Daniel Thiery

Historique du peuplement de l'Antiquité au XIIIe siècle

 

2. Le renouveau des monastères et les paroisses rurales (XIe-fin XIIe s.)

  

 

Décomposition de l’empire carolingien, destruction des abbayes, le premier âge féodal

 

 

Du début du VIIIe siècle au milieu du IXe siècle, la Haute Bléone vit une période de paix et de prospérité assurée par la paix carolingienne sous la tutelle des moines de l’abbaye de Saint-Victor. Après la mort de Charlemagne en 814, son seul fils survivant lui succède sous le nom de Louis Ier dit le Pieux ou le Débonnaire. L’empire est ensuite partagé entre ses trois fils par le traité de Verdun en 843. Lothaire prend possession de la Provence. Sa succession va encore entraîner des divisions où les Provençaux et les Bourguignons s’affrontent pour la conquête du pouvoir et des domaines.

 

Dans le même temps, après quelques incursions en 838 où ils saccagent Marseille et détruisent le monastère de Saint-Victor, les Sarrasins s’installent en Basse Provence en 883, puis ils gagnent la Haute Provence. Tout est dévasté, en particulier les monastères et les villes, puis les bourgs et les campagnes. Ils ne sont pas seuls. Les Bourguignons s’unissent à eux afin d’accaparer les biens des grands propriétaires et des monastères. Il faut attendre la capture de Mayeul, abbé de Cluny, pour qu’une coalition autour du comte Guillaume se forme pour chasser les Sarrasins de Provence en 972. Guillaume dit « le Libérateur » et son frère Roubaud font alors de la Provence une principauté indépendante. En récompense, ils distribuent des terres et des biens à leurs fidèles qui les ont accompagnés dans la lutte contre les Sarrasins.

 

Les anciens domaines monastiques sont tombés aux mains de laïcs ayant plus ou moins pactisé avec les Sarrassins et les Bourguigons et qui se taillent de grandes propriétés dans l’ancien domaine royal et dans celui des monastères. Ils prennent en même temps le pouvoir des évêchés abandonnés, pouvoir épiscopal qu’ils se transmettent de père en fils. Pour protéger leurs domaines et montrer leur pouvoir, ils édifient les premiers châteaux, simples tours faites de terre et de bois. Tout un tissu de domaines se constitue autour d’une nouvelle aristocratie de « sires », « nobles » ou « chevaliers ». Des châteaux privés s’élèvent un peu partout sur les hauteurs, les mottes castrales. En Haute Bléone, deux subsistent avec le toponyme La Motte, à Chanolles et à Draix, signalés par les cadastres napoléoniens.

 

 

Le renouveau des monastères

 

Peu après le rejet des Sarrasins, les monastères se reconstituent. Un grand mouvement de restauration de l’Eglise va se propager au cours du XIe siècle avec la réforme grégorienne. Des évêques dignes, souvent issus des monastères, vont être installés sur les sièges épiscopaux. Un mouvement de ferveur religieuse, de rénovation et de purification va se diffuser grâce aux moines bénédictins de Cluny, de Saint-Victor et de Lérins. Ces moines vont créer de nombreux prieurés où ils pratiquent une règle stricte et diffuser autour d’eux ces nouveaux idéaux de vie religieuse. Cette influence spirituelle est accompagnée d’une influence temporelle par l’abondance des biens fonciers qui leur sont offerts.

 

L’abbaye de Saint-Victor, restaurée seulement en 1005, reçoit très vite des donations qui en font l’une des plus puissantes de la chrétienté. Elle devient le fer de lance de la Papauté et le ferment de la réforme de l’Eglise. Les donations proviennent des propriétaires laïques et des évêques. En même temps, apparaissent les premiers chapitres de chanoines gravitant autour des évêques diocésains. Ils assurent le service de la cathédrale et obtiennent de leur évêque ce qu’on appelle la mense canoniale ou capitulaire, constituée de biens fonciers importants ou de redevances en nature. En Haute Bléone, nous allons rencontrer de nouveau Saint-Victor et un nouveau venu, le chapitre cathédral de Digne.

 

 

Les biens de Saint-Victor

 

Restitution de la villa Caladius (Pièce justificative I).

