Daniel Thiery

Historique du peuplement de l'Antiquité au XIIIe siècle

 

La condition des hommes

 

Cette question est épineuse car les termes employés par le polyptique sont sujets parfois à controverse. D’autre part, la conception du servage a évolué au cours des dernières décennies et évolue encore actuellement, si bien qu’aujourd'hui on émet autant de doutes que de certitudes.

 

La première constatation est celle que nous sommes en présence d’un très grand domaine. Il appartient à l’église de Marseille pour le compte de l’abbaye de Saint-Victor. Elle l’a reçu en bénéfice du patrice Nemfidius au début du VIIIe siècle. Ce domaine est avant tout une source de revenus, en numéraire et en produits d’exploitations. Chaque exploitation verse la tasque, la onzième partie de toutes les récoltes. Chaque année elle livre également le cens, le tribut et le pasquier, comme nous l’avons vu plus haut. Le reste de la production revient au tenancier et à sa famille. Mais le tenancier n’est pas propriétaire ni du sol, ni des bâtiments, tout appartient au maître de la villa, l’abbaye de Saint-Victor. Celle-ci s’est réservé une part qu’elle garde entièrement à son profit, la part dite ici indominicata ou pars Dominica, la part domaniale. Cette part est située en principe dans le lieu du chef-manse ou siège de la villa. On trouve deux parts, une à Caladio (H 66) et l’autre à Durulo (H 74). Caladio est composé de 2 colonges et de plusieurs bergeries avec une population recensée de 73 habitants. C’est l’ensemble le plus important de l’Ager Caladius. Caladius possédait encore une bergerie à Casa Nova (H 75) dont le bénéfice servait à l’entretien de l’église Saint-Damien de Caladius. A Durulo, il s’agit d’une bergerie dont les occupants ne possèdent aucun titre.

 

Le maître de la villa peut accorder en bénéfice, in beneficio, une partie de son bien. Ce sont des personnes proches de lui ou qu’il veut récompenser pour services rendus. On en rencontre trois, Ebroinus qui a en bénéfice le villare à Anana, Autramnus avec 2 colonges à Talpino (H 35, 36) et Celsus une colonge à Almis (H 52) et une bergerie à Frondarias (H 20). Trois autres personnes, Dodo, Maximus et Stephanus posent problème, car le polyptique dit qu’ils « possèdent » leurs biens, le texte latin employant le verbe « avoir ». Il s’agit pour Dodo de deux bergeries à Alisino et à Olegolis (H 64, 43), pour Maximus d’une bergerie à Alisino (H 73) et pour Stephanus d’une colonge à Tuda (H 65). Nous ne pouvons dire quel est le statut de ces trois personnages, sans doute des hommes libres comme les trois premiers. Mais le fait que leurs biens fassent partie du patrimoine de l’église de Marseille laisse sous-entendre cependant qu’ils en dépendent. On pourrait alors les considérer comme des alleutiers, c’est-à-dire des tenanciers libres, non serfs. Deux d’entre eux, Maximus et Stephanus, font fructifier leurs propriétés par des mancipia.

 

On rencontre cinq ecclésiastiques, un clerc à Stolegario (H 71), un autre à Anana (H 6) qui a une fille mariée à un étranger avec 7 enfants, un diacre à Caladio (H 3), un prêtre à Sancto Damiano (H 80) et un autre à Tuda (H 65). Quatre enfants sont dits ad scola, étudiants : à Primo Capa (H 2), à Caladio fils d’artisan (H 3), à Casa Nova (H 75) et à Tuda (H 65). Les trois derniers habitent les mêmes lieux que les ecclésiastiques. On peut estimer que ces derniers les enseignaient.

 

Il faut réserver également une place à part pour deux artisans. L'un est dit faber à Caladio (H 3), l’autre artifex à Mercone (H 25). On peut considérer le faber comme un fabricant d’outils, un forgeron, l’artifex étant un artisan fabricant des objets de toutes sortes. Caladius abrite un prêtre, un diacre, un artisan et un étudiant.

 

Le terme colonus est plus difficile à appréhender. D’abord ce n’est pas un exploitant nouvellement installé comme certains l’affirment et son statut est plus délicat à cerner. Pour les médiévistes modernes, c’est un tenancier libre, non serf, qui possède héréditairement son exploitation et attaché à elle [1]. On en rencontre 7 dans le polyptique dans 5 colonges et 2 bergeries. Il faut y ajouter le quotidianus, ancien serf journalier et l’accola, locataire[2].

 

Vient maintenant le gros de la population, les 28 mancipia et les 2 verbecarii, auxquels il faut joindre tous ceux dont le statut n’est pas précisé qui sont cités dans la pars dominica et dans les domaines des tenanciers libres. Si l’on se réfère à l’organisation domaniale carolingienne, telle que nous l’avons décrite plus haut, nous venons de découvrir la pars dominica ou domaniale, celle de 6 manses ou tenures libres, ingenuiles, ainsi que 7 colons, libres également. Le terme employé pour les serfs est celui de mancipium qui en latin classique signifie « propriété » et également « esclave ». Au haut Moyen Age, il prend le sens de tenancier asservi. Il n’existe que 2 « bergers » à proprement parler, mais d’après les descriptions et dénominations, chaque exploitation possède une ou plusieurs bergeries. On peut considérer ces deux bergers voués exclusivement à l’élevage d’ovins. Sur le problème du servage, le Moyen Age offre plusieurs lectures. Il est divers selon les lieux et les époques. Loin d’être un esclavage à la Romaine, il s’agit d’une dépendance d’un homme par rapport à un autre. Le serf carolingien est un tenancier dit chasé, c’est-à-dire jouissant d’une exploitation, casamentum, pour le compte du maître et dont il garde une partie pour sa subsistance et celle de sa famille. Il fait partie non seulement du domaine, mais également de l’église de Marseille qui le protège. Il n’est plus une chose ou une marchandise comme autrefois, mais il s’enracine dans une terre et un domaine qu’il fait fructifier et dont il tire profit.

