Daniel Thiery

Historique du peuplement de l'Antiquité au XIIIe siècle

 

Les communautés et paroisses rurales du XIe au XIIIe siècle

 

 

Il est possible à partir des données que nous venons de découvrir de tenter une reconstitution des paroisses de Haute Bléone pendant la période du XIe au XIIIe siècle. Qui dit paroisse, dit communauté rassemblée autour d’une église et d’un pasteur. La paroisse est le seul indicateur, pour cette période, de la présence de villages ou d’habitats dispersés. La période précédente nous a fait découvrir un terroir exploité et humanisé, celle-ci nous livre un terroir spiritualisé. Nous le découvrons encore grâce à ceux qui le possèdent. Le polyptique recense des biens et des hommes, le texte concernant le chapitre énumère des églises avec leurs dépendances. Car au-delà de leur sèche énumération de biens terrestres, ces textes livrent, en transparence, l’organisation humaine de la Haute Bléone.

 

Il faut d’abord relever la multiplicité des acteurs. Nous avons reconnu Saint-Victor, le chapitre de Digne, les moines de Faillefeu et l’Ordre de Saint-Ruf. Il ne faut pas oublier l’évêque de Digne qui n’a pas tout donné à son chapitre des biens et droits qu’il possède en Haute Bléone. On le retrouvera plus tard comme baron de Lauzière. Mais il y a encore des seigneurs laïcs. On a rencontré les deux seigneurs d’Archail, mais il y en a d’autres, comme les Amalric, seigneur de Tanaron depuis 993, les Mison-Dromon, le chevalier Raimbaldus de Verdaches cité en 1055, Pierre Chanolle à Chanolles en 1122, les Lauzière à Lauzière en 1146, Guillaume Marcoux à Marcoux en 1122 [1], et sans doute encore d’autres pour lesquels la documentation fait défaut.

 

Quand les comtes de Provence, en 1048, rendent la villa Caldulus aux moines de Saint-Victor, cette restitution apparaît très amoindrie par rapport à l’étendue du territoire qu’ils possédaient en 814. Il semble qu’elle se résume à ce qui semble être le siège de l’ancienne villa Caladius, c’est-à-dire Chaudol, avec comme annexe Le Mousteiret, Le Clucheret et Le Vernet. Et encore, les moines ont un mal fou à récupérer la dîme et parfois seulement la moitié de celle-ci sur les terres qu’ils possèdent. Il leur faut batailler contre l’évêque de Digne, les alleutiers de Chaudol, les Mison-Dromon et les Chanoines de Saint-Ruf.

 

Il leur aura fallu 70 ans pour récupérer seulement une petite partie de leurs anciens biens. Les terres de Chaudol sont partagées entre eux et les alleutiers. Ces derniers abandonnent la terre de Cerasiolo, Sériège à Beaujeu. Mais le plus gros morceau est celui donné par les alleutiers en 1055, constitué de terres et de vignes situées au Brusquet, à La Javie et à Beaujeu. On y reconnaît les lieux-dits suivants cités en 1830 :

- à Beaujeu : Colle Carpal Colle d’Arpaud, Arpal Arpaud, Pubula Pibaou,

- au Brusquet : Adelzeria, Euseria Lauzière, Villarone Villaron, Serre Longue Serre Longue,

- à La Javie, à Chaudol : Castellare Chastelard, Lobosa La Bouse.

On ne sait où se trouve l’enclos du cimetière de Saint-Pierre et de Saint-Martin qui a été profané, mais il faut l’associer au moulin et aux deux paroirs, donc près d’un ruisseau ou d’une source abondante [2].

 

Parmi les toponymes livrés en 1218 à Beaujeu, on reconnaît : Ouchis L’Auche, Bello Joco Beaujeu, Ponte Le Pont, Recocto Recuit, Cerasia Sériège, Scala L’Escale. Quant aux terres qui sont à Mariaud, nous estimons qu’elles ne sont pas dans l’ancienne commune de Mariaud, mais dans le quartier de Champ Mariaud au nord de Beaujeu [3].

 

Nous allons maintenant reprendre chaque commune afin d’y intégrer toutes les données que les textes nous ont livré afin d’apprécier la vitalité de la Haute Bléone en cette fin du XIIIe siècle.

 

 

Ainac. Le prieuré de Notre-Dame de Salloë

 

Aucune possession de Saint-Victor en 814. Ainac n’apparaît qu’en 1180, avec une église appartenant au chapitre de Digne, sous le titre de Notre Dame de Salloë ou de Sallac. Emile ISNARD, en 1914, pense que cette église est à Ainac, mais pose un point d’interrogation car il n’a pas d’autres renseignements [4]. M.M. VIRE, en 1992, fait de même en citant Isnard [5]. Il faut d’abord noter que l’église d’Ainac a toujours été sous la titulature de Notre Dame. Mais, lors de l’affouagement de 1698, il est dit : Il y a un seigneur qui est l’évêque de Digne et qui perçoit le quart de la dîme et un prieur qui en perçoit les trois quarts. Le prieur d’Aynac possède une terre dans laquelle est bastie la meyson clastralle situé au terroir d’Eynac au cartier de Sallouye depandant du prieuré, franche de taille n’ayant jamais esté encadastrée pour estre de l’antien domaine de l’église et avoir esté toujours possédée par les sieurs prieurs dudit lieu.

 

Ce texte est explicite, Notre-Dame de Salloë est bien à Aynac et il s’agit d’un prieuré. L’évêque de Digne a récupéré le quart de la dîme sur le chapitre, Isnard avoue ne pas savoir quand. Le prieur en reçoit les trois quarts et il possède une terre où est bastie la meyson clastralle et pour laquelle il ne paye pas la taille pour estre de l’antien domaine de l’église.

 

Archail. L’ancienne paroisse Notre Dame

 

Saint-Victor en 814 possède une bergerie située in Argario. En 1193, le chapitre de Digne acquiert la terre et seigneurie de deux seigneurs, Tarion et Raymond de Saint-Julien. Au mois de mai de la même année, Ildefonse confirme cette acquisition de la terre et du castrum d’Argal. On ne connaît pas le nom de l’église. Il en est de même en 1351 où les pouillés signalent seulement à Archallo que le chapitre perçoit 30 livres de prébende et le chapelain 10 livres [6]. Cette situation perdurera jusqu’à la Révolution. C’est ce que révèlent l’affouagement de 1775 et Achard (voir la 1e partie à Archail).