 

C’est encore le cartulaire de Saint-Victor qui sera la source essentielle de nos renseignements. Saint-Victor a tout perdu de ses possessions dans l’Ager Caladius, mais il ne les a pas oubliées car le polyptique de Vadalde de 814 existe toujours, ainsi que la charte de donation du patrice Nemfidius de la villa Caladius du début du VIIIe siècle. C’est ce que nous révèle un texte du cartulaire de 1048 [1]. Isarn, le père abbé du monsatère de Saint-Victor, a fait interpellation auprès des frères Foulques-Geoffroy et Bertrand, comtes de Provence, pour que soit restituée au monastère la villa dite autrefois Caladius, aujourd’hui Caldulus [2]. Isarn affirme posséder une charte très ancienne dans laquelle il est écrit que Nemfidius, autrefois patrice, et son épouse Adaltrude, avec les trois fils qu’ils ont eu, ont donné la dite villa par une charte légitime au monastère de Saint-Victor. Après avoir pris conseil et parce que craignant en la colère de Dieu qui est effrayante et grandement redoutable, les deux frères rendent par déguerpissement la dite villa au monastère de Marseille.

 

Restitution de la moitié de la dîme par l’évêque de Digne (Pièce justificative II)

 

Le 16 mai 1038, Hugues, évêque de Digne, avait rendu au monastère la moitié de la dîme que celui-ci possédait par jugement antique sur les alleux qu’on appelle Caladium[3]. Ce Hugues, Hugo, est également cité en 1042 et 1066, sans connaître les dates exactes de son épiscopat. Le texte dit qu’il a été élevé au service de la sainte maison de Digne par son père Guigo, lequel par son pouvoir l’a fait évêque. La réforme grégorienne n’a pas encore fait son œuvre, car à Digne il est un personnage puissant et influent qui installe son fils sur le trône épiscopal.

 

Mais la crainte de Dieu et les peines de l’Enfer promises aux pécheurs les poussent tous deux à faire cette restitution pour que par les prières des serviteurs de Dieu et la miséricorde de l’ineffable Dieu tout puissant nous méritions ainsi la rémission de tous nos péchés. Le père de l’évêque de Digne possédait donc la moitié de la dîme qui était prélevée sur les propriétés (alleux) des hommes libres (alleutiers) du territoire de Caladius. Il restitue donc cette moitié de la dîme qui appartenait autrefois au monastère de Saint-Victor, ce que n’avait pas révélé le polyptique de Vadalde.

 

Restitution de la dîme par les alleutiers de Chaudol (Pièce justificativr III)

 

Entre 1021 et 1048, sous l’abbatiat d’Isarn, abbé de Saint-Victor, celui-ci signe une convention avec les alleutiers de la villa de Caldol [4]. D’abord, ils conviennent que les propriétés (alleux) de la villa de Caldol soient partagées par moitié entre eux et que les moines en reçoivent toute la dîme. Ensuite, pour le reste des terres qui sont incultes, les moines en possèdent 11 parts et les alleutiers 12 parts. Enfin, les alleutiers donnent à Saint-Victor la terre qui est aux confins de Cerasiolo et tout ce qu’ils ont dans ledit village. Ont signé : Raimbaldus prêtre donateur, ses fils et son frère Magnerius, personnages que l’on va retrouver en 1055.

 

Révolte des alleutiers (Pièce justificative IV)

 

Il semble que le retour des moines et la restitution de la dîme aient provoqué un phénomène de rejet et de révolte de la part des alleutiers. Sans doute étaient-ils moins surveillés et moins astreints aux redevances sous la domination du comte de Provence, loin d’eux et peut-être moins sourcilleux. Les moines présents, sur place, pouvaient mieux contrôler le versement des redevances et imposer leur loi depuis qu’ils avaient réinvesti leur domaine. La longue période d’anarchie avait favorisé aussi certainement un sentiment de liberté qui maintenant disparaissait. Ces petits propriétaires libres ne tenaient sans doute pas à retomber dans les mains de qui que ce soit. La convention signée précédemment par le prêtre Raimbaldus et ses fils n’avait pas dû être appliquée ou les alleutiers mettaient des obstacles qui empêchaient son application. En outre les moines avaient récupéré une partie de leurs terres.

 

C’est ce qui apparaît lors d’un plaid tenu en 1055 [5]. Sont présents, le seigneur Arbert accompagné de sa femme et de son fils, Pierre, abbé de Saint-Victor, assisté de ses moines et plusieurs alleutiers de la villa dont le nom antique est Caladius [6]. Les faits sont d’abord exposés. Les alleutiers, incités par le diable, sont venus dans le cimetière de Saint-Pierre et de Saint-Martin et ont détruit le moulin et deux paroirs, sans raison [7]. Puis, quand les moines apprirent ce méfait et qu’ils voulurent porter plainte, ils se précipitèrent sur eux, déchirant leurs vêtements, les fouettant, avec des injures ignominieuses et avec peine leur permirent de partir.

