Daniel Thiery

Historique du peuplement de l'Antiquité au XIIIe siècle

 

Chapître 1

 

L’Antiquité

 

 

La période préhistorique n’a laissé aucune trace en Haute Bléone et celle de l’Antiquité est pauvre en éléments d’appréciation. Il est probable que ce silence est dû au manque de recherches et de prospections systématiques. Les seuls maigres indices sont fournis par des découvertes fortuites. En outre, la configuration du terroir, ravagé par les éboulements et les débordements des torrents, n’a pas favorisé la conservation des traces d’occupation humaine.

 

On peut cependant tenter une approche de compréhension en comparant le terroir de la Haute Bléone avec ce que nous savons des peuplades alpines. Avant la conquête romaine, les Alpes et les Préalpes sont occupées par une multitude de tribus dont les noms ont été transmis par des documents épigraphiques et par divers auteurs latins. Une reconstitution de localisation de ces tribus a pu être élaborée par les historiens de la Provence depuis le 17e siècle, reconstitution sans cesse remaniée, réajustée, au gré des nouvelles découvertes archéologiques et relectures des textes antiques.

 

Pline l’Ancien, dans son Histoire Naturelle, donne la liste des 45 peuples des Alpes qui ont été soumis [1] par l’Empereur Auguste entre 25 et 14 av. J.C [2]. Il recopiait en fait l’inscription qui figure sur le trophée des Alpes à La Turbie (Alpes-Maritimes) élevé en 7-6 av. J.-.C. Cette inscription a pu être restituée au début du XXe siècle par Jules Formigé à partir des 145 fragments qui gisaient au pied du monument. Une grande partie de ces peuples a pu être localisée, soit parce que le nom plus ou moins déformé subsistait encore, soit par d’autres inscriptions complémentaires ou par un renseignement donné par un historien latin. C’est ainsi que pour les Suetri, Ptolémée indique Salinae (Castellane) comme leur capitale. Le nom de la peuplade des Vergunni s’est transformé en Vergons, bourgade du haut Verdon. Les (V)esubiani habitaient dans la vallée de la Vésubie, les Edenates à Seyne-les-Alpes (Sedena en 1146) et les Sentii à Senez. Les Bodiontici avaient pour capitale Digne, comme l’atteste Pline [3]. Une plaque en bronze découverte à Thoard en 1956 fait état des décurions, des édiles, des questeurs et du flamine de la cité des Bodiontiques [4].

 

 

1. Les Gallitae

 

Parmi les 45 tribus figurent les Gallitae. Le nom de cette tribu n’apparaît pas dans d’autres textes ni sur quelque monument épigraphique et leur localisation a variée selon les époques. Honoré BOUCHE, au XVIIe siècle, la situe à Colmars parce que cette ville est assez grande pour la contrée pour être chef, comme l’on dit de baillage. L’argument est un peu mince, mais il réfute qu’on puisse la placer à Guillestre, en Dauphiné, parce que ce lieu n’existe en état que depuis l’an 1200 [5].

 

 

L’abbé Jean-Pierre Papon place les Gallitae à Allos [6]. Le médecin marseillais ACHARD, en 1787, rappelle les opinions de Bouche et de Papon et avoue ne pas avoir de preuves décisives pour adopter l’une ou l’autre de ces opinions. Nous savons seulement qu’ils étaient à peu près dans les territoires voisins de ces deux villes. Par contre, il a lu le texte de Pline sur les Bodiontici de Digne, mais il a cependant un doute à cause d’un texte de Ptolémée qui donne Digne pour capitale des Sentii (habitants de Senez). Il conclut néanmoins que les Bodiontici étoient le peuple qui avoient Digne pour Ville Capitale et certainement Pline est plus digne de foi que Ptolémée dont nous avons eu plus d’une fois occasion de relever les erreurs [7].

 

E. GARCIN en 1835, rappelle d’abord les opinions de Bouche et de Papon, sans citer Achard. Il qualifie cette tribu de celto-ligurienne et mentionne qu’elle figure sur le trophée des Alpes. Il ajoute qu’elle devait se trouver à la fois à Allos et à Colmars, le peu de distance qu’il y a de ces deux lieux fait croire que les Gallitae les occupaient tous deux. Cependant je pense que le chef-lieu était près d’Allos. Pour les Bodiontici il estime qu’ils devaient occuper les deux rives de la Bléone. On pense que le nom de ce peuple a été corrompu et qu’il devait tirer son nom de celui de la rivière. Voilà aussi pourquoi plusieurs auteurs contemporains nomment ce peuple Blediontici et Blédonici [8].

