Daniel Thiery

La Montagne du Doublier

 

L’aménagement rural du Doublier

 

Les trois quartiers concernés :

Doublier

Blacasset

La Colle

 

Quartier du Doublier

 

Ce quartier est situé sur le flanc sud de la montagne à quelques 450 mètres du sommet et aux environs de l’altitude de 1050 m. Il est formé d’un replat dominé par une petite falaise. D’une largeur de 50 à 100 m il se poursuit sur à peu près 1 000 mètres. Ce replat a permis la construction d’un chemin de terre, dit Chemin des Esperets, qui mène jusqu’au Gazoduc.

 

Le cadastre de 1817 dénombre 33 parcelles dont 18 labours, 11 essarts et 4 pâtures. Il recense 23 constructions dont 8 bastidons avec 6 aires de barrage, 3 jas et 6 vanades. Les propriétaires sont, à plus de 90 % résidents de Magagnosc. Les terres labourables représentent 60 %, les essarts 30 % et les pâtures 10 %.

 

Au sud du replat, la pente a été aménagée en terrasses, mais la culture est déjà partiellement abandonnée en 1817 et sera définitivement abandonnée en 1913.

 

Quartier du Blacasset

 

Ce quartier occupe le flanc Est de la montagne. Il est limité, en gros, par la route qui mène au Centre Radio, par le quartier du Doublier au Sud et par le GR 4 au Nord.

 

Un petit plateau, situé à l’Est du Centre, est particulièrement riche en vestiges de toutes sortes, où il faut remarquer que chaque doline, chaque dépression, ont donné lieu à des aménagements. Chaque possibilité de terrain, même la plus minime, a été aménagée et exploitée.

 

Le cadastre de 1817 recense 22 constructions dont 12 bastidons, avec 5 aires de battage, 1 masure, 1 jas et 3 vanades. Sur 49 parcelles, 23 sont essarts, 17 labours et 9 pâtures.

 

Les propriétaires sont tous de Magagnosc. Le cadastre de 1742 en cite 21 et parle d’une Fontaine et du Passage de la Fontaine : il s’agit du grand puits couvert du Blacasset.

 

Quartier de la Colle

 

Ce quartier correspond à la dépression située entre les deux crêtes de la montagne du Doublier. Celle du Nord, la plus haute, culmine à 1245 m, sur laquelle se trouvent les restes de l’enceinte ligure. Celle du Sud, culmine à 1210 m, où été édifié le Centre Radio. Cette dépression ou combe, orientée NO/SE, s’étire sur 1400 m et offre au bas des pentes Nord et Sud une longue bande de terre de 20 à 30 m de large. C’est une sorte de longue doline protégée des vents par les deux crêtes et en hiver, quand le vent parcourt les sommets, la douceur y règne agréablement.

 

Cette longue bande de terre est toute consacrée aux labours en 1817, ainsi que quelques petites dolines situées à l’Ouest. Le reste du terrain est soit essarts, soit pâtures. On y dénombre 4 bastidons, 2 aires de battage et 1 vanade. Les propriétaires sont tous de Magagnosc.

 

Site Blacasset

Au premier plan, le plateau du Blacasset. A l’arrière, la plaine littorale et la mer

Photo Juin 1990 DT 698

Plan Doublier

Plan extrait de notre 2e fascicule   Promenades archéologiques et pastorales 

C = la Colle  B = Blacasset  D = Doublier

Traits  pointillés = mur énigmatique

Traits parallèles : terrasses

 

 

Un mur énigmatique

 

Ce mur en pierre sèche, à peine haut de 1 m, parcourt à peu près 3 000 mètres. Il part du sommet de la montagne, descend plein Sud, traverse le Centre Radio, puis, descendant SE, traverse le Gazoduc et la route, longe une doline, puis brusquement remonte au NE, retraverse la route, puis, en lacets, parcourt le plateau du Grand Puits couvert du Blacasset et enfin par le NE, rejoint le sommet du Doublier. (Voir tracé pointillé sur plan précédent)

 

Nous n’avons aucune piste solide pour expliquer ce fait. On peut seulement constater que ce mur entoure une grande surface de terre, comme si on avait voulu la délimiter précisément, en marquer les frontières. S’agit-il d’un territoire protégé ? privé ? Mais par qui, pour qui ? Ce mur part et finit au sommet des Gardies, sommet coiffé par l’enceinte protohistorique. En est-il contemporain ? En ce cas, on pourrait reconnaître que ce mur dessinait le territoire des Agantenes, territoire nommé avec ceux de la Malle et de Saint-Christophe au XVIe siècle. Les chevaliers d’Agantena sont cités au XIIe siècle, seigneurs d’un fief dont il ont emprunté le nom du terroir et que l’on situe limitrophe à celui de la Malle. Le toponyme pourrait alors remonter à l’époque pré-romaine et désigner la tribu ligure maîtresse de ce territoire !