 

A Archail, il existe deux lieux de culte, un au village et un autre au cimetière situé à 700 mètres au nord du village. La visite pastorale de 1684, Achard et Féraud indiquent que la chapelle du cimetière est l’ancienne paroisse [7]. Dédiée à Notre Dame, elle faisait l’objet d’un pèlerinage au mois d’août, ce qui indique qu’elle était dédiée à l’Assomption. Nous sommes ainsi en présence de l’église primitive et de son cimetière, sis sur une petite butte, desservant un habitat dispersé. On peut situer sa construction au moins au XIIe s, peut-être antérieurement. Cette église, isolée, est le type même de l’église rurale rassemblant une communauté dispersée. Lors de l’enchâtellement et du groupement de la communauté en un village au XIIIe s., sa fonction paroissiale sera transférée à l’église du castrum, mais son cimetière continuera d’être utilisé. Les habitants transmettront au cours des siècles, par la mémoire et un pèlerinage, l’origine de leur communauté (Photo 1).

 

Auzet. L’ancien cimetière Saint-André

 

Saint Victor en 814 possède deux bergeries bien peuplées, une quarantaine de personnes, in Alisino. Nous ne possédons pas de textes au cours des XIe et XIIe siècles. Il est probable qu’il existe un seigneur et que l’évêque de Digne perçoit la dîme. C’est ce que nous apprenons beaucoup plus tard, en 1698, puis confirmé par Achard. Le pouillé de 1351 cite un cappelanus de Ausito. L’église d’Auzet n’est donc pas desservie par un monastère.

 

Un minime renseignement nous est donné par Achard en 1788 : on nous a dit qu’il y avoit anciennement une Maison des Templiers dans ce Village. On prétend qu’elle était située auprès d’un ancien cimetière où l’on va chaque année au jour de l’Ascension, faire l’Absoute, cérémonie qu’on n’ose abolir à cause du peuple. Si la présence des Templiers est sujette à caution, comme bien d’autres signalées un peu partout par Achard et Féraud en Haute Bléone, elle indique cependant la présence d’un ordre religieux, sans pouvoir dire lequel. Mais l’évocation d’un ancien cimetière où l’on se rend tous les ans le jour de l’Ascension en pèlerinage, pratique qu’on n’ose abolir à cause du peuple, est significative. On retrouve la même situation qu’à Archail avec un lieu de culte ici disparu, seulement concrétisé par le cimetière. Les paroissiens se souviennent que c’est là que sont enterrés leurs ancêtres et que ce lieu est à l’origine de leur communauté.

 

De nombreuses questions restent en suspens. Ce vieux cimetière est-il encore visible ? Féraud, en 1844, dit que l’absoute se fait alors au cimetière de l’église du village, donc que l’ancienne cérémonie ne se fait plus. A qui était dédiée l’église disparue du cimetière ? La paroisse a, selon Féraud, comme titulaire saint André et comme patron saint Barthelémy. En 1684, lors de la visite pastorale, puis avec Achard, le titulaire est saint Barthelémy. Deux lieux-dits signalés par le cadastre de 1825 portent le nom de Saint Andrieu. La carte IGN moderne nous fait découvrir le Ravin de St-André qui se jette 1500 mètres au SSO du village dans La Grave. C’est là qu’est signalé également le Vieux Moulin figuré aussi par la carte de Cassini. Il est probable que c’était là que se trouvaient l’ancien cimetière et le premier lieu de culte de la communauté sous le titre de Saint-André, transféré ensuite à la nouvelle église.

 

Barles. Les églises Sainte-Marie et Saint-Pierre, le prieuré de Saint-André

 

En 814, Saint-Victor possède 2 colonges à Cenas (montagne de Chine) et une autre à Tuda (la Toue) où réside un prêtre. Le chapitre en 1180 y possède des droits ecclésiastiques, mais on ne sait lesquels, sans doute une partie de la dîme. La situation se complique par la suite avec la présence de deux églises, d’une chapelle et de deux prieurés. En effet, en 1351, les Pouillés recensent la prébende du chapitre, un chapelain de Saint-Pierre, un autre de Sainte-Marie, deux recteurs, un de Saint-Clément, l’autre de Saint-André, enfin un hôpital dit de la Clusa de Barulis. Sans nous attarder pour l’instant sur ces différents lieux, nous allons tenter de découvrir la réalité du XIIe siècle.

 

Sont cités deux chapelains desservant une église dédiée à saint Pierre, l’autre à sainte Marie. Lors de la visite pastorale de 1677, il est dit que l’église paroissiale est dédiée à saint Pierre, mais que l’église paroissiale nostre dame avoir esté desmolie despuis un fort long temps ny ayan que le presbitaire qui soit en estat, le curé de nostre dame avoir esté obligé de faire ses fonctions curiales dans l’église saint Pierre. Le même constat est décrit en 1684, mais encore plus explicitement. Et désirant de monter à l’ancienne paroisse sous le titre Nostre Dame pour y continuer nostre visite, il nous a esté dit par les curés, consuls et plus aparents dudit lieu que le service de lad église avoit esté entièrement uni et transféré à l’église de la paroisse de saint Pierre de l’autorité des seigneurs évesques nos prédécesseurs et du consentement universel de tous les habitans, pour estre icelle beaucoup plus comode à tous le peuple, eu égard à l’esloignement qu’il y a du village à lad’ paroisse nostre dame, à laquelle le peuple va en procession tous les ans les festes de la Vierge, que on y célèbre la messe et qu’à présent les sacremens sont administrés par l’un et l’autre desdits curés à la paroisse de st Pierre.

 

Ici encore, nous relevons une ancienne paroisse, celle dédiée à Notre Dame. Elle est éloignée de l’église Saint-Pierre du village, mais on y va en procession les jours de la fête de la Vierge. L’église Saint-Pierre n’est pas celle qui est élevée aujourd’hui dans le village de Barles, seulement construite en 1853 sur l’emplacement d’une chapelle dédiée à saint Roch [8]. C’est celle qui se trouve dans le cimetière, un peu à l’écart du village. Selon Collier, cette église est d’origine romane. Mais où se trouve l’ancienne église Sainte-Marie ? Sans doute au château, c’est ce qu’indique la carte de Cassini. Les textes des deux visites pastorales laissent entendre également qu’il s’agirait de deux paroisses, possédant chacune un curé, mais que les offices se font dans l’église Saint-Pierre. Cela correspond aux deux chapelains rencontrés en 1351. Il ne faut pas s’en étonner, Barles en 1315 étant la commune la plus peuplée de Haute Bléone avec 665 habitants.