 

L’abbé Féraud, en 1844, dans la première partie de son ouvrage, ouvre sa première leçon par les « Notions historiques sur les peuples qui habitaient les Basses-Alpes avant la conquête des Romains » [9]. Les Basses-Alpes étaient divisées en peuplades et en cantons. Il y dénombre 13 peuplades réparties dans 4 cantons (Alpes Cotiennes, les Albiciens, les Cavares et les Voconces). Dans le canton des Albiciens, il place les Gallitae qui occupaient la vallée de Colmars depuis la source du Verdon jusqu’à Riou doou Traouc ; ils avaient GALLITAE, Allos, leur forteresse, et plus tard Collis-Martis, Colmars, fondé par les Romains. Il y inclut également les Blédoniciens, habitants des rives de la Bléone, BLEDONA, avait pour chef-lieu DINIA, Digne. La leçon se termine sur la façon dont étaient gouverné ces peuples, leurs mœurs et leur religion où les druides tiennent une place primordiale ; se nourrissant de glands et de racines, toujours en guerre entre eux et leurs voisins, tableau peu historique dont on a eu beaucoup de mal à se défaire.

 

Avec ces deux derniers historiens du XIXe siècle, on constate la dérive qui s’opère sur le nom des Bodiontici, en voulant absolument le rattacher à la Bléone et n’hésitant pas à le transformer pour qu’il corresponde à leurs vœux. Une constante s’impose pour les Gallitae que tous placent dans la vallée du Verdon, soit à Allos, soit à Colmars, soit dans les deux pour être plus sûr de ne pas se tromper.

 

Il faut attendre 100 ans pour qu’une nouvelle proposition soit formulée au sujet des Gallitae. Elle émane de Nino LAMBOGLIA en 1944 [10]. Il propose un rapprochement toponymique entre Gallitae et l’ager Galadius ou Caladius cité en 814 par le cartulaire de Saint-Victor. Au haut Moyen Age, cet ager Galadius correspond au territoire de la Haute Bléone, c’est-à-dire au canton de La Javie actuel. Nous reviendrons plus loin sur cette circonscription territoriale. Les vocables Gallitae et Galadius/Caladius seraient issus de la même racine *Kal-, désignant le rocher, largement répandue en Provence [11]. Le passage du G au C ou inversement est également bien connu et se rencontre souvent.

 

Cette proposition est reprise par Guy BARRUOL en 1977 qui, tout en reconnaissant qu’il s’agit d’une hypothèse bien fragile, apporte cependant de nouveaux arguments en sa faveur [12]. La description donnée par le texte de 814 permet de reconstituer une entité territoriale couvrant tout le bassin de la Haute Bléone. La villa Caladius, située à Chaudol, en aurait été le chef-lieu antique et son nom aurait désigné l’ensemble du canton. Cette entité correspond à une circonscription administrative, d’abord préromaine, romaine ensuite, cette dernière s’étant calquée sur la précédente. Limitrophes avec les Bodiontici de Digne, les Gallitae de Chaudol auraient enfin formé avec eux le territoire du diocèse de Digne au IVe siècle, état qui a subsisté jusqu’à la Révolution (Voir notre carte n° 2 de l’ancien diocèse de Digne).

 

 

2. La vie dans les Alpes durant la période préromaine

 

Tout au long de la chaîne des Alpes existent des régions de collines parfaitement propres à l’agriculture et des vallées bien colonisées. Mais en général, et surtout vers les crêtes, où se concentraient précisément les populations pillardes, le pays est pauvre et stérile à cause des gels et du sol rocailleux. Aussi le manque de tout et notamment la rareté de la nourriture les ont-ils poussés parfois à ménager les populations de la plaine afin que celles-ci pussent leur fournir le nécessaire en échange de résine, de poix, de bois résineux, de cire, de fromage et de miel, produits qu’elles avaient en abondance. Ils vivent surtout de leurs troupeaux, de lait et d’une boisson à base d’orge. Le peu de vin qu’ils produisent eux-mêmes est résineux et âpre au goût. De cette région proviennent les mulets dits ginnes, à la fois chevaux et mulets. Inaptes comme cavaliers, ils font à la guerre de bons hoplites et de bons tireurs [13].

