Daniel Thiery

Historique du peuplement de l'Antiquité au XIIIe siècle

 

1. L’ager et la villa Caladius, pendant la période carolingienne (VIIIe-moitié IXe s.)

 

Deux textes essentiels tirés du cartulaire de Saint-Victor concernent la Haute Bléone. Le premier est un plaid tenu le 23 février 780 à Digne relatant l’implantation des moines de Saint-Victor dans la Villa Caladius. Le deuxième date de 814 et décrit les possessions des moines dans l’Ager Galadius [1].

 

Le plaid de 780

 

Le texte

 

L’action se passe dans la cité de Digne où se sont rassemblés les envoyés, missi dominici, du roi Charles, roi des Francs [2]. Sont présents également le comte de Provence Marcellin et les rachimbourgs royaux et scabins de la ville, c’est-à-dire les magistrats et échevins, assesseurs du comte au tribunal. Devant eux paraît Mauronte, évêque de Marseille, qui tient dans ses mains les archives du monastère de Saint-Victor. Il relate les évènements qui se sont déroulés au sujet d’une des chartes où il est stipulé que la villa Caladius appartenait au monastère et qu’elle lui a été retirée. Il est là pour prouver son bon droit et en demander la restitution.

 

Cette charte a été établie par Nemfidius, patrice de Provence et sa femme Adaltrude, dans laquelle il est écrit, que la villa Caladius, avec ses dépendances et toutes ses propriétés adjacentes, tant rurales qu’urbaines, avec les hommes libres, les paysans journaliers et les serfs, tant tout ce qui est dans ce lieu que tant tout ce qui a été transféré d’autre lieux en ce lieu, ce qui est situé dans la circonscription de Digne, et aussi dans les Alpes tout ce qui est situé dans la circonscription d’Embrun, soit toutes les choses que l’on sait appartenir à ladite villa, fut concédée à Saint-Victor. Cette donation fut ensuite confirmée par le patrice Abbon qui l’a signée, par un ordre légal, devant des prêtres et des personnes illustres, ainsi que l’exige une loi ferme.

 

Nous savons que le patrice Abbon fut d’abord patrice de Maurienne et de Suse vers 726, puis nommé par Charles Martel patrice de Provence vers 737. Il établit son testament en 739 en faveur de l’abbaye de Novalaise près de Suse. Nemfidius, dont on ne connaît pas les dates d’exercice, est cependant à placer avant Abbon. La donation à Saint-Victor doit donc se situer avant l’année 737 et même bien avant comme nous le verrons par la suite, car le prédécesseur d’Abbon, Metranus, lui aussi a confirmé ce bénéfice [3].

 

Mauronte continue son récit et raconte comment cette charte fut brûlée par le patrice Anténor. C’était au moment où des troubles et des tensions ébranlèrent la Provence et où, en ce même temps, la propriété fut expropriée ainsi que d’autres qui étaient dans le domaine royal et qu’Antenor avait soustrait à la faveur de ces troubles. C’est ainsi que ladite villa Caladius fut soustraite de la maison de Dieu. Le patrice Antenor, par un ordre mauvais et un méchant esprit, les a retirées du coffre de Saint-Victor et ordonné de les brûler, dont la charte que Gotricus et ladite Adaltrude ainsi que plusieurs autres personnes avaient donnée à la maison de Sainte-Marie et du très glorieux Saint-Victor de Marseille.

 

Les troubles dont il s’agit sont ceux qui survinrent entre 732 et 739 où d’abord Charles Martel bat les Sarrasins à Poitiers (732), puis soumet les Provençaux rebelles au pouvoir Franc, par la prise d’Arles et de Marseille (736). Alliés aux Musulmans de Septimanie, les Provençaux résistent encore. Alliés aux Lombards, Charles Martel soumet définitivement la Provence en 739. C’est durant cette période instable qu’Antenor soustrait à son profit, non seulement des propriétés royales mais également la propriété de Saint-Victor.

 

Adaltrude, alors veuve, était présente quand Antenor mettait son projet à exécution et au moment même où Magnus mettait les chartes sur l’autel et donnait l’ordre de les brûler, celle-ci, par une heureuse inspiration et grande ingéniosité, les cachât dans sa manche. Puis, les dites chartes qu’Adaltrude, dans ladite église, avait soustraites dans sa manche, elle les remit dans le coffre de Saint-Victor. L’évêque de Marseille, Magnus, avait déjà fait appel auprès de Charles Martel, mais sans succès, celui-ci étant occupé à pacifier la Provence.