 

Les alleutiers sont déjà condamnés, parce qu’incités par le diable et sans raison pour leur sacrilège. Il n’y a personne pour les défendre, même Dieu sera contre eux. Car on fait appel au jugement de Dieu. Des fidéjusseurs, hommes dignes de foi, sont nommés pour surveiller le jugement par l’eau froide qu’emporte Saint-Victor. La peine est aussitôt prononcée. Les trois principaux accusés, Magnerius, Tassilo et Aimé sont condamnés à verser chacun 600 sous d’argent, somme très importante, ruineuse selon Poly.

 

Mais les moines ne sont pas satisfaits. D’abord parce que l’amende de 1 800 sous ne leur revient pas en propre et ensuite parce qu’ils veulent que la cause de tant de maux, c’est-à-dire que la dîme leur soit restituée. Ils demandent un second jugement de Dieu pour prouver leur bon droit. Ce qui est fait et exécuté scrupuleusement. Les alleutiers, encore perdants, sont condamnés à donner aux moines tout un lot de terres et de biens leur appartenant :

 

- la terre et le lieu dans lequel ils avaient détruit le moulin et les paroirs, 

- à Bodenicus, 3 modiées,

- dans le même mont Bodenicus, à la Colle Carpal, trois modiées,

- dans le lieu-dit Adelzeria, 4 modiées,

- à la vigne de Arpal, une demie modiée,

- à Pubula, 2 sétérées,

- près de la vigne des moines, qui est proche de la villa, à l’occident, 1 modiée,

- au mont Castellare, ils perdirent tout, excepté la sixième partie, ainsi que le jardin de Magnerius,

- à Villarone, que tient Magnerius avec Geirardo, 2 modiées,

- à Villarone, à Rover, 1 modiée,

- à Lobosa, 5 sététées qu’ils avaient avec Tassilone,

- à Serre Longue, 2 modiées [8].

 

Au total, ce sont plus de 43 hectares de terres ainsi qu’un hectare de vigne que perdent les alleutiers, plus tout ce qui n’est pas détaillé au mont Castellare ainsi que la terre où se trouve le moulin.

 

Les moines sont satisfaits, les propriétaires accablés. Ils se tournent vers le père abbé, le supplient par des prières de sa miséricorde. Un nouveau conseil se tient en présence du podestat et de ses chevaliers où les alleutiers prient le père abbé de leur retirer l’amende de 1 600 sous, mais garantissent le déguerpissement sûr et très ferme de leurs terres. En compensation des 1 600 sous, ils donnent la moitié de la dîme de leurs manses et de toutes les terres qu’ils possèdent dans le territoire de la dite villa. C’est ce que les moines voulaient obtenir, récupérer les terres et la moitié de la dîme qui leur revenait sur les terres des alleutiers. Aussi, ledit père Abbé Petrus et ses moines furent cléments, en leur pardonnant, leur ont remis la susdite amende et se sont embrassés réciproquement d’un ferme amour et sont repartis chez eux.

 

Parmi les chevaliers assistants et consultants est nommé un certain Raimbaldus de Verdachis, première mention du lieu de Verdaches dans les textes. Une dernière manifestation de révolte est encore relatée à la fin du récit. Les fils du prêtre Raimbaldus ou Rambert, interpellent les moines, le jour même, au sujet des terres que leur père avait donné à Saint-Victor quand celui avait pris l’habit de saint Benoît. Pons, le moine qui a transcrit le récit, conclut qu’ils furent ridicules alors qu’ils avaient perdu par le jugement de Dieu et qu’ils avaient fait déguerpissement.

 

 

Donation du château de La Javie et des droits sur Chaudol et Le Clucheret (Pièce justificative V)

 

Il apparaît peu de temps après que l’abbaye de Saint-Victor n’a pas récupéré la totalité de ses biens et que les Mison-Dromon possèdent encore des possessions dans la villa Caladius, en particulier à La Javie, dit Gaveda. Le 9 mars 1069, nous retrouvons Albert et sa femme faisant donation de la moitié du castrum de Gaveda au monastère de Saint-Victor[9]. Cette moitié du château est accompagnée également de la moitié de toutes les dépendances. Suit toute une liste détaillée : les eaux, les moulins, les prés, pâtures, jardins, les maisons isolées ou groupées, les sources, réservoirs, les eaux canalisées ou détournées, les arbres fruitiers et infructueux, les forêts et garrigues, les terres cultes et incultes. Ces biens sont parvenus par nos parents ou par acquisition ou par quelque autre voie.

