Daniel Thiery

Historique du peuplement de l'Antiquité au XIIIe siècle

 

Les toponymes

 

 

Trois auteurs ont, à notre connaissance, tenté de replacer les toponymes fournis par le polyptique dans leur contexte géographique.

 

Le premier est Victor LEAUTAUD en 1888 [1]. Il postule que l’Ager Caladius est compris uniquement dans le canton de La Javie actuel. Il donne pour chaque lieu-dit un toponyme moderne correspondant, avec cependant quelques points d’interrogation, mais sans donner d’explications sur ce choix. Il est certain pour 5 d’entre eux trop rares noms dont la synonymie semble certaine : Prato / Prads, Travigio / Draix, Caudulo / Chaudol, Cagnola / Chanolles et Sclangone / Esclangon. Nous examinerons les autres par la suite.

 

Le deuxième est Damase ARBAUD en 1903 [2]. Il fait l’étude du polyptique tout entier. Pour l’Ager Caladius, il situe la majorité des toponymes dans le canton de La Javie, mais d’autres sur des communes ou hameaux plus lontains, comme Barras, Montclar, Courbons, Bellaffaire, Alaupe, Senez, Les Sièyès, La Mure, Seyne, Lambruisse. Il ne semble pas avoir lu LEAUTAUD alors qu’il fait paraître son article dans la même revue que lui quinze ans après.

 

Il faut attendre 80 ans pour que soit de nouveau examinée la localisation des lieux-dits du polyptique et de l’Ager Caladius en particulier avec Elisabeth SAUZE [3]. La science de la toponymie a évolué depuis ses débuts de la fin du XIXe siècle. On ne se base plus sur une hypothétique synonymie, mais sur l’étude linguistique des racines des mots et de leur évolution. L’apport de cette chercheuse ouvre de nouvelles entrées pour l’étude de l’Ager Caladius. Elle met en relation le texte de 780 que nous avons vu plus haut avec une vingtaine de lieux-dits qu’elle situe dans le canton de La Javie, la partie méridionale du canton de Seyne et l’angle nord-est du canton de Digne et correspondant exactement à la partie septentrionale de l’ancien diocèse de Digne. Cette localisation est soutenue par Guy BARRUOL et maintenant reprise par les historiens et archéologues locaux [4].

 

C’est le même contexte géographique que nous avons choisi, au vu des données fournies par les deux textes, de la situation géographique de la Haute Bléone et des données toponymiques. Quand E. Sauze a tenté de situer certains lieux-dits, elle s’est basée sur les cartes modernes de l’IGN qui fournissent un certain nombre de noms de quartiers. Mais ces cartes ne donnent qu’un faible pourcentage des lieux-dits d’une commune, 10% par rapport aux cadastres napoléoniens. C’est ainsi qu’un lieu-dit qui n’apparaît que dans une commune sur les cartes actuelles se retrouve dans d’autres communes. On peut donc commettre une erreur en le plaçant dans le seul endroit signalé par la carte. Mais surtout il en échappe un nombre considérable. Sur les 18 anciennes communes, nous avons relevé plus de 3 200 toponymes, travail fastidieux certes, mais instructif. Nous savons par expérience qu’il aurait fallu recenser également les noms de quartiers fournis par les cadastres de l’ancien Régime, du XVIIIe siècle en particulier. En effet, les contrôleurs du cadastre napoléonien, surtout quand ils n’étaient pas provençaux, ont francisé et déformé des mots inconnus pour eux. Les cadastres du XVIIIe siècle ont plus de chance de restituer le mot provençal, bien que lui aussi ait connu des transformations au cours des siècles. Une autre difficulté provient du fait que lors de la rédaction des textes en latin, le rédacteur a latinisé les noms de lieux. On peut le constater en 1055 quand le mot provençal recuech est traduit par le latin recocto, puis au XIXe s. par le français recuit. Nous sommes donc sur un terrain mouvant, instable qu’il faudrait encore consolider.