 

 

Ce récit de Strabon décrit deux sortes de population, celle de la plaine ou de la vallée et celle de la montagne, qui chacune produit des denrées complémentaires dont elles font échange. Les habitants des montagnes paraissent plus sauvages, mais l’instinct de survie les pousse à l’échange plutôt qu’au pillage. Malgré la dureté de leur condition de vie, froid et neige, ils ont colonisé les hauts pâturages pour y élever brebis et moutons et fabriquer des fromages. Miel et cire apportaient encore un supplément pour le troc. Strabon indique également qu’on trouve dans les Alpes des chevaux sauvages et des bovidés (Livre IV, 6, 10).

 

La forêt abondante permettait des exploitations diversifiées, bois de chauffage et de construction, résine et poix. Strabon indique encore qu’ils y ont en abondance du bois propre à la construction des navires, avec des arbres si colossaux qu’on en trouve d’une épaisseur de huit pieds au diamètre (2,46 m). On sait que le flottage était pratiqué sur les principaux fleuves et qu’à l’époque romaine la Durance était navigable jusqu’à Embrun.

 

L’exploitation minière était très importante dans les Alpes qui recèlent toutes sortes de minéraux, depuis l’or jusqu’au fer. De nombreux gisements ont été découverts et répertoriés ayant fait l’objet d’extraction durant l’Antiquité. Pour la Haute Bléone, Achard et ses successeurs en signalent plusieurs, comme nous l’avons découvert dans le premier chapitre : argent et plomb à Mariaud et à Verdaches, cuivre à Barles, Verdaches et au Vernet. Il est probable que le sel fossile et la source salée de Lambert furent également exploités. De même les mines de plâtre signalées à Barles et encore en activité en 1774, plâtre qu’on livrait à Seyne. En fut-il de même pour la source minérale de Barles, propre à guérir les écrouelles ?

 

Strabon indique que les habitants des Alpes fournissaient de bons fantassins, habiles au tir. On connaît ainsi trois mercenaires engagés dans la cohorte des Ligures portant comme cognomen leur lieu d’origine, Bodionius [14].

 

 

Les longues descriptions du pays de Haute Bléone que nous avons rassemblées dans le premier chapitre prennent ici une nouvelle dimension. Elles se calquent sur les descriptions antiques, mais en offrant plus de détails et leur répétition ne fait qu’accentuer et mettre en valeur ce qu’était ce terroir depuis des siècles. On y retrouve les mêmes contingences géographiques et climatiques, les mêmes productions diversifiées, l’exploitation des forêts et des minéraux, le flottage du bois et sans doute le même acharnement des hommes à s’attacher à leur sol, même s’il est ingrat et difficile.

 

 

3. L’habitat protohistorique

 

A l’époque préromaine, plus précisément protohistorique, l’habitat est à la fois groupé et perché. Ce phénomène est relevé dans toute la Provence depuis les recensements et découvertes effectués depuis la fin du 19e siècle. Appelés d’abord oppida, castellas ou castellaras, on leur préfère aujourd’hui le vocable enceinte, qualifiée fortifiée de hauteur ou perchée. Ces habitats sont établis sur des hauteurs présentant un relief favorisant la défense et la protection (éperon barré, sur à pic, en acropole). Un ou plusieurs murs protégent la partie exposée et abritent l’habitat. Ces sites perchés dominent plaines ou vallées où la population pratique les cultures vivrières. L’activité pastorale se développe sur les plateaux et les alpages.

 

Dans les Alpes-Maritimes et le Var, plus de 600 de ces enceintes ont été recensées. En Haute Provence, cet habitat semble moins nombreux mais surtout plus difficile à appréhender à cause du phénomène d’érosion très violent. Il est probable également que les lieux favorables à cette implantation, particulièrement dans les vallées encaissées comme celles de la Haute Bléone, sont peu nombreux et recouverts par les villages actuels. C’est ce que concluent les archéologues modernes : les bourgades et les villages actuels, édifiés dans les seuls endroits stables et à l’abri des avalanches ou de l’érosion occupent bien certainement les sites des implantations primitives [15].