 

Après le récit de Mauronte, les missi dominici ordonnent de réunir tous les hommes libres du pays (pagus) de Digne qui avaient connaissance de ces faits, leur firent jurer serment, pour qu’ils disent toute la vérité ici même. C’est ainsi que tous affirmèrent que ladite villa fut donnée en bénéfice par Metranus qui fut patrice de Provence, à la maison de Marseille et que ladite villa Caladius lui-même la céda en bénéfice. Par la suite, Abbon, patrice défunt, la concéda semblablement en bénéfice à Sainte-Marie et Saint-Victor de Marseille. Ils dirent aussi qu’Ansemond [4], vicomte de Marseille, fit une description des biens appartenant à Saint-Victor de Marseille [5].

 

Deux personnes, Taurinus et Sanctebertus, viennent témoigner de l’authenticité de la charte de donation, par laquelle ladite villa Caladius fut la propriété de Nemfidius, patrice décédé, et a été à Adaltrude son épouse, de laquelle il eut trois fils, et que le dit Nemfidius et Adaltrude et ses fils, la dite villa, fut cédée par charte à la maison de Dieu de Sainte Marie et de Saint Victor ; et tous voient et savent que Ansemond, vicomte, sous l’ordre d’Abbon, patrice défunt, en fit une description et en reçut le cens.

 

L’évêque Mauronte demande alors une nouvelle réunion pour qu’ici même, en leur présence, les dits envoyés et les rachimbourgs royaux, sous leur autorité, entendent, interrogent sous serment pour que soit dit ici même la vérité, si d’autres personnes s’élèvent contre ledit évêque et les dites chartes, ou qu’après tant d’années, ou par loi trentenaire en temps de paix, ladite charte de leurs ancêtres ils veulent qu’elle soit confirmée par le seigneur roi Charles [6]. Comme personne ne voulut contredire ni se dresser contre cela, les dits envoyés, sous leur autorité, firent transcrire ce que ici même fut exposé ou rejeté, réinvestirent l’évêque Mauronte pour que, par la suite, à ladite maison de Dieu Saint-Victor, ladite villa avec ses dépendances lui appartienne en toute propriété.

 

 

La Villa Caladius

 

L’assemblée réunie à Digne revêt un caractère exceptionnel puisque sont présents le Comte de Provence, Marcellin, l’évêque de Marseille, Mauronte, les envoyés de Charlemagne, les juges du Comte et plusieurs témoins dignes de foi du pays de Digne, dont deux ont eu connaissance de la charte de donation.

 

La donation semble avoir eu lieu dans le premier quart du VIIIe siècle au moment où s’installe le pouvoir carolingien avec Charles Martel. Elle concerne un territoire assez vaste compris dans l’évêché de Digne et dans celui d’Embrun d’après le deuxième paragraphe du plaid : ce qui est situé dans l’évêché de Digne, et aussi dans les Alpes tout ce qui est situé dans l’évêché d’Embrun [7]. Ce territoire porte le nom de Villa Caladius. Le terme villa, depuis la période mérovingienne, évoque un grand domaine, qui, lors de la période carolingienne, va devenir la structure essentielle de l’organisation économique et sociale des campagnes.

 

Ce domaine s’organise autour de la villa dite également curtis (cour), où réside le propriétaire ou son représentant régisseur (judex, major). On y trouve les bâtiments de résidence et de fonctions disposés autour d’une cour, avec les granges, celliers, écuries, étables, loges à cochons, ateliers pour la confection du chanvre et du tissage, les réserves de stockage, des cuves et des pressoirs, des cases pour la fabrication des fromages et du beurre. La villa possède des terres arables, culturae, où sont cultivées les céréales, des vignes, des prés de fauche, prata, des terres pastorales ou pâtures, pascua, des bois et des landes. La main-d’oeuvre est assurée, selon l’importance de la villa par des serfs domestiques, prebendarii, dont la subsistance, prebenda, est à la charge du maître, mais on rencontre également des hommes libres [8].