 

Mais la donation ne s’arrête pas à cette moitié. Albert stipule ensuite qu'après sa mort ou celle de son fils, quiconque de nous deux sera mort le premier, l’autre moitié reviendra à l’abbaye et ainsi que l’intégralité de tout le château avec toutes ses dépendances devient le domaine dudit Saint-Victor. A cette donation, il ajoute encore les possessions et ce qu’il percevait sur les habitants de Chaudol et du Clucheiret, c’est-à-dire le reçeut comtal, soit l’albergue ou droit de gîte ou d’habitation, droit qu’il reconnaît injuste. Il renonce également à ce que nous prenions sur les porcs, ainsi que les services que nous avons requis jusqu’à ce jour. La charte de donation ou d’évacuation a été faite l’année 9, du règne du roi Philippe [10].

 

 

Confirmations des papes

 

Les papes vont confirmer les possessions de l’abbaye. D’abord, en 1079, le 4 septembre, Grégoire VII confirme la possession in episcopatu Dignensi, cellam de Cadol, cellam sancti Appolinaris ad Clocher, les prieurés de Chaudol et du Clucheret [11]. Nous apprenons que l’église du Clucheret est dédiée à saint Appolinaire. En 1113, le 23 avril, c’est le pape Pascal II qui confirme la cella de Caudol et la cella de sancti Clementis de Vernet [12]. Innocent II renouvelle la confirmation de ces deux prieurés le 18 juin 1135 [13]. Le prieuré Saint-Clément du Vernet apparaît donc pour la première fois, sans savoir depuis combien de temps Saint Victor y est installé puisqu’il s’agit de confirmation et non de création.

 

 

Le chapitre de Digne

 

Ce n’est qu’à la fin du XIIe siècle que nous prenons connaissance des biens appartenant au chapitre de l’église cathédrale de Digne. Il s’agit de deux confirmations faites par les papes Alexandre III en 1180 et Lucius III en 1184 par deux bulles identiques [14]. En voici la teneur intégrale [15] :

 

Le Bourg de Digne, où se trouve votre Eglise, avec toutes ses dépendances. L’église de Saint-Vincent au-dessus du Bourg. Les églises de la vallée de Marcoux avec leurs dépendances, c’est-à-dire les églises de Saint-Etienne, Saint-Marcellin, Saint-Martin, de Sainte-Marie de Mannano, Sainte-Marie d’Heuzière, Saint-Maurice, Saint-André. Les églises d’Entrages et de Bédejun avec leurs dîmes et autres dépendances. L’église de Sainte-Marie de Gaubert, avec tous ses droits. Les églises d’Aiglun avec tous leurs droits. Les églises des Sièyes. L’église de Sainte-Eugénie, avec tous ses droits (Courbon). L’église de Saint-Vincent de Garbesia et de Saint-Pons de La Robine sauf les droits de l’évêque sur l’église de Saint-Pons. L’église de Sainte-Marie de Salloë. L’hôpital du Bourg de Digne. Le tiers du mortalage de tout l’évêché. La procuration que vous avez sur l’église de Blégiers. La moitié des revenus synodaux. Le château d’Heuzière et le domaine de Saint-André, avec leurs dépendances. Tous les droits, tant ecclésiastiques que séculiers que vous avez sur le château de Digne, sur celui de Marcoux et sur leurs territoires. Tout ce que vous avez de droits sur le château de Dromont et son tènement. Tout ce que vous possédez au château de Barles et au château de Beaujeu et sur le tènement de celui-ci. Tout ce que vous possédez à la Roche des seigneurs de La Javie et tout ce que vous avez dans le village de Chaudol. Tout ce que vous avez sur le château des Dourbes, tant en dîmes qu’autrement. Tout ce que vous avez sur le château de Roquebrune et des Sièyes, ensuite de la donation de Pierre Isnard.

 

A cette longue énumération des biens du chapitre, il faut y ajouter la terre et la seigneurie d’Archail qu’il acquiert en 1193 d’un certain Tarion et de Raymond de Saint-Julien. Au mois de mai de la même année, Ildefonse, roi d’Aragon, comte de Barcelone et marquis de Provence, confirme cette acquisition du castrum quod appelatur Argal [16].

