’opprimerons par aucune force les dits hommes précités, ni que nous ne recevrons le receut comtal qui fut injuste, ainsi ce que nous prenions sur les porcs, ainsi que les services que nous avons requis jusqu’à ce jour et que nous ne requerrons jamais plus pour toujours à aucun homme et à aucune femme ultérieurement. Si quelque homme ou femme venait ou tentait de rompre cette donation ou évacuation, cela ne pourrait être revendiqué en justice, mais « compensé » (componat ?) en double avec sa réparation au Seigneur Dieu et à Saint Victor et ainsi excommunié, etc.

 

Cette charte de donation ou d’évacuation a été faite le 7 des ides de mars, l’année 9 du règne du roi Philippe.

 

Ont signés : Arbertus, Guidonis, Aloys son épouse, Arbertus, Guilelmus, Petrus qui a écrit cette charte de donation et d’évacuation, ainsi que les témoins appelés. Ont signés : Aldebertus, Raiambaldus, Letardus, Giraldus, Flodulfus, Ginard, Isnardus, Gilardi prêtre, Johannes Rivipollentinus et les moines de Marseille sur cette charte de donation ou d’évacuation que j’ai écrite le jour et année comme dessus.

 

 

VI. De Cloquerio. 1218

CSV 988

Que tous sachent que, devant le vénérable seigneur Bernardo archevêque d’Embrun, de Pierre abbé de Sainte Croix et de Pierre Robert chanoine d’Embrun, juges délégués par le seigneur Pape, à propos de la controverse opposant les églises de Cloquerio et de Ouchis, au sujet de la dîme des terres de cinq chevaliers des hospices, à savoir le seigneur de Bello Joco et quatre chevaliers de l’hôpital, Bosonis, Rostagni Giraldi, Hugonis Galfredi, Poncii Rigaudi, et au sujet de leurs sépultures, et des sépultures des paroissiens de Bello Joco, et au sujet de la dîme des vignes de Ponte et de Condamina et de Recocto supérieur et inférieur et de Villa Croso et de Cerasia et de Deveso et de Ouchis et de Scala et de Colla Rotberti, et au sujet de huit sétérées de blé de Mariaudo.

 

Devant nous, qui avons été délégués par le seigneur pape pour cette controverse, ils ont fait un compromis, du consentement de l’un et l’autre prieur, par serment prêté par Andrea prieur de Ouchis et par Jordano prieur de Cloquerio, sous la peine de mille sous viennois, comme ci-dessous solennellement stipulé.

 

Nous donc …… ainsi nous avons composé entre eux, à savoir

- que la dîme des terres desdits cinq chevaliers de l’hôpital et de leurs descendants, si elles sont cultivées, le seigneur de Ouchis en recevra la moitié et le seigneur de Cloquerio l’autre moitié ;

- item, nous disons au sujet de Mariaudo que le seigneur de Ouchis rende les huit sétérées de blé par moitié d’anone et de tremsalle au seigneur de Cloquerio annuellement. Si en outre ils transforment cette terre en vignes, ainsi il est dit qu’ils diviseront la dîme entre eux ;

- item pour la dîme des vignes de Ponte et de Condamina qui est à Recocto Inférieur, que maintenant possède le seigneur de Cloquerio, semblablement que cela soit commun entre lesdites églises ;

- vraiment que toute la dîme des autres vignes desdits lieux soient à l’église de Ouchis ;

- item, nous disons que le seigneur et cinq chevaliers de l’hôpital et leurs descendants aient leurs sépultures à Cloquerio, ainsi ils ne pourront élire leurs sépultures à Ouchas ni près de l’église de Bello Joco ;

- pour les autres paroissiens de Bello Joco ils ont la liberté d’élire leurs sépultures dans l’une ou l’autre maison. L’élection de sépulture desdits paroissiens doit se faire devant le chapelain de Bello Joco ou de son clerc. Ceux-ci appelés et ne pouvant pas être présents, que la dite élection de sépulture soit faite devant des personnes idoines.

 

Ces actes ont été fait à Embrun dans l’église saint Saturnin extra muros, l’an de l’incarnation du Seigneur M CC X VIII, en présence des témoins suivants, pour cela appelés et consultés, à savoir Wilelmi Bermundi chanoine d’Embrun, Bertrandi Raumbaudi chanoine d’Embrun, Giraudi de Roca prieur des moines de Romolon, Wilelmi prieur des moines de Caturicis, Garnerii chapelain d’Embrun, maître Eligii chapelain du seigneur archevêque, Trucheti chapelain d’Embrun, Bertrandi de Salice, Johannis Gueelini clerc, Poncii Arberti chevalier de Castri Radulfi, Mazoti bourgeois d’Embrun, Bermondi de Romolon moine, maître Radulfi notaire du seigneur archevêque.

Ad majorem ……….


 

Bibliographie

 

Archives

 

- Affouagements de la viguerie de Digne. 1698. 1728. 1774. (AD AHP C 18, 21, 25, 40 et 41)

- Visites pastorales de l’ancien Régime. 1677 et 1684 (AD AHP 1 G 5)

- Cadastres napoléoniens, état des sections (AD AHP, série 3 P)

- Statistiques agricoles annuelles, 1837 (AD AHP 6 M 299)

- Visites pastorales 19 et 20e siècles. (AD AHP 2 V 88, 93, 94, 95)

- Inventaires 1906. (AD AHP 1 V 66)

 

Documents imprimés

- CSV : n° 31, 737, 738, 739, 741, 742, 843, 844, 848, 986, 987, 988, 989.

- CSV : petit cartulaire, Tome II, H, p. 641-649.

- ACHARD Cl-F. Description historique et géographique et topographique des villes, bourgs, villages et hameaux de la Provence ancienne et moderne …, Aix, 1787-1788 (2 volumes).

- Baratier, Duby, Hildesheimer, Atlas Historique. Provence, Comtat, Orange, Nice, Monaco, Paris, 1969.

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- BALON J. « La donation de la villa Caladius à l’abbaye de Saint-Victor de Marseille », Mélanges Tisset, 1970, p. 15-17.

- BARRUOL Guy, Les peuples préromains du sud-est de la Gaule, CNRS, Paris, 1973, p. 387-389.

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 Illustrations

 

Photos de l'auteur Octobre 2007

 

1. Archail. Chapelle Notre-Dame

             2. Beaujeu. Chapelle du Clucheret

Archail N.Dame Le Clucheret

            3. Beaujeu. Site de Saint-Pierre 

            4. Blégiers. Façade Eglise Notre-Dame

Beaujeu. St-Pierre Blégiers. N. Dame
 

           5. Draix. Eglise paroissiale

 

          6. Le Brusquet. Chapelle du cimetière 

 Draix Eglise Paroissiale  Le Brusquet. Cimetière
 

          7. Le Brusquet. N.D. de Mananno 

 

         8 Le Brusquet. Tour et N.D. de Lauzière 

 Le Brusquet. Mannano  Le Brusquet. Lauzière
 

      9. Verdaches. Chapelle Saint-Domnin 

 

       10. Le Vernet. Chapelle Saint-Pancrace 

 Verdaches. St-Domnin  Le Vernet St-Pancrace