 

Il est donc très probable qu’il y ait eu deux lieux de culte au XIIe siècle, desservant deux communautés, une perchée, au château, une autre près de la rivière. Mais il pourrait encore y en avoir une troisième, celle que l’évêque décrit en 1683 comme prieuré rural : une chapelle sous le titre de saint André à présan possédée par messire Joseph fermier bénéficiaire de nostre église cathédrale où il y une chapelle entièrement ruinée à l’entour de laquelle il y a un cimetière profané et où tous les ans le jour de la pentecoste on y va en procession, le revenu duquel consiste en deux charges blé, une panal lentille. Cette chapelle est celle qui est signalée en 1351 avec le rector de sancti Andree de Barulis. Là aussi, quoique la chapelle soit entièrement ruinée et le cimetière profané, les habitants s’y rendent en procession le jour de la Pentecôte. Le cadastre napoléonien de 1825 cite un quartier Saint-André dans la section E du Forest. Les cartes IGN modernes livrent près du Forest le lieu-dit Le Prieuré, à 600 mètres au SSO du village de Barles, sur la rive droite du Bès. C’est là qu’il faut placer le prieuré de Saint-André.

 

Le deuxième prieuré rural est sous le titre de saint Clément. Il est signalé en 1351 et décrit par l’évêque en 1683 comme possédé par messire François Geofroi de la Tour Carrée en Dauphiné qui est abattu, le revenu duquel consiste en deux charges de blé, ne faisant aucun service. Il subsiste aujourd’hui sous forme d’un hameau appelé St Clément avec une croix. La carte de Cassini y place une église.

 

Beaujeu. Les trois paroisses de Clochario, Bello Joco et de Ouchis

 

Saint-Victor en 814 est bien implanté à Beaujeu, 2 colonges à Buxeto, La Bouisse Haute et Basse, 2 colonges et 1 bergerie à Capa, Chappe, 1 colonge à Castelione Castellane, 2 colonges à Sebeto La Sébière et 1 colonge et 1 bergerie à Olegolis Auche. Nous avons vu qu’au XIe siècle, ils récupèrent la terre de Cerasia ou Cérasiolo La Sériège, puis tout un lot de terres à Arpaud, la Colle d’Arpaud et Pibaou. Enfin, ils sont seigneurs du Clucheret et obtiennent la moitié de la dîme sur les vignes situées au Pont, à la Condamine, à Recuit, entre autres.

 

Il existe trois communautés avec chacune leur église. Au Clucheret, Saint-Appolinaire ou Sainte-Marie, est un prieuré desservi par Saint-Victor [9] (Photo 2). Les deux églises de Bello Joco et de Ouchis, Beaujeu et Auche, sont des prieurés aux mains des Chanoines de Saint-Ruf. Celle de l’Auche est dédiée à saint Pierre qui donnera son nom au hameau de Saint-Pierre. Primitivement, cette église était située sur un mamelon 200 mètres à l’ouest du lieu-dit le Prieuré jouxtant l’emplacement d’une enceinte protohistorique réinvestie par les gallo-romains (murs en gros blocs et fragments de tegulae. Photo 3). Celle de Beaujeu est sous la titulature de Notre Dame. Ces trois églises formeront trois paroisses jusqu’au XVIIe siècle, puis celle du Clucheret deviendra simple succursale. Au même moment seront fondées deux chapelles pour desservir les hameaux de Boulard et de Fontfrède. La paroisse du Clucheret possède un statut particulier car elle ne dépend pas de celle de Beaujeu, mais de celle La Javie qui est l’église-mère des moines de Saint-Victor en Haute Bléone. Même après la Révolution, on constate ce fait lors des visites pastorales de la fin du XIXe siècle. Le partage des paroisses issu du Moyen Age perdure encore bien après la disparition de ceux qui l’avaient façonné.

 

Blégiers. Chanolles. Chavailles. Champourcin

 

Saint-Victor en 814 possède 1 colonge et 1 bergerie à Cangnola Chanolles. Le chapitre de Digne, au XIIe siècle, possède des droits sur l’église de Blégiers et a des biens à Champourcin et à Chanolles. En 1476, le chapitre cède à l’évêque son domaine de la Roche-de-Blégiers [10]. N’est donc cité qu’une église, celle de Blégiers. Pour en savoir plus, il nous faut recourir à des textes plus récents.

 

- Blégiers. Le village et l’église de la Roche-de-Blégiers.

Il y a une église au XIIe siècle, mais ce n’est pas celle qui existe actuellement. Nous apprenons en effet, lors de la visite de 1683, que l’église paroissiale est esloignée dudit village, sous le titre de Notre Dame de Bojeu. Puis, l’évêque est descendu à la maison claustrale au dessous de laquelle nous avons trouvé une chapelle sous le titre de sainte Barbe dans laquelle le service se fait le plus souvent pour la plus grande commodité des habitans attandu l’éloignement et les mauvais chemins qu’il y a pour aller à la paroisse. Féraud, en 1844, complète cette première information : l’église paroissiale de Blégiers est de construction récente. Ce n’était d’abord qu’une petite chapelle que l’on a agrandie à différentes reprises, et dont la dernière ne date que de quatorze ans. Il y en a une autre qui paraît fort ancienne ; elle est bâtie sur une hauteur, et l’on trouve, dans ses environs, beaucoup de décombres qui portent à croire que le village y était aussi construit dans le principe.

 

Ces deux textes indiquent un transfert d’habitat, d’une hauteur au bord de la Bléone. Le premier village était perché et peut correspondre à cette Roche-de-Blégiers qu’Isnard ne sait où placer. Il existait en 1476, date où il apparaît dans un texte (cité par E. Isnard). La population s’étant déplacée en contrebas, l’église a continué de fonctionner comme paroissiale. Elle était en état lors de la visite de 1683, mais les paroissiens préféraient utiliser la chapelle Sainte-Barbe du village plus commode, attandu l’éloignement et les mauvais chemins qu’il y a pour aller à la paroisse. Cette chapelle Sainte-Barbe est devenue ensuite l’église paroissiale mais a repris la titulature de la première, Notre Dame.

 

Reste à situer ce premier habitat. La carte de Cassini, les quartiers du cadastre napoléonien ne livrent aucun élément de réponse. Seule, la carte IGN ouvre une possibilité, le cimetière. Il est situé sur une colline au nord du village, le dominant d’une soixantaine de mètres. Mais la pente est trop forte pour la gravir du village, il faut faire un long détour en remontant le ravin du Mardaric vers l’ouest, puis revenir vers l’est pour parvenir au cimetière. Il est sans doute le seul témoin de ce premier habitat et de son église. Un sacristain du monastère de Lérins en était issu, Aldebert de Bligerius. Il est cité cinq fois entre 1110 et 1137 [11].