 

Une information importante et qui a été négligée par nos prédécesseurs est donnée par le terme inhibi, « dans le même lieu ». On le rencontre plusieurs fois, indiquant que telle exploitation se trouve dans le même lieu que la précédente, ou que tel lieu-dit est dans le même lieu que le précédant mais avec un autre nom de lieu-dit. C’est ainsi que la colonica in Fraxeno se trouve dans le même lieu que la colonica in Mercone. Si l’on sait par ailleurs que Mercone est Marcoux, on placera Fraxeno également à Marcoux.

 

Pour la reconnaissance des toponymes, nous reprenons le même ordre alphabétique que nous avons utilisé plus haut afin de pouvoir associer les renseignements qui y sont contenus.

 

Albarasco ou Albarosco.

Arbaud le place à Barras, Léautaud, avec un point d’interrogation, au Brusquet. Sauze rejette Barras et fait venir le toponyme du bas latin albarus, peuplier avec le suffixe -ascum. Elle ne propose pas de localisation. Le problème est que albarus n’a laissé aucun mot ni nom de lieu dans la sphère géographique de langue romane. En langue romane, « peuplier » offre entre autres variantes, pibo, pîbou, piboul, du latin populus. On trouve un Champ de Pibaou à Beaujeu et les Peupliers à Verdaches, signalés par les cadastres napoléoniens. Mais on découvre également Pubula en 1055, proche de la villa Caladius [5]. Il est probable que nous soyons en présence d’une « traduction » du rédacteur d’un nom d’origine romane en un mot latin.

 

Albiano.

Arbaud trouve Aubeine, ferme de la commune de Courbons. Léautaud pense qu’il correspond à Aubrée. Sauze fournit l’origine de ce mot d’un anthroponyme latin Albius avec le suffice -anum. Elle ne donne pas de localisation. Il n’y a pas de mot équivalent dans les cadastres napoléoniens et peut-être faut-il chercher ailleurs, en dehors des 18 communes prospectées.

 

Alisino.

Arbaud ne donne pas de localisation, mais fait venir le mot du provençal alsine, yeuse. Léautaud le traduit par Arijol, nom de la rivière Arigeol. Sauze le fait venir du gaulois aliso avec suffixe -inum, signifiant « bois d’alisiers ». Auzet en serait issu (Auseto en 1351). Ce n’est pas l’avis de Dauzat et Rostaing pour qui l’origine de Auzet viendrait du gaulois alès- avec le suffixe -etum, désignant une rivière [6]. Sans nous permettre de départager ces auteurs sur l’origine du toponyme, Auzet semble très vraisemblable.

 

Almis

Arbaud situe le lieu-dit à Alaupe dans la commune de Seyne parce que les formes Alpes et Alma étaient synonymes à cette époque. Léautaud suggère Aup. Sauze rejoint Arbaud en donnant la racine d’un oronyme prélatin *Alm-, variante de *Alp-, mais ne fournit pas de localisation. Rostaing fait remarquer que la forme *Alp- a remplacé à partir du XIIIe s. la forme *Alm-, donnant l’exemple du Plan d’Aups d’abord dit in Almis, puis in Alpibus à partir de 1238 pour aboutir à Aups en 1774 [7]. Le toponyme Aup fourni par Léautaud pourrait alors convenir mais il n’apparaît pas sur les cartes modernes ni dans les cadastres napoléoniens du canton de La Javie.

 

Amproculo

Arbaud ignore l’origine de ce mot et suggère cependant Archail. Léautaud avance Plage avec (?). Sauze fait venir ce toponyme du latin umbraculum, « lieu ombragé », sans donner de localisation. Le cadastre de 1829 fournit L’ombrelle dans le quartier du Curusquet au Brusquet qui se dit oumbriero en provençal. C’est dans ce cas qu’il faudrait consulter les cadastres antérieurs pour en avoir confirmation.

 

Anana. Nannas.

