Daniel Thiery

Historique du peuplement de l'Antiquité au XIIIe siècle

 

 

La Haute Bléone carolingienne

 

 

 

Les deux textes de 780 et de 814 nous ont livré une vision de ce qu’était la Haute Bléone sous les carolingiens, mais ce n’est qu’une vision partielle. Elle est cependant essentielle par rapport à d’autres immenses terroirs pour lesquels le vide documentaire est absolu. Nous y reconnaissons une grande complexité dans la condition des hommes qui y résident. C’est également un grand domaine diversifié, à la fois dans ses capacités agricoles et pastorales, à la fois dans sa volonté d’investir tout le territoire, plaines, vallées, plateaux et haute montagne. La monnaie, le dernier d‘argent, circule, même chez les serfs, ce qui laisse envisager des échanges commerciaux. Des artisans, des étudiants, des clercs, en nombre restreint certes, viennent enrichir ces vallées reculées de leur art et de leur savoir.

 

Si les moines de Saint-Victor tirent de bons bénéfices de cette terre, ceux que l’on appellera plus tard les « paysans » en jouissent également. Ils s’enracinent dans un terroir qui les nourrit, qu’ils défrichent, qu’ils colonisent durant cette longue paix caroline. Leur héritage va se transmettre aux générations suivantes, non sans soubresaut comme nous allons le voir, mais toujours avec la même obstination d’apprivoiser une nature difficile.

 

Pièce justificative

  

Plaid du 23 février 780. La Villa Caladius (CSV n° 31)

  

Proposition de traduction

 

 

Comme quoi, au nom de Dieu, dans la cité de Digne, tinrent séance les envoyés (missi dominici) de notre roi Charles, roi des Francs et des Lombards et patrice des Romains, à savoir Vernarius et Arimodus, ensemble avec les rachimbourgs royaux, Marcellino, Jheronimo, Gedeon, Regnarico, Corbino, juges (scabins, échevins) de la dite cité, et autres « bons hommes » qui se sont joints à eux, pour entendre les réclamations de nombreuses personnes et par des débats contradictoires des causes d’y mettre fin par d’équitables et droits jugements.

 

Donc là, en leur présence, a comparu le vénérable Moronte, évêque de la ville de Marseille, avec les archives de Sainte-Marie et de Saint-Victor que Adaltrude, très vénérée et très sainte en Dieu, veuve du défunt Nemfidius, dans la dite église de Sainte-Marie et de Saint-Victor, lui avait confiées. Dans lesquelles (archives), il est écrit, que la villa Caladius, avec ses dépendances et toutes ses propriétés adjacentes, tant rurales qu’urbaines, avec les hommes libres, les paysans journaliers et les serfs, tant tout ce qui est dans ce lieu que tant tout ce qui a été transféré d’autre lieux en ce lieu, ce qui est situé dans l’évêché de Digne, et aussi dans les Alpes tout ce qui est situé dans l’évêché d’Embrun, soit toutes les choses que l’on sait appartenir à ladite villa, fut concédée à Saint-Victor.

 

Ainsi, voici comment ladite charte est ici même montrée devant vous, ainsi que cela va être prouvé par la suite, que le patrice Abbon l’a signée, par un ordre légal, devant des prêtres et des personnes illustres, ainsi que l’exige une loi ferme, comment les dites chartes, le patrice Antenor, par un ordre mauvais et un méchant esprit, les a retirées du coffre de Saint-Victor et ordonné de les brûler, dont la charte que Gotricus et ladite Adaltrude ainsi que plusieurs autres personnes avaient donnée à la maison de Sainte-Marie et du très glorieux Saint-Victor de Marseille.

 

Or dans le temps où Magnus était abbé, quand les dites chartes, que l’évêque Moronte présente ici même et qu’il tenait de Adaltrude, celle-ci, par une heureuse inspiration et grande ingéniosité, les cachât dans sa manche, au moment même où Magnus mettait les chartes sur l’autel et donnait l’ordre de les brûler. Et ainsi Magnus pu jurer que tant tout Marseille, il n’existait plus de chartes concernant Saint-Victor, si ce n’est celles qui étaient sur ledit autel. Antenor ordonna de les brûler toutes en sa présence. Les dites chartes qu’Adaltrude, dans ladite église, avait soustraites dans sa manche, les remit dans le coffre de Saint-Victor.

 

Or ledit évêque déjà cité demanda un jugement pour que, par ordre du seigneur Charles celui-ci ordonne que ses délégués (missi) restituent la propriété à Saint-Victor. Mais, c’était au moment où des troubles et des tensions ébranlèrent la Provence et où, en ce même temps, la propriété fut expropriée ainsi que d’autres qui étaient dans le domaine royal et qu’Antenor avait soustrait à la faveur de ces troubles. C’est ainsi que ladite villa Caladius fut soustraite de la maison de Dieu.

 

Donc, les envoyés (missi) ci-dessus nommés, sous leur autorité, ordonnent de réunir tous les hommes libres du pays (pagus) de Digne qui avaient connaissance de ces faits, leur firent jurer serment, pour qu’ils disent toute la vérité ici même. C’est ainsi que tous affirmèrent que ladite villa fut donnée en bénéfice par Metranus qui fut patrice de Provence, à la maison de Marseille et que ladite villa Caladius lui-même la céda en bénéfice. Par la suite, Abbon, patrice défunt, la concéda semblablement en bénéfice à Sainte-Marie et Saint-Victor de Marseille. Ils dirent aussi qu’Ansemond, vicomte de Marseille, fit une description des biens appartenant à Saint-Victor de Marseille.

 

Et ledit évêque demanda qu’on se réunisse de nouveau ici même en leur présence. Que les dits envoyés et les rachimbourgs royaux, sous leur autorité, entendent, interrogent sous serment pour que soit dit ici même la vérité, si d’autres personnes s’élèvent contre ledit évêque et les dites chartes, ou qu’après tant d’années, ou par loi trentenaire en temps de paix, ladite charte de leurs ancêtres ils veulent qu’elle soit confirmée par le seigneur roi Charles. Comme personne ne voulut contredire ni se dresser contre cela, les dits envoyés, sous leur autorité, firent transcrire ce que ici même fut exposé ou rejeté, réinvestirent l’évêque Mauronte pour que, par la suite, à ladite maison de Dieu Saint-Victor, ladite villa avec ses dépendances lui appartienne en toute propriété.

 

Ont témoignés Taurinus et Sanctebertus, sous serment, que ladite villa Caladius fut la propriété de Nemfidius, patrice décédé, et a été à Adaltrude son épouse, de laquelle il eut trois fils, et que le dit Nemfidius et Adaltrude et ses fils, la dite villa fut cédée par charte à la maison de Dieu de Sainte Marie et de Saint Victor ; et tous voient et savent que Ansemond, vicomte, sous l’ordre d’Abbon, patrice défunt, en fit une description et en reçut le cens.

 

Ont témoigné semblablement Transvarius et Amatus, Venantius prêtre et Vuilarius également. De même Hunoaldus et Theudolinus. Ont témoigné Christianus et Theudiligius. Tous ceux qui furent présents, tous ont corroboré et signé de leur marque.

 

Acte fait le jour de mercredi, aux huitièmes calendes de mars, l’année 12 du règne de notre seigneur Charles, à la 2e indiction.

 

Ont confirmés : le comte Marcellinus, Gédeon, Corbinus, Regnaricus, Hagimaris, Taurinus, Maguebertus, Sanctebertus.