Daniel Thiery

Descriptions géographiques du XVIIe au XIXe siècle

 

ARCHAIL

 

La commune d’Archail s’étend sur 1298 hectares. Le village est situé à quelque 1 000 mètres d’altitude, à l’ouest de Marcoux et au sud de Draix. Aujourd’hui dans le canton de La Javie, sous l’ancien Régime la commune était rattachée à la viguerie de Digne. Les habitants se plaignent de l’éloignement de la ville et des mauvaises communications, ainsi que de la stérilité de leur terroir et surtout de la déforestation. Il leur manque des pâturages pour entretenir les animaux de labour et faute de fumier et de buis servant d’engrais, la terre est encore plus stérile [1]. Ils ne pratiquent que des cultures sèches et ne peuvent entretenir que peu d’animaux. Le cadastre de 1830 [2] reflète bien cette situation avec seulement 15 % du territoire qui peut être consacré à l’agriculture. Les terres vagues et incultes représentent 68 %, les bois seulement 7%, les pâtures 7,7 %. Il y a une fontaine dans le village et un moulin à farine communal situé à plus d’un kilomètre du village.

 

La population est concentrée dans le village avec 3 bastides à la campagne (1775) contrairement aux affirmations d’Achard et de Féraud qui ne reconnaissent qu’un habitat dispersé. Les 125 habitants de 1316 seront le maximum de population. Après la peste, il n’y en aura plus que 30 en 1471, soit une perte de 76%. Au XVIIIe siècle, les habitants avoisinent les 75-80 et atteindront le nombre de 104 en 1851. Cent ans plus tard, ils ne seront plus que 18 en 1962. On constate déjà le délaissement ou déguerpissement de 5 chefs de famille en 1728, qui n’ont même pas pu vendre leurs biens, faute de preneurs.

 

Archail dépendait depuis 1193 et jusqu’à la Révolution du chapitre cathédral de Digne qui en était le seigneur et décimateur. Achard, repris par Féraud, signale la procession de Saint-Georges, l’église paroissiale et l’ancienne église près du cimetière. Nous reviendrons plus loin sur cette assertion où la population se rend en procession à l’ancienne paroisse.

  

Affouagement de 1698

Plaintes  

Le terroir est situé devers le septentrion, ardeu et en pente, traversé de montaignes la plus part inacessibles, plenes de rochers, de torrents et vallons qui a la moindre pluye font des ravages extraordinaires, de façon que la plus part de la terre qui pourroit se cultiver se trouve toute emportée et dans ces endroicts il n’y a presantement plus que de rochers. Il est à remarquer que dans toute l’estandue de ce terroir il n’y a aucun bois pour le fustage, mais seulement quelques jalas et petits buis qui sont espars dans le dit terroir. Dans le dit terroir il ne s’y peut entretenir à present que la quantité de douze à quinze trenteniers average pour ny avoir presque point des herbes, et seulement quelques beufs pour tenir à la culture du peu de bien qu’il leur reste [3]. 

Les habitans de ce pauvre lieu aussi bien que les deux forains sont en estat de déguerpir ne pouvant plus supporter les charges de ce grand et extraordinaire affouagement et tant parce que le dit lieu est scitué hors de tout commerce et tout passage que pour le dousain de tous grains qu’ils payent au seigneur direct et la dime que se lève au treze ne revenant aux susdits habitans que sept charges de grains qu’ils perçoivent que cinq charges et neuf panaux. 

Procès verbal 

Il y a 8 chefs de famille dans 8 maisons. Le moulin est communal. Il y a plusieurs vallons dans le terroir qui l’endomagent.

 

Affouagement de 1728

Vous êtes priés, Messieurs, d’observer que ce lieu est d’une très petite considération par sa situation dans les montagnes qui le rend presqu’inhabitable durant l’hiver et dont les habitants ne peuvent sortir à cause des glaces, par le petit terroir qu’il a étant très resserré des voisins, ce qui ote aux habitants le moyen d’entretenir des bestiaux pour l’engrais des terres, surtout en hyver. 

Vous aurès la bonté de faire attention au petit revenu de la dixme qui est causé par la stérilité du terroir qui ne produit aucun buis pour faire du fumier et dont une partie ne produit absolument rien, et à la petite valeur des biens du terroir qui est justifié par les actes de vente qu’on a fait chercher dans les registres des Notaires le plus exactement que a été possible, dont on a fait un mémoire particulier, qui ne sont pas en grand nombre à cause du peu de cas qu’on fait des biens de ce présant lieu qui est justifié par le délaissement des biens de Jean Baille Gaillardet, de Jean Bassac de Draix, des hoirs de Guillaume Alibert, des hoirs de Jean Margaillan et des hoirs d’Honoré Lions Heyron, lesquels particuliers n’ont pu vendre en aucun prix leurs biens et les ont abandonnées ainsi qu’il paraît par les comptes.

Il y a 15 maisons habitées.

 

Affouagement de 1775

Le village d’Archail est situé au midy bâti sur le penchant d’une montagne en emphithéatre. Il y a une fontaine publique qui tarit dans les grandes chaleurs. Les maisons sont en très mauvais état. Il y a deux cazeaux ou maisons abandonnées. Les rues ne sont point pavées. 

L’habitation est incommode à cause de la situation du lieu, de la quantité de neige qui tombe pendant l’hyver, du deffaut de soleil qui n’arrive que sur les onze heures pendant quatre mois de l’hyver et par les mauvais chemins de tous côtés. 