Arbaud fait référence à une église Sancta Maria de Mannano citée en 1180 et 1184. Il la place dans la vallée de Marcoux. Léautaud remarque que Nannas est dans un Villare, c’est pourquoi, à tout hasard, nous l’avons mis au Villar de la Javie, sur la route d’Esclangon. Sauze évoque seulement un vocable prélatin mal transcrit, donc obscur. Nous sommes d’avis d’établir la correspondance entre Anana et Mananno pour plusieurs raisons. Mais d’abord nous plaçons Mananno non pas à Marcoux mais au Mousteyret, au Brusquet. C’est déjà l’avis d’Emile ISNARD qui détecte deux églises dans ce lieu, une au Mousteyret, Notre-Dame de Mannano, une autre de Saint-André, près le Mousteiret [8]. Ces deux églises sont citées avec d’autres dans une bulle de 1180. Elles font partie de la mense du chapitre cathédral. Elles sont encore citées en 1320 avec un vicario de Magnano et Sancti Andrea [9].

L’abbé CORRIOL, dans son ouvrage de 1903, relate qu’il a trouvé un texte où un prêtre est installé comme curé du Mousteiret en 1683. La cérémonie débute à N.D. de Magninon, sive N.D. la Grande ou de Grand Nom, puis la procession se rend à l’église Saint-André du Mousteiret [10]. Mananno s’est transformé en Magninon ou Magnano prenant le sens de « grand nom ». Intrigué par cet édifice dont il ignore tout mais dont il connaît l’ancienneté, il se rend au Brusquet et demande au curé où il se trouve. Le curé l’ignore également mais l’envoie au Mousteiret auprès d’un habitant qui pourrait le renseigner. Celui-ci le conduit alors au milieu d’un bosquet de chênes où s’élève Notre-Dame la Grande, édicule de 6 mètres de long, sur 5 de large et 4 de haut. Corriol ajoute qu’il faut traverser la rivière sur une étroite planche pour y parvenir[11]. Il faut donc situer Mananno sur la rive droite de La Bléone au lieu-dit Notre Dame. D’après ces textes, il faut corriger l’assertion d’Isnard qui place les deux églises inversement, alors que l’église du Mousteiret est celle de Saint-André et non celle de Notre-Dame de Mananno qui est hors du village. Mais l’erreur vient de ce que Mananno est toujours cité avant Saint-André, comme si la première église avait la prééminence et l’antériorité sur l’autre. Ce détail n’est pas anodin.

A Anana, est cité un villare, un village (H 5) et plusieurs exploitations, 4 colonges, 2 bergeries et un pâturage. Un clerc y réside. Il faut y ajouter les 5 colonges de Talpino qui sont dans le villare. 4 de ces exploitations sont en bénéfice à 3 personnes libres, de confiance, proches des moines. Les habitants recensés sont au nombre de 38, mais ceux du villare et d’autres exploitations ne sont pas dénombrés. On a ici un centre important. Y avait-il déjà un lieu de culte, la présence du clerc le laisse envisager. Quant à villare, il correspond au Villard près de Notre Dame de Mananon.

 

Ardonis, Ordanis

Léautaud distingue les deux termes et situe Ardonis aux Erres et Ordanis à Heyres, mais avec suspicion. Arbaud n’en fait qu’un seul toponyme qu’il place probablement à Norante dans la commune de Chaudon. Sauze envisage un anthroponyme gaulois obscur *Ordus suivi du suffixe -anum sans donner une localisation. Nous ne pouvons en dire plus également.

 

Argario

Léautaud l’assimile sans conviction à Garette. Arbaud et Sauze l’attribuent à Archail. L’origine, d’après Sauze, serait issu du latin arca, « arche » avec suffuxe -arius. Rostaing propose également Archail mais issu de la racine *kal- : *are-cal-iu « devant les rochers »[12]. On trouve Argalen 1193, Archallo en 1351. Archail semble convenir.

 

Bedata

Léautaud propose Gadau, Arbaud Beynes suggérant un défends. Sauze reconnaît le même toponyme que la Villa Bedada dont l’origine est à rattacher au latin veto avec le suffixe -ata signifiant « réserve ». Elle évoque aussi un Défens qu’elle ne peut localiser. Nous sommes dans la même situation, les Défends étant signalés dans toutes les communes. Il faudrait cependant connaître le moment où les Défends sont apparus, semble-t-il plus tardivement, à la fin du Moyen Age. Y avait-il déjà, au haut Moyen Age, des terres « réservées », « défendues » ?