 

Autour de la villa et de son domaine agricole et pastoral, la pars dominica ou manse domaniale, gravite la pars colonica composée de manses, fermes tenues par des familles de paysans avec bâtiments et terres. Ces manses ou tenures sont exploitées par des hommes libres, ingenuiles, ou par des serfs. Ceux-ci sont astreints à des redevances coutumières, cens, ou à des corvées envers le maître de la villa sur la pars dominica. Lors des moments forts de l’année, labours, fauchages, vendanges et moissons, les tenanciers des manses fournissent des journées de travail ou de corvées. En Provence, le statut de serfs disparaît très vite, ceux-ci acquérant le statut de tenancier, dit mancipium en 814. Seules, la corvée et les redevances resteront le lien fondamental entre propriétaires et tenanciers [9].

 

Caladius, Chaudol, est ainsi le centre ou chef-manse de ce grand domaine donné aux moines de Saint-Victor par le patrice Nemfidius au début du VIIIe siècle. Son nom s’est étendu à tout le domaine compris dans les diocèses de Digne et d’Embrun que nous tenterons de circonscrire dans le chapitre suivant. Chaudol fait-il suite à une implantation romaine de type villa, cela est probable mais cependant incertain, par manque d’éléments objectifs. Succède-t-il également au chef-lieu de la tribu des Gallitae ? La réponse est ici aussi évasive. On sait cependant que, d’une façon générale, les Romains ont calqué leurs divisions territoriales sur les divisions préexistantes, surtout quand celles-ci correspondent à un territoire bien individualisé géographiquement, ce qui est le cas de la haute Bléone.

 

Qu’un aristocrate comme Nemfidius soit propriétaire, au haut Moyen Age, d’un tel domaine, n’est pas étonnant. Il était patrice de Provence, c’est-à-dire le personnage le plus puissant de la province, représentant légal de l’autorité royale. Ce domaine de Chaudol n’était qu’une parcelle de ses nombreuses possessions. Il n’est qu’à examiner le détail de la donation faite à l’abbaye de Novalaise en 739 par le patrice Abbon pour saisir l’étendue des domaines de ces grands propriétaires fonciers [10]. Dans le royaume, puis l’empire carolingien, plusieurs de ces grands domaines sont décrits, soit dans des fisci, textes dénombrant les propriétés relevant du domaine royal, soit par des polyptiques, pour les propriétés des abbayes, soit encore indirectement pour les propriétaires laïques lors de donations faites aux abbayes, comme celle d’Abbon.

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[1] CSV, T. I, n° 31, p. 41-46. Jugement pour la restitution de la villa Caladius à Saint-Victor du 23 février 780. CSV, T. II, H, p. 641-649. Voir en annexe la traduction complète du premier texte.

[2] Charlemagne, roi des Francs à partir de 768, puis empereur romain d’Occident de 800 à 814.

[3] MANTEYER G. de. La Provence du premier au douzième siècle, Paris, 1908, p. 72, fournit la date de 726. POLY J.P. La Provence et la société féodale, 879-1166, Bordas, Paris, 1976, p. 40, donne la date estimée de 737. Abbon sera le dernier à porter le titre de patrice, terme romain, remplacé par celui de comte. Marcellin, porte ce titre et est présent lors du plaid.

[4] Ansemond : vidame de Marseille, vers 730 (Manteyer, p. 330, qui cite le plaid de 780), ainsi que POLY J.-P. op. cité, p. 77-78).

[5] Il s’agit d’un polyptique (description des biens appartenant à un monastère) qui a été perdu. Il aurait été intéressant de le comparer au polyptique de Wadalde de 814 que nous examinerons par la suite. D’après POLY (p. 101, note 1), il a pu être dressé vers 740.

[6] Prescription trentenaire : loi romaine qui annule tout procès se prolongeant au-delà du sixième lustre, soit 6 x 5 ans.

[7] Nous tenterons de circonscrire ce territoire avec le texte du polyptique de 814.

[8] Le texte de 780 emploie pour les serfs le mot accolae et libertis pour les non serfs.

[9] Sur ce sujet dont nous n’avons esquissé que les grandes lignes, voir : TOUBERT Pierre, L’Europe dans sa première croissance. De Charlemagne à l’an mil, Fayard, 2004, p. 7 à 246 ; POLY J.-P ; op. cité, particulièrement p. 99-129 ; DUBY Georges (sous la direction de), Histoire de la France rurale, Seuil, 1975, p. 291-364.

[10] Cette donation est transcrite par MARION Charles, dans le Cartulaire de l’église cathédrale de Grenoble, Paris, 1869, p. 33-48. Les possessions offertes à l’abbaye s’étendaient de Genève à la Méditerranée en passant par les Alpes.