 

 

 

Notre-Dame des Près ou de Faillefeu à Prads

 

Une troisième composante s’introduit en Haute Bléone au XIIe siècle, l’abbaye chalaisienne de Boscodon. Première fille du monastère de Chalais, près de Grenoble, Boscodon, fondé en 1142, va essaimer en Haute et Basse Provence, d’abord à Prads et Lure, puis à Pailherol, Valbonne et Puyredon. Au début du XIIIe siècle, l’ordre de Chalais comptera 13 monastères, dont 10 abbayes et 3 prieurés. L’abbaye de Prads apparaît en 1176 lors d’une confirmation par le pape Alexandre III. D’abord nommée Notre-Dame des Prés, l’abbaye prend le nom de Faillefeu à partir de 1290, du nom de la forêt voisine [17].

 

Les moines de l’ordre de Chalais mènent une vie semblable à celle des Chartreux, sauf qu’ils la pratiquent en cénobite et non en ermite. C’est une vie communautaire organisée selon la règle de saint Benoît, autour de la prière, du travail et du repos. Ils fondent leurs abbayes dans les montagnes, retirés du monde. A la fois bûcherons et éleveurs de troupeaux d’ovins, les moines de l’abbaye de Prads exploitent la grande forêt de hêtres de Faillefeu et élèvent des moutons dans les alpages. Ils expédient en Provence maritime par flottage le bois de construction et font faire hiverner leurs troupeaux dans la Crau. Les Chalaisiens y ont fondé une abbaye à Puyredon près d’Arles pour faciliter cette transhumance qui était alors inverse de celle qui s’instaurera à partir du XIVe siècle [18]. La commune de Prads, comme on l’a vu dans le premier chapitre, continuera cette activité pastorale avec l’accueil de 2000 têtes de bétail durant la saison estivale. Mais la descente des éleveurs en hiver vers la plaine perdure encore au XVIIIe siècle comme on l’a constaté à Blégiers, Verdaches et au Vernet.

 

Nous verrons par la suite ce qu’il adviendra de cette abbaye. Mais il faut remarquer cependant que malgré sa situation retirée et isolée, elle était située sur le seul chemin faisant communiquer la Haute Bléone avec le Haut Verdon, détail qu’on ne peut négliger. L’abbé Féraud relate à propos de Prads qu’on voit, dans les précipices affreux, des restes de chemin qui communiquaient aux forteresses de Saint-Vincent et de Colmars, et qui aujourd’hui ne sont plus fréquentés que par les chamois.

 

 

 

Les chanoines séculiers de Saint-Ruf (Pièce justificative VI)

 

C’est en 1218 que nous apprenons que l’ordre de Saint-Ruf est également installé en Haute Bléone [19]. Cependant il semblerait qu’ils y soient depuis le XIe siècle [20]. Ils sont seigneurs de Ouchis et de Bello Joco, alors que Saint-Victor est seigneur du Clucheret [21]. Un différent les oppose sur plusieurs sujets : la dîme des vignes et des blés et le lieu des sépultures. Les vignes sont sises à Ponte, Condamina, Recocto supérieur et inférieur, Villa croso, Cerasia, Deveso, Ouchis, Scala et Colla Rotberti, les huit sétérées de terres à blé sont situées à Mariaud. Toutes ces terres sont les biens des chanoines, mais Saint-Victor veut récupérer la moitié de la dîme.

 

Le différent est arbitré par Bernard, archevêque d’Embrun, par Pierre abbé de Sainte-Croix et Pierre Robert chanoine d’Embrun, tous trois délégués par le pape [22]. Ils décident que pour les vignes et les terres précitées, la dîme soit partagée entre les deux parties. Pour les autres vignes, elle revient aux chanoines. Pour la sépulture, ces derniers devront l’élire au Clucheret et les paroissiens de Beaujeu ont la liberté de choix. Le texte donne les noms des cinq chanoines : André, prieur de Ouchis, Boson, Rostang Giraldi, Hugon Galfredi et Pons Rigaud. Le prieur du Clucheret se nomme Jordan. L’acte a été rédigé à Embrun dans l’église Saint-Saturnin en présence entre autres de plusieurs chanoines d’Embrun, du prieur des moines de Remolon et de ceux de Chorges.

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[1]CSV n° 737.

