Daniel Thiery

La Montagne du Doublier

 

Brève histoire du Doublier

 

Extrait de notre article sur « La base de four de campagne du Doublier »

 

La montagne du Doublier, située au nord-est de la commune de Saint-Vallier, domine Grasse et Cabris. Culminant à 1245 mètres, elle constitue le premier contrefort des Préalpes de Grasse. Au nord et à ses pieds s'étale le plateau de la Malle, puis s'étagent la barre du Montet, le plateau de Caussols et le plateau de Calern (Pl. 1). 

 

Cette montagne, qui semble à première vue bien déshéritée, tant rochers et lappiaz l'encombrent, tant sa nudité aride est impressionnante, tant sa pente paraît rude, présente cependant une multitude de constructions diverses, de terrasses aménagées, de pierriers innombrables. Son occupation remonte à l'Antiquité puisque l'on y rencontre une enceinte et un village ligures et les infrastructures d'un four à réduction du minerai de fer .

 

L'étude entreprise dans les quartiers du Doublier, du Blacasset et de la Colle, situés sur le sommet et les premières pentes de la montagne, a permis, grâce à l'analyse des cadastres anciens, de reconstituer la vie rurale pendant les siècles derniers.

 

NATURE DES TERRES

 

En 1817, 19% des terres sont consacrées à la culture des céréales et pendant l'assolement biennal aux légumes secs, fourrage et pommes de terre. Le reste du terrain est livré aux troupeaux de moutons. En 1913, il n'existe plus que 14 % des terres vouées à l'agriculture. Les troupeaux d'ovins sont alors les maîtres du territoire. En 1862, on recense 686 moutons appartenant à quatre propriétaires. Mais pendant le XVIIIe siècle, l'analyse du cadastre de 1742 nous fait découvrir que 40 % des terres sont agricoles, proportion étonnante quand on découvre l'état du terrain.

 

 LES PROPRIÉTAIRES

 

En 1817, ils sont trente-deux à se partager les terres des trois quartiers dont dix-neuf viennent de Magagnosc accaparant 80 % des terres-labours. Ils sont dits "ménagers" , dix viennent de Grasse et sont soit rentiers, soit des propriétaires ne cultivant pas eux-mêmes leurs terres. On rencontre également onze veuves de Magagnosc possédant essentiellement des essarts (ici terres-labours récemment abandonnées). La commune de Saint-Vallier ne possède que 7 % des terres, toutes des pâtures, terres impropres à quoi que ce soit, lappiaz et barres rocheuses.

 

En 1913, il n'existe plus que douze propriétaires, mais les 14 % de terres-labours sont encore sous l'emprise des gens de Magagnosc.

 

En 1742, sur les trente-six propriétaires reconnus, trente-et-un viennent de Magagnosc et cultivent plus de 93 % des terres-labours. Ils sont en majorité dits "travailleurs", trois seulement sont ménagers. Les cadastres de 1720 et de 1657, moins complets et détaillés que celui de 1742, permettent de constater la même emprise des gens de Magagnosc. Un texte de 1606 confirme encore cette présence affirmant que cette occupation est fort ancienne "comme de tous temps ils ont eu jusque à présent". D'autres textes plus anciens n'ont pas été encore découverts et là s'arrête pour l'instant notre enquête dans les archives. L'interrogation demeure alors : à quand remonte la colonisation des terres du Doublier par Magagnosc ?

 

LES CONSTRUCTIONS

 

Après avoir constaté que de 1600 jusqu'au début du XXe siècle, la montagne du Doublier était consacrée en grande partie à l'agriculture avec un abandon progressif de cette activité et que les habitants du hameau de Magagnosc en étaient les principaux occupants, il faut maintenant se mettre à leur place. Partir le matin de Magagnosc, de 400 mètres d'altitude et monter à 1200 mètres, sur un trajet représentant 6 km à vol d'oiseau, passer la journée à épierrer, construire des murs de terrasses, semer, biner, récolter, etc., enfin redescendre le soir, puis le lendemain recommencer le même trajet, paraît complètement aberrant. D'autant que ces travailleurs n'allaient pas seulement au Doublier. Les mêmes propriétaires cultivaient d'autres terres au Ferrier encore plus éloigné, ainsi qu'à Caussols et à Calern. L'introduction du cadastre de 1817 nous indique précisément le temps estimé par an pour cultiver un hectare de blé : douze journées d'homme pour le labour, quatre journées d'homme pour le hersage, quinze journées de femme pour le sarclage, sans compter les journées consacrées à l'entretien des terres et des murets, les journées de moisson à la faucille, le transport et l'entassement des gerbes, le foulage, le vannage et enfin le transport des grains à Grasse à dos de mulet. En 1742, cela représente, pour les 64 hectares de labours, près de 3000 jours de travail.

 

Il ne faut donc pas s'étonner de rencontrer des habitats temporaires ou saisonniers, occupés non pas par des pasteurs comme on l'on a affirmé souvent, mais par des agriculteurs. A côté de ces habitats saisonniers on rencontre d'ailleurs des aires à battre le blé. En 1817, le cadastre recense vingt-quatre "bastidons", accompagnés de treize aires de battage, ainsi que dix vanades, quatre jas et une masure. Les bastidons et les aires de battage sont tous installés près des terres consacrées aux céréales et appartiennent à 83 % aux gens de Magagnosc. En outre, sur le terrain, nous avons reconnu une quinzaine de constructions supplémentaires, non signalées en 1817, déjà ruinées à cette date. D'autre part, parmi les bastidons cités en 1817, une partie d'entre eux, celle appartenant aux rentiers et aux veuves, était également abandonnée. Il faut alors reconnaître à cette date un abandon des constructions que nous estimons à 50 %.