 

La visite du site en septembre 2006 a permis de reconnaître ce qui subsiste de l’ancienne église. Seule une partie de la façade est encore en place sur une hauteur de 3 mètres, avec une porte dont l’encadrement est constitué par un arc plein cintre en pierre de tuf (Photo 4). L’emplacement de l’église est encore visible et offre une contenance de 68 m². Dans le cimetière qui jouxte, les habitants nous ont relaté la découverte de cinq tombes alignées dont la partie haute était recouverte de tegulae disposées en bâtière. L’une d’entre elles a été repérée sur le site.

 

- Chanolles. La Motte

Cangnola en 814, quelques biens au chapitre au XIIe siècle qui continue de percevoir la dîme au XVIIe siècle. L’église Saint-Jean-Baptiste et le cimetière sont dans le village. Le seul indice révélateur d’un site du premier âge féodal est fourni par le toponyme La Motte livré par le cadastre de 1825. Il serait situé au sud du village, mais il n’en subsiste aucune trace.

 

- Chavailles

Rien n’apparaît de son existence au Moyen Age. En 1683, est citée une chapelle sous le titre de saint Sauveur, succursale de l’église de Blégiers. Féraud avance une pierre datée de 1233 sur le mur d‘enceinte. En 1865, lors de la visite pastorale, il s’agit d’une église sous le titre de saint Laurent. La documentation, comme pour Chanolles, ne permet aucune avancée.

 

- Champourcin. Notre Dame de Beauvezer et la Grange Neuve.

Le chapitre y possède des biens en 1180. Le village, dépeuplé lors de la peste, n’a pu récupérer son fonds de population. La paroisse est rattachée à celle de La Javie, bien que le lieu soit lié d’abord à Chanolles, puis à Blégiers, maintenant à Prads. Un indice est fourni en 1683 lors de la visite pastorale : l’église de Champorcin est au dela la rivière de Bleone, fondée sous le titre de Nostre Dame de Beauvezer. Serions allé au village pour y visiter une petite chapelle que les habitans ont fait bastir à leurs frais et dépans et qu’ils entretiennent.

 

On a ici une église paroissiale délocalisée du village par la Bléone qui les sépare sans aucun pont pour franchir la rivière, encore aujourd’hui. Cent ans après cette visite, la carte de Cassini signale l’église paroissiale au village et une chapelle succursale de l’autre côté de la Bléone. La chapelle du village citée en 1683 s’est transformée en paroissiale, l’ancienne en simple chapelle.

 

A côté de cette première église, s’étend un vaste terrain plat, arrosable, favorable aux cultures vivrières, accompagné d’un bâtiment d’exploitation dit la Grange Neuve. Ces granges apparaissent au XIe siècle, fondées par des moines colonisateurs et défricheurs [12]. Ce sont des bâtiments dépendant d’une seigneurie ou d’un monastère où l’on emmagasinait les récoltes et en même temps les produits de la dîme et de la taille. Il est probable que c’était là qu’étaient situés les biens du chapitre de Digne.

 

 

Le Brusquet et ses quatre églises

 

Saint-Victor en 814 possède une colonge à Lebrosca, Le Brusquet. Mais c’est à Anana, Mannano, près du Mousteiret, à Talpino et Saint-Damien que sont concentrées ses principales exploitations en Haute Bléone avec un village, 9 colonges et 3 bergeries. En 1055, les moines récupèrent quelques biens au Brusquet : à Euzière, Villaron et Serre Longue. Ils ne semblent pas en avoir au Mousteiret.

 

Cette multiplicité d’habitats relevée en 814 se retrouve en 1180 où les biens du chapitre sont constitués de quatre églises, Sainte-Marie de Mannano, Sainte-Marie d’Euzière (Photo 8), Saint-Maurice et Saint-André. En 1448, le chapitre abandonne la prébende d’Heuzières-Mousteiret au sacristain de la cathédrale. Elle consiste en une partie de la dîme des blés, des légumes et des agneaux, en la moitié du produit des vignes, du four et du moulin de Valette. En 1476, le chapitre se dessaisit de ses biens en faveur de l’évêque de Digne en échange du prieuré de Courbon. Les biens du sacristain reviendront à l’évêque au cours du XVIe siècle, avant 1526 [13]. L’évêque prend le titre de Baron de Lauzière, seigneur de Draix, Mousteiret, Marcoux, Tanaron et Le Brusquet.

 

Un problème se pose à propos du Mousteiret. Son nom indique une propriété monastique. Il apparaît en 1320 Mosterii Sancti Andrea. Mais depuis le XIIe siècle, il est une possession de l’église de Digne. De quel monastère peut-il s’agir si ce n’est pas Saint-Victor ? Isnard avance que Saint-André du Mousteiret était une possession de l’abbaye de Lérins. La carte de l’Atlas Historique indique également que Lérins est à Saint-Jean du Mousteiret [14]. Le cartulaire de Lérins cite plusieurs fois le prieuré de Notre-Dame du Mousteiret entre 1333 et 1441 qu’il localise au Brusquet, mais dans l’index géographique l’auteur place ce prieuré dans le diocèse de Senez [15]. En fait, il faut situer ce Mousteiret dans la commune de Peyroules, à l’est de Castellane, diocèse de Senez. Le prieuré sera réuni en 1443 à celui de Gratemoine, commune de Séranon.

 

Sainte-Marie de Mannano citée en 1180 fait suite aux exploitations d’Anana de 814. Elle est située sur la rive droite de la Bléone, en face du Mousteiret au lieu-dit actuellement Notre Dame et non au Mousteiret comme l’affirme Isnard. Elle est l’église originelle, lieu de rassemblement de la communauté. C’est pourquoi, elle est toujours citée avant Saint-André du Mousteiret. Quand est nommé un nouveau curé dans la paroisse, celui-ci y est conduit en procession pour son intronisation [16]. En 1684, lors de la visite pastorale de François Le Tellier, le curé lui dit que la chapelle Nostre Dame de grand nom est la titulaire de la paroisse ny ayan qu’un tableau où on y va dire la sainte messe le jour de notre Dame de demi-aoust. Car l’église paroissiale sous le titre de saint André a été transférée de l’église Nostre Dame de Grand Nom [17]. Quand l’abbé Corriol vient la visiter au début du XXe siècle, elle est en ruine, édicule de 6 mètres de long sur 5 de large et 4 de haut. Sans doute vendue à la Révolution comme bien national, elle passe dans les mains de particuliers. Les propriétaires actuels viennent de la restaurer. D’une surface totale de 28 m², orientée à 70°, elle est voûtée en berceau. Seul vestige de l’ancien mobilier, une très belle pierre sacrée posée sur un autel en plâtre et maçonnerie (Photo 6).

 

L’église Saint-Maurice est l’église paroissiale primitive du Brusquet. Elle est située sur un petit mamelon, à l’écart du village, entourée par le cimetière (Photo 6). Elle restera paroissiale jusqu’en 1845 où sera élevée une nouvelle église dans le village [18].