 

Buxeto

Léautaud envisage Bouisse ou Bouisset et Arbaud La Bouisse, hameau de La Javie. Sauze fait venir le toponyme du latin buxus avec suffise -etum  « buis » et le place au Bouisset sur la commune de Tanaron. S’il n’y a pas de doute sur la signification du mot, son emplacement est plus aléatoire. Il en a déjà été proposé 2, mais les cadastres napoléoniens en recensent encore d’autres : 3 à Draix et 1 à Beaujeu et à Mariaud. Le polyptique indique que les deux exploitations sont dans le même lieu. Nous avons une préférence pour les deux hameaux de Bouisse sur la commune de La Javie. A Bouisse-Basse, il y a une chapelle et en 1774 7 maisons habitées. Les autres lieux-dits sont seulement des quartiers où le buis est abondant.

 

Caladio, Caudulo

Tous les auteurs sont d’accord pour reconaître Chaudol, commune de La Javie.Le toponyme Galadius ou Caladius a évolué en Caudulus ou Caldulus. C’est ce qu’indique une charte du cartulaire en 1048 : la villa qui était dite autrefois Caladius, aujourd’hui Caldulus [13]. Devenu Caldol, le mot se stabilise en Chaudol en 1236 [14]. Lors de l’analyse du polyptique, nous avons remarqué l’importance de ce lieu avec plusieurs exploitations et 73 habitants recensés. Un diacre, un artisan et son fils étudiant y résident. L’une des colonges est indominicata, c’est la villa du maître. Avec Anana, c’est le centre le plus important de l’Ager Caladius.

 

Campus

Léautaud reconnaît Champasses, Arbaud ne sait où le placer ainsi que Sauze. Issu du latin campus « champ », il est difficile à localiser. Les cadastres en dénombrent plusieurs dizaines réparties dans toutes les communes.

 

Cangnola

Les trois auteurs sont d’accord pour Chanolles. Sauze en donne l’origine : oronyme prélatin *kan-eola. Rostaing fait de même. Le toponyme va ensuite évoluer en Canola (1122), puis Chanola en 1351.

 

Carcas

Léautaud trouve Sorcier sans dire pourquoi mais il doute. Arbaud pose un point d’interrogation. Sauze propose Charche, montagne entre Auzet et Verdaches, oronyme pré latin *Kar-k. La palatalisation du C duren Ch est courante comme nous l’avons déjà vu avec Chanolles et Chaudol, aussi nous optons également pour Charche.

 

Casa Nova

Léautaud choisit Grange Neuve, Arbaud Bastide-Neuve. Sauze ne se prononce pas. Il est évident que le nombre de toponymes pouvant convenir est important (une vingtaine) et il est difficile de choisir au hasard. Cependant, nous aurions une préférence pour la Grange Neuve de Champourcin située près d’une première église et centre d’un domaine appartenant au chapitre de Digne au XIIe, auparavant à l’évêque.

 

Castelione

Léautaud propose Coustellon, mais en doute. Arbaud ne sait pas. Sauze fait venir le toponyme du latin castellum, « hameau » suivi du suffice -ione. Nous suggérons Castellane sur la commune de Beaujeu signalé en 1830, mais nous aurions dû avoir Castellon à cause du suffixe -ione. C’est pourquoi cette propostion est hasardeuse. Mais il est possible qu’une attraction vers un nom bien connu comme Castellane se soit produite à un moment donné. D’où la nécessité de consulter les cadastres antérieurs. La proposition de Léautaud ne convient pas, couste signifiant « côte ».

 

Cavadenis

Léautaud avance Choudouvès sans dire pourquoi. Arbaud affirme La Javie car ce lieu est cité en 1120 sous le nom de Gavea, puis Gaveda. Sauze rejoint Arbaud pour La Javie, ainsi que Rostaing. La Javie semble très probable.

 

Cenas

Pour Léautaud il s’agit de Chouchès. Arbaud affirme le village de Senez et réfute Seyne. Sauze trouve l’origine du mot d’un oronyme prélatin *Ken- et propose Chine, montagne de la commune de Barles.

 

Curiosco

Léautaud propose curieusement Sériège alors que le toponyme se retrouve aisément dans Curusquet, quartier de la commune du Brusquet. L’origine, selon Sauze, provient d’un anthroponyme latin Curius avec le suffixe -oscum.