 

Par contre, aux XVIIIe et XVIIe siècles, les propriétaires étant plus nombreux et le terrain consacré aux céréales plus vaste, il est certain que les habitats saisonniers étaient occupés plus densément. Pour les grands travaux, surtout lors des moissons, toute la famille montait de Magagnosc avec le mulet portant les provisions et les ustensiles de cuisine. On s'installait dans le bastidon pour plusieurs jours, le temps de la récolte à laquelle femmes et enfants participaient.

 

Mais ici encore une question subsiste : à quelle date a-t-on élevé les constructions ? Elle est sans doute liée à celle de la date de l'établissement des premiers colons de Magagnosc. Mais n'y a-t-il pas également des aménagements remontant aux Ligures ? En effet certaines terrasses et certaines ruines présentent des caractères différents de l'ensemble des aménagements habituels. Deux seules certitudes : aucun aménagement, aucune construction depuis 1817 ; pour la période étudiée, les constructions sont des habitats saisonniers et temporaires pour des agriculteurs, pratiquant également l'élevage.

 

Note 2014 : Entre 1400 et 1450 le territoire de Magagnosc, hameau de Grasse, est reconnu inhabité suite à la peste et aux ravages des bandes armées. En 1505, est passé un acte d’habitation entre le seigneur et un groupe de paysans liguriens pour repeupler le terroir. En 1520, le hameau est reconstruit. C’est à partir de ce siècle que les habitants vont d’abord servir comme « travailleurs » les grands propriétaires de Grasse, puis progressivement coloniser les montagnes de l’arrière-pays grassois.

Carte Doublier 

 

 

Un texte de 1655

 

La montagne des Gardies est la plus eslognée du village dudit Saint Vallier, aian icelle diverses routtes (terres novales) et plusieurs labourages et particuliereman à la Coste de Saint Paul, desquels y a la plus part de présent semées, à laquelle Coste y a un abreuvage pour toute sorte de bestails. Estant ladite montagne d’estendue en longueur environ demy lieue et cartiers cy dessus descrits, la montagne a de largeur un cart de lieu. Les herbages et ramages d’icelui en plusieurs endroits sont fort bons et aux autres ne sont sy bons ny tant fertilles, à cause que la terre n’est sy bonne, y a de grandes roches. Neanmoins, les herbages sont propres pour toute sorte de bestails et avérage. On ne peut y aller depetre en tout temps, fort au dessus la montagne des Gardies et jusque au chemin qui vient de Femme Morte, que au temps d’iver ne peut y aller tant grandement froid que par les neges qui y tombent, estant lesdites montagnes situées à l’adrech regardan le midy et levant ».

 

 

La Montagne du Doublier ou des Gardies

 

Cette montagne est située à l’Est de la commune de Saint-Vallier-de-Thiey en limite avec la commune de Grasse. Elle est le dernier sommet de la crête qui, depuis la faille des gorges de la Siagne à l’Ouest, domine le village et le plateau de Saint-Vallier. Au Nord du Doublier, s’étend le grand plateau de la Malle, dominé lui-même par le plateau de Caussols.

 

Elle culmine à 1245 mètres. Sur une crête plus basse au Sud, a été construit le Centre-Radioélectrique du Doublier qui sert de repère remarquable. Un autre élément bien visible est le Gazoduc qui, descendant du plateau de Caussols, traverse le plateau de la Malle, franchit le Doublier à l’Est du Centre Radio et descend ensuite jusqu’au Col du Pilon.

 

La vue, une fois le sommet atteint, est grandiose. Le regard porte sur 360° et par temps de mistral ou par ciel très clair, on peut reconnaître les sommets de la Corse. Sur le sommet, une croix en bois est signalé en 1805, mais déjà disparue à cette date.

 

On y accède par la route de Grasse à Saint-Vallier, N 85. Monter et passer devant la prison de Grasse par une route étroite jusqu’au Col de Saint-Christophe. A ce point, bifurquer à gauche et continuer sur 835 mètres. Une bifurcation se présente à gauche avec un chemin qui monte au Centre Radio, dit « Chemin des Antennes ». Une petite doline, au pied du Centre, sert de parking.

 

Coordonnées géographiques du Centre Radio. Longitude : 6° 53° 53.8° E. Latitude : 43° 41° 33.2° N. Altitude : 1206 m.

 

Trois quartiers

Actuellement, avec les cartes géographiques, et en 1817, sont cités trois quartiers :

le DOUBLIER, sur le flanc Sud de la montagne

le BLACASSET, sur le flanc Est

la COLLE, entre les deux crêtes du sommet, au Nord

 

En 1742 (cadastre), la montagne du Doublier était nommée les Gardies,

le quartier du Blacasset : la Coste de Saint Paul et le Clot de l’Hospital,

celui de la Colle s’appelait Les Gardies.