 

 

Draix. La Motte et La Roche-de-Draix

 

En 814, Saint-Victor possède 1 colonge à Travigio, Draix et 2 autres à Sinido, Cine. Le lieu n’apparaît pas dans les textes avant le XIIIe siècle sous l’appellation castrum de Drais. Par la suite, sont cités plusieurs seigneurs dont l’évêque de Digne à partir du XIVe siècle qui l’intégrera à sa baronnie de Lauzière. Au XVe le fief de La Roche-de-Draix est réuni à celui de Draix [19].

 

Pour connaître la situation aux XI et XIIe siècles, il faut encore avoir recours à Achard et à Féraud. Achard relate que la fête de S. Pons qui a lieu le 11 du mois de mai, est célèbre. Les jeunes gens sous les armes accompagnent la procession à une demi-lieue du Village, et le soir il y a des danses, des jeux et des prix. Féraud ajoute que l’on trouve, sur une éminence au Levant, les ruines d’un ancien couvent que l’on attribue aux Templiers. Les décombres que l’on découvre autour des habitations, annoncent que ce pays s’est dépeuplé peu à peu, à la suite de quelque désastre occasionné par l’éboulement du terrain ou par les avalanches de la neige. Si l’on examine une carte IGN, à l’est de Draix, au levant pour Féraud, se rencontre le toponyme Défens de la Motte, vocable évocateur renvoyant aux premiers châteaux de l’an Mil. Mais il n’existe aucune ruine d’un ancien village, sinon celle d’un bâtiment nommé Pellet Ruines à la cote 974. Quant au couvent des Templiers signalé par Féraud, friand de cet ordre qu’il voit partout, on n’en possède aucune preuve. Son explication d’abandon suite à un éboulement est également farfelue, il s’agit d’un transfert d’un habitat perché en un milieu ouvert.

 

Au hameau de La Rouine, le dominant à l’est sont signalées les ruines d’une tour au lieu-dit La Roche à 1070 m d’altitude. C’est là qu’était située La Roche-de-Draix. Une chapelle rurale dessert le petit hameau de La Rouine.

 

Encore ici on remarque une procession festive le jour de la fête patronale vers le premier habitat, à l’origine de la communauté. Mais pas de chapelle, ni nom de saint, seul subsiste le toponyme la Motte. Une prospection sérieuse serait à effectuer pour retrouver ce site. Quant à la tour de La Roche, seule une analyse architecturale pourrait peut-être apporter quelques lumières.

 

 

Esclangon. Le Viel Esclangon

 

Sclangone en 814 où Saint-Victoir possède 3 colonges composées de plus de 20 habitants. Esclangon n’est plus cité avant le début du XIIIe siècle comme castrum de Sclango. Plusieurs seigneurs se succèdent sur sa terre jusqu’à la Révolution et l’évêque de Digne en est décimateur [20].

 

Il n’existe aucune tradition de transfert d’habitat transmise par les historiens. Seule la carte IGN permet de le retrouver à 1 800 mètres au nord du village actuel où sont signalées les ruines du Viel Esclangon et de son cimetière à 1050 m d’altitude. C’est là qu‘il faut situer le castrum d’Esclango cité au XIIIe siècle.

 

 

La Javie. La Roche des seigneurs de Gaveda et la cella de Caudol

 

C’est à Caladio ou Chaudol qu’il faut situer la villa qui a donné son nom à l’ager Caladius, possession des moines de Saint-Victor en Haute Bléone en 814. C’est le centre administratif de cet immense domaine de plus de 50 000 hectares. C’est là qu’est concentré le maximum de population. Il existe encore une colonge à Cavadenis La Javie et une autre à Curiosco Curusquet.

 

Au cours du XIe siècle, Saint-Victor récupère avec difficulté une partie de ses biens de Chaudol, mais l’évêque puis le chapitre de Digne en possèdent également à la Roche des seigneurs de Gavea ou Gaveda (La Javie) et dans le village de Chaudol. Les paroisses de Chaudol et de La Javie forment avec Le Clucheret un prieuré unique desservi par les moines de Saint-Victor, cela jusqu’à la Révolution. Le sieur prieur réside à La Javie.

 

Les textes des XIe et XIIe siècles ne livrent pas le nom des églises de La Javie et de Chaudol. On ne sait même pas s’il y en avait. On peut cependant en repérer une à Chaudol où est citée la cella de Caudol ou Caldol en 1079, prieuré de Saint-Victor. Il est probable que l’église de Chaudol était d’abord sous le titre de saint Pierre, puis ensuite de sainte Colombe [21]. Quant à la Roche des seigneurs de Gaveda, on peut la situer sur la colline qui domine le village de La Javie où est implantée la chapelle Notre-Dame. Achard et Féraud, comme bien souvent ailleurs, y signalent les ruines d’un château des Templiers.

 

 

Marcoux. Les trois communautés de Saint-Etienne, Saint-Martin et Saint-Marcellin

 

A Mercone, en 814, il y a une colonge ainsi qu’une autre à Fraxeno. Apparemment, Saint-Victor ne récupérera aucun de ses biens par la suite. C’est le chapitre de Digne, au XIIe siècle, qui possède trois églises dans la vallée de Marcoux avec leurs dépendances, c’est-à-dire les églises de Saint-Etienne, Saint-Marcellin et Saint-Martin. On ne sait quand l’évêque reprend une partie des biens du chapitre. En 1698, lors de l’affouagement, c’est l’évêque qui est seigneur de Marcoux, le chapitre ne possède plus qu’une bastide à Saint-Martin. En 1728, on apprend que l’évêque a un château ou maison seignoriale avec un pigeonnier qui en est éloigné d’environ deux cent pas. Les chanoines du chapitre de Digne possèdent le fief de saint Martin de 50 000 cannes.En 1775, la dixme revient à l’évêque de Digne. Le seigneur possède noblement un château en mauvais état et un pigeonnier et jardin attenant au château de 120 cannes de bonne qualité. Féraud ajoute qu’on trouve presque sur le sommet de la montagne qui domine le village, des restes d’un ancien château fortifié et notamment les pierres qui supportait un pont-levis. On croit que cet édifice appartenait aux Templiers. Cet auteur est incorrigible sur la présence des Templiers.