Le nombre des maisons habitées est de 13, 10 au chef lieu et 3 à la campagne. Les chefs de famille sont au nombre de 17. 

Le terroir produit du bled froment, du seigle, peu d’espeautre et d’avoine, peu de chanvre, du foin et quelques fruits. Il y a une source à un quart de lieue du village qui fait tourner un moulin à farine par écluse et sert pour l’arrosage de la majeure partie des preds, cheneviers et jardins. 

Il y a 1750 brebis ou chèvres, 4 chevaux, 9 bourriques, 13 cochons et 8 beufs.

La dixme va au trois quart au chapitre de Digne et un quart au curé.

 

Achard 1787

Le Climat est très-froid, le sol de mauvaise qualité ne produit que du blé. Deux Torrens arrosent le territoire ; on les nomme lou ricou et lou passet ; ils viennent d’une colline voisine qui est appelée Courcho. Il n’y a pas de hameaux, mais seulement quelques maisons de campagne. On y compte environ quatre-vingt personnes de tout âge.

Le Vicaire est entretenu par le Chapitre de Digne et pour un quart par le Prieur de Draix, qui retire le quart de la dîme du lieu. La Juridiction haute, moyenne et basse appartient entièrement au Chapitre qui est Seigneur temporel d’Archail et qui en cette qualité a le droit de Lods, Chasse, etc.

La Paroisse desservie par un seul Prêtre amovible, à la nomination du Chapitre de Digne, est dédiée à S. George Martyr. Il y a encore une Chapelle sous le titre de l’assomption de N.D. sur une hauteur ; le Cimetière du lieu y est attenant ; on croit dans le Pays que c’étoit-là l’ancienne Paroisse.

Les Fêtes de S. Georges et de N.D. d’Août se célèbrent avec un grand concours des habitants des lieux voisins. La Procession part de la paroisse de S. Georges pour se rendre à la Chapelle de Notre-Dame. Les jeunes gens sous les armes la précèdent et les filles portent des gâteaux garnis de rubans. A leur tête sont les deux Abas avec leurs Abadessos. Ce sont eux qui ouvrent le Bal après le dîner, auquel les Etrangers ne sont pas admis à danser qu’après tous ceux d’Archail. Le prix de la course est un gâteau et celui des quilles un agneau.

 

Garcin 1835

Le climat est froid, le sol de mauvaise qualité ne produisant que du blé ; deux torrents arrosent le territoire. 70 habitants.

 

Féraud en 1844 reprend le texte d’Achard :

Le climat en est très-froid ; le sol, de mauvaise qualité, ne produit que du blé. Deux torrents : lou Riou et lou Passet arrosent le territoire. Il n’y a pas de hameaux, mais seulement quelques maisons de campagne. La population totale est de 106 âmes. La juridiction haute, moyenne et basse d’Archail appartenait jadis entièrement au chapitre de Digne, qui en était seigneur temporel.

L’église paroissiale, dédiée à Notre-Dame, sous le titre de l’Assomption, a été construite en 1828. Elle est desservie par un curé. Il existe une petite chapelle bâtie sur une hauteur, que l’on croit être l’ancienne église paroissiale, et à laquelle on se rendait autrefois en procession. Les jeunes gens, sous les armes, ouvraient la marche. Les filles, précédées de deux abas et de leurs abadesses, portaient des gâteaux garnis de rubans. Il y a une école primaire.

 

Cette reprise du texte d’Achard montre que Féraud ne s’est pas rendu sur place et contraste avec le texte suivant où il existe bien un village et pas seulement quelques maisons à la campagne.

 

Visite pastorale de 1858

En effet, quatorze ans après, l’appréciation est différente et à part les communications peu faciles, le terroir d’Archail semble plus agréable :

La petite paroisse d’Archail a un joli site. Le village, dans lequel se trouve l’église paroissiale, formé par les trois quarts au moins de la population est bien exposé au midi à l’extrême nord-est d’un bassin bien agréable, couvert de verdure, à 3 trois kil. de Draix nord-est. La communication est peu facile. Le service de ces paroisses peut être fait assez aisément par un seul prêtre un peu robuste. Les autres paroisses les plus rapprochées sont les Dourbes à sept ou huit kil. au Sud-est avec laquelle les communications sont assez difficiles vu les accidens du terrain coupé par des vallons et Marcoux qui est à sept kil. environ, on y arrive en suivant en grande partie la route départementale de Colmars à Digne, dont une partie est bordée de précipices et très fangeuse. L’esprit des habitans est bon et assez religieux. Cinq ou six habitans sont éloignés du chef-lieu de quatre à cinq kil. du côté des Dourbes. Sans être riches, les habitans sont généralement à l’abri de la misère [4].

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[1] Le buis faisait partie de ces engrais verts qui, d’abord répandu sur les voies publiques pour y être foulé par les animaux, était ensuite enfoui pour provoquer se fermentation, puis répandu dans les champs où il délivrait un azote précieux.

[2] Cadastre napoléonien, état des sections, 1830, AD AHP 3 P 38.

[3] Septentrion : nord. Ardeu : ardu. Fustage : bois de construction. Jalas ou Galas : arbrisseau. Trentenier d’average : troupeau de 30 brebis. Les bœufs étaient utilisés pour les labours.

[4] Visites pastorales (AD AHP 2 V 88).