 

Dailosca

Léautaud avance avec un doute Lauzette, Arbaud ne sait pas. Sauze fait venir le mot d’un anthroponyme germanque Dahilo avec le suffixe -osca. Nous n’avons trouvé aucune correspondance.

 

Derveno

Léautaud suggère un Défens. Arbaud est plus précis avec le Défens de la Cadière. Pour Sauze, le mot est issu du gaulois dervos avec le suffixe -inus, signifiant « bois de chênes » et ne propose pas de localisation. Nous en sommes au même point.

 

Durulo

Lu d’abord Dunulo, Léautaud propose Colette. Arbaud l’ignore. Sauze procure la racine *Dur-, oronyme ou hydronyme prélatin. Un Ville Doire est cité en 1830 à Beaujeu, section B de Saint-Pierre qui peut correspondre, mais sans certitude. Ce Doire serait alors un hydronyme.

 

Fraxeno

Léautaud avoue son ignorance. Arbaud affirme La Freissinie dans la commune de Bellaffaire. Sauze donne l’origine, du latin fraxinus, « frêne ». Nous pouvons cependant localiser ce lieu-dit à Marcoux, car la colonge in Fraxeno est dite dans le même lieu que celle de Mercone.

 

Frondarias

L’Adret pour Léautaud, La Ramée sur la commune de Barras pour Arbaud. Sauze donne le latin fronde avec le suffixe -aria : secteur forestier, plein de feuillages. Aucune localisation n’est pour l’instant possible.

 

Lebrosca

Pour Léautaud Galèbre avec ( ?), pour Arbaud Lambruisse. Sauze fait venir le mot d’un anthroponyme latin Liber, suivi du suffixe -osca, mais déformé par rapprochement avec le provençal brusquet « bruyère ». Elle propose donc Le Brusquet.

 

Mercone

Léautaud propose Marcoux que Arbaud réfute et place dans le territoire de Dromont, commune de Saint-Geniès, à cause d’un texte qui cite une Villa Marconis. Sauze rejoint Léautaud avec Marcoux, issu d’un anthroponyme germanique Marculfo. C’est égalemùent l’avis de Dauzat et Rostaing [15].

 

Mora

Pour Léautaud, peut-être Pommeraie, pour Arbaud La Mure, dans la commune de Saint-Lions ou La Maure dans la commune de Seyne. Pour Sauze, c’est un oronyme prélatin et latin mora qui a donné le provençal mourre, « mufle, museau ». Elle le place à Maure dans la commune de Seyne. Cela est très vraisemblable.

 

Nezitenis

Léautaud propose La Rouine avec ( ?). Arbaud ne sait pas. Sauze indique l’origine, anthroponyme latin Nicetus ou sobriquet nitidus. Pas de correspondance.

 

Olegolis, Ulegelis

Léautaud doute pour Les Guesses, Arbaud ne sait pas. Sauze propose Auche sur la commune de Beaujeu, du latin olicula, petite marmite. Il n’est pas sûr que les deux formes soient le même toponyme et au même endroit. En effet Olegolis est dit inhibi, dans le même lieu que le précédent, Carcas, ce qui n’est pas dit pour Ulegelis qui est d’ailleurs dissocié dans la liste de Olegolis. On pourrait donc avoir deux localisations. Si Auche peut convenir à Beaujeu, Ouchis en 1218, avec une église au hameau de Saint-Pierre, il faut en chercher un autre ailleurs. Les cadastres napoléoniens en livrent plusieurs : Auche au Brusquet (au Mousteiret), à Esclangon, au Vernet, Les Auches à Tanaron, ainsi que 3 Auchette et 2 Auchon. Olegolis étant dans le même lieu que Carcas, Charche, au Vernet, on peut donc le placer dans cette commune.

 

Orsarias

Léautaud donne Champourcin sans explication, Arbaud Orcel dans la commune de Montclar. Sauze fournit l’étymologie, du latin ursus avec le suffuxe -aria, « lieu fréquenté par les ours ». Aucun lieu-dit n’a été décelé pour l’instant.

 

Prato

Tous s’accordent pour Prads, du latin pratus, « pré ».