 

Au XIe siècle, il existe donc trois communautés avec leur lieu de culte. L’église Saint-Etienne est celle qui dessert la communauté villageoise. L’église Saint-Martin fait partie du fief de Saint-Martin. Ce fief reprend le site gallo-romain romain dont nous avons reconnu l’importance. Quant à l’église Saint-Marcellin, on ne sait où la placer, des auteurs comme Emile Isnard et Viré avouent leur ignorance. Aucun toponyme de ce nom n’apparaît nulle part. Les visites pastorales de la fin du XIXe siècle font état de deux chapelles rurales, une dédiée à saint Antoine, l’autre à Saint-Martin, propriété de la famille Foresta. Mais la chapelle Saint-Antoine, dite rurale, se trouve dans le village selon la visite de 1684. Achard fournit cependant un élément supplémentaire : il y a dans cette Paroisse un Prieuré sous le titre de S. Raphael. Il ne peut s’agir du prieuré de Saint-Martin qui n’a jamais changé de nom. On a peut-être ici l’ancien prieuré Saint-Marcellin qui a changé de nom mais qu’on ne peut situer. Deux sites pourraient correspondre. A 1300 mètres à l’est du village figure le toponyme la Chapelle près des fermes de Cougourde, Champ Réon et les Bues, ensemble pouvant constituer un domaine prioral. Une autre possibilité est offerte avec ISNARD M.Z. qui cite la petite seigneurie de La Peirière à 2 km au SSO de Marcoux.

 

 

Mariaud. L’église Saint-André. La baronnie de Beaujeu

 

Rien n’apparaît à Mariaud en 814 ni aux XIe et XIIe siècles dans les textes. On ne peut tenter une approche qu’à partir de textes postétérieurs. En 1683, lors de la visite pastorale, il est cité une église dédiée à saint Etienne. Il est également dit que Mariaud dépend du prieuré de Beaujeu et que c’est l’église Saint-Pierre de Ochis qui est la paroisse la plus ancienne dudit prioré. Et bien que cette église soit démolie, l’évêque ordonne que les offices se fassent dans une chapelle élevée à son emplacement. Le prieuré de Beaujeu, nous l’avons reconnu lors du différend opposant Saint-Victor aux Chanoines de Saint-Ruf en 1218. Isnard M.Z nous informe que ce prieuré formait une baronnie composée de l’église de Beaujeu, de celle de Saint-Pierre de Beaujeu et de Mariaud.

 

Féraud affirme que Mariaud dépendait des Templiers. Il ajoute que sur le sommet du roc qui domine l’ancien village de Mariaud on trouve des restes de forte bâtisse, appelée communément le fort. Les uns croient que c’était une petite forteresse bâtie pendant les guerres de la Savoie et de la France. D’autres disent que les Templiers, établis à Faille-Feu, y avaient construit un observatoire, du haut duquel ils transmettaient leurs ordres aux chevaliers disséminés dans les environs. La carte IGN moderne l’appelle le Chastel.

 

L’église de Mariaud est maintenant ruinée, le village abandonné. Raymond COLLIER qui l’a vu il y a une quarantaine d’années dit qu’elle peut dater du XIIIe siècle [22].

 

 

Prads. L’ancienne église et Notre-Dame de Faillefeu

 

En 814, Saint-Victor possède une colonge à Prato. Au XIIe siècle, Prads n’est pas cité dans les biens du chapitre. Ce n’est que par l’affouagement de 1698 que l’on apprend que le sieur archidiacre du chapitre de Digne est prébandé audit lieu et qu’en 1775 la dixme appartient au chapitre de Digne. L’église paroissiale Sainte-Anne n’a pas toujours été dans le village. C’est ce que nous apprend Féraud : son église paroissiale était bâtie sur un rocher escarpé de 200 mètres d’élévation. L’église actuelle est bâtie dans le village et date du quatorzième siècle. Un texte inédit, rédigé par le curé de Prads Paul Charpenel en 1844, nous informe que l’église paroissiale, sous le titre de Saint-Marcel, était bâtie sur la colline dominant le village. Elle était accompagnée du cimetière. A cette date, il ne restait que quelques fondements de murs difficiles à interprétrer. L’auteur avance qu’elle aurait été abandonnée au profit d’une chapelle dédiée d’abord à la Sainte-Trinité construite dans le village, puis sous le titre de sainte Anne [23]. Il compare la situation de cette église perchée à celle de Blégiers dans le même contexte.

 

Prads est surtout connu au Moyen Age par l’abbaye de Faillefeu. Tous les historiens sont d’accord pour reconnaître sa fondation avant 1176 par les moines chalaisiens de Boscodon. Cette date n’est en effet qu’une mention de son existence dans une bulle du pape Alexandre III [24]. L’abbaye de Boscodon fut fondée en 1142. C’est peu d’années après qu’elle essaime d’abord à Prads en 1145, puis à Lure. L’abbaye de Prads fera de même vers 1200 en créant une abbaye à Valbonne dans les Alpes-Maritimes. Cinquante ans plus tard, mal gérée par un abbé, elle périclite et cherche à s’affilier à une autre abbaye. Elle passera en 1298 dans l’ordre de Cluny, puis en 1448 dans les mains du Collège Saint-Martial d’Avignon. Pillée lors des guerres de Religion, elle sera abandonnée, mais son domaine subsistera encore. C’est ce qu’on apprend lors de la visite de 1683 : tout le terroir dudit Faille Feu qui est d’une grande estandue appartient en toute juridiction à la manse collégiale de saint Marcial d’Avignon. C’est ce qui est encore confirmé par l’affouagement de 1698, le prioré et seignorie de Failhe feu laquelle libre et seignorie appartient au recteur du collège St Martial d’Avignon. Féraud ignore toutes ces données : on trouve, dans le territoire de Prads, les restes d’un couvent des Templiers, au pied de la belle forêt de Faille-Feu [25].

 

ZODIAQUE relate qu’un sondage fut pratiqué en 1971 qui a confirmé l’existence d’une église à une seule nef, avec un chœur à chevet plat orienté à l’Est. Les différentes mesures pratiquées lors du sondage par rapport à la sacristie laissent présumer qu’il n’y avait pas de chapelle latérale sur le croisillon Sud. Du monastère, il ne reste que des éléments du moulin, les murs de la sacristie utilisée comme cave et d’innombrables pierres taillées ou sculptées éparses en réemploi dans trois bergeries. Cette description où il n’existe pas de chapelle latérale sur le croisillon sud, alors qu’il en existe une côté nord, est démentie par la description de l’évêque en 1683 : nous avons trouvé une voûte presque toute ruynée et deux chapelles aux deux costés en mesme estat, des fondemens d’un cloistre et cellules. Malgré son délabrement, le prieur ou son fermier fait dire une messe annuellement au mois d’aoust à ladite église à laquelle n’y a aucun ornement. La première phrase est capitale, car elle nous décrit le plan de l’église qui est d’ailleurs identique aux églises de l’ordre de Chalais : nef à chevet plat avec deux chapelles latérales. Le cloître devait être situé contre le mur sud de la nef si l’on se réfère au monastère de Valbonne. La sacristie et la salle capitulaire étaint accolées à la chapelle latérale sud [26]. Il faut noter la présence d’un moulin.