 

C’est ici qu’apparaissent les « étrangers », hommes ou femmes qui épousent des habitants de l’Ager Caladius. Ils sont étrangers dans le sens où ils ne font partie de l’église de Marseille. Ils viennent d’autres domaines et continuent d’être attachés à ces domaines. C’est pourquoi ils ne peuvent être chefs de colonges ou de bergeries. Quand une femme de l’Ager Caladius épouse un étranger, c’est elle qui devient la tenancière et non son mari. On en rencontre deux cas. 8 tenanciers ont aussi épousé des étrangères, ainsi que 13 femmes et 2 hommes sans qualificatifs. Le polyptique ne fournit jamais le nom de l’étranger pour bien marquer sa non-appartenance à la villa, mais il indique le nom de ses enfants pour signifier le contraire [3].

 

Enfin, il faut examiner le cas des ad requirendum, colonges, bergeries et personnes « à rechercher », expression que certains auteurs traduisent diversement. Les uns avancent qu’il s’agit d’un manque de renseignements de la part du rédacteur et qu’il demande des précisions, les autres qu’il s’agit de personnes ayant disparu dans la nature. D’après l’analyse du polyptique, nous avons les deux cas. En effet, le rédacteur cite 3 colonges et 2 bergeries. L’une est « vide », mais il ne sait pas où la situer, une autre dont il sait rien, trois autres dont il connaît les mancipia, mais qu’il ne peut localiser. 19 personnes isolées sont « à rechercher », femmes, hommes avec ou sans enfants. Il ne s’agit jamais de mancipia, mais de personnes vivant avec d’autres. On peut penser que ceux-là ont effectivement disparu. Ils ont été séparés de leurs conjoints, « prêtés » à un autre domaine et vont les rejoindre ou sont effectivement en fuite, en quête de liberté. La Haute Provence offre quantité de vallées et de petits plateaux perdus dans les montagnes pour s’y installer en toute tranquillité.

 

La population s’élève à 416 habitants, auxquels il faut ajouter 3 bénéficiers et 126 enfants seulement signalés issus de 42 personnes, le plus souvent célibataires, la moyenne par couple marié étant de 3 enfants. On atteint un total de 545 personnes. Il existe 65 couples et 66 célibataires (32 hommes et 34 femmes). Pour les enfants, il y a 11 bébés et 81 de moins de 15 ans. Les plus de 15 ans sont 128. En y ajoutant les 126 enfants non comptés, on obtient une population de 346 jeunes, soit 63 %, proportion importante indiquant une forte progression future de la population [4]. D’autre part, il n’est pas sûr que l’abbaye possédait entièrement toutes les terres de la Haute Bléone. Il pouvait exister, çà et là, des lieux occupés par des paysans libres ou faisant partie d’autres domaines. L’église de Digne n’est pas loin et pouvait s’être également constitué un patrimoine foncier. C’est ce qui ressort lors de la confirmation en 1180 des biens du chapitre cathédral, la mense capitulaire, où figurent de nombreuses propriétés situées en Haute Bléone. S’agissant d’une confirmation et l’église de Digne étant présente depuis la fin du IVe siècle, il est probable que ce territoire était encore plus peuplé que le nombre livré par le polyptique de Vadalde.

 

Nous avons tenté de brosser le visage de cette société carolingienne telle qu’elle apparaît dans ce polyptique et qui correspond à ce que nous sachions en général de la Provence à cette époque. On pourrait encore affiner l’étude de ce texte pour mieux saisir la hiérarchisation des personnes et particulièrement leur situation matrimoniale. Cette dernière question soulève encore de nombreux problèmes actuellement [5].

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[1] Voir DUBY Georges (sous la direction de), Histoire de la France rurale, Seuil, 1975, p. 367-368. TOUBERT Pierre, L’Europe dans sa première croissance. De Charlemagne à l’an mil, Fayard, 2004, p. 134-137. Pour POLY, également, ce n’est pas un servus, op. cité, p. 102 et 109. Sur la question « domaniale » et le « servage », consulter le Dictionnaire du Moyen Age, Collectif, PUF, 2002, p. 426-428 et 1325-1327.

[2] POLY, op. cité, p. 102, note 178.

[3] Il existait des compromis entre maîtres de domaines pour se « prêter » du personnel.

[4] Jacques CRU dans son article sur « Le polyptique de Wadalde (813-814) et l’occupation du sol. L’exemple de la villa Rovagonis », Bastides, bories, hameaux, l’habitat dispersé en Provence, Caco, Mouans-Sartoux, 1986, p. 80, reconnaît une moyenne de 56 % d’enfants et de jeunes pour l’ensemble des 13 possessions de Saint-Victor.

[5] Voir TOUBERT Pierre, L’Europe dans sa première croissance. De Charlemagne à l’an mil, Fayard, 2004, le chapitre « Familles : le moment carolingien », p. 321-356. C’est dans ce chapitre que l’auteur indique une moyenne de 5 personnes par famille, moyenne reconnue par l’analyse des polyptiques de l’Europe carolingienne. Nous trouvons le même coefficient pour l’Ager Caladius.