 

 

En Haute Bléone, aucun site de cette nature n’a été reconnu, mais comme nous l’avons déjà dit, ce terroir n’a fait l’objet d’aucune prospection. Une tentative d’approche pour l’un d’entre eux peut être cependant avancée. Si l’on admet l’hypothèse que la tribu des Gallitae correspond à l’ager Caladius du Haut Moyen Age et que le site de Chaudol recouvre les deux entités, on peut supposer une primitive implantation à cet endroit. Il est en effet idéalement placé, au début de la plaine, à l’embouchure de l’Arigeol et de la Bléone, au sortir des gorges, non pas auprès de la rivière, à l’emplacement du village de La Javie, mais le dominant d’une quarantaine de mètres de hauteur.

 

Un indice est fourni par un texte de 1055 où dans la Villa Caladius se dresse le petit mont Castellare qui fut il y a longtemps le château [16]. Pour cette époque du milieu du 11e siècle, il n’existe pas encore de château à proprement parler, seulement à la rigueur une motte féodale. D’ailleurs, le texte du cartulaire n’emploie pas le présent, mais le passé pour signifier que ce « château » n’existe plus. Ce n’est que le 11 novembre 1236 que Raymond Bérenger V donnera la permission d’élever une fortification à Chaudol [17]. D’autre part, le terme employé, Castellare, fait référence, comme on en trouve de très nombreux exemples en Provence, à un habitat perché antique. Tous les toponymes, à base de castelar, avec ses variantes castelaras, castelaret, castelet, castel, se sont révélés recouvrir une enceinte perchée de hauteur [18].

 

Les cadastres napoléoniens de Haute Bléone, outre les toponymes « châteaux » correspondant aux constructions médiévales, livrent des toponymes de même nature que ceux que l’on attribue aux enceintes protohistoriques : Le Chastelar à Blégiers dans la section B de Chavailles-Hyère, à Beaujeu dans la section B de Saint-Pierre, à Mariaud (Section B de Saume Longe), à La Javie dans les environs de Chaudol, section A. Ce dernier toponyme subsiste encore sur les cartes actuelles, Derrière le Chastelar. Est-ce le même site signalé en 1055 sous le terme Castellare ? Un Castel apparaît à Blégiers dans la section D de Chanolles, un Castellet à Auzet et un Chastel à Mariaud (Section B, du Village) Un examen de ces sites apporterait peut-être une confirmation de cette hypothèse de recherche.

 

Les découvertes archéologiques concernant cette période se résument à un seul gisement. Il s’agit d’un dépôt d’objets métalliques découvert par hasard par des bûcherons en 1958 dans la commune d’Auzet, aux Clues de Verdaches, en bordure de la D 7. Ce dépôt contenait 42 pièces qui ont pu être recensées en 1963. Une prospection sur le site en 1964 se révéla négative. Parmi les pièces, figuraient 16 fers de lance, 11 coutelas en fer, 4 mors de chevaux et divers fragments, dont quelques-uns en bronze, difficilement identifiables (fourreau, cnémide, phalère ?). La datation pourrait être fixée entre le IVe et le Ier siècle avant notre ère, et peut-être du Bas Empire [19]. On ne sait s’il faut attribuer ce dépôt à un colporteur itinérant ou si ces objets sont de fabrication locale. Ce détail est important car il contribuerait à reconnaître un artisanat d’extraction de minerais et de fabrication d’objets durant cette période en Haute Bléone.

 

 

4. La période romaine

 

Cette période n’est guère plus documentée que la précédente, sinon par ce que l’on sait en général de l’organisation romaine dans les Préalpes. Les peuplades de cette région furent soumises par l’empereur Auguste entre 25 et 14 avant J.-C et le trophée de La Turbie témoigne que tous les peuples alpins ont été soumis à l’autorité du Peuple Romain.

 

Une nouvelle ère s’ouvre donc qui va durer pendant quatre siècles jusqu’à ce que la Provence passe aux mains des Ostrogoths de Théodoric en 508, puis sous l’autorité des Francs en 536. C’est donc une longue période de stabilité. Le pays est divisé en provinces dirigées par des gouverneurs. L’administration romaine crée des cités chefs-lieux de région. Ainsi, Digne devient la capitale des Bodiontici et des Gallitae, circonscription qui servira à créer le diocèse de Digne au IVe siècle.