 

Sur ce sujet voir notre article : Les Agantenes, une nouvelle approche vers Aegitna, Mémoires IPAAM, Tome XXXVIII, 1996, p. 81 à 92.

 

Mur 1
Mur 2 Mur 3 Mur 4

Photos Décembre 1989 DT 448.450.451.453

 

CONCLUSION SUR LES DONNEES HISTORIQUES

 

Extrait de notre article : La montagne du Doublier. Les constructions en pierre sèche

 

Au terme de cette analyse des sources historiques concernant l’aménagement du milieu rural dans la montagne du Doublier, il se dégage plusieurs éléments d’appréciation.

 

Il y a d’abord la constatation d’un transfert de propriétés qui s’est effectué fin 17ème-début 18ème siècles entre les habitants de Saint-Vallier et ceux de Magagnosc-Grasse. Ce transfert a été provoqué par le « déguerpissement » de nombreux résidents de Saint-Vallier, « dégoûtés » par une surcharge d’impôts. Mais il apparaît que ces terres, primitivement à Saint-Vallier, n’étaient guère exploitées. Elles faisaient partie, au 17ème siècle, des terres « gastes » et « communes » et n’étaient « bonnes que pour  le ramage et le pâturage ».

 

Néanmoins, apparaissent, au milieu de ce siècle, des terres nouvellement défrichées, les terres novales ou routtes, attestées en 1653 et 1655. Il semble qu’à partir du moment où de nouveaux « colons » arrivent, la situation change et évolue. De terres vaines et gastes avec quelques défrichements, on assiste à une mise en valeur intensive du sol par la culture des céréales. Le phénomène est particulièrement signalé par les cadastres de 1732 et de 1742.

 

Cette appropriation générale de la terre pour la culture perdure durant tout le 18ème, mais le cadastre de 1817 révèle une importante chute de cette activité, surtout dans les quartiers du Blacasset et de la Colle, celui du Doublier restant stable. Le 19ème voit s’accentuer cette désertion et en 1913, l’on constate une sorte de retour à l’état antérieur du début du 17ème.

 

Si un siècle seulement a vu la montagne du Doublier se couvrir de plantes céréalières, il a permis cependant à de simples travailleurs en quête de terres à bon marché de devenir ménagers et propriétaires. Nous avons reconnu le même phénomène, pour la même période, au quartier du Ferrier sur Saint-Vallier et sur l’ensemble du territoire de Caussols. Ce que deux ou trois générations avaient bâti n’a pas été poursuivi par les générations suivantes, l’appel, durant le 19ème, des usines de Grasse et des villes de la côte, ayant été plus fort, pour une vie moins rude et plus rentable.

 

On peut ensuite présumer que la majorité des constructions, des terrasses de culture et des aires de battage a été édifiée au cours du 18ème siècle, période de la plus intense occupation. L’éloignement nécessitait de tels abris temporaires ou saisonniers, « durant la belle saison » et il était difficile d’y bâtir des résidences permanentes à cause que « au temps d’iver ne peut y aller tant grandement froid que par les neges qui y tombent et y demeurent longtems ».

 

On peut enfin estimer que l’architecture rurale de la Montagne du Doublier est l’œuvre de travailleurs et non de maçons spécialisés. Ils n’avaient pas les moyens, du moins au début, de payer un artisan. Ils n’avaient pas non plus les moyens d’acheter des tuiles et le trajet était trop long et trop dur pour les acheminer. Ils ont simplement utilisé le matériau qu’ils trouvaient sur place en abondance, la pierre et chacun l’a façonnée à son image, à son goût, selon ses dispositions et ses besoins. D’où est née cette extrême diversité que nous admirons, chaque construction ne révélant pas essentiellement son utilité, mais surtout celui qui l’a édifiée.

 

La présentation des édifices ne sera pas exhaustive.

Nous avons choisi les bâtiments et sujets les plus représentatifs et en état relativement satisfaisant.

Les constructions réduites à un tas de pierres, de plus en plus nombreuses, sont ignorées.