 

 

La Robine. Saint-Pons et Saint-Vincent le Vieux ou de Garbesia

 

En 814 Saint-Victor ne semble pas avoir de possessions à La Robine. Ce n’est qu’en 1180 qu’apparaissent deux églises, Saint-Vincent de Garbesia et Saint-Pons appartenant au chapitre de Digne, mais l’évêque conserve des droits sur l’église Saint-Pons. Ces droits consistent dans la récolte de la dîme et le chapitre est prébendé audit lieu, comme stipulé lors de la visite de 1683. L’église Saint-Pons est l’église paroissiale, elle n’a pas changé de titulaire depuis 1180.

 

L’église Saint-Vincent est dite de Garbesia, mais aucun élément toponymique ou autre ne permet d’expliquer ce vocable. Emile ISNARD avoue qu’il ne reste aucune trace de ce nom. M.M. VIRE indique que cette église est en face de La Robine. En 1351, les pouillés citent le chapelain de La Roubine et un chapelain de Saint-Vincent le Vieux. On retrouve le même saint. Féraud rapporte qu’une tradition glorieuse pour la Robine porte que cette vallée a été évangélisée et desservie, pendant plusieurs années, par saint Vincent, apôtre et second évêque de Digne. Cette affirmation semble plausible bien que ce Vincent soit le premier évêque de Digne (374). C’est un évêque et non le Vincent mieux connu qui fut martyrisé et dont la fête se célèbre le 22 janvier. L’église paroissiale de La Robine, dédiée à saint Pons, a comme patron saint Vincent et depuis 1683 est ornée de tableaux, de bannières représentant le saint en évêque. La fête du saint évêque, célébrée uniquement dans le diocèse de Digne, a été fixée le même jour que celle du martyr, le 22 janvier. Les encrines ou petites étoiles noires que les bijoutiers enchâsent dans une monture en argent et qui constituent les jolies bijoux du terroir sont appellées les pierres de saint Vincent [27].

 

La visite pastorale, les affouagements, Achard et Féraud ne citent pas cette église Saint-Vincent. Seule, la carte de Cassini indique une chapelle en ruine St Vincent, en face de La Robine, sur la rive gauche du Galabre. Les cartes IGN modernes signalent au même endroit un sommet, un vallon et un ravin de St Vincent, ainsi que le Serre du clastre. C’est donc là qu’il faut situer ce Saint-Vincent le Vieux dont le qualificatif en 1351 indique déjà l’ancienneté et pourrait accréditer la sujétion de Féraud. Il pourrait s’agir d’un ermitage créé au IVe siècle par saint Vincent avant qu’il ne devienne évêque de Digne.

 

 

Tanaron. Roche Rousse

 

Aucun renseignement en 814 ni durant les XIe et XIIe siècles. Ce n’est que plus tard que l’on apprend que le seigneur du castrum de Tanerone sive de Rocca Rossa est l’évêque de Digne [28]. On ne sait depuis quand remonte cette possession. Elle est confirmée lors de l’affouagement de 1698 et Achard reconnaît que l’évêque de Digne est collateur de la Cure, et Seigneur spirituel et temporel de Thaneron. Le seul indice de Rocca Rossa est fourni par la carte IGN où figure à 300 m au nord de Tanaron le sommet dit La Tour dominant de 60 m le village.

 

 

Verdaches. Le transfert d’habitat et d’église

 

En 814, Saint-Victor possède 2 colonges à Carcas, Charche, composées d’au moins 4 fermes rassemblant plus d’une quarantaine de personnes. Saint-Victor ne récupère aucun bien au XIe siècle. En 1055, Raimbaldus de Verdachis est cité comme témoin parmi les chevaliers accompagnant le podestat Arbert de Mison lors de la révolte des alleutiers. Il est sans doute possessionné à Verdaches comme un des fidèles des Mison-Dromon. L’affouagement de 1698 nous apprend que l’évêque de Digne est l’un des seigneurs et qu’en 1728, il en perçoit la dîme.

 

La première communauté n’est pas installée au village actuel de Verdaches, mais à l’emplacement de la chapelle Saint-Domnin et du cimetière, sur la butte qui domine le village au NNO (Photo 9). Le transfert va s’effectuer au cours du XVIIe siècle. En 1677, ladite église est en haut et la chapelle de saint Jean Baptiste qui est en bas pour la commodité du peuple. En 1683, l’évêque relate que nous serions descendu de ladite paroisse sainct Donin en la chapelle nouveleman construite par notre permission au hameau des Jauberts sous le titre de sainct Jean Baptiste dans laquelle il y a un autel. C’est ce hameau des Jauberts qui va former le nouveau village et la chapelle Saint-Jean va devenir l’église paroissiale reprenant la titulature de la première. Cette dernière sera alors transformée en simple chapelle.

 

 

Le Vernet. Villevieille et le prieuré de Saint-Clément

 

En 814 Saint-Victor possède une bergerie à Olegolis, Auche. Ce n’est qu’en 1113 qu’on apprend par une confirmation du pape Pascal II que Saint-Victor possède l’église Saint-Clément du Vernet. En 1206, le seigneur Raimbaldus de Beaujeu fait don à l’église Sainte-Marie de Clochario, alors à Saint-Victor, des tailles qu’il percevait sur les hommes de Saint-Clément du Vernet [29]. Saint-Victor gardera Le Vernet jusqu’à la Révolution.

 

Le prieuré de Saint-Clément n’a pas été à l’origine des deux villages du Vernet. En effet, en 1683, lors de la visite pastorale, l’église paroissiale est située au Bas Vernet et a comme titulaire sainte Marthe. Au Haut Vernet, il y a également une église, celle-ci dédiée à saint Pancrace (Photo 10). Ce n’est pas celle qui est aujourd’hui dans le village, mais la chapelle Saint-Pancrace située par les cartes modernes 300 m au sud du village. En 1683, l’évêque se rend à la paroisse du plus haut Vernet dont l’église est sous le titre de saint Pancrace, esloignée dudit village, mais ladite église avoit esté ruinée pendant les guerres civiles et les habitans ont demandé que le service de ladite paroisse feut transféré à une chapelle sous le titre de saint Martin que les habitans ont fait bastir à leurs frais et dépans contre le village, que Mgr de Bollogne a visité en 1651, ce transfert fut confirmé en 1662. Cette chapelle Saint-Martin devient paroissiale reprenant la titulature de la première église, Saint-Pancrace. Jusqu’à la fin du XIXe s., les paroissiens du Haut Vernet continueront d’aller en procession à l’ancienne église, le jour de la fête de saint Pancrace le 12 mai.