 

Les implantations de la période protohistorique perdurent encore quelque temps, mais à la faveur de la pax romana, l’habitat abandonne progressivement les enceintes perchées pour s’établir sur des sites de plaine ou de petits plateaux, à côté des rivières, des points d’eau et des terres arables. L’habitat groupé est remplacé par un habitat dispersé dans de grandes fermes ou villae. Un découpage systématique des terres est réalisé à partir des voies de communications. Nous ne nous étendrons pas sur cette civilisation romaine qui a apporté tant de changements dans la vie des peuples alpins.

 

Il est sûr que les Romains mirent en valeur le terroir de Haute Bléone, tant dans les domaines agricole et pastoral que dans les ressources minières. Malheureusement, nous ne disposons d’aucun élément d’appréciation. Les découvertes archéologiques sont minces, sauf une d’importance, à Marcoux. Sur le plateau du Serre dominant le domaine de Saint-Martin, ont été repérés sur environ un hectare divers éléments gallo-romains. D’abord des fragments de tegulae, en grand nombre, puis des fragments de marbre blanc où sur l’un d’entre eux apparaît une inscription, des restes de statues également en marbre, des tessons de céramique, des fragments de tôle en bronze et une monnaie de Constantin. Enfin, des tombes à incinération et une nécropole à inhumation ont été décelées, cette dernière avec un mobilier archéologique composé de céramique indigène et de débris métalliques [20]. Ces nécropoles que l’on peut dater des Ier et IIe siècles de notre ère montrent le passage du mode d’incinération au mode d’inhumation. Une tombe sous tegulae du IVe siècle fut également mise au jour [21].

 

D’autres découvertes moins importantes viennent confirmer cette colonisation romaine, des fragments de tegulae sur les plateaux dominant la Bléone en rive droite, sur les communes de Marcoux et du Brusquet au Mousteyret, des tombes antiques (?) à Chaudol. Le secteur montagneux est moins riche, seulement une chaînette et une demi-bague en bronze à Saume Longue sur la commune de Mariaud.

 

Ici encore les toponymes peuvent être une source d’indices précieux. On a constaté avec les descriptions du terroir de Haute Bléone que les maisons étaient couvertes d’un toit en chaume et non de tuiles. On sait par ailleurs que ce n’est qu’au début du XXe siècle que sera construite la première fabrique de tuiles, au Brusquet [22]. Or les cadastres napoléoniens du début du XIXe siècle livrent une dizaine de quartiers portant le nom de Tuile, Tuilerie, Thuilerie :à La Javie (section C de Champ Renard), à Barles (section A du Château), au Brusquet (section A de Chauvet et section C de Curusquet), à Marcoux (section C Plan de Lauzière), à Draix (section A de La Roche et C du Serre), à Blégiers (section D de Chanolles), à Archail (section B de l’Areste). Ces sites ne révèlent pas nécessairement des fabriques de tuiles antiques, mais peuvent indiquer un habitat gallo-romain, ce matériel étant le plus souvent le seul témoin subsistant. On rencontre l’argile un peu partout en Haute Bléone et il est facile à extraire. Plusieurs poteries sont signalées au cours du XIXe siècle à La Robine, La Javie et au Brusquet. Ici aussi, on relève dans ces communes les toponymes l’Argile et l’Argilas.

 

 

5. Prospectives

 

Plusieurs pistes de recherches et d’approfondissement s’offrent donc pour mieux connaître la période antique en Haute Bléone. La reconnaissance systématique des sites qui ont livré des toponymes évocateurs comme Castelar et Tuilerie apporterait certainement des éléments nouveaux. Il faudrait également examiner les anciennes exploitations minières. Certaines ont fait l’objet de réactivation au XIXe et début du XXe siècle, mais sans relever s’il s’agissait d’ancienne mines abandonnées. Achard et Féraud signalent seulement des traces de minerais mais ne font mention d’aucune exploitation, à part celle du plâtre. Il y aurait lieu d’explorer les actes notariés pour tenter de rencontrer des indices de cette industrie minière. Un exemple est donné par Jeanine Cazères avec ce Gaspard Alhaud, commerçant d’outils de Digne, (qui) achète le 27 mai 1598 à Elzias Roet du Vernet 7 douzaines d’olames d’homme et 50 olames de femme, pour le prix et somme de 24 écus de soixante sous pièce, qu’il promet de payer à la foire de saint Julien de Digne [23]. Cet artisan du Vernet, fabricant de faucilles, olames en provençal, devait bien trouver la matière première sur place.

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[1] Gentes Alpinae devictae. On peut traduire également devictae par vaincus.