[2]Ces deux frères sont les petits-fils de Guillaume le Libérateur, mort en 993, et fils de Guillaume, mort en 1018. Bertrand décèdera entre 1050 et 1054, Geoffroy entre 1060 et 1062. On remarque que c’est ici que s’opère le glissement de Caladius à Caldulus, le toponyme ayant changé de sens, maintenant signifiant « chaud ».

[3]CSV n° 738. Dîme : dixième partie des récoltes.

[4] CSV n° 741. Cette charte non datée est établie sous l’abbatiat d’Isarn, 1021-1048. Il est probable cependant qu’elle soit postérieure à celle de 1038 et assez proche de la suivante de 1055.

[5]CSV, n° 739.

[6]Il s’agit d’Arbert de Mison, sa femme Guisla, son fils Guidone ; Pierre, abbé de Saint-Victor de 1047 à 1060 ; les alleutiers, Magnerius et son fils Garnulfus, Guido, Pons et Tassilo son neveu et Aimé, fils de Rambert prêtre. Arbert de Mison est dit podestat, soit un grand propriétaire foncier investi par le comte des droits publics, notamment de la justice (Poly, op. cité, p. 118). Cet Arbert ou Albert est un Mison-Dromon, famille locale possessionnée à Mison, Gigors, aux Mées et à Saint-Geniez-de-Dromon. Elle fera de mulptiples dons à Saint-Victor et à Cluny. Voir ESTIENNE Marie-Pierre, Châteaux, villages, terroirs en Baronnies, Xe-XVe siècle, PUP, Aix, 2004.

[7]Paroir ou foulon pour traiter les étoffes. Le « cimetière » correspond à l’enclos protégé de l’église de Chaudols (Poly, op. cité, p. 120). Sur les cimetières fortifiés ou lieux d’asile au Moyen Age, consulter L’Eglise, le terroir, Monographie du CRA Sophia-Antipolis, Valbonne, CNRS, Paris, 1989. Ces enclos fortifiés sont toujours accompagnés d’une église.

[8]La sétérée de labour : 22 ares, la sétérée de vigne : 16 ares. La modiée de labour : 2,6 hectares, la modiée de vigne : 1,9 hectare (Poly, op. cité, p. 103, note 185).

[9]CSV, n° 742, charte de Gaveda.

[10]Philippe Ier, roi de France, 1060-1118.

[11]CSV, n° 843.

[12]CSV, n° 848.

[13]CSV, n° 844.

[14]Alexandre III, pape de 1159 à 1181. Lucius III, pape de 1181 à 1185.

[15]Le texte est tiré de la Notice sur l’église de Digne, rédigée en 1654 par Pierre Gassendi avec la traduction de M.M VIRE, in BSSL des Alpes de Haute Provence, Digne, n° 316, 1992, p. 61-62. Nous reproduisons le texte intégral, comprenant des biens situés hors de la Haute Bléone, afin d’apprécier la totalité des possessions du chapitre dans le diocèse de Digne.

[16] Archives des B-d-R, B 1065.

[17]Peu d’études sur cet ordre chalaisien, à part trois plaquettes dont celle des Editions Zodiaque en 1975, Abbayes sœurs de l’Ordre de Chalais.

[18]Depuis l’Antiquité jusqu’au XIVe siècle, la tranhumance s’effectuait de la montagne à la plaine, transhumance hivernale. C’est à partir de ce siècle que va se mettre en place la transhumance de la plaine à la montagne, estivale.

[19]CSV n° 988, de Cloquerio. Ordre des chanoines réguliers de Saint-Ruf d’Avignon fondé en 1038, transféré à Valence en 1158. Ces réguliers vivaient comme des moines mais s’occupaient également de pastorale, d’éducation et d’assistance publique. C’est cette dernière fonction qui apparaît dans le texte, hospiciorum militum. Cette vocation d’hospitaliers inspirera la constitution des ordres hospitaliers. Voir COLLECTIF, Dictionnaire du Moyen Age, PUF, 2002, article Chanoine, p. 256-257.

[20] AD AHP H 4. Nomenclature de tous les prieurés de cet ordre avec les confirmations des papes, le premier étant Urbain II (1088-1099). Document de l’année 1488 qui fait rappel des privilèges accordés par les papes à l’abbaye de Saint-Ruf.

[21]Ouchis : Auche, église du quartier de Saint-Pierre de Beaujeu. La carte IGN signale un prieuré.

[22]Bernard Chabert, archevêque d’Embrun de 1212 à 1235.