 

L’évêque ajoute ensuite qu’il y a un prioré rural monacal possédé par Mr de Lisle religieux de l’abbaye de Saint Victor les Marseille sous le titre de saint Clément, la chapelle estant ruinée où il y a un cimetière sur le grand chemin sans estre fermée la terre s’éboulant dans le grand chemin ; on y trouve quantité d’ossements ce qui estant profanés par les passants ce qui cause un grand scandale. Le prieuré est encore cité lors de l’affouagement de 1698, le sieur prieur de Lislle possède une chapellanie sous le titre de st. Clément. Puis il disparaît définitivement.

 

Pour tenter de retrouver cet ancien prieuré, il faut consulter le cadastre napoléonien de 1825. Dans la section B de Saint-Martin, est cité un quartier Saint Clément joint au quartier le Priorial et proche du quartier de Villevieille. Ces quartiers sont situés au sud du Haut Vernet. Les trois toponymes sont assez clairs pour permettre d’identifier dans ce secteur le premier habitat et la première église. Des recherches seraient donc à effectuer et plus précisément le long de l’ancien chemin du Moyen Age, dit en 1683 le grand chemin [30].

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[1] ISNARD M.Z. Etat documentaire et féodal de la Haute-Provence, Digne, Vial, 1913 (in 8°, 496 pages).

[2] La carte n° 75 de l’Atlas Historique, op. cité, indique Saint-Pierre de Chaudol comme possession de Saint-Victor, alors que l’église est par la suite sous le titre de Sainte-Colombe.

[3] Le différend qui oppose Saint-Victor aux Chanoines concerne uniquement des possessions situées à Beaujeu. Il ne faut donc pas tenir compte de ce texte, comme on l’a fait, pour intégrer la commune de Mariaud dans les biens de l’abbaye. Il s’agit d’ailleurs de seulement 8 sétérées de terres, c’est-à-dire à peine 2 hectares, 1 ha 76 précisément.

[4] ISNARD Emile, « Essai historique sur le chapitre cathédral de Digne (1177-1790) », S.S.S.L. ,T. XVI, 1913-1914.

[5] VIRE M.M. op. cité, p. 61.

[6] Prébende : revenu perçu par le chanoine d’une cathédrale ou d’une collégiale.

[7] Les visites pastorales de l’ancien Régime se résument seulement à deux. Une, incomplète, en 1677 effectuée par le Vicaire Général, l’autre en 1683-1684 par Mgr Le Tellier (AD AHP 1 G 5).

[8] COLLIER Raymond, La Haute-Provence monumentale et artistique, Digne, 1986, p. 383-384.

[9] En 1079 cellam sancti Apollinaris ad Clocer, en 1206 Sainte-Marie de Clochario. A partir de cette date, l’église sera toujours dédiée à la Vierge, Notre-Dame de Beauvezer en 1683, de l’Assomption en 1844 (Féraud). Curieusement, Achard avance qu’elle est dédiée à saint André.

[10] ISNARD Emile, op. cité, p. 141. L’auteur avoue ne pas savoir où situer ce fief de la Roche-de-Blégiers.

[11] MORIS H. et BLANC E., Cartulaire de l’abbaye de Lérins, Paris, 1883, p. 81, 83, 123, 173 et 183.

[12] Grange est issu du latin populaire granica, du latin granum, grain.

[13] ISNARD Emile, op. cité, p. 141, 298-299. Les biens du sacristain sont décrits en 1320 quand ils sont encore aux mains du chapitre. Voir note 3 sur le Mousteiret.

[14] Atlas Historique. Provence, Comtat, Orange, Nice, Monaco. Baratier, Duby, Hildesheimer, Paris, 1969, carte n° 75.

[15] MORRIS Henri, Archives ecclésiastiques, série H, Nice, 1893, H 80, 81, 887.

[16] Cérémonie du 16 janvier 1683 décrite par CORRIOL, Essai de monographie, Le Brusquet, Lauzière, Le Mousteiret, Sisteron, 1909, p. 133-135. Il évoque la procession de fidèles portant statues et bannières et traversant la Bléone sur une planche.

[17] AD AHP 1 G 5, f° 79-81.

[18] CORRIOL, op. cité, p. 135, confirmé par l’inventaire de 1906 : chapelle Saint-Maurice qui est l’ancienne église paroissiale dans le cimetière.

[19] Informations tirées de l’Atlas Historique et d’ISNARD M.Z., op. cités.

[20] L’évêque perçoit la dîme, mais en contrepartie doit entretenir l’église, sauf les murs et le clocher qui étaient à la charge de la communauté.

[21] Voir note 134. C’est dans le cimetière Saint-Pierre que les alleutiers ont détruit le moulin en 1055.

[22] COLLIER R., op. cité, p. 140-141.

[23] Cahier contenant plusieurs documents, dont le Livre de la Fabrique et Annales de la paroisse de Prads. Archives particulières.

[24] ZODIAQUE (1975 et 1980) op. cités, p. 57. COLLIER R. (1986), p. 143. ATLAS, carte 77. Dans son commentaire sur les communes, ATLAS commet cependant une erreur : abbaye de ND de Faillefeu, abandonéne peu après sa fondation, unie à Valbonne, puis à Boscodon au XIIIe.

[25] Il est regrettable que la seule « Histoire des Basses-Alpes » de Féraud serve d’unique référence pour les amateurs du passé historique de leur département.

[26] Voir le plan des abbayes chalaisiennes dans ZODIAQUE, Abbayes soeurs de l’Orde de Chalais, op. cité, p. 17 et 44-45.

[27] TROUCHE F. (chanoine), Ephémérides des saints de Provence, Semaine Religieuse, 1923-1924 (repris par Marcel Petit, 1992, p. 16) Cet auteur évoque comme Féraud la vocation d’ermite de Vincent dans la solitude des montagnes. D’abord déclaré par les historiens comme le deuxième évêque de Digne, successeur de saint Domnin, Vincent est aujourd’hui considéré comme le premier évêque. Domnin, compagnon de Vincent et de Marcellin, mourut avant que ne soit créé le diocèse de Digne. Il est cependant le patron de la ville épiscopale, tandis que Vincent est le patron du diocèse.

[28] ISNARD M.Z., p. 403.

[29] CSV, n° 986, ainsi que 987 daté de 1227 (confirmation par le fils de Raimbaldus). Les deux textes du cartulaire emploient la formule taliis et quistis (toltes et questes),deux mots pour exprimer la taille, imposition sur les personnes et les biens.

[30] Pour ce faire consulter la carte de Cassini qui présente deux voies parallèles.