 

Primo Capa

Léautaud et Arbaud l’ignorent totalement. Sauze en donne l’étymologie : du latin primus, « début », « entrée » et capa dérivé de caput, « tête, sommet » et propose Chappe, montagne du canton de La Javie. Les cadastres napoléoniens la citent sur les communes limitrophes de Beaujeu, Blégiers et Prads.

 

Printino

Pour Léautaud, il s’agit de Plâtrières et Arbaud avoue son incompétence. Sauze évoque le latin primitivus, « premier », probablement croisé avec primotinus, « hâtif, précoce ». Le cadastre de 1830 de Mariaud offre dans la section A de l’Adrech Pretoune ?

 

Sancto Damiano

Aucun commentaire de nos trois auteurs sinon de traduire par Saint-Damien. Le cadastre de Barles de 1825 présente bien Les Damian, mais il doit s’agir d’un nom de famille. Ce nom de saint n’apparaît plus au moment où les textes font mention d’églises à partir du XIe siècle. Nous avons vu plus haut que Saint-Damien est le nom de l’église de Chaudol par l’intermédiaire du toponyme Casa Nova. Un prêtre habite à Sancto Damiano. Il serait naturel de placer Sancto Damiano à Chaudol.

 

Sclangone

Le toponyme est trop proche d’Esclangon pour en douter.

 

Sebeto

Léautaud donne Lauzet avec (?), Arbaud La Sèbe, ferme dans la commune de Sièyes ou Seben, ferme de la commune d’Entrages. Sauze en donne l’origine, du latin sebum avec le suffixe -etum : plantation d’oignons et ne fournit pas de localisation. Le cadastre de 1830 à Beaujeu fait découvrir La Sebière dans la section D de Boullard, cebièiro en provençal signifiant « oignonière ».

 

Sinido

Léautaud doute avec Serène. Arbaud affirme Seyne. Pour Sauze, il s’agit d’un oronyme prélatin *Sin-etu. S’agissant d’une montagne, peut-on suggérer La Cine dans la commune de Draix, section D de La Roche en 1830. Les cartes modernes indiquent le Col de la Cine à 1505 mètres et la Cabane de la Cine à 1462 mètres.

 

Stolegario

Léautaud propose Blégier, Arbaud Logière à Beaujeu ou Saint-Léger à Montclar. Sauze ne se prononce pas, mais fournit l’origine, anthroponyme germanique *Stalli-garius.

 

Sulauda

Léautaud est pour Lauze, Arbaud ne sait pas. Sauze donne un anthroponyme germanique *Sul-oalda et ne trouve pas de localisation. Nous en sommes au même point.

 

Talpino

D’abord lu Tulpino, Léautaud le traduit par Trente-Pas et Arbaud ne sait pas. Sauze donne le latin talpa, taupe avec le suffixe -inus mais ne trouve pas de localisation. Nous avons vu plus haut qu’il faut lier Talpino à Anana.

 

Teodone

Pour Léautaud, c’est la Tèule. Arbaud donne Théous, ferme de la commune d’Authon qu’il associe à la Théopolis de Dardanus. Sauze fait venir le mot d’un anthroponyme germanique Theodo, sans localisation. Nous n’avons pas trouvé de correspondance.

 

Travigio

Léautaud soupçonne Draix et Arbaud Trévans. Sauze est également d’accord pour Draix, le mot venant d’un anthroponyme latin *Travicius, rhabillage d’un oronyme prélatin *Tr-ag-itiu.

  

Tuda

Pour Léautaud, c’est Le Tuvas. Arbaud : Tuvé et Tuvas à Esclangon et au Brusquet ainsi que la ferme de Tauze à Courbons. Sauze rejette cette étymologie à base de Tuve, et propose un anthroponyme germanique Doda ou le sobriquet latin tuta, « sûre ». Elle avance ainsi La Toue, source et vallon de la commune de Barles. Le problème est qu’il en existe un autre, La Tou à Blégiers, section B de Saint-Pierre.

 

Uledis, Viledis

Vèze pour Léautaud et ignorance pour Arbaud. Sauze donne le latin villa suivi du diminutif -ita et propose peut-être Vièret sur la commune de Mariaud. En effet les Vière sont nombreux mais Le Vièret de Mariaud qui a conservé le diminutif est le seul à se présenter sous cette forme.