[2] Pline l’Ancien (23-79 ap. J.-C), Histoire Naturelle. Il mourut à Pompei lors de l’éruption du Vésuve, suffoqué par les exhalaisons sulfureuses, pour avoir voulu examiner de trop près le phénomène.

[3] Adiecit formulae Galba Imperator ex Inalpinis Avanticos atque Bodionticos, quorum oppidum Dinia : L’Empereur Galba ajouta à (la Narbonnaise), pris parmi les peuples des Alpes, les Avantici et les Bodiontici, dont l’oppidum (ville capitale) devint Digne.

[4] Sur les peuples préromains des Alpes, il faut consulter la synthèse de référence de Guy BARRUOL, Les peuples préromains du sud-est de la Gaule. Etude de géographie historique. CNRS, Paris, 1975. Voir également, BERARD Géraldine et collaborateurs, Carte Archéologique de la Gaule, Les Alpes-de-Haute-Provence, Paris, 1997.

[5] BOUCHE Honoré, La Chorographie ou description de la Provence et l’histoire chronologique du même pays, Aix-en-Provence, 1664.

[6] PAPON Jean-Pierre, Histoire générale de Provence dédiée aux états, Paris, 1776-1786 (réédition 1984).

[7] ACHARD, op. cité, T I, p. 343 et 559, T II, p. 359. Ptolémée, astronome grec du II siècle ap. J.C.

[8] GARCIN E., Dictionnaire historique et topographique de la Provence ancienne et moderne, Draguignan, 1835.

[9] FERAUD, op. cité, p. 5-8.

[10] LAMBOGLIA N., Questioni di topografia antica, I Gallitae e l’ager Galadius, R.E. Lig., 10, 1944, p. 18-21

[11] ROSTAING Charles, Essai sur la toponymie de la Provence, Paris, 1950, p. 117-121.

[12] BARRUOL G., op. cité, p. 387-389.

[13] STRABON, géographe grec (moitié Ier siècle av. J.-C.-25 ap. J.C.). La traduction est celle de LASSERRE F., Paris, 1966, extraits du Livre IV, 6, 2 et 9,

[14] Cité par BARRUOL, op. cité, p. 108.

[15] BOCQUET A., « L’Archéologie de l’âge du Fer dans les Alpes occidentales françaises »,dans Actes du 10e colloque de l’A.F.E.A.F, Paris, CNRS, 1991.

[16]CSV, n° 739, Castellare vero monticulum, in quo diu fuit castellum. .

[17] CSV n° 989, de Cloquerio : edificare munitionem castrum seu villam facere ubicumque volueritis in territorio de Chaudol.

[18] A titre d’exemples, en voici quelques uns recensés dans les Alpes-Maritimes : Castel Assout (Saint-Vallier), Castel d’Irougne, Castel Viel, le Castelet (Saint-Jeannet, Castagniers), Casteletto (Peille), le Castellaras (le Rouret), le Castellas (Andon, Escragnolles), Castelleretto (Monaco), Casteou (Clans), Castillon, Castellaras (Thorenc), Mont Castello (Contes), Lou Castel (Blausac), etc. BRETAUDEAU Georges, Les enceintes des Alpes-Maritimes, IPAAM, 1996. Voir également Enceintes et habitats perchés des Alpes-Maritimes, Collectif, Grasse, 2004.

[19] BERARD Géraldine et collaborateurs, Carte Archéologique de la Gaule, Les Alpes-de-Haute-Provence, Paris, 1997, n° 017, p. 81-82. Une partie de ces objets est exposée au Musée de Digne, le reste dans des collections privées.

[20] BERARD Géraldine et collaborateurs, Carte Archéologique de la Gaule, Les Alpes-de-Haute-Provence, Paris, 1997, n° 113, p. 290. Voir également Collier R. et alii, « Chronique archéologique. Commune de Marcoux (Domaine de Saint-Martin) », B.S.S.L., T XXXVIII, n° 238, 1964, p. 91-92, de Bernard CHABOT qui a observé le site.

[21] COLLECTIF, Massif du Blayeul et Haute Bléone, Les Petites Affiches, Digne, 2002, p. 126.

[22] Idem, p. 91.

[23] CAZERES Jeanine, « Saint-Benoît. Site du Centre de Géologie », Bull. Sté Sc. et Lit. des AHP, n° 350, 2003 p, 153.