 

Ventonis

Léautaud se décide pour Château Bel-Air, sans doute à cause du bon vent ! Arbaud préfère s’abstenir. Pour Sauze, c’est un oronyme prélatin *Vent-one qui n’a rien a voir avec le vent, mais avec une montagne. Aucune localisation ne peut être avancée. Il existe bien le nom de quartier Vente Bren à Verdaches (Section C du Villard en 1830), mais il faudrait expliquer la subsitution de -one par -bren.

 

 

On constate avec cette analyse des lieux-dits du polyptique combien la toponymie est une science difficile et qu’on ne peut s’aventurer au hasard comme le faisait Léautaud, à un moindre degré Arbaud. Mais l’apport d’Elisabeth Sauze est déterminant. Notre contribution est mince par manque d’éléments d’appréciation suffisants, mais nous en avons ajouté quelques-uns à une liste qui commence à s’étoffer. Des 5 toponymes facilement reconnaissables, on est passé à 19, puis à 28. Il en reste encore 17 sur 45. Nous avons tenté de découvrir si la liste des 80 exploitations avait été rédigée selon un ordre quelconque, géographique ou par catégorie d’exploitants ou de fonction. La tentative s’est révélée infructueuse.

 

Il subsiste donc toujours un doute sur l’opportunité de ne pas avoir intégré dans l’Ager Caladius, des lieux compris dans le pagus puis l’ancien évêché d’Embrun, c'est-à-dire ceux qui sont compris dans les environs de Seyne. C’est ce que suggérait le texte de 780. Il faudrait alors poursuivre l’investigation dans ce secteur.

 

Ager Caladius

 

Les parties sud et centrale sont particulièrement bien étoffées, surtout les communes de Beaujeu, de La Javie et du Brusquet où la population est de loin la plus importante, comme on l’a remarqué plus haut. C’est la zone de transition entre la Basse et la Haute Bléone, entre la plaine et la haute montagne. Les communes de Tanaron, Ainac, Lambert et La Robine sont vides, mais on a vu dans le premier chapitre combien la vie économique y est restreinte.

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[1] LIEUTAUD Victor. « Esclangon », Bull. de la Sté Sc. et lit. des BA, 1887-1888, p. 137-151.

[2] ARBAUD D. « Etude sur le polyptique de Marseille (de l’an 814) ou dénombrement des possessions de l’Eglise de Marseille », Bull. de la Sté Sc. et lit. des BA, 1903, p. 189-203.

[3] SAUZE E. « Le polyptique de Wadalde. Problèmes de toponymie et de topographie provençale au IXe siècle ». Provence Historique, janv-mars 1984, p. 17-21 et 26-33 (sur la Villa Caladius et conclusion).

[4] La Carte Archéologique de la Gaule, Les Alpes-de-Haute-Provence, Paris, 1997, a intégré dans chaque commune les localisations proposées par E. SAUZE.

[5] CSV n° 739.

[6] DAUZAT, A et ROSTAING Ch. Dictionnaire étymologique des noms de lieux en France, Paris, 1963, p. 40.

[7] ROSTAING Charles, Toponymie de la Provence, Paris, 1950, p. 50-51.

[8] ISNARD Emile, « Essai historique sur le chapitre cathédral de Digne (1177-1790) », S.S.S.L. ,T. XVI, 1913-1914, p. 135.

[9] Idem, p. 299.

[10] CORRIOL J. (abbé), Essai de monographie. Lauzière, Le Brusquet, Le Mousteiret, Constans, Sisteron, 1909, p. 133.

[11] La seule visite pastorale qui signale l’édifice comme chapelle rurale est celle de 1865 : Notre Dame de la Miséricorde qui est très petite et hors d’usage. Visite pastorale du 23 novembre 1865 (AD AHP 2 V 88).

[12] ROSTAING, Toponymie …, op. cité, p. 120.

[13] CSV, n° 737.

[14] CSV, n° 989.

[15] DAUZAT, A et ROSTAING Ch. Dictionnaire étymologique des noms de lieux en France, Paris, 1963, p. 433.